La carrosse aux deux lézards verts

Chapter 4

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--Et vous dites, s'écriait-il, qu'il ne faut pas apprendre à lire! Mais si je savais lire, j'aurais, à cette heure, des nouvelles de mes filles...

--Si tes filles n'avaient pas appris à lire, elles seraient près de toi!...

Il annonça qu'il allait aller à la ville se faire expliquer le contenu de la lettre. C'était insensé à cette heure: il passerait la nuit dans les chemins! Mais il ne voulut entendre aucun conseil, et il partit, tel qu'il était, sans vouloir se retourner.

A l'écart de la mère Gilles, qui versait des larmes, les femmes échangeaient leurs opinions. L'une était d'avis qu'à n'en pas douter, un sort avait été jeté aux malheureux bûcherons; une autre, que le père des bessonnes était un être avide, ayant fait le serment de s'élever au-dessus de sa condition, et qu'il était puni par où il avait péché; mais presque toutes pensaient que le lézard géant avait dévoré les fillettes et que c'était pendant sa digestion pénible qu'on avait vu, ce matin, le monstre affalé sur le tapis herbeux de la clairière...

--Il sera moins dangereux quand nous repasserons, dit un joyeux de la compagnie: ces bêtes-là ne font pas deux repas en un jour!

--Dis plutôt qu'elles dédaigneront ta vieille carne, après s'être régalées de fines cailles à leur déjeuner.

Ils n'en firent pas moins, tous et toutes, un grand détour, le soir, en regagnant leurs chaumières.

V

LE FRÈRE ILDEBERT

Pendant ce temps, le père Gilles, lui, parvenait à la ville, en pleine nuit, sans pouvoir seulement s'en faire ouvrir les portes. Il coucha à la belle étoile, proche du vieux pont-levis, en compagnie d'une racaille composée de malandrins ou de figures suspectes que le guet repoussait hors des murs à la tombée du jour.

Il avisa, parmi cette gent, un vieillard, qui paraissait plus pauvre que malhonnête. A vrai dire, ce bonhomme était contrefait et peu ragoûtant, mais il s'exprimait bien; mieux que cela, il agrémentait son langage aisé de mots et de proverbes latins. Nul doute qu'il fût d'église.

En effet, et avant de rien répondre aux questions du bûcheron, il raconta sa propre histoire. Il se nommait Frère Ildebert, ex-religieux prémontré. Il avait été mal vu au couvent, sous le prétexte qu'il s'adonnait aux sciences profanes et avait fait des découvertes propres, affirmait-il, à mettre l'univers sens dessus dessous. Il disait, sans se faire comprendre, bien entendu, de personne:

--Il y aura du nouveau, non dans le sens de l'esprit, lequel a atteint ses fins, mais dans celui de la matière qui corrompra l'esprit des hommes...

--Est-ce que vous pourriez lire ma lettre? lui demanda le bûcheron.

Mais l'ex-Frère Ildebert reprenait:

--On a bien fait de me chasser du couvent! Non que je croie fermement au diable, mais j'étais possédé de cet infernal génie qui, ayant une fois mis les molécules en mouvement, les dompte et les dirige, de façon à donner à la matière brute une sorte d'apparente dignité supérieure à l'âme, laquelle est seule digne aux yeux de Dieu...

--Je suis bien impatient, soupirait Gilles, d'avoir des nouvelles de mes filles...

--J'inventais, j'inventais, disait l'ancien moine. Ah! j'étais vraiment sur un beau chemin!...

--La nuit est-elle vraiment trop sombre, suppliait le malheureux Gilles, pour que vous ne puissiez me rendre le service de jeter les yeux sur ce billet?

Et il lui tendait le papier sous le nez.

Frère Ildebert dit:

--Le fait est que ce ne serait pas l'instant de chercher une puce entre deux draps, pour ceux du moins qui ont reçu du ciel la faveur de coucher dans un lit.

Ce disant, il se frotta par trois fois l'ongle du pouce contre le fond de sa culotte, et, l'approchant ensuite du papier, les caractères y furent visibles comme si on eût promené alentour trois vers luisants. Et, couramment, il lut:

«Cher papa et chère maman,

Soyez bien tranquilles à la maison. Nous partons pour un grand voyage. Le moment en est venu, puisque nous savons lire et écrire.

GILLETTE ET GILLONNE.»

Le pauvre bûcheron était fort ému. Et le plaisir de recevoir un mot de ses filles l'aveugla un long moment sur la manière stupéfiante dont le moine avait eu raison des ténèbres.

Mais, comme celui-ci recommençait de parler, Gilles lui dit:

--Et c'est une de vos inventions de vous servir de l'ongle comme chandelle?

--Peuh! fit Ildebert avec dédain, ceci n'est rien... Si l'on m'avait laissé faire!...

--Vous seriez riche à l'heure qu'il est?

--Riche? Oh! ce n'est pas cela. D'autres que moi se seraient enrichis, oui. Mais c'était le plaisir!... Je vous dis qu'il a été inspiré du Très-Haut, le supérieur qui m'a brisé mes ustensiles et jeté à la porte du couvent.

--Cependant, voyez, vous venez de me rendre un fier service avec votre petite trouvaille!...

--Il n'est de service que d'apprendre à l'homme à se servir de sa pensée.

--S'il vous plaît?... dit Gilles.

Mais l'ancien moine était déjà repris par la démangeaison de parler, fût-ce solitairement, et il disait:

--Oui, monsieur, diriger sa pensée, et dans l'ordre spirituel! car pour ce qui est de l'autre partie de la création,--limon et fange,--ce n'est pas sa voie; la pensée y met le feu; elle en fait surgir des volcans et, ce qui est pis, elle s'y suicidera.

Le bûcheron, tranquillisé sur ses filles, commençait de somnoler, malgré l'incommodité du lieu.

--Il y aura du nouveau! poursuivait le moine, ah! fichtre, oui, il y en aura; mais du côté du limon et de la boue. Et savez-vous, monsieur, ce qu'il y aura de plus fort parmi les nouveautés? C'est que l'esprit, issu de Dieu, l'esprit complètement dévoyé, et à l'imitation des prodiges qu'il aura fait accomplir à la matière, voudra faire lui-même l'histrion, le pitre sur la place publique, prendra pour tours de force ce qui n'est que signes de son aberration; oui, monsieur, il singera la matière! Quel abaissement! Quel sacrilège! Comme elle, il voudra aller partout en même temps, et tandis qu'à notre époque, comme vous devez le savoir, monsieur Pascal s'effraie en sa chambre du vide des espaces infinis, lui, devenu ivre, prétendra, sans effroi aucun, pérégriner d'astre en astre, confondant la pensée, qui fut l'honneur de l'homme, avec la locomotion qui, je n'hésite pas à le prophétiser, marquera sa décrépitude. M'entendez-vous, monsieur?...

Le bûcheron ronflait à poings fermés; mais n'attribuant pas ce bruit à son interlocuteur, le moine allait pousser son raisonnement plus avant, lorsque quelque ruffian, que désobligeait une si abondante parole, s'approcha de l'orateur nocturne et lui administra un violent coup de poing en pleine mâchoire.

Rompu à la misère et aux inconvénients de la promiscuité, le défroqué se toucha seulement les articulations et, constatant que rien d'essentiel n'était brisé en son squelette, il alla un peu plus loin et baissa la voix, persuadé que le père des deux filles voyageuses le suivait.

--Si je croyais au diable, monsieur, dit-il, je serais porté à penser que Dieu, fatigué de gouverner le monde, a passé la main au Prince des ténèbres et que celui-ci m'a fait l'incertain honneur d'habiter dans ma cellule et sous le crâne que voici! La tentation subie par l'esprit ailé et lumineux, de s'appliquer à fabriquer mille jouets puérils au moyen de cette boue qui n'est que fumier, a quelque chose de comparable à l'attrait, que vous savez fort vif, et qui jette un sexe sur l'autre. Je pressens une frénésie, une véritable débauche aux noces de l'esprit et de la matière qui, comme tous les excès de ce genre, ne saurait aboutir qu'à un lendemain chargé d'opprobre...

Il parla jusqu'au petit jour et ne s'aperçut pas qu'il avait prêché dans le désert. L'aube lui montra ses compagnons d'infortune étendus à vingt pas de lui, sur la pente du fossé de ville garni de tessons, de légumes avariés et de détritus de toutes sortes. Il ne se plaignait que d'une chose en son abjection, c'était de ne trouver que trop rarement à qui parler. «Les hommes affectent tous, disait-il, de savoir d'avance les sujets que l'on s'apprête à traiter devant eux; ils n'admettent pas qu'on leur puisse apprendre quoi que ce soit hormis une nouvelle aussi vaine que celle-ci: «Un tel a été fait cocu», ou bien «Le Turc est entré en campagne». Et pendant que vous leur adressez la parole, ils ruminent ce qu'ils vont vous dire à leur tour, et qui pourra être de nature à vous asseoir sur votre séant.» Or le bûcheron avait manifesté une relative complaisance. Il le retrouva quand le jour fut venu.

Gilles, qui avait du savoir-vivre, invita le moine serviable à venir avec lui prendre un vin blanc à la ville. Et ils causèrent encore.

Pendant qu'ils étaient attablés, Gilles reconnut le jeune et charmant Loys, le fils du conseiller Périnelle, qui se rendait à un office matinal. Il courut à ce garçon savant, car il avait hâte d'avoir confirmation du sens prêté par le bavard défroqué à la lettre de ses filles. Loys lui lut, à la lumière du soleil, le texte même qu'avait lu le moine à la lueur magique de son ongle, et il ajouta avec intérêt:

--Ah! elles sont parties pour un grand voyage?...

--Avec les dames, répéta Gilles, qui avait vu jadis aux pavillons le fils du conseiller Périnelle prenant sa leçon de musique.

--Chut!... chut!... fit celui-ci, en portant l'index à la bouche. Vos filles sont gracieuses, maître Gilles, et elles sauront des choses que je ne sais point... Mon père me juge assez savant; il dit là-dessus que trop est trop. Bien le bonjour à mesdemoiselles vos filles, maître Gilles.... Ah! elles sont parties? Diable! elles en ont de la chance!...

Et il s'éloigna sur son beau cheval bai.

Quand Gilles fut de retour à l'auberge, Ildebert lui dit:

--Vous connaissez de beau monde! Ah! Voilà un jeune homme qui a été arrêté à temps: il était en bonne voie pour rater l'affaire de son salut!... Par qui, me direz-vous, fut-il éduqué, vu toutes les sciences qu'il a apprises? ne me le demandez pas. Ce serait à croire, monsieur, que malgré ma cervelle infernale, il y a quelqu'un de plus fort que moi, et que j'ai été devancé...

Il réfléchit en vidant son verre, et il frappa le genou de son compagnon:

--Le diable, monsieur, tout compte fait, je ne suis pas sûr de n'y pas croire... Et s'il existe, savez-vous où il est? Il est partout.

Ildebert accompagna Gilles, une demi-lieue sur le chemin de retour, en l'entretenant de sujets où l'homme simple n'entendait rien. Sur le point de le quitter, il lui dit:

--Savez-vous ce que je voudrais, à l'heure qu'il est?

--Être à cheval plutôt qu'à pied, dit le bûcheron.

--Dire ma messe en simplicité, comme tant de frères que j'ai connus. C'est un sort maudit que celui qui m'a fait plus intelligent que les autres... Ou bien, savez-vous, à défaut de dire ma messe, ce que je voudrais?

--Être attendu à déjeuner chez Madame la duchesse, je parie.

--Être un bûcheron comme vous, vivant dans la forêt, à côté de sa femme.

Pour le coup, le père Gilles éclata de rire. Ce souhait-là, par exemple, non, il n'était pas croyable.

--Parlons sérieusement, dit-il, en se rapprochant du moine; dans le nombre de vos petites inventions, dites-moi, vous n'auriez pas, par hasard, vous n'auriez pas?...

--Et quoi donc, dit le moine: le secret de la vie heureuse? Je vous l'ai donné: c'est la pure simplicité de l'âme ou le développement de l'esprit pour l'esprit...

--Non, dit le bûcheron; je voudrais trouver le moyen d'aller de chez moi à la ville sans débourser, ni user mes vieux membres, et aussi, mais vous allez hausser les épaules...

--Dites donc toujours; je ne peux rien.

--Vous n'auriez pas, par hasard, trouvé le moyen de transformer une cabane de bûcheron en un palais cossu, avec carrosses et domestiques?...

L'ancien moine s'en alla sans répondre, hochant la tête; et, en lui-même, il pensait:

«J'ai cru parler toute la nuit à un homme! Et celui-là, comme les autres, est bon pour le règne du démon qui distribuera des joujoux confectionnés avec le limon de la terre...»

VI

LA CORRESPONDANCE

Et Gilles s'en revenait tout ragaillardi, parce qu'il s'était donné beaucoup de mal, avait passé la nuit dehors, avait causé ou cru causer avec quelqu'un, ce qui revient exactement au même; et parce que, aussi, ayant grand besoin d'être consolé, il avait ajouté foi, volontiers, au témoignage de la lettre déchiffrée.

Mais sa femme ne s'en laissait point conter de la sorte et il eut beau affirmer que le Frère Ildebert s'était trouvé pleinement d'accord avec le fils du conseiller Périnelle sur le sens de la lettre, la mère Gilles lui jeta au nez qu'il n'était qu'un vieux sot, depuis longtemps crédule à toutes billevesées, et qui s'en allait à présent croire à un mot d'écrit trouvé dans la poêle à frire! Quant à elle, non: ses filles avaient été enlevées, bien enlevées, par deux vieilles sorcières qui ne lui avaient jamais rien dit de bon. La faute en était à l'insanité et à l'orgueil du père, infatué de toute nouveauté et n'ayant à coeur que de faire de filles de bûcherons des princesses!

La mère Gilles n'admettait aucune consolation; et elle ne croyait à nulle chose, hormis à celles que lui dictait son sens commun. Il pouvait tomber du papier dans la poêle ou dans la soupière, elle n'en estimerait pas moins ses filles plus sûrement inexistantes que si elles étaient mortes de maladie, car dans ce cas, au moins, elle les saurait au lieu où vont les chrétiens et les honnêtes gens, tandis que, nonobstant toutes les belles écritures, elle estimait ses filles perdues, quant à leurs âmes, par le fait du regrettable marché conclu dans les Pavillons de malheur.

Le bûcheron ayant subi cette algarade s'en fut à son travail, l'échine courbée, car il était à présent plus troublé par l'opinion de sa bourgeoise qu'il ne l'avait été par le langage abondant de Frère Ildebert.

Après qu'un assez long temps se fut écoulé, une lettre en tous points semblable à la première, du moins en apparence, se trouva, non dans la poêle, en vérité, ni dans aucun lieu propre à faire croire à un pouvoir magique, mais, là, tout simplement, sur la table, entre la miche de pain et le fromage.

La mère Gilles haussa les épaules et déclara qu'au jour d'aujourd'hui, ses deux filles entreraient par la porte, comme tout le monde, qu'elle ne croirait point les voir, et ne leur ferait nul bon accueil.

Elle en fut quitte pour son affirmation de principe, car son mari, lui, sans prendre la peine de l'entendre, courait à la ville afin d'avoir lecture de la nouvelle missive. Et sa femme lui criait:

--Tu vas arriver là-bas de nuit, vieux fou, comme l'autre fois, et tu coucheras encore dehors avec des porteurs de vermine!

Mais Gilles était déjà loin, et arriver de nuit ne l'effrayait pas, pourvu qu'il rencontrât encore Frère Ildebert.

Et, en effet, il arriva de nuit, passé le couvre-feu, et trouva portes closes. Mais parmi les sans-logis, coureurs de grands chemins et gibiers de potence qu'il côtoyait, il ne rencontra point son prémontré. Et, comme il s'informait de l'ancien religieux, on lui rit au nez: Ildebert était en prison.

La nouvelle n'était pas de celles qui confondent la raison. Mais, Gilles ayant demandé le motif qui avait valu au vieillard cette disgrâce, il lui fut répondu qu'il n'y avait pas à se mettre en peine de l'individu: il saurait bien se tirer d'affaire, étant homme à rompre les barreaux de sa geôle par un seul geste du petit doigt.

--Mais qu'a-t-il donc fait? demanda Gilles.

--Il est dangereux, dit un chemineau.

--Mais encore?

--Il se met à présent à guérir les convulsions et les rages de dents!...

--Je n'y vois point de mal, dit le bûcheron.

--Sans doute, si pour cela il employait les moyens ordinaires...

Alors Gilles se souvint que le moine avouait qu'il était atteint du mal d'invention.

--Il pratique les maléfices, lui fut-il dit.

Le père Gilles allait en oublier sa lettre. Il eût aussi bien fait, car s'il se trouvait là un quidam qui se déclarait capable de lire son Pater, du moins ne le pouvait-il faire à la nuit noire.

Et Gilles pesta jusqu'au petit jour, n'étant pas endormi cette fois par des propos diserts et philosophiques.

Mais, au matin, il ne se sentit aucune confiance en celui de ses compagnons qui prétendait savoir lire son Pater, et il entra dans la ville, afin de s'y informer, en premier lieu, du moine prisonnier. Ayant su que le savant homme était enfermé au Châtelet, il s'y rendit et il parvint à être admis dans une cour infecte sur laquelle donnait une étroite fenêtre grillée.

Gilles se mit en quête d'une grosse pierre, afin de se hisser jusqu'à la grille, de se faire reconnaître du prisonnier et, d'autre part, d'être bien sûr que c'était à lui et à nul autre qu'il avait affaire.

Ainsi juché, il cria:

--Ohé! est-ce bien vous, Frère Ildebert?

Et il vit en effet s'approcher des barreaux la bonne tête aux yeux vifs de Frère Ildebert. Alors, comme signe de reconnaissance, il lui tendit la lettre dont il désirait connaître le contenu, avant même de demander des nouvelles de l'infortuné. Mais celui-ci qui, de son côté, était plus pressé de parler de lui-même que de tout autre sujet, lui disait:

--Eh bien! oui, me voilà à couvert!... Ils ont bien fait, ajoutait-il, car j'étais repris par mon péché.

L'autre avait oublié le péché qui avait valu au religieux d'être expulsé de son couvent.

--Mon péché? Mais: mon goût immodéré pour la damnée chose matérielle. Ne me mettais-je pas tout de bon à faire des miracles!

--Notre-Seigneur en a fait!

--Lui, c'était pour donner éclat à sa toute-puissance. Tandis que moi, c'est par amour de l'art!... Je n'ai que ce que je mérite.

--Mais votre science ne peut-elle vous aider à sortir de ce trou?

--Le ciel m'en garde! dit l'ancien moine. Je suis trop heureux aussitôt libre et en présence des choses admirables de la nature dont j'ai envie de changer toutes les combinaisons. C'est dégoûtant d'être ainsi fait. La pénitence m'est nécessaire. Songez que même ici, où je ne vois que l'eau de ma cruche, je suis tenté d'utiliser ce liquide innocent que je me souviens d'avoir vu bouillir autrefois, oui, de l'utiliser à des choses... dont il vaut mieux ne pas parler. Ma cervelle, monsieur, est comme un moût qui fermente. Et au lieu de tourner à l'amélioration des hommes, ce satané génie ne cherche qu'à jouer de la matière...

--Pourriez-vous me lire cette lettre? demanda Gilles. C'est qu'il y en a long cette fois...

--Je crois bien, dit Frère Ildebert: ce sont deux lettres et non pas une. Elles ne sont pas de même écriture.

--Souvenez-vous que j'ai deux filles bessonnes et qui savent lire et écrire!

--Voilà, dit le moine prisonnier:

«Cher papa et chère maman,

Nous sommes arrivées dans un pays où la température est exquise et où tout ce qu'on voit est propre à nous ravir. Il y a un fleuve dont les eaux ne sont ni bleues ni vertes comme chez nous, mais plutôt de la couleur d'un beau soleil qui se couche. On voit chaque soir des feux d'artifice, choses plus belles que nature; figurez-vous que toute la forêt brûle, oui, mais pendant des semaines de suite. Nous venons d'assister à un splendide défilé de gens d'armes, à la tête desquels, dit-on, était le Roi. Ces grandes fêtes vont finir; c'est bien malheureux; mais certaines gens prétendent que l'on nous réserve des surprises et que l'on verra mieux encore. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai du goût pour le voyage; on ne peut rien imaginer de plus amusant... Ces dames sont excellentes; elles nous aiment, ma soeur et moi, comme elles s'aiment mutuellement.

Votre fille obéissante et dévouée.

GILLETTE.»

--Elles ne s'embêtent pas, vos filles, dit le moine. Mais où sont-elles?

--Oh! pour Gillette, elle est dans un beau pays où l'on voit de belles choses et le nom lui importe peu.

--Voyons l'autre, dit Frère Ildebert.

«Mes chers parents,

Tout d'abord, j'ai idée que vous ne devez pas être contents de nous, peut-être, car notre départ a été brusque et c'est une singulière manière d'agir, pour des filles, que de s'en aller ainsi en un si long voyage, sans avoir l'assentiment ni de son père ni de sa mère. Mais il paraît qu'il n'y avait pas à tergiverser, que, d'abord, quand on fait son éducation, il la faut faire complète, qu'une bonne éducation comporte de longs voyages, qu'enfin, pour ces voyages, le vent était tel qu'il fallait, et il ne l'aurait sans doute plus jamais été...

Si je m'expliquais plus clairement, je vous livrerais le secret de la manière dont nous voyageons, et ce n'est pas possible. Sachez seulement que si je vous ai parlé du vent, ce n'est pas à l'étourdie, et que nous voyageons sans toucher terre et cependant non par eau.

Oh! ça n'est pas sans inconvénients. Quelques-uns nous prennent pour des oiseaux et nous envient, mais quelques-uns aussi nous tirent dessus avec leurs mousquets et il faut recourir à des manoeuvres pour échapper au danger.

D'autres fois, la grande difficulté est de savoir où se poser. Car tous les endroits ne sont pas bons, et fort peu offrent la sécurité.

Il ne m'est pas permis de vous dire où nous sommes, car être ici paraîtrait chez vous invraisemblable, et nous risquerions de nous faire condamner au bûcher lorsque nous retournerions au pays.

La nation qui nous abrite est en guerre avec deux de ses voisines. Il y a eu d'horribles batailles; le sang coule à ce point que le fleuve qui roule des cadavres n'est composé lui-même à peu près que du liquide répandu par les blessures sans nombre. On tire ici à l'aide d'une artillerie bien plus perfectionnée que la nôtre et qui enflamme tout l'horizon.

On nous a menées, naturellement, dans le pays destiné à être victorieux, parce qu'on y court relativement moins de périls, et nous avons vu tantôt défiler les troupes du général vainqueur: elles étaient très abîmées; mais les hommes sont partout courageux; c'est même, je vous dirai, la seule chose louable que j'aie reconnue, car pour ce qui est du reste, mieux vaut demeurer au fond de notre forêt. Je me demande même pourquoi l'on cherche à voir ou à apprendre tant, alors que la plus grande partie de ce qu'on voit est à vous détourner d'en voir davantage.

Il y a toutefois une chose drôle, c'est d'entendre se disputer madame Je-ne-sais-qui et madame Ah!-qui-est-elle. Je n'ai jamais rien rencontré de plus comique, et cela console de beaucoup d'incommodités.

Elles ne sont jamais d'accord; elles se chamaillent comme deux poules; l'une appelle blanc ce qui est noir et l'autre noir ce qui est blanc. Madame Je-ne-sais-qui pousse l'aménité jusqu'à trouver parfaites les opinions de sa soeur, qui sont exactement contraires aux siennes, mais cela révolte l'aînée; celle-ci dit alors à sa cadette tant de mal de ses opinions et des gens défendus par elle, que l'autre, qui veut ces gens tous parfaits et leurs opinions toutes bonnes, finit par les défendre avec une impétuosité héroïque, ou bien se montre accablée par le chagrin, quand on lui démontre qu'il y a des créatures mauvaises. Et le rire nous en prend à toutes, même à l'accusatrice et même à Gillette qui, comme il convient, est toujours de l'avis de sa maîtresse. De sorte que c'est de nos propres maux que nous tirons et notre remède et notre principal agrément, et que, souvent, de nous rendre compte que nous sommes insupportables, nous amène à nous supporter.

Ma maîtresse m'a dit que, lorsqu'on sait beaucoup, le principal résultat est de se trouver d'un avis opposé à celui des autres et fréquemment au sien propre.

Elle dit que savoir engendre forcément discussion, doute et incrédulité.--«Alors, pourquoi apprenons-nous?» lui ai-je demandé. Elle m'a répondu: «Parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement.»

A l'heure où je vous écris, le peuple victorieux n'est pas content parce qu'il pense avec raison que le vaincu voudra être vainqueur demain. Alors il est question que les vainqueurs d'aujourd'hui se mangent les uns les autres, en attendant qu'ils soient vaincus.

Nos maîtresses ont décidé que nous avions vu ici assez de choses instructives. Pour une fois, elles sont tombées d'accord, et nous repartons vers un pays nouveau. C'est bien commode.