La carrosse aux deux lézards verts
Chapter 3
--Ah! çà, de quoi est-il question ici? Êtes-vous point devenus fous, compère et commère?
De quoi compère et commère parurent beaucoup plus étonnés qu'ils ne l'avaient été en découvrant eux-mêmes pavillons et tout ce qui s'ensuit.
--Mieux vaut parler de ce qu'on voit que de traiter de billevesées, dit Gilles.
Les bessonnes allaient de l'un à l'autre, racontant leur matinée et parlant de leurs perroquets. Il n'y eut pas jusqu'à Minou qui, revenu à domicile pour les friandises du dimanche, ne fût pris à témoin: il passait, lui, ses nuits là-bas; il était tombé en boule, hier au soir, du haut de la grille du pavillon de gauche...
«Du pavillon de gauche!»... s'écria un des bûcherons en poussant un juron à faire damner toute la province; puis il se mit à rire de telle manière que tous les bûcherons, autour de lui, pris de gaîté, s'esclaffèrent et dansèrent une ronde autour du père et de la mère Gilles, et leurs sabots rythmaient le pas sur le sol de terre desséchée. La marmaille les imitait dans les coins. Et Minou, grimpé sur la huche, la queue droite, le dos arrondi, les regardait de ses yeux de braise.
Sans protester, sans mot dire, le père Gilles, en reconduisant tout son monde, l'inclina du côté des deux pavillons, et quand l'on fut en vue de ceux-ci, au point d'en pouvoir compter les vitres, il dit simplement:
--Vous voyez: il n'y a pas loin pour les petites à venir prendre leur leçon...
Aucun des hommes, aucune des femmes qui se trouvaient là ne voulut ni paraître étonné, ni surtout avoir nié une vérité évidente. Ils firent:
--En effet, en effet...
Et leur petite troupe s'achemina, en se divisant, pour laisser au milieu l'espace occupé par les deux pavillons que chacun voyait. Mais ces paysans ne les regardaient pas trop, soit que ce voisinage leur donnât la chair de poule, soit qu'ils fussent résolus de dissimuler leur dépit ou leur stupeur.
Le dimanche suivant, pas une allusion à l'étrangeté du fait. Celui-ci était passé au nombre des choses admises de tout temps.
Le père et la mère Gilles en éprouvèrent même un dépit assez vif. Ils avaient fait du merveilleux leur chose, et ils regrettaient qu'un cas si extraordinaire demeurât, du moins en apparence, comme s'il était inexistant.
Une idée de femme ordonnée vint à la mère Gilles, et elle la confia aussitôt à son mari:
--Rien n'est pour rien, dit-elle. Nos filles apprennent à lire et à écrire--c'est bien toi qui l'as voulu!--et ces dames des pavillons sont bien savantes, c'est entendu; mais reste à savoir ce que cette fantaisie va nous coûter. Quand on a affaire à un précepteur, je l'ai entendu dire, c'est tout comme à un homme de peine, on fait avec lui marché d'avance.
--Tu ne parles pas mal, pour une fois, dit le père. On pourrait leur porter quelques livres de beurre, du fromage blanc et des fraises des bois; ça ferait en même temps une visite de politesse...
--On verrait les perroquets, dit la mère, et aussi comment c'est fait là dedans.
Un jour, à une heure autre que celle de la leçon, le père et la mère Gilles revêtirent leurs habits de fête, suspendirent à leurs bras les paniers, et s'acheminèrent vers les pavillons.
Ils furent reçus à la grille du pavillon de gauche--qu'ils avaient choisi à tout hasard--par un domestique en livrée devant qui ils déclinèrent leurs noms et qualités et à qui ils confièrent leur intention de voir madame... madame qui?... A ce moment ils s'aperçurent qu'ils ignoraient son nom. On les fit entrer, néanmoins, non dans le salon au perroquet, mais à la cuisine. Ils n'en furent pas froissés, car c'étaient de pauvres et bien honnêtes gens, mais humiliés cependant en pensant aux quelques livres de beurre qu'ils apportaient, alors que, le beurre, il coulait à flots sur les flancs dorés de poulardes à la broche, que faisait tourner, en face d'un grand feu, un petit singe vêtu de blanc et coiffé d'une calotte de marmiton.
--C'est bien dommage, dit la mère, que les enfants ne soient pas là, car elles auraient ri tout leur content!...
Ce petit singe, assis sur son séant, tournait la broche avec un imperturbable sérieux; mais le feu vif lui brûlait le museau et il se le garantissait à l'aide de sa main oisive qui tenait, comme celle d'une vieille marquise à mitaines, un écran de carton. Il était aussi tenté de goûter au rôti, et, n'était qu'un chef passait et repassait fréquemment pour lui administrer une chiquenaude, le drôle eût lapé, en quelques coups de langue, le jus onctueux des superbes volailles.
C'est en ce milieu que le père et la mère Gilles revirent Minou. Il était là, posté sur une haute étagère, entre une bassinoire de cuivre et un fort gros cuisseau de porc fumé, et il vous regardait de ses yeux jaunes, tranquille et pleinement satisfait, comme un serviteur sympathique qui a atteint avant ses maîtres les sereines régions du bienheureux séjour. L'odeur du lieu, il faut le dire, était délectable pour un estomac dispos.
Nos bonnes gens se trouvèrent si embarrassés avec leurs paniers, qu'ils les laissèrent là quand on les vint avertir que Madame leur faisait l'honneur de les recevoir.
Ils repassèrent par la cour d'entrée, où ils eurent le loisir de constater qu'une herbe fine poussait çà et là entre les pavés, comme dans les maisons qui ne datent pas d'hier, et tandis que Gilles s'attardait à remarquer qu'il y avait même du pissenlit et de la mâche, sa femme ne retint pas un cri parce que, hors des portes closes de l'écurie, sortaient, rasant le sol, deux grands serpentins verdâtres dont on ne voyait pas la tête, sans doute trop grosse pour passer sous les battants, mais dont la queue, démesurément longue et souple, s'agitait de terrifiante manière. Gilles regarda la chose et se prit simplement à rire. Elle jugea son mari ou très brave ou plutôt stupide. On voyait ailleurs, dans une grande remise entr'ouverte, plusieurs hommes, en bras de chemise, épongeant un grand carrosse vert. La mère Gilles se souvint que son mari s'était flatté d'avoir vu un carrosse dans la forêt. Elle fut plongée dans la perplexité. A une fenêtre une soubrette, les bras et la gorge nus, faisait tranquillement sa toilette.
--Ne regarde pas par là, dit la mère Gilles.
Mais on les introduisait l'un et l'autre dans une pièce spacieuse et ornée.
La mère Gilles fut aussitôt éblouie. Elle confia à son mari:
--Il y a maldonne, c'est moi qui te le dis: les leçons ici seront trop chères pour des pauvres bougres comme nous.
Ils pénétraient, cette fois, bel et bien, dans le salon où perchait le perroquet.
Cet oiseau les accueillit par un «Bonjour, bonjour!» plein d'aménité, et il ajouta: «Quel temps charmant! quelle température délicieuse!» ce qui fit sourire nos gens, parce que, s'il ne pleuvait pas aujourd'hui, c'était tout juste: la chaleur était accablante et un orage se préparait à l'horizon.
Tout à coup le perroquet se mit à chanter, mais à chanter d'une voix atténuée, lointaine, où les articulations manquaient, mais qui était cependant suave, caressante, accompagnée parfois de sons filés tels qu'en rend un archet sur une corde sonore; c'était curieux, étrange et drolatique entre les branches cornues du bec de cet oiseau imitateur, à tête de vieil hébreu. Sans s'interrompre, mais sur un ton prosaïque, il dit successivement: «Où est donc Minou?», «J'ai mangé du lard aux choux», et «Mon enfant, vous chantez comme un ange!...»
Le bûcheron et sa femme riaient à qui mieux mieux et ne trouvaient pas le temps long. Ce fut presque à regret qu'ils suivirent le valet qui vint les prendre pour les introduire cette fois en une pièce mieux ornée encore, où le sol brillait comme un miroir et où ils virent une dame à cheveux jaunes reconduisant un jeune garçon très bien mis, à qui elle disait: «Mon enfant, vous chantez comme un ange!» et en lequel tous deux, sans s'y pouvoir méprendre, reconnurent le jeune Loys, propre fils de M. le conseiller Périnelle.
Et ils étaient là à se demander par quel moyen le fils du conseiller Périnelle, habitant à dix lieues d'ici, pouvait être transporté avant midi en pleine forêt pour y «chanter comme un ange», avec une dame à cheveux jaunes, lorsque celle-ci vint vers eux, marchant avec aisance sur le parquet lumineux, et leur dit:
--Vos filles sont des amours. Celle qui m'est confiée, Gillette, va lire à livre ouvert, à la fin de la semaine... Vous êtes les plus heureux parents du monde... Dieu! quel beau temps! la température est exquise... Cet enfant a la plus belle voix du royaume...
Comme elle reprenait haleine, le bûcheron dit:
--Nous connaissons bien le fils de monsieur le conseiller Périnelle...
--Ah! vous le connaissez? dit la dame. Il vient ici tous les deux jours, prendre sa leçon avant vos filles... Son père est l'homme le plus vertueux de la terre...
Sur ce, elle voulut faire asseoir le bûcheron et la bûcheronne qui n'y consentirent point.
Ils avaient hâte, étant troublés, d'en arriver au but de leur visite.
--Madame... fit Gilles, je dis «madame» tout simplement, parce que vous êtes pour nous madame... je ne sais qui...
Elle s'esclaffa:
--«Madame Je-ne-sais-qui!» c'est cela; c'est charmant. Je serai pour vous madame Je-ne-sais-qui!...
--Madame Je-ne-sais-qui, reprit-il, nous venions vous trouver, la bourgeoise et moi, pour vous demander... pour vous demander... Ah! dame, ça n'est pas si facile à dire... Parle donc, toi! dit-il, en se tournant vers sa femme.
--Mon Dieu! madame, dit la mère Gilles, nous sommes confus de vos bontés; mais on voudrait bien savoir...--pensez, madame Je-ne-sais-qui, que l'on est du pauvre monde...--enfin si ça nous coûtera cher, les leçons aux petites...
Madame Je-ne-sais-qui se mit à rire de nouveau et de plus belle:
--Laissez cela, mes bonnes gens, et écoutez-moi bien: il ne sera jamais question d'argent entre nous...
Le bûcheron et sa femme rougirent de plaisir. Mais tout aussitôt, dans l'esprit de la femme, germa le soupçon que si l'une de ces dames donnait ses leçons gratuitement, l'autre les pourrait bien faire payer le double d'un prix honnête. Elle poussa le coude de son mari qui la devina aussitôt et dit:
--Pardon, madame Je-ne-sais-qui, vous nous comblez, mais nous voudrions bien aussi présenter nos devoirs à Madame... à Madame... Ah! qui est-elle?...
--Madame «Ah!-qui-est-elle!» Voilà, voilà le nom qui convient à ma soeur! Que vous feriez un bon curé de campagne, vous, mon brave homme: vous vous entendez comme nul autre à baptiser les gens! Eh! bien, on va vous conduire près de madame Ah!-qui-est-elle...
Et elle se reprit à rire, puis à chanter comme une gamine.
--Je comprends, opina la mère Gilles, que les enfants ne s'ennuient pas dans cette maison.
--Voilà du beau et du bon monde, dit le bûcheron.
Ils ne s'aperçurent point de quelle façon ils arrivèrent, tout en devisant, dans une salle à peu près pareille à celle du perroquet; et, en effet, l'oiseau aux couleurs crues était là, sur son perchoir, avec son chènevis qui souillait le sol tout à l'entour. Mais celui-là disait: «Encore des fautes, vaurien!... Vous êtes un âne, savez-vous? Le sale pays... Quel sacré temps!...»
--Ce n'est pas le même, dit la mère: celui-ci est beaucoup moins bien élevé.
--Mais meilleur juge, dit le bûcheron, car en réalité le tonnerre éclate et il pleut à torrents.
IV
MÊME DANS LE MERVEILLEUX LE TEMPS PASSE
Ils furent introduits près d'une dame qui ne ressemblait pas à l'autre, tout en ayant avec elle quelque air de famille. Et celle-ci était occupée à donner une leçon au même garçon en lequel ils avaient reconnu le fils de M. Périnelle. Tout en parlant aux paysans, elle se garda de s'interrompre; et le petit ânonnait sur les pages d'un grand livre.
--Vous ne saurez jamais rien, disait la dame. Je ne ferai pas de compliments de vous à monsieur votre père...
Elle reprit, se parlant à elle-même:
--Il n'y a rien de parfait. Rien ne marche ici-bas de manière à contenter un esprit clairvoyant... Et qu'est-ce que vous dites de ce temps, par exemple? Je vais être obligée, Dieu me pardonne! de faire allumer des chandelles en plein midi...
--Nous étions venus, madame... dit le bûcheron.
--Ah! vos petites? Je sais. Elles sont gentilles et elles apprendront peut-être convenablement; mais il faut de longs et patients efforts: ce n'est pas si facile!...
--Celle-ci parle avec beaucoup de bon sens, dit le bûcheron à sa femme.
--Je ne dis pas non, fit la mère, mais l'autre a plus de grâce.
Gilles éprouvait encore la hâte d'arriver à ses fins.
Il dit:
--Nous étions venus, madame, pour la question du prix des leçons.
La dame sourit tout de même que sa soeur; mais elle dit:
--Vous avez raison et vous êtes un honnête homme. Tout se paye, vous vous en doutez bien! Vos filles apprennent à lire et à écrire; c'est votre désir, n'est-il pas vrai? Eh bien! votre voeu étant accompli, le prix en sera seulement la conséquence naturelle. Rappelez-vous ces mots; c'est le seul acompte que je vous demande.
Le couple s'inclina avec déférence et confusion.
Comme ces bonnes gens se retiraient, en faisant attention à ne pas s'étaler sur le parquet, le père Gilles aperçut, parmi d'autres, un grand portrait qui le sidéra. Il dit à sa femme:
--Ça ne te rappelle rien, à toi, ça?
--Quoi?
--Ce portrait?
La mère Gilles pâlit, mais ne voulut absolument pas répondre.
Le bûcheron demeura troublé, même sous la pluie qui le trempa ainsi que sa femme jusqu'à l'os.
--Tu n'es donc pas content? lui demandait sa femme. «Il ne sera jamais question d'argent entre nous...» Comme elle a dit ça, madame Je-ne-sais-qui!
--Oui, mais: «Le prix en sera seulement la conséquence naturelle», a dit madame Ah!-qui-est-elle; que veut dire ceci: c'est peut-être une attrape?...
Puis il se reprit à songer au portrait qu'il avait vu.
Une demi-douzaine d'années après ces événements, il ne s'était pas produit grand changement dans le coin de la forêt, si ce n'est que les bûcherons étaient un peu moins ingambes et les bessonnes deux grandes filles fort avancées pour leur âge, de visage agréable, de taille bien prise et que l'on commençait partout à traiter de demoiselles.
Ainsi la vie s'écoulait dans le merveilleux, aussi tranquillement qu'elle l'eût pu faire au milieu des circonstances les plus ordinaires.
Rappelons-nous d'abord le petit excédent régulier de recettes, qui augmentait progressivement la fortune du bûcheron.
Ensuite les deux pavillons, qui étaient toujours là, faisant partie des images familières, non seulement des bûcherons mais de leurs amis, comme si ces bâtiments eussent existé du temps de leurs pères, aïeux et bisaïeux.
Enfin, les bessonnes, âgées d'une douzaine d'années, lisaient, cela va sans dire, et écrivaient comme des clercs; en outre, elles savaient jouer de divers instruments de musique et chantaient si agréablement qu'on les priait dans plusieurs maisons de la ville et notamment chez M. le conseiller Périnelle, le seul esprit libéral de l'endroit, qui faisait peu de distinction entre les classes et aimait que les savants vécussent autour de lui.
Quand Gillette et Gillonne avaient à se rendre à la ville, elles commençaient par aller aux pavillons, puis on n'entendait plus parler d'elles jusqu'à leur retour. Et lorsqu'elles revenaient de leurs matinées et soirées, c'était à l'heure dite, et sans trace de fatigue. Et personne ne s'étonnait qu'elles eussent fait vingt lieues comme autant de pas.
Leurs toilettes? mais elles leur tombaient du ciel. Qui de vous se demande s'il en pourrait être autrement? La maman Gilles n'eût pas toléré le cas contraire sans prendre tous les gens du bois à témoin que le gouvernement avait juré la perte d'une honnête famille.
Oh, oh! n'allez pas vous imaginer à présent que le père et la mère Gilles fussent contents de leur sort!
Ils ne cessaient de récriminer. La maman prétendait qu'il était honteux de vivre dans un taudis quand on avait des filles si instruites et si richement habillées. Elle se plaignait d'être tenue de faire le long trajet de la ville à pied, alors qu'il existait d'autres moyens dont on ne lui parlait pas, mais dont elle soupçonnait l'existence. Enfin elle eût aimé que ses deux filles fussent pareilles en tous points, vêtues de même et éduquées d'une seule manière. Or Gillette recevait du ciel des robes couleur d'aurore et Gillonne couleur de crépuscule; Gillette blondissait dans la mesure où Gillonne devenait brune davantage; Gillette avait la voix aiguë et Gillonne fort grave; Gillette lisait des contes à dormir debout et Gillonne des histoires véridiques; Gillette trouvait que tout était beau, bon et bien fait dans la création, tandis que Gillonne possédait un sens critique souvent amer, mais aussi très amusant; elle disait à chacun son fait et ne s'en laissait imposer par qui ni par quoi que ce fût.
Le père Gilles trouvait que Gillonne était bien plus intelligente que sa soeur; la mère Gilles estimait Gillette plus que Gillonne.
--D'abord, elle sera plus heureuse, dit-elle, puisqu'elle juge tout beau et bien.
--Taratata, faisait le père, elle aura des déconvenues parce qu'elle ne sait pas voir le mal où il est, tandis que sa soeur s'entendra pour le dépister.
La discussion était sans fin...
Un beau dimanche, la troupe amicale des bûcherons et bûcheronnes arriva avec sa marmaille. Tous ces gens étaient blêmes, les jambes vacillantes, les yeux exorbités, beaucoup d'entre eux même ayant restitué leur déjeuner comme des personnes souffrant du mal de mer.
Ils eussent vu la moitié de la planète se détacher et tomber dans la nuit vide, qu'ils n'eussent point manifesté plus de terreur.
Qu'avaient-ils donc vu? Ils avaient vu, sur l'herbe, étendu, à la porte de l'un des pavillons, un lézard vert de la taille d'un cheval de trait.
Gilles se tenait les côtes.
--Il y en a deux, disait-il...
--Et vous dites cela, s'écrièrent les gens du bois, comme vous parleriez d'une portée de lapins!...
--Comment! disait Gilles, je vous ai menés un jour voir des pavillons poussés dans la nuit, comme des morilles après la pluie, et cependant plus anciens l'un et l'autre que votre arrière-grand-père: vous n'avez pas bronché; et vous voilà aujourd'hui les membres coupés et le ventre débordant comme un marais, parce que vous avez vu un lézard!...
--Quatre maisons comme la tienne tiendraient dans sa panse! murmurait un homme tremblant.
La mère Gilles opina:
--Je n'aime pas ces bêtes-là... non plus que tout ce qui arrive...
--Qu'est-ce qui arrive? lui demanda-t-on.
--Je m'entends... Je m'entends...
Ce qui arrivait pour le moment, en tout cas, c'est que les bessonnes n'étaient point de retour. Et leur retard même était grand et tout à fait inusité.
A part lui, le père Gilles pensait: «Elles ne sont point revenues de la messe, et le lézard se prélasse sur l'herbe... Qu'est ceci?...» Il se doutait que, dans les communs des pavillons, il y avait mieux encore que les lézards pour vous conduire à bonne distance.
Mais aussi, raison de plus pour vous ramener sans retard.
On épilogua sur l'absence de Gillette et de Gillonne.
Quelqu'un dit:
--Moi, je ne serais pas tranquille...
--Pourquoi? dit le père.
--A cause de ce lézard du diable.
--Moi, dit un autre, je ferai, ce soir, un détour de cinq lieues, plutôt que de repasser par l'endroit où je l'ai vu.
Les bessonnes n'arrivaient point. Les conversations n'étaient pas de nature à tranquilliser les parents.
--J'aime mieux vivre loin de toutes ces singularités-là, dit une femme: mes petits ne sauront ni lire ni écrire. On s'en est bien passé jusqu'ici.
--Toutes les fois qu'il se fait une chose de bien; dit un autre, on peut être sûr qu'elle a en mal son pendant exact. Vous en subirez la conséquence...
--La conséquence?... fit le père Gilles, tiré de sa songerie.
--La conséquence naturelle, oui, mon compère. Il n'y a pas à dire, dans ce bas monde, c'est comme au marché: rien pour rien. Tout se paye.
Ce fut au père Gilles de trembler, car il se souvenait des paroles prononcées dans un des pavillons par la maîtresse de Gillonne.
Il ne cessait d'aller de sa chaumière à l'endroit d'où l'on apercevait les pavillons, et il mettait la main en auvent sur son front, et il amenuisait ses yeux qui étaient bons et voyaient loin.
Les bessonnes ne paraissaient pas.
On s'attabla pour les rôties et le pain perdu, comme les dimanches ordinaires. Mais le coeur n'était pas à la collation. Et quand on attend quelqu'un, il est difficile de parler d'un sujet autre que celui de son absence.
--A supposer, hasardait quelqu'un, que mesdemoiselles vos filles soient reconduites et seulement jusqu'à la lisière de la forêt, par la voiture du duc, c'est-à-dire par ce qu'il peut se faire de mieux, il faut encore un bout de temps pour venir jusqu'ici, même sur des jambes de jeunesse. Pour ce qui est de faire pénétrer un carrosse sous bois, à d'autres!...
Gilles regardait avec dédain celui qui venait de parler.
--On peut bien aussi détacher un cheval et galoper à califourchon! dit une vieille.
--Comment donc, après tout, est-ce qu'elles s'y prennent, les autres dimanches?
--Les autres dimanches, dit la mère Gilles, elles sont à l'heure, voilà ce que je sais.
--Moi, dit une femme, je ne me suis jamais séparée de mes filles...
--Il faudra bien que tu le fasses, eh! la belle, le jour où elles auront chacune trouvé un galant!... Ah! Eh bien, alors, le diable m'emporte si elles viennent te raconter ce qui leur sera arrivé.
--Les enfants, c'est fait pour inquiéter les parents. Ils ne sont jamais pareils à nous. Ils ont leurs manières de voir. On ne les tient pas.
--Et qui veut les élever trop bien les élève mal...
--C'est comme s'il dépensait cher pour faire d'eux des étrangers...
Durant que Gilles était hors de la chaumière à explorer l'horizon, l'on se permettait ces aphorismes de la vieille sagesse des familles. Et sa femme, le nez dans la poêle à frire, entendait peu les propos des commères.
Tout à coup, elle poussa un cri. Sous sa cuiller et sous les jets en pétarade de la friture, elle venait de discerner un objet qui n'était ni oeuf, ni tartine, et qu'elle se hâta d'amener au jour. Avec une pince, on le retira. Cela avait la forme d'un billet, et le cachet y était, qui avait failli fondre.
--Il y a un farceur sur le toit... Peut-être bien aussi que les petites s'amusent là-haut à nous jouer un tour!...
On appela le père à demi mort d'inquiétude:
--Une lettre! compère Gilles: parions que tu as loué, vieil avare, ton premier étage à une sorcière!...
Une lettre? Ma foi, oui. Le cachet portait un écusson inconnu, soutenu par des chimères.
--Une lettre! dit le père Gilles. Ah! si elles étaient là!... Qui c'est-il, parmi nous, qui est seulement fichu de la lire?
En effet, personne n'en était capable. Il rompit le cachet avec rage et dit qu'il s'en allait aux pavillons.
--Le dernier des marmitons, grommelait-il, le singe tourne-broche, les perroquets, y sont plus savants que nous!...
On le trouva plein de courage; car aucun homme n'eût voulu se risquer du côté des pavillons. Cependant, en troupe, armés de fourches, de cognées, de manches à balai, de lardoires, ils le suivirent, les femmes en arrière, faisant force signes de croix et priant afin qu'il n'arrivât point malheur.
Aux pavillons, les grilles closes. On appelle; point de réponse. Pas le moindre signe de vie, ni dans une cour ni dans l'autre. Toutes les persiennes rabattues. Pas le relent d'un fumet aux issues des cuisines. Pas le plus frêle écho d'une voix de perroquet. On eût souhaité voir sous la porte des écuries onduler la queue d'un dragon. Rien. De Minou, nous ne parlons pas: c'était dimanche, jour de rôties; il était au logis familial.
Le pauvre Gilles tenait sa lettre à la main. Ce n'était pas un long écrit: trois lignes à peine. Mais ce papier, par miracle tombé de la cheminée, Gilles avait l'assurance qu'il lui apportait des nouvelles de ses filles, de qui nulle nouveauté ne l'étonnait. Il enrageait de ne pouvoir déchiffrer ces trois lignes. Aussi était-ce grande pitié pour tous de le voir pleurer comme un enfant.