La Cendre: Roman

Part 16

Chapter 163,666 wordsPublic domain

C'était, à volonté, le signal du départ, du travail ou de la sieste. La bande se dispersait. Mareuil remontait dans sa chambre dormir, écrire des lettres, rêvasser. Cinq heures, six heures arrivaient. On se délassait jusqu'au dîner par une promenade en forêt, un tour de canot avec les dames, qui criaient de peur pour la moindre bourrasque. On revenait au crépuscule. On mangeait gros, on mangeait lourd, d'un appétit de paysans, avivé par le plein air, si bien qu'à neuf heures, un sommeil subit surprenait tout le monde, appesantissait la causerie, chassait au lit, l'un après l'autre, les convives, et la journée se trouvait achevée, écoulée plutôt, comme onde muette et libre.

* * * * *

Cependant, au bout d'une semaine, Mareuil commença à se fatiguer de cette existence unie et solitaire. Une envie le taquinait de s'en aller, d'aller ailleurs, dans un endroit différent où peut-être il réfléchirait à autre chose qu'à lui-même, qu'à sa pénible infirmité, où il tenterait de se mêler à la foule des gens qui se distraient machinalement, sans penser.

Et comme, un mardi, au moment du café, Labernerie annonçait, pour le lendemain, son voyage sanitaire à Paris, il déclara:

--Eh bien! je vous accompagnerai!... Je m'en irai avec vous!

Brévannes se récria:

--Déjà?... Ah! vous n'êtes pas campagnard!... Vous vous ennuyez donc?... Alors, travaillez, dessinez!... Faites-nous le portrait de la Loire, du jardin, d'Angèle ... Ce ne sont fichtre pas les modèles qui manquent!...

Mareuil répondit:

--Non, je ne m'ennuie pas ... Ce n'est nullement par ennui que je m'en vais ... J'ai reçu ce matin de ma mère une lettre qui me prie de venir la rejoindre à Dieppe, où elle va passer une huitaine, et je ne veux pas lui refuser ... Voilà!

--Et on ne vous reverra pas? questionna Charleval.

--Mais si ... mais si ... J'ai l'intention de revenir en septembre pour la chasse, si vous m'acceptez!

--A vos ordres! fit Charleval d'un ton bougon ... Ici, la règle est de ne gêner personne! Vous restez, c'est bien!... Vous partez, c'est bien encore!

Malgré ces paroles de conciliation, il y eut un silence prolongé. La déclaration de Mareuil avait produit le plus fâcheux effet. Sur tous les visages de la bande on démêlait cette expression de contrariété hostile, de premier blâme, dont les majorités accueillent ceux qui se détachent d'elles. Brévannes sifflottait une fanfare de chasse. Labernerie se cachait derrière un journal. Charleval, accoudé au mur bas, visait de sa salive un caillou sur le sentier du bord. En vain, le Grand-Cob essaya de relever la conversation par des plaisanteries grivoises à propos des motifs réels qui causaient le départ du jeune peintre. Mareuil lui-même se défendit faiblement.

--Non, non, je vous assure ... Il n'y a rien là-dessous!... Je vais simplement rejoindre ma mère, comme je vous l'ai dit ...

Charleval avait disparu dans l'intérieur de la maison. Labernerie replia son journal, une minute après, et se retira. Gendrey, entraîné par l'exemple, fit signe à Angèle qui cueillait des fleurs sur la pelouse. Henriette se dirigea vers la cuisine; et Mareuil demeura avec Brévannes, que la crainte du second acte, de _Gens de Presse_ à écrire retenait seule probablement sur son rocking-chair berceur.

--Dites donc! murmura Gilbert ... Ils n'ont pas l'air très content, hé?

--Dame! fit Brévannes, en bourrant sa pipe ... Dame, ça n'est pas tout ce qu'il y a de plus flatteur, ce que vous avez débité ... Surtout pour Charleval qui vous invite très aimablement, vous offre un mois d'hospitalité, deux mois, trois mois, ce que vous voudrez ... et que vous lâchez au bout de huit jours ... comme cela, tout d'un coup ... Réfléchissez!...

--Evidemment! répliqua Mareuil ... Mais puisque ma mère ...

Brévannes l'interrompit gouailleusement:

--Votre mère?... Ah! non, pas à moi, mon brave ami!... Vous l'aimez beaucoup, votre mère, je n'en doute pas ... Pourtant, si vous ne vous embêtiez pas en Touraine, elle risquerait de vous attendre, madame votre mère!... Cela, non plus, je n'en doute pas!

Il alluma sa pipe et ajouta, en tirant de tous ses poumons:

--Et puis ... et puis, que vous vous en alliez, ce serait très naturel ... Vous êtes maître de vos actions ... Vous ne vous plaisez pas ici ... Vous vous en allez ... Très naturel, je vous le répète!... Par contre, ce qui l'est moins, naturel, c'est la tête que vous avez, que vous faites, depuis que vous êtes à la _Grenadinette_!

--Quelle tête? s'écria Mareuil.

--Quelle tête?... Je ne sais pas comment vous la décrire, moi!... Une tête sinistre, votre tête Soif-d'Amour, tenez!... Est-ce que cela recommencerait?... Est-ce que vous seriez retombé sur le même numéro? Diable! Ce serait de la malechance!

Mareuil ne répondait pas. Brévannes poursuivit:

--Au reste, je ne vous dissimulerai pas que ç'a été mon idée, du jour de votre arrivée ... Je ne vous en ai pas soufflé mot, parce que je présumais que vous y viendrez tout seul ... Mais maintenant que nous y voici, je suis carrément indiscret ... Voyons, qu'est-ce que vous avez? Vous pouvez bien me le dire! Cela ne vous a pas si mal réussi avec moi, les confidences!...

Mareuil murmura:

--Oh! ce n'est pas de la méfiance!...

--Et qu'est-ce que c'est?

--C'est ... fit Mareuil d'une voix hésitante ... C'est ... Eh bien! vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit un jour, en fiacre, en allant à l'Odéon?...

--Ah! si vous vous imaginez ...

Mareuil approuva:

--Oui, c'est assez ancien!... Eh bien, je vous confiais que j'avais en vue une petite femme, une nouvelle petite femme très jolie ... D'abord, vous vous êtes mis à grogner. Et après, vous m'avez dit: «Bah! si c'est votre manie, marchez donc!... C'est une façon d'aiguiller sa vie comme une autre!...»--ou quelque chose d'analogue ...

Brévannes roulait entre ses doigts sa moustache blonde:

--Je vous ai dit cela? C'est bien possible!... Et ensuite?

--Ensuite, j'ai suivi votre conseil ...

--Bon!... Et qu'en est-il résulté?

--Il en est résulté que je suis vidé, fini, vanné ... que je ne peux plus aimer, que, depuis environ deux ans, je mène une vie immonde, la vie d'un petit rez-de-chaussée,--d'un petit rez-de-chaussée que cela n'amusait pas, cette vie-là, que cela attristait profondément ...

Brévannes l'examinait ahuri.

--Comment?... Comment?...

--Comment? s'exclama Mareuil ... C'est extrêmement simple!... J'avais aiguillé ma vie dans le sens indiqué ... Mais je n'avais plus de quoi faire le trajet!... J'étais parti, persuadé d'avoir sur moi la forte somme de tendresse et, en route, je me suis aperçu que je n'avais plus le rond, que j'avais tout mangé avec l'autre, avec la dame que vous connaissez ...

Brévannes se balançait dans le fauteuil, en souriant d'un sourire goguenard:

--Alors?

--Alors, je me suis débattu, j'ai voulu lutter, conserver le train ... J'ai pris des femmes que je n'aimais pas, je les ai injuriées, je les ai trompées, je les ai renvoyées ... Un tas de saletés enfin qui me soulèvent le cœur rien qu'à y songer ...

--Bien, bien! fit Brévannes. Et à présent?

--A présent?... La même misère!... Toutes les femmes, vous entendez, toutes me dégoûtent ... Ce n'est pas risible, hein?... Convenez, que si ma tête est comme vous le prétendez, elle a peut-être ses raisons pour cela!...

Brévannes s'écria:

--Ce n'est que ça!... Ce n'est que ça!... Ah bien! tant mieux!... Je vous félicite!... Tout va bien!... Rassurez-vous!... J'ignore les péripéties de votre roman, mais je vous garantis que vous aimerez encore ... Un moment à passer et ça reviendra!...

--Vous croyez? fit Mareuil sceptiquement.

--Pardi!... Vous aurez encore un tas d'intrigues, de passions ... et vous finirez par vous ruiner pour une dame de la bonne bourgeoisie.

Mareuil s'assombrit un peu:

--Non, je parle sérieusement ... très sérieusement!...

Brévannes l'arrêta:

--Oh! ne vous contractez donc pas!... Je blague, je blague!... Aussi cela me surpasse qu'un garçon comme vous, un garçon d'une intelligence honorable, qui a vécu, qui a eu des désagréments ... que ce soit ça que vous ayez inventé, à ça que vous ayez atteint: on n'aime qu'une fois!... De vous à moi, ce n'est pas très neuf, cette découverte, ni même très vrai!...

Mareuil répliqua d'un ton agacé, en pesant sur les mots:

--Je ne dis pas cela!... Je ne dis pas qu'on n'aime qu'une fois! Je dis qu'il y a des gens qui n'aiment qu'une fois, des cas où on n'aime qu'une fois ... des cas, si vous préférez, où on aime en une seule fois ... Comprenez-vous?

Brévannes, que cette discussion lassait, riposta:

--Oui, oui. Je comprends et je ne comprends pas!... D'ailleurs, vous savez, les théories sur l'amour ...

Et il vidait sa pipe, en la cognant au bras de son fauteuil, avec une grimace qui marquait bien sa répulsion pour cette sorte de généralisations incertaines et compliquées.

Mareuil repartit:

--Je croirais plutôt que vous ne comprenez pas ... Seulement, vous avez à travailler et je ...

Brévannes se gara vivement:

--Pas du tout!... J'ai le temps!... J'ai tout l'après-midi!... J'ai demain!... Allez, allez ... Exposez votre petit système!...

Mareuil protesta:

--Mais je n'ai pas de système!... Je pense tout bonnement que ce qu'on appelle l'amour, le sentiment, la faculté d'aimer c'est une force pareille aux autres--une force d'illusion, une façon de voir qui nous fait trouver délicieux des actes en eux-mêmes absolument bestiaux, visqueux et répugnants ... Je pense que cette force, on l'use plus ou moins vite, selon le tempérament qu'on a, selon les circonstances ... Lorsqu'on en est économe, lorsqu'on se ménage on aime longtemps, toujours ... Lorsqu'on se livre à des excès de sentiment, on se vanne, on s'épuise de cœur, exactement comme on s'épuise au physique. Et tenez, vous avez déjà remarqué--dans un ballet--des danseuses qui, sous les lampes électriques, sous les projections bleuâtres ou roses vous semblaient exquises, ravissantes ...

--Apologue? interrogea Brévannes d'une voix railleuse.

Mareuil souriait:

--Précisément ... apologue!... Je continue ... Ces danseuses vous semblent exquises, ravissantes, quand subitement une des lampes s'éteint et toute une rangée de ces dames vous apparaissent, dans la lumière jaune du gaz, telles qu'elles sont, sans auréole bleuâtre ou rose, avec leurs visages abîmés, leurs peaux tannées de fard, leurs yeux graissés de noir ... Ah! vous n'en donneriez plus dix centimes, maintenant ... vous n'en voudriez plus pour rien ... même pour une prime! Et qu'est-ce qui est arrivé, qui les change ainsi?... Oh! bien peu de chose!... Il est arrivé que, par accident, le charbon d'une des lampes roses a brûlé plus vite que les autres, s'est éteint trop vile, avant les autres, et que l'illusion venue de ses lueurs a disparu, s'est éteinte simultanément ... Alors, figurez-vous que la quantité d'amour dont nous disposons soit dans le genre de ce charbon, une espèce de denrée magique dont les projections transforment, métamorphosent les femmes à leur avantage ... Figurez-vous en outre que, par mégarde, par hasard, un courant trop ardent traverse ...

Brévannes lui coupa la parole:

--Oui, oui, je prévois la suite ... Votre charbon est usé, est éteint ... Malheureusement, cette anecdote ne tient pas debout!... Ce sont toujours les mêmes qui aiment et toujours les mêmes qui n'aiment pas!... Ah! j'en ai connu des éteints comme cela, des cas d'abrutissement par les femmes auprès duquel le vôtre, laissez-moi vous le dire, n'était qu'une pauvre plaisanterie ... Des gens que je voyais maigrir, dépérir, littéralement crever d'amour--et qui se traînaient, après, des deux ans, des trois ans, avec un dégoût pour les femmes comme pour du poison ... Et puis, ça se guérissait, ça reprenait, le charbon renaissait, se rallumait ... Une autre personne qui les pinçait et pour laquelle ils se remettaient à maigrir ...

Mareuil rétorqua:

--Oh! je ne nie pas qu'il se rencontre des individus bien constitués au point de vue sentimental, plus vigoureux, mieux doués de ce côté-là, que la moyenne ... Mais cela ne contredit pas mon opinion!... Cela n'empêche pas qu'il n'y ait des gens qui aiment, en une seule fois, tout leur amour ... qui dépensent, pour une seule femme, toute leur fortune de cœur ...

Brévannes s'énervait:

--Allons donc! Et ceux qui n'aiment jamais? Et moi, et Gendrey, et Labernerie, par exemple?... Qu'est-ce que vous en faites, de ceux-là?... Voyons, Labernerie, ce n'est pas un homme à charbon, lui!... Et cependant, vous savez aussi bien que moi qu'il ne s'ennuie pas avec les dames, qu'il ne les considère pas comme visqueuses, comme répugnantes!...

--Justement! fit Mareuil ... C'est l'opposé des passionnés, des prodigues. Chaque femme qu'il a, il l'aime un peu, un tout petit peu, il l'enjolive d'une parcelle d'illusion ... C'est comme qui dirait un rapiat de tendresse ...

Brévannes rallumait une pipe, le regard vague et fermé de l'homme décidé à ne plus répondre, à ne plus discuter. Mareuil ajouta:

--Enfin, je ne puis vous raconter que ce que j'éprouve sincèrement ... Et je vous affirme que d'avoir espéré une vie de passion, une vie moins plate, moins vulgaire que celle de tout le monde--et de sentir craquer, s'échapper le moyen qu'on avait choisi pour la réaliser, je vous affirme que ce n'est pas une aventure bien folâtre ...

Brévannes se taisait, puis d'un ton bourru:

--Vous désirez que je vous parle franchement, n'est-ce pas?... Eh bien, tout cela ne me touche pas beaucoup, ne m'intéresse pas beaucoup ... Les affres d'amour, les angoisses, les désespérances, les langueurs!... Non, tout cela me laisse froid!... Ce n'est pas manque de cœur, je vous jure!... Et quand vous aurez été saisi par trois huissiers dans une même matinée, quand vous aurez couché toute une semaine sur des divans de cercle, faute d'une chambre d'hôtel pour y dormir, quand vous aurez vu de malheureux bougres faire des bassesses, des escroqueries, pour manger, ou encore chiper, carotter, supplier des louis pour payer un dîner à leur petite amie ... peut-être vous rendrez-vous compte pourquoi je ne m'émeus pas de votre cas ... tout en regrettant qu'il vous tourmente ...

Il lança un jet de salive et, hochant la tête:

--Non, non, voyez-vous, toutes ces histoires, toutes ces théories, c'est très gentil, mais c'est de la littérature!

Mareuil, piqué, riposta:

--Et votre tirade à vous, c'est du Brévannes, du Brévannes tout pur! Peuh!... Je ne vous en veux pas!... Il y a des choses que vous ne comprendrez jamais ...

--Je ne dis pas!... Je ne dis pas!... murmurait Brévannes ... L'important est qu'on ait de l'amitié l'un pour l'autre ... Le reste, les opinions, les doctrines ...

Henriette l'interpella, d'une fenêtre du premier étage:

--Chien Vert! Chien Vert!

--Hé?

--Est-ce qu'on sort?... Est-ce qu'on va en forêt, que je m'habille?...

--Il est donc écrit que je ne pourrai pas travailler ici! grommela Brévannes, en manière d'excuse toute personnelle.

Et, se tournant vers Mareuil:

--Un tour en forêt, hein, pour votre dernier jour?... Cela vous séduit-il, mon cher charbonnier?

--Oui, oui, fit Gilbert. Je ne demande pas mieux!

--On y va alors! cria Brévannes. Habille-toi et préviens ce feignant de Charleval!

* * * * *

Le lendemain, la bande, après avoir reconduit à la gare Labernerie et Mareuil, rentrait lentement à la _Grenadinette_, le long de la Loire, par les quais ensoleillés.

--Sont-elles jolies!... Sont-elles gracieuses!... s'exclama le Grand-Cob, en désignant les deux femmes qui marchaient, à quelques mètres devant, bras dessus, bras dessous, abritées d'une même ombrelle rouge ... Sont-elles jolies, ces petites!... Tenez, avec Rabastens, ce serait un trio complet! Mais ce Mareuil est si serin!... A propos, Brévannes, qu'est-ce qui lui a pris de filer, de se sauver comme un caissier, du soir au lendemain?

Brévannes répondit:

--C'est bien difficile à expliquer ... Il a des idées noires!... Il s'est fourré dans la tête qu'il ne peut plus aimer, qu'il a le cœur vidé ...

Et il énonça partiellement les théories de Mareuil, leur causerie de la veille.

Le Grand-Cob riait aux éclats.

--Est-ce drôle!... Est-ce drôle! Non, ça ne vous paraît pas drôle, Charleval? Vous êtes là à ne pas broncher!...

Charleval répliqua gravement, comme arraché à une méditation:

--Si, si ... C'est très drôle, tout à fait comique ... Seulement, vous mettriez cela dans une pièce ... Eh bien, personne ne rirait! C'est tel que je vous le dis!

XV

Trois semaines avaient passé depuis le départ de Mareuil, quand, un matin, Henriette pénétra dans la chambre où Brévannes dormait encore, et s'avançant doucement près du lit:

--Chien Vert!... murmura-t-elle. J'apporte le courrier!... Réveille-toi ... Il est neuf heures!...

Brévannes entr'ouvrit les yeux:

--Hein? Qu'est-ce que tu dis?

--Je te dis que j'apporte le courrier ... Il y a une lettre de Mareuil, il me semble ... Une lettre avec le timbre de Monneville.

--Donne! Donne! fit Brévannes qui l'embrassait.

--Tiens, mon Chien! Celle-là! Celle-là!

Elle tirait d'un paquet de journaux, de revues, de lettres, une enveloppe grise. Brévannes examina l'écriture:

--Oui, c'est bien de Mareuil!

Il avait déchiré l'enveloppe et il lut:

«Mon cher et illustre maître,

J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles avec Mlle Germaine Lepassereau ...»

La surprise le fit s'arrêter. Il laissa retomber sa main en s'écriant:

--Oh! ça, c'est extraordinaire!...

--Quoi donc? demanda Henriette.

Brévannes répliqua:

--Mareuil qui se marie!...

Henriette répéta avec stupeur:

--Mareuil se marie?... Tu plaisantes?

Mais sans attendre confirmation, elle se rua vers la salle à manger, où le reste de la bande achevait de savourer le café au lait, et ouvrant la porte, elle clama:

--Arrivez tous!... Arrivez tous!... Grande nouvelle!...

Ils entrèrent l'un après l'autre, traînant leurs pieds nus en des savates claquantes, des pantoufles aux semelles silencieuses--la chevelure dépeignée, la chemise mal close, dans le débraillé matinal.

Brévannes grondait Henriette:

--Tu es ridicule!... C'est stupide, ces hurlements! Et si je ne voulais pas le dire!... Si ça me déplaisait!... Enfin, cela me servira de leçon pour l'avenir ...

Puis, s'adressant à l'auditoire:

--Ce n'était vraiment pas la peine de vous déranger ... Voici! Je reçois de Mareuil une lettre où il m'informe de ses fiançailles ...

Le Grand-Cob prit la parole:

--Ah! ah!... Il se marie ... Et avec qui?

--Avec une Mlle Lepassereau, la fille d'un banquier ...

--Un beau mariage?... interrogea Charleval.

--Je suppose! fit Brévannes ... Il me semble me souvenir que la banque Lepassereau est une assez grosse maison ...

Gendrey observa:

--Ah! il va bien, le jeune sentimental, le jeune charbonnier! Il ne perd pas la tête!... Il se débrouille!

Il y eut une pause, et Labernerie questionna:

--Est-ce que le père Lepassereau n'a pas eu une sale affaire, dans le temps ... une mine d'étain où on ne trouvait que des cailloux?

Gendrey intervint de nouveau:

--Oui, oui, parfaitement, l'année d'après la guerre ... On avait même commencé une instruction qui n'a pas abouti ... Mais c'est si ancien, cette affaire-là!... Il faut des mémoires comme les nôtres pour se la rappeler!... Aujourd'hui, M. Lepassereau est une des honorabilités du marché!...

--En tout cas, prononça Charleval, en tout cas, voilà une maison où je n'irai pas souvent!... Ça sera rempli de snobs, de raseurs ... Ah! non! on n'y verra pas tous les jours ma tête!...

--Sans compter, ajouta Labernerie, que ces gens-là vont rendre Mareuil encore plus poseur qu'il n'était, si possible ...

Brévannes défendit son ami:

--Vous avez tort!... Mareuil est un peu bizarre, mais c'est un garçon de beaucoup de talent, un très gentil garçon, très bon camarade!...

Personne ne répondit. Ils avaient craché leur fiel. Ils se retirèrent.

* * * * *

Brévannes reprit sa lecture, tandis qu'Henriette, toute contrite, se coiffait devant une glace à trois pans, accrochée contre la fenêtre.

Mareuil écrivait:

«Mon cher et illustre maître,

J'ai l'honneur de vous annoncer mes fiançailles avec Mlle Germaine Lepassereau, qui datent officiellement d'hier, sept heures du soir.

Comment la chose s'est faite, j'imagine que vous ne tenez pas à le savoir en détail! Comme se font ces choses-là! Sous la pression des deux familles concertées et avec le concours bienveillant de ma nonchalance dans l'embarras.

Extérieurement, d'ailleurs, je n'avais pas de répugnance contre ce mariage, qui se présentait dans des conditions mondaines satisfaisantes. La jeune fille possède un physique agréable, un de ces physiques qui honorent plutôt le mari. De plus, adroite musicienne, peinturlurant vaguement, et, en conversation, pas trop gauche. Des deux côtés fortunes à peu près égales. Un mariage enfin qui, du dehors, n'avait pas l'air d'une affaire.

Cependant, au moral, j'avais des scrupules, je ne vous le cacherai pas.

A coup sûr, pour un homme dans mon état d'épuisement de cœur, de délabrement sentimental, le mariage offrait de grands avantages. Quand on n'a plus en soi l'étoffe d'un amant, d'un de ces hardis et tenaces vouleurs qui savent assez désirer les dames pour les obtenir--le mariage, c'est l'amour facile, régulier, à domicile, c'est une femme suffisamment aimante et distinguée, vous appartenant en pleine possession--c'est, d'un mot, en bien des cas, la solution la plus grossière, mais aussi la plus simple qu'on ait inventée à ce problème d'avoir une femme--ce problème qui inquiète autant certains individus que celui de manger, de boire, de dormir.

Seulement, d'autre part, je me demandais s'il était très loyal de me marier dans cet état--de me marier, sans aimer ma femme, avec la presque certitude que je ne l'aimerais jamais.

Puis, finalement, j'ai réfléchi. Je me suis dit que--vu le monde où vit Mlle Lepassereau, vu les mœurs matrimoniales de son entourage,--l'espèce de tendresse que lui témoignerait un autre, en l'épousant, ne serait pas sensiblement supérieure à celle que je pourrais lui marquer moi-même; et j'ai décidé d'accepter.

Du reste, je sens fort bien que je suis en mesure de faire un mari très convenable. Envers une femme qui n'aura pas contracté vis-à-vis de moi cette dette de s'être fait conquérir,--envers une femme de qui je n'exigerai pas qu'elle m'inspire ces élans de passion, cette fougue de sentiment que je désirais éprouver auprès d'une maîtresse--envers une femme avec qui je ne souhaiterai qu'un peu de dévouement réciproque et d'affection tranquille, je suis convaincu que j'aurai ce qu'il faut d'indulgence, de bonne grâce, de soins tendres, pour lui donner l'impression que je l'aime réellement.

Et puis, les gens d'amour, il me semble que ce doit être comme les militaires; que même hors le service, même à la retraite, il leur demeure énormément des manières d'autrefois, dans la voix, dans le geste, dans les attitudes; et vous savez, mon cher ami, toute l'importance que cela a en amour, la diction, l'intonation, le côté matériel de ce qu'on dit.

Tellement, que je me figure que Mme Mareuil ne sera pas trop malheureuse, certainement moins malheureuse que toute autre, avec le pauvre vanné que je suis--et aussi que d'être vanné à ma façon, cela vaut mieux pour elle que si je l'étais physiquement, comme le sont une foule d'épouseurs qui la menaçaient.

Et, maintenant que je vous ai écrit pour moi, afin de me décharger de tous les raisonnements qui calmaient mes scrupules, mais un peu lourdement, tant qu'ils me pesaient dessus, un peu comme une sorte de cataplasme,--maintenant, que je vous écrive pour vous!