La carrosse aux deux lézards verts

Chapter 5

Chapter 54,001 wordsPublic domain

Voilà, mes chers parents. Je pourrais vous en dire beaucoup plus, mais je crains que vous n'ayez déjà de la peine à vous faire lire cela. De vos nouvelles qui nous manquent, mon Dieu! nous ne nous mettons point trop en peine, car nous savons que votre vie est régulière et monotone, ce qui s'appelle heureuse...

Je vous embrasse tendrement.

GILLONNE.»

L'ancien prémontré retenait les deux lettres dans sa main tremblante.

--Ça vous fatigue de lire? demanda Gilles.

--Ce n'est pas cela, dit le prisonnier, mais je vois par cette lettre qu'ils ont tout découvert...

--Quoi?

--Ils ont découvert ce que je cherchais!...

--Vous cherchiez à m'enlever mes filles?

--Non. Mais à voyager...

Et il répéta:

--Voyager!...

Son oeil de rêveur se fixa au loin, et il voyait sans doute de fantastiques moyens de transport et le globe entier roulant sous ses pieds comme une boule.

Aussitôt il fit son signe de croix et s'agenouilla dans le cachot.

Il demandait pardon à Dieu d'une concupiscence excessive et qu'il jugeait criminelle.

A peine réapparu à la fenêtre grillée, il dit à Gilles:

--Ce n'est pas tout ça, mon bonhomme: il faut que vous teniez ces lettres soigneusement secrètes...

--Je ne peux manquer de donner à ma femme des nouvelles de ses filles?... et comment tiendrais-je ma langue vis-à-vis des amis qui croient que mes deux petites ont mal tourné?...

--En ce cas, vous êtes perdu, dit Frère Ildebert.

--Comment cela?

--Votre fille prend la précaution de vous en avertir elle-même: je vous vois cuits et rôtis avant moi, vous et votre progéniture... Ignoriez-vous que toutes ces innovations diaboliques étaient, à bon droit, mal vues par les gens sages?... Voyons! de vous à moi, entre quelles mains sont-elles? Et par quels diables les avez-vous fait éduquer?

Il fallut que Gilles racontât tout ce qui était advenu depuis la rencontre de la fée Malice.

L'ancien religieux retomba encore une fois à genoux après force signes de croix. Puis il dit:

--Je ne doute plus de quel seigneur proviennent les imaginations dont je suis assailli. J'en avais le triste pressentiment. On a bien fait de me jeter à la porte du couvent, oui; mais je veux rentrer en grâce! Je me ferai exorciser... J'irai à Rome, à pied, s'il le faut...

--Parbleu! vous aimez le voyage, dit Gilles.

--Ah! vous avez raison, simple homme des bois! fit Ildebert. Et voyez! jusqu'en mes moments de contrition la plus vive, le Malin vient me tendre des pièges... C'est le voyage qui me plaisait! Et je gage que, pour aller à Rome, j'eusse construit quelque ustensile inouï...

--Moi, dit l'homme des bois, je crois tout bonnement que la prison vous est contraire; et, si je pouvais vous tirer de là...

--N'en faites rien, quand vous connaîtriez des puissants du monde! dit l'ancien moine, car je commettrais le mal encore plus sûrement au dehors qu'au dedans. Mais si la réclusion vous effraye, ne vous exposez pas vous-même à la subir. Vous avez dans votre poche de quoi vous faire monter sur le bûcher!...

--Adieu et merci, Frère Ildebert, portez-vous bien!

Gilles s'en alla à l'auberge où il avait tué le ver, lors de son dernier voyage à la ville, en compagnie du défroqué.

Il demeurait perplexe et ruminait plusieurs choses à la fois dans sa tête.

Il n'était pas assis là depuis un quart d'heure, sous le cep qui tord ses vieux câbles le long de la maison, qu'il vit arriver vers lui, toujours fidèle à l'heure de l'office matinal, le jeune Loys, le fils de M. le conseiller Périnelle.

A sa grande surprise, cette fois-ci, c'était le fils du conseiller Périnelle qui avait l'air de le chercher: Loys avait mis son beau cheval bai au pas, et il lorgnait attentivement les gens de l'auberge.

Il appela en effet Gilles par son nom et lui fit signe de s'approcher:

--Avez-vous des nouvelles? demanda Loys.

--Et de qui donc? fit Gilles stupéfait.

--Mais de vos charmantes filles, parbleu! dit le propre fils du conseiller au parlement. Vous savez que je raffole des voyages, quoique je ne sois allé nulle part, mais je n'aurais rien autant aimé que d'en faire un... surtout un tel que celui qu'elles font, j'imagine...

Et, ce disant, ses yeux quittèrent le monde visible et s'égarèrent un long moment dans l'azur matinal. Comme le religieux tourmenté du démon, ce jeune homme rêvait à des voyages... Puis il poussa un gros soupir et dit:

--Vous n'avez donc rien à me faire lire, ce matin?

Il n'eut point de peine, ayant été très bien instruit à la fois par les deux Dames, c'est-à-dire étant habile à interpréter les choses de la manière la plus favorable et aussi à les juger implacablement, il n'eut point de peine à démêler, dans l'attitude du père des bessonnes, un grand embarras.

--Quelqu'un vous a déjà rendu ce service, je parie? Vous connaissez des clercs, père Gilles?

--Des clercs?... Oui et non!... Si c'était un effet de votre bonté, j'irais vous expliquer cela un peu plus loin des yeux et des oreilles...

--Venez donc, dit Loys.

Gilles régla son écot et, enrichi de la considération de l'aubergiste et de ses clients, à cause des belles relations qu'il avait, il s'en alla, sous un orme, rejoindre le fils du conseiller au Parlement, lequel avait mis, s'il vous plaît, pied à terre.

Gilles lui demanda de jurer sur le Sacrement qu'il ne dévoilerait à qui que ce soit, même en confession, le secret qu'il allait lui confier; et, avant de lui donner à lire ses deux lettres, il lui narra toute l'histoire de l'infortuné Frère Ildebert.

Le bûcheron, qui était sans malignité, et qui croyait ne s'adresser qu'à un puissant personnage capable de faire élargir le prisonnier, ne se doutait pas que le fils du conseiller Périnelle, élève des deux Dames et versé en toute science dès son jeune âge, mais «retiré à temps», selon la parole même du prémontré, portait un intérêt particulier à toutes les choses qui troublaient la cervelle d'Ildebert. Loys promit d'aller lui-même visiter le prisonnier aussitôt après la messe, et, ou de le faire rentrer au couvent, dit-il, ou bien d'y perdre lui-même son latin.

L'aventure le toucha si fort qu'il en allait oublier les lettres. Il les lut vite, pendant que le premier coup de l'office tintait à l'église métropolitaine. Et il dit à Gilles:

--Mais comment avez-vous reçu cela?

Gilles mit un doigt sur sa bouche:

--Je vous le dirais bien; mais ça n'est pas croyable.

Le jeune homme incomplètement initié aux sciences professées dans les Pavillons s'écria:

--Peste!

Ses joues s'empourprèrent. Il était avide de merveilles, et l'aventure des filles du bûcheron l'intéressait plus que tout au monde.

--Gardons le secret! toute parole, en effet, pourrait être fatale...

Et il remonta sur son beau cheval bai.

VII

LE SECRET

Gilles, de retour à sa cabane, n'eut point de cesse qu'il n'eût raconté à sa femme les moindres détails de son voyage à la ville et du contenu des deux lettres.

Il eut une double occasion de s'en repentir: d'abord la mère Gilles se refusa absolument à rien entendre, ensuite elle poursuivit son mari de quolibets dans la mesure même où il se montrait crédule; et il n'y avait de moment, que ce fût le jour ou bien la nuit, où elle ne trouvât le moyen de se gausser de la sottise du bonhomme.

Et, comme elle ne prenait rien au sérieux de tout ce qu'il avait dit, vous pensez si elle se priva, devant les amis du dimanche, de narrer les lubies de son époux et les prétendues rencontres singulières qu'il faisait à la ville, sinon avec le fils du conseiller Périnelle, car elle avait peur des personnages puissants, du moins avec le moine défroqué!

Les bûcherons et leur famille se trouvèrent divisés en deux clans. Dans le premier: ceux qui prenaient le parti de rire, lesquels laissèrent toutes ces affaires à l'état de plaisanteries. Dans le second: les quinteux, qui avaient pour la plupart une oreille plus basse que l'autre, lesquels commencèrent par ne dire mot, puis amenèrent, le dimanche suivant, certain parent à eux, qui était tonsuré, et à qui l'on fit lire les lettres fameuses arrivées d'un pays fabuleux, et tombées entre la miche de pain et le fromage.

Il n'en fallut pas plus pour que le pays fût en émoi. Les langues allèrent leur train par la forêt et les villages, et, en peu de jours, les faits tels que nous les avons rapportés, étaient devenus les suivants:

Gilles et sa femme avaient, primo, vendu leur âme au diable; secundo, livré leurs deux filles à une troupe de malandrins, faux monnayeurs, que le misérable allait retrouver à la nuit dans les fossés de la ville. Moyennant quoi, tout en simulant qu'ils habitaient un toit de chaume, les époux Gilles avaient fait élever deux pavillons opulents où se célébrait le Sabbat et où pullulaient des animaux féroces destinés à dévorer tous les petits enfants du pays.

--Enfin! lui jeta un jour quelqu'un, tu t'enrichis et nous ne le faisons pas: est-ce un fait, cela, oui ou non?

C'était un fait; et c'était même le motif de toute l'accusation.

Mais Gilles, descendant alors au fond de lui-même, se souvenait que, depuis de longues années, il y avait dans son coffre, à chaque fois qu'il y regardait, un petit excédent de recettes, et qu'il avait très vite tenu cet avantage pour légitime et dû à sa personne. Et il lui était arrivé, depuis lors, tant de choses merveilleuses, que celle-là lui avait paru la plus ordinaire. Était-elle le résultat d'un pacte? Ce pacte, est-ce qu'il l'aurait conclu en dormant? ou bien un jour qu'il était ivre?

De sorte qu'il était d'autant plus malheureux qu'il se demandait s'il n'était pas coupable.

Les amis du dimanche s'écartèrent de la hutte. Mais on voyait certains d'entre eux rôder dans le voisinage, l'oeil aux aguets, comme s'ils allaient découvrir quelque monstrueux prodige autour de la demeure du bûcheron, et, par exemple, l'entrée du diable, cornu et couleur de braise, se faufilant à leur place pour manger les rôties et le pain perdu.

Ce qu'ils virent arriver et pénétrer dans la hutte, un beau dimanche, à la place du diable, ce furent quatre membres du clergé séculier, suivis de jeunes clercs portant l'eau bénite et de plusieurs gens de robe et d'épée.

La cabane fut aspergée et les bûcherons interrogés; on visita coins et recoins; on fractura un coffre empli de pièces d'or; elles étaient pures, de poids juste et à l'effigie du Roi, mais d'une quantité propre à rendre, par elle seule, suspect un tâcheron à la journée; on trouva aussi les lettres que le père imprudent conservait sur son coeur; et lecture en fut donnée à haute voix. Par là se trouvèrent redressées certaines des calomnies répandues sur le compte de Gilles; mais quand il dit, naïvement, la manière dont ces lettres lui étaient parvenues, on l'appréhenda au col.

Et, ainsi maintenu par la poigne vigoureuse des hommes d'armes, Gilles fut sommé de conduire la compagnie aux trop fameux pavillons.

On en prit le chemin. Le père et la mère Gilles versaient des larmes en commun, mais s'accusaient mutuellement du malheur arrivé.

Ils marchèrent durant un temps qui leur parut long, sans rencontrer ni pavillons, ni grilles, ni même une pierre décelant qu'une construction se fût élevée là. Gilles dit:

--Je ne me trompe pas: voici le soleil; il est quatre heures de relevée; nous sommes bien dans la direction... à moins que j'aie la berlue.

--Tu ne te trompes pas, lui fut-il répondu, mais tu nous trompes; et il faut nous montrer ces pavillons...

--Voici la clairière, dit Gilles: celui de gauche est ici, celui de droite est là...

--Gauche ou droite, lui fut-il dit, le certain est qu'il n'y a rien.

Gilles, se croyant fou, demanda à retourner à la cabane et à revenir sur ses pas.

On consentit à le ramener, toujours maintenu, à la cabane; et il revint en comptant ses pas, les yeux bandés; il s'arrêta exactement au même endroit.

Alors on lui dit qu'il était un imposteur et qu'il se moquait des autorités ecclésiastiques, civiles et militaires. Il persista à soutenir que les pavillons s'élevaient là, encore, la veille au soir, même qu'il avait vu l'herbe envahir les cours, la mousse y couvrir les toitures, des arbustes pousser dans la muraille déchaussée, et qu'il avait dû abattre de la main les toiles d'araignée tissées entre les barreaux, où le chat lui-même ne passait plus.

Et, comme il persistait en son dire, bien qu'il fût patent aux yeux de tous, et même aux siens, que la clairière était nue, sans pierrailles, et même hérissée d'une jolie bruyère rose, Gilles reçut l'ordre, ainsi que sa femme, de suivre l'escorte jusqu'à la ville.

Au moment où l'on allait lui lier les mains, il demanda à ramasser, sur le sol herbeux, un objet brillant qu'il apercevait. C'était un médaillon de taille à être logé au creux de la main et reproduisant en miniature le grand portrait vu dans le salon de musique, le jour mémorable de la visite.

A peine le cortège s'était-il ébranlé, que les bûcherons voisins approchèrent de la hutte abandonnée; ils y firent main basse sur tous objets et notamment sur le trésor enfermé dans le coffre: et, le lieu étant vidé, l'un d'eux mit le feu à la toiture. Il croyait bien agir.

Et, s'étant éloignés, ils regardèrent flamber la cabane de Gilles le bûcheron.

Mais ils virent aussi surgir alors d'on ne sait quel lieu et l'on eût dit que c'était des cendres, le chat du logis, Minou, qui se mit à s'élancer dans les airs, le dos arqué, la queue ramassée sous le ventre, à retomber sur ses quatre pattes, à rebondir comme un ballon, à grimper aux troncs des arbres voisins en les écorchant de ses griffes, puis à se laisser choir par culbutes vertigineuses, son corps écartelé tout à coup et semblant fixé par quatre épingles comme une chauve-souris, puis, touchant le sol, pour se livrer, sur les débris calcinés de la demeure, à une danse sauvage et terrifiante, et qui n'avait d'égale en horreur que les haltes soudaines de l'animal au gros dos, aux prunelles jaunes, étincelant dans la nuit qui tombe.

Tous s'enfuirent, assurés que si l'on avait délivré la forêt d'un couple pernicieux, le diable, lui, du moins, demeurait sain et sauf.

VIII

LE CACHOT. LA FÉE. NOUVELLES DU PAYS DES MERVEILLES. MARCHE FUNÈBRE.

A l'aspect des couloirs qu'on lui fit parcourir, Gilles reconnut qu'on le dirigeait dans la partie du Châtelet où il avait été admis à visiter le Frère Ildebert; et en effet, c'était celle qui était affectée au Saint-Office, juridiction dont il relevait, lui ainsi que sa femme, du chef de l'accusation de sorcellerie.

On ne les sépara ni ne les fouilla, ni ne les mensura, bien entendu, car tous les progrès dont nous jouissons n'étaient pas accomplis, mais on les jeta dans un cachot obscur où il leur sembla dès l'abord que d'autres prisonniers comme eux se trouvaient.

Gilles alla aussitôt à la fenêtre qui était élevée et grillagée; il se hissa sur le ballot de hardes qu'il avait apporté avec lui et reconnut parfaitement la cour sordide où il avait tenu conversation, non pas longtemps auparavant, avec l'ancien moine. Il en conclut qu'Ildebert ne devait pas être logé loin d'ici.

--C'est bien l'endroit où séjourna Frère Ildebert, dit une femme qui gisait en un coin du réduit. Mais vous ne le verrez plus: il est retourné dans son couvent...

Gilles fut émerveillé que quelqu'un eût surpris ainsi sa pensée, car il n'avait point parlé de Frère Ildebert.

--Qui êtes-vous? demanda-t-il.

Et il discerna une femme excessivement vieille qui lui dit qu'elle était comme lui prisonnière, par la faute de posséder le don de seconde vue. Elle voyait, disait-elle, ce qui se passait au loin comme dans le voisinage, et était à même de prédire ce qui se passerait demain.

--En ce cas, dit Gilles, je ne suis pas fâché de vous rencontrer, car je voudrais savoir ce qu'il advient pour l'heure de mes deux filles bessonnes, et si je serai demain brûlé vif avec ma bourgeoise, malgré le fils de monsieur le conseiller Périnelle que j'ai l'honneur de connaître et qui doit avoir le bras long...

--Pour ce qui est du fils de monsieur le conseiller Périnelle, dit la vieille, il ne serait pas prudent de fonder sur lui grand espoir, car il a été incapable de faire élargir le Frère Ildebert, étant lui-même un peu suspect de s'adonner à la magie.

--Ah! dit Gilles, et comment le Frère Ildebert est-il sorti de prison?

--Grâce à l'idée qu'a eue son supérieur, de venir le réclamer.

--Mais comment son supérieur a-t-il pu concevoir une telle idée, le Frère ayant été chassé de son couvent pour s'être adonné à des commerces diaboliques?

--Oh! c'est bien simple, dit la vieille; une maladie s'était déclarée sur les vignes du couvent, les celliers étaient vides. Le supérieur s'est souvenu que le Frère Ildebert connaissait des secrets.

--Et alors?

--Frère Ildebert a remis les vignes en état de prospérité et il a rempli les celliers. On lui a permis de réendosser sa robe, de dire la messe, comme il en avait le désir, et, depuis lors, on ferme les yeux sur ses petites pratiques.

--C'est un homme qui eût inventé la poudre! dit Gilles.

--Il y a bien d'autres choses à inventer, dit la vieille.

A ce moment, Gilles, commençant de se faire à la pénombre, distingua les traits de la vieille. Ils ne lui étaient pas tout à fait inconnus.

--Où donc est-ce que je vous ai vue? lui demanda-t-il.

--Le monde est petit, se contenta-t-elle de répondre.

--Et mes filles? reprit Gilles.

--Ah! vos filles?... Eh bien! tenez, je les vois.

--Vous les voyez!

--Vous les voyez? dit la mère Gilles, incrédule, mais qui ne pouvait contenir son besoin de croire. Mais voilà qu'à présent elle avait peur de ce qu'elle pourrait entendre, et elle fit signe à la vieille de se taire.

Gilles s'assit tristement dans une encoignure du cachot et pensa à ses filles voyageuses; puis il tira de son gousset le médaillon qu'il avait ramassé à l'endroit même où s'était élevé un des pavillons. Et, profitant d'un restant de lumière, il dit à sa femme:

--Ça ne te rappelle rien, à toi?

Elle haussa les épaules, voulant signifier que tout le monde perdait la tête.

Gilles regardait néanmoins le médaillon et ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était singulier que ce seul objet, reste des pavillons disparus, lui fût tombé entre les mains.

Il le regarda si attentivement que, la nuit suivante, il le revit en songe, mais déformé par l'imagination capricieuse du sommeil et agrandi, notamment, outre mesure.

La femme jeune et admirable qui y était représentée, non seulement avait atteint les proportions de l'objet que ce médaillon rappelait à Gilles,--et qui n'était autre que le portrait aperçu un jour dans la grande pièce des Pavillons,--mais adoptait, cette fois, toutes les apparences de la vie. C'était une femme chaude, animée, et belle, telle que le bûcheron n'en avait jamais vu--sauf une fois, le matin du baptême de ses filles, et pendant un temps beaucoup trop court;--elle était vêtue d'une tunique, non de drap d'or, mais de lin fort léger qui décelait les formes d'une déesse; ses cheveux étaient trop beaux pour être décrits; son visage eût été aimable s'il n'eût paru supérieur à celui de tous les mortels; et lorsqu'elle parlait, son sourire découvrait des dents bien rangées et éclatantes de pureté.

Cette femme merveilleuse parla, et elle dit à Gilles des choses qui lui parurent superbes, mais auxquelles il ne comprit absolument rien:

--Invisibles, parmi la foule des humains, dit-elle, il est des êtres que traverse la divine lumière et qui voltigent mieux que l'oiseau, le papillon ou la luciole des soirs d'été, sans être incommodés de ces deux pesants fardeaux que vous nommez l'espace et le temps.

Nous sommes les génies, ô bûcheron! Nous buvons la rosée du matin; nous nous baignons dans les sources de la forêt; nous nous plaisons au coeur des arbres que tu soignes ou que tu abats, car rien n'égale en volupté la senteur des bois et des feuillages; nous dansons la nuit sur les bruyères que la plante de nos pieds n'a même pas foulées le matin; et nous adorons la lune, notre soeur pâle, qui aime à se mirer dans l'eau immobile des étangs.

Les plus parfaites d'entre nous ignorent ce qui vous fait du bien, à vous, et ce qui vous fait du mal, car cela--si vous saviez!--a si peu d'importance! C'est pourquoi certaines d'entre nous vous maltraitent comme vous maltraitez vous-mêmes les insectes. Mais d'autres, qui ont gardé quelque attache à la terre, éprouvent le besoin de vous avertir que telle chose vous sera bonne et telle autre néfaste; elles pleurent encore de vos maux et se réjouissent de vos plaisirs. Cela nous semble, à nous, un peu risible, et nous fait songer à des scènes de la comédie, au temps où les hommes avaient l'esprit fin.

Il n'est qu'une seule chose dans le monde, ô bûcheron! c'est l'âme, dont nous ne savons seulement pas si elle a été créée par un dieu ou si elle est Dieu lui-même. Mais le certain, c'est qu'elle se meut comme une balle de sureau qu'un enfant lance avec sa sarbacane et qui semble s'élever à tout jamais dans l'azur profond... Le curieux est qu'elle revient!... Oui, ami, tu t'en moques, mais elle revient à son point de départ. Rien ne s'arrête; mais rien ne dépasse une altitude, entre nous, bien pauvre...

Les naïfs prennent ce mouvement pour un progrès dont ils tirent vanité; et les pires maux sont engendrés par les ingénus qui croient que demain sera meilleur que n'est aujourd'hui et que ne fut hier. Si vous ne vous faisiez pas cette illusion, d'ailleurs, à quoi vous occuperiez-vous, ô misérables? Les hommes ont en eux une frénésie d'air qu'ils ne savent comment employer, et, s'apercevant que tout se déplace, ils ont imaginé de s'enorgueillir de ce mouvement qu'ils rendent néfaste en se bousculant pour y prendre mieux part. Pour leur bonheur, ah! qu'ils feraient mieux de demeurer en repos! Et encore une fois, je te le dis: cela nous est tellement égal! Et tout, d'ailleurs, est indifférent, hormis l'existence du génie qui découvre et comprend...

Ceux qui jugent que tout est bien, ont encore raison sur ceux qui pèsent minutieusement le pour et le contre, puisqu'ils ne froncent jamais le sourcil, sourient sans cesse, et finalement atteignent le même but, que ce soit aujourd'hui, que ce soit demain.

Avec toi, mon bonhomme, je me suis divertie et j'ai joui de ton ambition saugrenue; mais j'en aurai bientôt assez. Tiens, bûcheron, je m'en retourne pour me dissoudre parmi les humidités de l'aurore. Si, par la chaleur de midi, tu me rencontres à l'ombre de tes bois, j'en serai la fraîcheur au goût âpre, le bruit de perles des fontaines, ou le rayon qui caresse les pointes fleuries des bruyères. Alors, ne me sache point gré, ni ne m'aie de rancune de quoi que ce soit, car je suis le Génie ou la Fée qui se moque de toi comme la Nature elle-même, et contre qui tu ne peux rien.»

Ayant tenu ce discours, l'être radieux, qui rappelait le portrait du médaillon, disparut. Et quoique cette figure de femme fût médiocrement bienveillante, le bûcheron, en son rêve, tendit les mains vers elle avec regret, parce qu'elle était belle. Et il eût souffert mille maux pour la revoir et lui entendre encore dire des paroles, fût-ce les plus amères et les plus détestables.

Lorsqu'il s'éveilla, le matin, il vit près de lui sa femme et, non loin, la centenaire ainsi que plusieurs gens de mauvaise mine.

Alors il fut pris d'une grande tristesse, car il pensait au songe de la nuit; et il se mit à contempler le médaillon qui était pareil, en petit, à ce qu'il avait eu le plaisir d'admirer.

Il y a dans le beau, comme dans le vrai et dans le bien, quelque principe subtil qui nous contraint à l'aimer alors même qu'il nous tue.

Gilles en oubliait tout: et de s'informer s'il y avait chance qu'il sortît de prison, et de demander à la vieille à double vue de lui parler des bessonnes.

Ce fut la mère qui, n'y tenant plus, interrogea la première.

--Votre blondine, dit la vieille, est dans une belle salle de palais, car vos filles habitent chez un prince, et un jeune homme est à ses pieds...