Part 14
* * * * *
Lorsqu'il descendit et qu'il parut sur le seuil de la loge, Mme Honoré s'élança vers lui, en dressant des bras effarés:
--Quelle histoire, Monsieur, quelle histoire! Monsieur m'excuse! Je n'ai pas pu m'opposer ... C'est arrivé tandis que j'étais chez Monsieur, avenue de Villiers!
Mareuil repartit froidement:
--Cette dame, l'autre dame ne vous a rien dit pour moi?
Mme Honoré s'exclama:
--Rien dit?... Non, Monsieur ... Une dame bien élevée, ça se voit!... Seulement, elle avait l'air colère, colère!... J'ai eu tout le mal du monde à l'empêcher de remonter!... Elle voulait remonter, sonner, sonner, sonner, pendant une heure! Et moi qui jurais que Monsieur n'était pas là!... Quelle histoire!
Mareuil dissimula un sourire, et toujours froidement:
--Ainsi, elle n'a rien dit de particulier, elle ne vous a chargée d'aucune commission?
--Mais si, Monsieur! A la fin, elle m'a demandé de quoi écrire, un crayon, et elle a écrit une lettre à Monsieur, ici, dans la loge ...
Mme Honoré fouilla au fond d'un tiroir et en retira, de dessous une pile de mouchoirs, la lettre cachottièrement enfouie:
--Tenez, monsieur, la voici!
Mareuil prit le papier:
--Merci!... Je vais probablement aller à la campagne durant une ou deux semaines ... Vous aurez soin de tout, n'est-ce pas?...
Il franchit la porte cochère, et, sitôt dehors, il ouvrit l'enveloppe. Rabastens écrivait:
«Mon chéri,
C'est craqué et rompu. Quand c'est mon jour, je n'aime pas qu'on en reçoive d'autres. Je t'ai entendu te disputer avec ta bonne amie. Pardonne-moi d'avoir tant sonné. Mais c'était mon jour! Je télégraphie à la _Grenadinette_ pour dire que mon patron m'emmène avec lui à Vichy. Tu diras la même chose, si tu veux. Au revoir, mon petit Gillot. Après tout, tu n'as pas à te chagriner, pas plus que moi je ne me chagrine. Je peux te le confier aujourd'hui. Voilà bien quinze jours que ça ne me faisait plus rien au cœur de venir,--que je ne venais plus que pour la régalade du corps. Au revoir, mon chéri, et on se saluera gentiment quand on se reverra!!!
Tout mon restant de baisers.
NINETTE.»
Mareuil déchira le billet en haussant les épaules; puis, d'un pas pesant, il s'achemina vers l'avenue de Villiers.
Il ressentait une grande fatigue, un accablement physique et moral, l'esprit brouillé, exténué par les cahots de cette surprise, de ces adieux,--cette accumulation d'événements dramatiques qui l'avaient, d'un coup, ramené au temps de Jack, aux plus cruelles émotions de son existence; et pardessus le souci de se savoir seul, sans maîtresse, obligé à des essais nouveaux, traînait en lui comme l'ombre d'un remords--le souvenir de Lucie pleurant entre ses bras, l'image de Mme Lozières, sur l'escalier, appuyée à la rampe, dans sa pose douloureuse de femme abandonnée.
XIII
Depuis une semaine, chaque jour, Mareuil retardait son départ pour la _Grenadinette_.
Un semblant d'espoir le retenait à Paris--l'espoir que Mme Lozières regretterait la rupture, lui écrirait, lui fournirait le prétexte de renouer.
Car, dès le lendemain de la scène d'adieux, il avait compris tout ce qu'il perdait en perdant Lucie. Il se trouvait présentement devant un problème autrement plus grave que de recouvrer ses forces sentimentales, que de rencontrer la femme qui referait de lui l'amant ardent et bien doué qu'il se souvenait d'avoir été. C'était le nécessaire même qui lui manquait, l'indispensable; et quand il pensait que, pour regagner cela, il lui faudrait payer des demoiselles qui l'accueilleraient, sans égards, comme le premier client venu,--ou, ce qui l'effrayait davantage, renouveler auprès d'une Mme Lozières, d'une Mme Béatry, d'une Rabastens, les escarmouches d'approche, la petite guerre avilissante des supplications, des flatteries, des rendez-vous,--quand il entrevoyait tous les déboires à subir, tout le travail à parfaire pour atteindre ce but misérable, il éprouvait une sensation d'écœurement, un peu du lourd découragement qui fait se coucher les bêtes au bas d'une côte trop rude.
Il s'avouait qu'il avait eu tort de laisser, par délicatesse, s'en aller Mme Lozières, qu'il aurait dû garder cet en-cas de désirs, si péniblement conquis, le conserver à tout prix, voire par un supplément de protestations, de mensonges, par une reprise de manœuvres moins difficiles, au demeurant, sur ce terrain connu, avec cette personne subjuguée déjà et qui l'aimait.
Parfois aussi, il commençait une lettre repentante, où il implorait son pardon, alléguait le passé, l'indulgence réservée toujours à une première faute. Mais, aux premières lignes, des scrupules l'arrêtaient.
«Non ... C'est impossible!... Ce serait trop canaille!...»--et il déchirait le billet.
Alors, par un irrésistible et récent entraînement, il se mettait à songer à sa maladie, à en reviser les progrès, les périodes, jusqu'aux symptômes les plus lointains.
«Cela m'a pris, voyons ... après Ville-d'Avray?... Non! cela m'a pris pendant ce flirt qui n'en finissait plus ... Non, avant!...»
De recul en recul, il remontait au jour où il avait poursuivi Mme Hardouin, l'imaginaire Mme Hardouin, dans le fiacre jaune, à travers les rues, comme une voleuse. Ensuite, était venue la visite à Brévannes, cette étrange défaillance de révéler le nom de Jack, de donner pleine liberté pour la confondre. Oui, de là datait son mal. Ce jour-là ç'avait été, en cette course essoufflée et folle, son dernier effort d'amour. Depuis lors, aussitôt, l'infirmité, l'impuissance s'accusant graduellement,--chacune de ses paroles, de ses démarches, ajoutant aux preuves précédentes des preuves plus significatives de sa déchéance. Et maintenant, dans le calme de la solitude, il arrivait au sentiment très net que c'était vraiment une sorte de voleuse, cette Mme Hardouin qu'il pourchassait jadis à travers les rues--une sorte de voleuse spéciale qui, en deux ans, l'avait tari, vidé, ruiné de cœur, comme d'autres femmes, en deux ans, vous ruinent d'argent et d'or, sans pitié.
Il aurait souhaité pouvoir le lui dire, lui crier son fait, lui reprocher ces abus de tendresse, bien pires que la trahison même. Il combinait à cette intention, pour l'hiver suivant, des rencontres dans le monde ou ailleurs, des colloques laconiques et cinglants, quelques mots de condamnation brefs, irréfutables. Puis, au bout d'un instant, la puérilité de la revanche lui apparaissait.
«A quoi cela me servirait-il?... Laissons-la donc dans sa boue!...»
Et il repensait à Mme Lozières, aux moyens de la revoir, à cette lettre qu'elle n'envoyait pas.
* * * * *
Un matin, vers onze heures et demie, tandis qu'il dessinait, dans son atelier, Joseph lui annonça Labernerie.
Le critique entra en s'épongeant le front.
--Quelle chaleur! Quelle chaleur?... On cuisait dans le wagon!... Comment vous abrutissez-vous à rôtir dans Paris par cette température?
Mareuil répondit:
--Mais j'allais partir d'un jour à l'autre, vous savez bien ...
--A l'autre! A l'autre! fit Labernerie ... Je connais ça!... Enfin, heureusement que je viens vous chercher ... Nous repartons ensemble, ce soir, à neuf heures, gare d'Orléans ... Oui, oui, ce soir! J'ai des ordres ... Je dois vous rapporter?
--Depuis quand êtes-vous donc ici?
--Depuis une demi-heure!... Vous vous doutez pourquoi je viens ... A Blois, pas de dames!... Et ils sont à se becquoter, du matin à la nuit, devant moi ... Alors, je m'offre, toutes les semaines, une après-midi dans vos murs ... C'est la santé!
Mareuil interrogea:
--Vous ne plaisantez pas?... Vous venez réellement me chercher?
--Puisque je vous le dis!...
--Eh bien!...
Il calculait, se demandait s'il ne serait pas plus habile d'attendre, d'attendre encore un jour ou deux, d'accorder encore un délai à Mme Lozières.
«Non!... Cela devient ridicule!... Elle ne m'écrira plus!... Elle m'aurait déjà écrit!...»--et à haute voix:
--Eh bien! entendu! Nous partons ce soir ... Vous déjeunez, hein?... Ma mère est à Monneville ... Nous serons seuls ...
Labernerie répliqua:
--Non, non, je vous invite!... J'ai quelques courses pressées à faire auparavant ... Si ça vous va, aux Ambassadeurs, entre midi et demi et une heure moins le quart!...
--Bon! Ça me va!... Dans une heure je serai là-bas!
--Ouf! Je m'en vais! fit Labernerie en se levant lourdement. Surtout, pas de flanchage, ce soir ... Emballez! Emballez ferme!
* * * * *
Sitôt seul, Mareuil sonna Joseph, lui indiqua les effets à empaqueter, et, vers midi un quart, il se mit en route du côté des Champs-Elysées.
Dehors, c'était le Paris d'août, muet et morne, volets clos, portes closes, ville désertée--une chaleur amollissante s'exhalant d'un ciel tout gris, d'un ciel d'hiver où, à travers les nuées entassées, un soleil sournois et féroce traçait une petite tache d'argent blanchâtre.
Mareuil marchait lentement, le chapeau de paille légèrement sur la nuque, avec cette allure douillette et un peu débraillée qu'on se permet, en été, dans les rues vides. Mais comme il débouchait du parc Monceau, à l'issue de l'avenue de Messine, il eut au cœur une commotion étouffante, un heurt de coup de poignard. Il venait d'apercevoir une jeune femme en très simple costume du matin, blouse de foulard brun, jupe de laine bleue,--une jeune femme qui montait l'avenue, les yeux fixés vers des feuilles mortes qu'elle chassait rêveusement du bout de son ombrelle--Mme Hardouin.
Elle s'approchait, s'approchait, les yeux attachés vers les feuilles, vers le bitume, flairant, de temps en temps, une petite touffe de grosses roses jaunes qu'elle tenait dans sa main gantée de blanc, et lui, restait figé par l'émoi, l'indécision, les lèvres serrées d'un sourire nerveux, ne sachant plus s'il fallait prendre à droite, à gauche, ou traverser, ou s'enfuir, ou simplement courir à elle.
Puis une de ces vagues impulsions qui remplacent la pensée aux instants d'affolement et se règlent toujours sur nos arrière-désirs, une machinale et vague résolution le poussa de nouveau, le dirigea droit dans la direction de Mme Hardouin.
Il s'avançait, sans qu'elle le vît, et quand il fut tout près, il murmura d'une voix qu'il essayait de rendre railleuse:
--Vous allez bien?
Elle tressaillit, pâlit visiblement en le reconnaissant:
--Tiens, c'est vous?... Oui, je vous remercie, très bien ... Et vous?
--Pas mal! Pas mal!
Il y eut un silence. Ils s'examinaient tous deux, comme pour reprendre l'habitude de leurs visages, y retrouver ce par quoi ils s'étaient plu naguère, durant leur liaison.
--Vous n'avez pas changé! dit à la fin Mme Hardouin.
Mareuil, qui ressaisissait peu à peu son sang-froid, répliqua:
--Vous croyez?... Vous non plus, vous n'avez pas changé ... Vous n'avez pas cessé d'être extrêmement jolie!... Mais par quel hasard est-ce que je vous rencontre à Paris, aujourd'hui, au mois d'août, dans cette chaleur?
Mme Hardouin déclara:
--Oh! je ne suis ici que de passage!... Je suis revenue depuis deux jours de Gizé ...
--Ah! ah! fit Mareuil avec un sourire de moquerie.
--Oui, je reviens de Gizé ... Et dans trois jours, je repars pour la Bretagne, pour Dinard où nous avons loué ...
--Tout s'explique!... Tout s'explique!...
Elle se taisait; et Mareuil avait l'impression que la conversation était terminée, qu'il ne leur restait plus qu'à se serrer la main, à se dire adieu correctement, à moins de verser dans des discussions inutiles, des récriminations sans portée et hors de propos, dans cette avenue, cet endroit public. Pourtant, il questionna:
--Puis-je vous demander de quel côté vous alliez?...
Elle répondit, évidemment gênée:
--Oui ... Pourquoi cela?
--Parce que ... Parce que, si vous alliez du même côté que moi, je vous aurais accompagnée, avec votre autorisation ...
Mme Hardouin répondit d'un ton plus brave:
--Oh! je ne pense pas que nous allions du même côté ... Vous redescendez, n'est-ce pas?... Eh bien! moi, je remonte!... Je vais déjeuner rue de Prony, chez ma cousine, Mme Renaudet ...
Mareuil riposta froidement:
--Quelle blague!
--Comment, quelle blague?... répéta Mme Hardouin d'un air de dignité froissée.
--Je vous dis quelle blague, fit Mareuil ... Je vous dis quelle blague parce qu'elle n'est pas à Paris, votre cousine ... Elle est à Trouville ... Je le sais ... Et puis, ne le saurais-je pas, que les journaux me l'auraient appris ... Tenez!... C'est là, imprimé ... Parmi les très remarquées, Mme Renaudet ... la charmante Mme Renaudet ...
Il tapait sur un numéro de la _Pure Vérité_, qui dépassait la poche de son veston; et du même ton de flegme impertinent:
--Non, vous n'allez pas déjeuner chez votre charmante cousine ... Vous allez déjeuner chez votre amant ... chez votre petit ami, si vous préférez ...
Mme Hardouin eut un geste d'agacement:
--C'est un peu fort!...
--Oui, oui, c'est un peu fort ... j'en conviens, fit Mareuil ... Ou plutôt, cela vous semblerait un peu fort d'un autre ... Mais de moi, d'un vieil ami, cela n'a aucune gravité ... Et je déplore que vous vous fâchiez ... Vous supposez bien, cependant, que je ne vous parle pas d'amant en mauvaise part, dans la mauvaise acception du mot!... Ça n'est pas mon genre!
Mme Hardouin l'interrompit:
--Je vous jure ...
--Oh! ne jurez pas!... Vous y allez, c'est certain. Seulement, voulez-vous que je vous dise ce qui serait très drôle? Ce serait de ne pas y aller, ce serait de venir déjeuner chez moi!
--Chez vous?
Il réitéra:
--Oui, chez moi!... Entre nous, ce serait bien mon tour ... mon tour de tromper les autres!...
Elle souriait, considérant la pointe de son soulier verni qui s'agitait sous la pression des doigts au large--toute sa perversité remuée, alléchée par cette offre inopinée, cette occasion d'une trahison facile et originale avec un amant déjà trahi.
--Sans compter, ajouta Mareuil, que j'ai complètement changé ... Je vous ai laissé dire ... Car, à l'extérieur, vous avez peut-être raison ... L'œil, la moustache, la figure n'ont peut-être pas bougé. Mais l'intérieur!... Ah! si vous pouviez voir au dedans de moi!... Je vous ressemble maintenant comme un frère! Plus de jalousie, plus de méfiance, plus de soupçons! Je vous assure, j'ai beaucoup gagné, je suis devenu un amant très agréable!... Vous ne répondez pas?... Je ne vous séduis pas plus que cela?...
Et comme elle ouvrait la bouche pour se défendre, il héla un fiacre.
--Baissez la capote!
Puis, s'adressant à Jacqueline, d'un ton d'autorité:
--Voyons!... Ayez l'amabilité de monter ... Nous irons au télégraphe, près de Shakespeare,--et vous le préviendrez, vous la préviendrez, votre cousine!...
Elle souriait encore, avec des mines de remords, de sacrifice:
--Faut-il?...
Il la tira doucement par le coude, le pied sur le marchepied du fiacre:
--Certainement qu'il faut!... Montez donc!... Il est midi et demi ... C'est l'heure où les honnêtes gens ont faim!
Elle obéit. Il s'assit auprès d'elle; et en un moment, la voiture dévala le long de l'avenue, stoppa devant le bureau télégraphique du boulevard Haussmann.
--N'oubliez pas que nous avons notre marché à faire! recommanda Mareuil ... Ne traînez pas, hé!
Elle acquiesça d'un signe de tête, et disparut derrière la porte à vitres grises du télégraphe.
--Monsieur en a pour longtemps? grogna le cocher.
--Non, non, un quart d'heure à peine ... Mais lorsque je vous aurai payé, vous trotterez jusqu'aux Ambassadeurs, au restaurant, et vous demanderez M. Labernerie ... vous entendez: M. Labernerie, un gros monsieur avec une barbe noire et un pince-nez ...
--Bien, Monsieur.
--Vous lui direz que le monsieur qui lui avait promis de venir ne peut pas ... qu'il le rejoindra ce soir à la gare ... N'en dites pas plus ... Cela suffira!
--Bien, Monsieur.
Mme Hardouin ne reparaissait pas, s'attardait dans le bureau...
Mareuil s'impatienta:
«Ce qu'elle lui en fourre des mensonges!... Ce qu'elle lui en débite des «mon mari», des «on m'appelle», des «tristes baisers!...» Peuh! Ça ne me regarde pas!... Est-ce que je le connais, moi, cet individu?...»
Et il s'efforçait de se rendre compte comment il était là, dans cette voiture à attendre Mme Hardouin pour déjeuner avec elle, au lieu de l'avoir fouaillée des paroles vengeresses savamment apprêtées, au lieu même d'avoir pris congé d'elle d'une façon banale, par un au-revoir dédaigneux et galant. Cela le surprenait d'autant plus que, sauf la première émotion, il n'avait ressenti devant Jack aucun trouble, ni de sens, ni d'esprit,--il n'avait rien eu de ces bouleversements qui autrefois le faisaient rougir comme un gamin, bégayer d'une voix tremblante des phrases maladroites et sans lien, quand il la rencontrait dans la rue. Au contraire, il s'était exprimé librement, malicieusement, comme en présence d'une jolie femme quelconque, que le hasard eût jetée à sa disposition et que, de réplique en réplique, selon l'enchaînement naturel de la causerie, il avait invitée, convaincue de le suivre.
«Oui, c'est bien ça!... C'est le comique de la situation qui m'a inspiré, le plaisir de la pincer en flagrant délit ... Et après, j'ai profité du constat ... J'ai exigé des gages!...»
Elle passait sa tête sous la capote toute sombre:
--Voilà!... Où allons-nous?
Mareuil donna l'adresse d'un marchand de comestibles. Le fiacre repartit, les mena ensuite chez un épicier, chez un fruitier, chez un pâtissier. Les victuailles, les bouteilles s'amassaient, ballottaient entre Mareuil et Mme Hardouin, sur les coussins de la voiture. Lorsque, dans un choc, leurs mains se joignaient, elle souriait. Mareuil lui pinçait un peu les doigts; et, en inspectant cette bouche au sourire impudique et spécial, ces clairs yeux gris-bleu, ce front pâle et pur surmonté de l'éventail des cheveux bouffants, cette figure tellement aimée pour laquelle il avait dépensé, prodigué tout ce qu'il possédait d'amour, tout ce qu'il possédait de tendresse,--il se disait que ce serait assez amusant, assez bizarre si, par extraordinaire, par miracle, il se remettait à l'aimer, tout à l'heure, au milieu des baisers.
Enfin, ils atteignirent la maison de la rue Fortuny.
Mme Honoré, sur une chaise de paille, près de la porte, cousait paisiblement à l'ombre. Elle proféra un cri d'étonnement, en apercevant Mme Hardouin:
--Tiens! Madame qui revient!...
Mareuil coupa court aux commentaires:
--Il va falloir nous préparer à déjeuner, Mme Honoré!
Mais pendant qu'ils gravissaient tous trois l'escalier, il réfléchissait que la concierge avait bien dit, que c'était bien «Madame» qui revenait, la seule, l'unique «Madame» qu'eût abritée jamais le petit appartement solitaire.
* * * * *
Mme Honoré avait rapidement dressé le couvert dans le cabinet de toilette, et s'était esquivée d'un pas mystérieux.
--C'est toujours gentil ici! prononça Mme Hardouin qui, assise en face de Mareuil, s'occupait à remplir son verre de champagne ... Pourtant, ce vide-poche en étoffe, là, au mur, ça n'est pas beaucoup de mon goût!... Un cadeau, sans doute?
Gilbert riposta en blaguant:
--Ah! vous aussi, vous manquez aux conventions! C'est honteux!
Jacqueline affecta une voix pleurarde, une voix de regret puéril:
--Oui, c'est honteux!... Je ne le ferai plus!
Ils avaient adopté ce pacte au second plat, de ne parler ni du passé, ni du présent, d'exclure de la conversation toute allusion à leur liaison ancienne ou à leurs attachements actuels, et, plusieurs fois, Mareuil avait dû se taire, s'arrêter tout à coup, embarrassé par ce règlement contre nature, ce traité surhumain qui, à chaque instant, entravait ses paroles, créait des silences plus précis, plus transparents que les questions les moins discrètes.
--Dites-moi, proposa-t-il, si on les lâchait, les conventions?...
Mme Hardouin se récria:
--Oui, n'est-ce pas? pour que vous recommenciez à me fouiller, à me vriller, à essayer de connaître ma vie, mes secrets, le fin fond de mes idées?... Non, non, c'est très bien comme cela!... Ah! décidément vous n'avez pas changé!... J'en étais persuadée! Voyez, moi!... Je ne réclame pas de détails, sur votre existence, sur vos distractions!... Je suis chez vous, près de vous, très contente d'être venue? Que désirez-vous de plus?... Pourquoi cette manie d'interroger, de mettre les points sur les I?...
Elle continuait ses avis, les coudes appuyées à la table; elle étalait ses doctrines, déployait ses théories, ingénûment, abondamment, d'un ton protecteur, presque pédant, comme au temps où Mareuil l'écoutait, soumis, dompté, n'osant répondre; et il pensait, s'assombrissant à mesure: «Elle me rase!... Elle me rase!... Est-ce qu'elle s'imagine que je suis encore un homme à qui on pose des sermons? Ah! mais non!...»
--Je vous assomme, hein? demanda Mme Hardouin, que ce mutisme obstiné alarmait.
Mareuil répliqua, en se contraignant:
--Non, vous ne m'ennuyez pas!... Seulement je trouve que nous pourrions causer d'autre chose ... Les leçons, vous savez, ce n'est plus guère de mon âge!...
Puis, pour atténuer la dureté de la réponse, il souleva sa chaise, la plaça contre la chaise de Mme Hardouin et vint s'asseoir à côté d'elle. Elle le regardait faire, soudain interloquée par son air d'indépendance, de révolte aisée et sincère, devinant qu'elle ne le tenait plus dans l'asservissement de jadis, qu'il était de sa force à peu près aujourd'hui; puis, comme il se penchait pour l'embrasser, elle ne résista pas, elle tendit son cou, sa nuque, avec complaisance, avec plaisir.
--Oh!... Attention!... Attention!... Tu vas te piquer! s'écria-t-elle, retombant instinctivement au tutoiement d'amour ... Attends!...
Elle ôtait sa broche, une petite tête de hibou en or, dégrafait vivement le haut de son corsage; et Mareuil eut un mouvement d'émotion profonde en voyant, en aspirant cette peau blanche, unie et douce, fleurant toujours un parfum de violette particulière et mièvre, cette peau blanche toujours pareille et oublieuse, où tant de baisers affamés, tant de baisers mordeurs avaient glissé, comme des souffles, sans marquer, sans laisser de traces.
Il s'était remis à l'embrasser, songeant aux autres, aux autres lèvres à moustaches qui avaient frôlé, humecté cette poitrine: «Oui, c'est là, là, où je l'embrasse en ce moment!»
Elle se reculait, soupirait d'une voix faible:
--Non, non, je t'en prie ... Je t'en prie!...
Alors, il se leva et murmura:
--Il me semble que nous serions mieux par ici!
Il désignait de l'œil la pièce voisine. Mme Hardouin se leva aussi, en silence.
Mareuil lui offrit le bras, par plaisanterie; et, bien qu'un peu gris, en entrant dans la chambre à coucher, où les doubles stores formaient une demi-nuit jaunâtre, il avait conscience que c'était une expérience solennelle qu'il allait tenter, une expérience suprême, définitive--et que s'il échouait, si, après, il demeurait avec son indifférence, son dégoût, c'en serait fini à jamais des joies de passion qu'il cherchait vainement depuis un an--à jamais fini de l'espoir d'aimer encore.
* * * * *
Engourdis par la chaleur, la fatigue, la boisson, ils s'étaient endormis d'une somnolence d'après-midi, d'une somnolence involontaire et fiévreuse.
Mme Hardouin se réveilla la première et bégaya, dans un baiser:
--Quelle heure est-il?... Il doit être horriblement tard!...
Elle consultait la pendule:
--Oh non! quatre heures ... Nous avons une bonne heure!... Je désirerais bien fumer, moi!...
--Parfaitement! fit Mareuil.
Il sauta à bas du lit, passa un vêtement, et rapportant à Jacqueline un porte-cigarettes en cristal:
--Tiens!... Veux-tu que je te l'allume?
Elle répondit en s'étirant:
--C'est ça ... Et pendant que tu y es, relève un peu les stores ... C'est d'un noir, ici!...
Il exécuta les ordres et s'assit en face du lit, sur un petit fauteuil bas.
--Je prends un peu le frais, hein?... Le temps de la cigarette!...
--Tant que tu voudras!... fit gracieusement Mme Hardouin.