La carrosse aux deux lézards verts

Chapter 2

Chapter 23,914 wordsPublic domain

Gilles usait sagement de ses économies. Il acheta quelques lopins de terre qui se muèrent bientôt en arpents; et il allait de temps en temps à la ville, et plus volontiers seul qu'en compagnie, afin d'y faire des prêts au denier dix.

Ne parla-t-on pas d'un procès qu'il eut à soutenir pour avoir été seulement frustré de quelques livres tournois, et qu'il eût gagné d'ailleurs, car il y avait dès ce temps-là une justice?

Toujours est-il que Gilles fut mis, à cette époque, en grand émoi, d'abord parce qu'il n'admettait pas qu'on lui dérobât son argent, ensuite parce que cette sotte affaire le signalait dans le pays comme détenteur d'une petite fortune, ce qui pouvait tenter les voleurs et détrousseurs.

Quoi qu'il en soit, la chose était désormais notoire: le bûcheron avait du bien, ce qui, de tout temps, excita, en même temps que pillerie et convoitise, la considération des hommes.

Et l'on venait, de plusieurs lieues à la ronde, visiter les époux Gilles, le dimanche.

Ces réunions étaient composées d'hommes maniant la cognée, de leurs compagnes et d'une nombreuse marmaille. On leur distribuait du lait, du vin blanc, des rôties: la mère Gilles excellait à faire ce que l'on appelle du «pain perdu». Son mari trouvait que cela lui coûtait cher, et elle avait beau lui prouver après coup que, quelle que fût la dépense, le petit excédent à son avantage était le même le dimanche que les autres jours, le bûcheron lui répliquait:

--Alors il faudrait voir si, ne faisant, le dimanche, nulle dépense, l'excédent ne serait pas beaucoup plus fort!...

Et ils essayèrent, un dimanche, de simuler qu'ils n'étaient pas là; ils enfermèrent les bessonnes au cellier, clôturèrent portes et fenêtres et dormirent tout le jour.

Le soir on fit ses comptes. En effet, la somme que l'on eût pu passer ce tantôt au chapitre des générosités amicales, était là, bien là, sonnante et trébuchante, avec le petit excédent en outre.

--Tu le vois, ma femme! Ne te l'avais-je pas dit? Et il suffisait d'avoir un peu de bon sens pour en être assuré...

Il trouvait la chose logique et naturelle. Et l'avantage, il le tenait, désormais, comme à lui dû personnellement.

Mais, voici qu'il ne voulait plus, à présent, entendre parler de servir à ses compagnons et voisins le lait, le vin blanc, les rôties et le pain perdu! A cette lubie, sa femme, heureusement, mit le holà: elle était moins intéressée que lui; de plus elle aimait la compagnie; enfin elle affirmait que ses filles étaient d'âge maintenant à ne point vivre en recluses ou comme des lapins sous leur toit: elles auraient un jour une dot!

--C'est vrai, dit l'heureux père.

Et il se prit, dès cette heure, à regarder ses filles d'un oeil nouveau. C'étaient des filles de bûcheron, oui, mais qui, par le diable, auraient une dot. Et il décida, quoique les petites fussent bien éloignées de cette échéance, qu'elles ne se marieraient point avec des gars du voisinage, mais avec deux beaux jeunes gens de la ville.

--Tu me fais rire, dit la mère: elles vont tout juste sur leurs six ans!...

--Je veux, déclara le père, qu'elles sachent lire.

--Et écrire aussi! pourquoi pas? dit la mère en se tenant les côtes. Feraient-elles pas mieux, je te le demande, de rester honnêtes?

--Elles sauront lire et écrire! s'écria le père.

Et il n'en démordit pas.

Tel fut, dès lors, l'objet de son souci.

Mais comment deux filles de bûcheron, vivant au centre d'une forêt immense et ne fréquentant que des ignares, pourraient-elles devenir savantes? Il n'y avait pas un monastère à moins de dix lieues de là, encore était-il d'hommes.

Voilà à quoi songeait le papa Gilles, un jour, assis sur une bille de chêne, non loin de sa cognée au tranchant courbe et brillant.

Et tandis que son regard était attiré par le foyer lumineux que formait, frappé par le soleil, son fidèle instrument de travail, il entendit, pour ainsi dire à ses pieds, une petite voix toute menue qui disait:

--Es-tu bête!... Cornichon... Es-tu bête!...

Il se retourna vivement, ne pouvant avec vraisemblance attribuer ce propos qu'à sa femme. Cependant celle-ci n'était point dans les environs, non plus qu'aucun être humain. Mais il vit un petit lézard, le coeur essoufflé sans doute d'avoir à traîner une queue si longue.

--Tu te chagrines, reprit la voix menue, comme tous les gens qui ont trop de chance...

--Ah çà, est-ce toi, Lézard, fit le bûcheron, qui te mêles de m'adresser la parole?

Aussitôt le lézard disparut sous la grosse bille de bois.

Le bûcheron se prit à réfléchir.

Et voyez comme les choses s'arrangent! Tandis qu'il songeait à la petite bête à longue queue, voilà qu'il vit au loin, sous bois, du côté du soleil couchant, non seulement le plus étrange spectacle imaginable, mais un spectacle qui rappelait l'objet de sa pensée vagabonde.

C'était, s'il vous plaît, un carrosse. Un carrosse, oui, en pleine forêt, ce qui est déjà peu croyable; et un carrosse attelé, non pas de chevaux, mais de lézards verts, fabuleux, grands comme des percherons.

Gilles se frotta les yeux, car il croyait rêver. Mais lorsqu'il les eut ouverts de nouveau, son ouïe vint confirmer ce que lui affirmait sa vue folle. On n'entendait point les sabots d'un attelage qui d'ailleurs filait à une allure inusitée, mais l'on distinguait nettement les sauts et soubresauts des grandes roues ferrées, sur le sol inégal et sur les brindilles pétillantes. Comment un tel équipage ne se brisait-il pas aux mille détours nécessaires pour éviter soit un tronc, soit un bouquet de baliveaux ou bien un entonnoir tel que celui d'où jadis avait été retirée la fée sous figure de vieille? C'était miracle assurément; mais cela tenait aussi à l'extrême dextérité de cette paire de lézards géants qui se faufilaient dans la forêt aussi aisément que fait un ordinaire lézard parmi la pierraille.

Ces lézards, ai-je dit, étaient verts, d'un vert que je ne saurais que ternir par la plus flambante épithète, disons du plus beau des verts. Ils dressaient leur fantastique queue, avec quelle habileté, je vous le laisse à penser, car il s'agissait pour ces monstres de ne point la laisser écraser sous les roues. Ah! par exemple, ne se privaient-ils pas d'en battre les grosses joues et le nez rougeaud du cocher qui s'efforçait de rire, mais transpirait: il eût eu chaud à seulement assujettir son chapeau que les queues fouettaient par cruelle facétie, semblait-il.

Quant au carrosse, il était superbe. Il était du genre de ceux qu'aimait mon cher et regretté ami, le peintre La Touche, mais ce carrosse-ci était de jade et d'émeraude. Et la quantité de ces verts, et ces formes baroques et admirables, parmi les verts infiniment variés de la forêt caressée d'en haut par la lumière d'été, composaient un spectacle de nature à émouvoir un bûcheron rêvasseur, ami des sous-bois, troublé de vivre à l'heure où les bêtes parlent, et, par-dessus tout, piqué du souci de la future grandeur de ses filles.

Il ne vit pas approcher de lui un objet aussi peu coutumier, sans tendre sa main vers la fidèle cognée appuyée comme lui-même à la bille de bois. Il savait, tudieu! manier l'instrument qui met à bas les plus puissants chênes, et, ma foi, il ruminait dans ce moment-ci de trancher pattes et queues à ces lézards démesurés qui, aussi bien, commençaient déjà à lui donner de l'humeur.

Il l'eût fait si ce satané attelage n'eût couru un train hors de toute comparaison avec la vitesse que l'esprit d'un homme sensé peut concevoir. En effet, le carrosse et son attelage soufflant étaient déjà là, mais là, ce qui s'appelle là, à cinq ou six coudées devant la bille de bois; et, de l'intérieur du carrosse, sortait une voix, ou plus exactement sortaient deux voix de femmes qui, tout en se contrariant, comme deux notes de musique moderne, disaient exactement la même chose, à savoir:

--Bonjour, Gilles, notre cher voisin!

Le carrosse était trop beau, les dames trop polies. Nonobstant les lézards, Gilles ôta son chapeau.

Le valet de pied avait sauté à la portière. Une des dames descendit. Elle était fort bien mise et vêtue d'une robe et d'un chapeau rappelant les couleurs éclatantes du jour. L'autre, au contraire, et qui paraissait du même âge, affectionnait les teintes plus effacées. Ni l'une ni l'autre n'étaient vieilles, et elles n'étaient pas non plus jeunes. Elles s'étaient prises de bec dans la voiture, cela était évident à leur teint animé, à leurs regards acérés, mais elles appartenaient non moins certainement à la meilleure compagnie et, vis-à-vis de l'étranger, elles savaient présenter les figures les plus avenantes.

La première dit:

--Nous venons de faire un voyage exquis.

--Le voyage que nous venons d'accomplir, dit l'autre, ressemble à la plupart des voyages: il n'a pas été sans agréments ni sans incommodités.

Le bûcheron les considérait, tout en faisant tourner son chapeau. Elles l'avaient nommé chacune «Mon cher voisin»!... Elles lui rendaient compte d'un voyage qu'il ignorait totalement. Il pensa avoir affaire à des femmes démentes.

L'une d'elles fit au cocher rougeaud:

--Allez!

Et ce ne fut ni sans satisfaction, ni toutefois sans angoisse, que Gilles vit s'éloigner l'attelage diabolique, à une allure vertigineuse. Ne plus sentir si près de soi les lézards aux goitres haletants et à la queue de dragon, c'était certes délivrance; mais est-ce que ces deux pécores, à présent, allaient lui demeurer sur les bras?

Mû plutôt par le sentiment de l'intérêt que par celui de la politesse, le bûcheron dit aux deux femmes:

--Quoi! mesdames, vous donnez congé à votre équipage?...

--Peuh! firent-elles, ne sommes-nous pas à deux enjambées de chez nous?...

Gilles laissa tomber sa cognée qu'il avait jusque-là tenue par le manche, et il se pinça fortement pour savoir s'il était vivant:

--A deux enjambées? répéta-t-il.

--A combien estimez-vous, cher voisin, la distance d'ici à nos deux pavillons?

--Deux pavillons!... répéta, comme un écho, le bûcheron complètement ahuri.

Et, ce disant, il se retourna, regardant du côté de sa propre demeure que les dames semblaient désigner du geste.

Et il vit en effet à quelque deux cents pas de sa chaumière d'où une fumée bleue s'échappait, deux pavillons, deux pavillons voisins sans qu'ils se pussent confondre, deux pavillons cossus, non pas tout à fait semblables, mais d'importance égale, deux pavillons qui n'avaient pas l'air de dater d'hier, car la belle patine du temps dorait la pierre meulière dont ils étaient construits; et une fine mousse bleuâtre agrémentait l'ardoise des toitures et les petites lucarnes percées en oeil-de-boeuf.

Cet homme robuste crut s'évanouir. Jamais la forêt n'avait été habitée par une personne de qualité, et il n'avait été construit sous bois d'autres demeures que les huttes couvertes de bruyères. Cependant les deux pavillons étaient là; ils lui crevaient les yeux, si l'on peut dire; et c'étaient deux maîtres pavillons!

Gilles ne poussa pas un cri, ne hasarda pas une parole de nature à laisser accroire qu'il ignorait les pavillons. La main en abat-jour sur les yeux, il dit:

--En effet!... en effet!... Ces dames n'ont que deux enjambées à faire...

--Nous ne voyons pas assez vos bessonnes, dit l'une des dames, il faudra nous les envoyer: que diable! les voilà d'âge à apprendre à lire et à écrire...

Le pauvre bûcheron, ébaubi, saluait, saluait les deux fantômes qui trottinaient sur les aiguilles de pin. Il crut fermement qu'ils allaient s'évaporer comme une brume.

Le carrosse avait disparu aussi rapidement qu'un mulot ordinaire sous la brande. Et Gilles croyait voir bientôt rentrer sous terre les deux pavillons, aussi vite qu'ils en étaient sortis.

Point du tout. Les dames diminuaient à ses yeux exactement comme des personnes réelles qui s'éloigneraient à petits pas; et il les vit nettement pénétrer, chacune en son pavillon, comme une poupée dans sa maisonnette.

Et une demi-heure, et une heure après, les pavillons étaient encore là, debout, solides, et d'aplomb; même, un rayon de soleil baissant, qui frappait une de leurs vitres, reflété par elles, illuminait toute la région forestière.

Quand l'heure de rentrer fut venue, non pas auparavant, malgré la tentation qu'il en eut, le bûcheron rentra chez lui pour souper.

Il dit à sa femme:

--Mes filles sauront lire et écrire.

La mère haussa les épaules:

--Et qui c'est-il, fit-elle, sur un ton de dérision, qui leur apprendra ces belles choses?

--Elles auront, chacune, une maîtresse, comme les filles de monsieur le duc!...

--Mon homme, tu n'es plus bon qu'à mettre à l'asile, c'est certain. Mais, je me souviens, à propos, ajouta-t-elle, n'est-ce pas toi qui, jadis, crus, de tes yeux, voir une fée?...

--Ça, c'étaient des lubies, dit le bûcheron, mais n'empêche que mes filles auront, dès demain, chacune pour maîtresse une dame de grande naissance.

--Mange ta soupe, pendant qu'elle est chaude, mon pauvre vieux, dit la mère... Tu as trouvé des dames de grande naissance sous ta bille de bois!...

--J'ai reçu des propositions, dit Gilles, en se rengorgeant.

--D'un pic-vert ou bien d'une merlette, sans doute?

--Non, mais des deux dames, nos voisines...

--Nos voisines?...

--Enfin, celles qui habitent les pavillons...

--Les pavillons?

Et cette fois, la mère Gilles s'écarta de son mari et eut peur. Les deux bessonnes elles-mêmes s'arrêtèrent de mordre leur tartine, et, la bouche ouverte, elles avaient des moustaches de fromage blanc, montant jusqu'aux pommettes.

--Eh bien! fit le bûcheron, qu'est-ce donc que j'ai dit?

--Tu as dit «les pavillons», mon pauvre homme!

--Oui, je l'ai dit. Je ne peux pas dire: les taupinières!

La mère fit signe qu'elle ne parlerait pas plus longtemps de ce sujet et elle commanda à ses filles de se tenir convenablement, car les bessonnes commençaient à se moquer de leur père.

Quand celui-ci eut fini de souper, il essuya son couteau, le ferma et le mit dans sa poche, selon la coutume des hommes de la campagne, et il dit à sa famille:

--Allons faire un tour à la brune.

--Vas-y avec les fillettes: ce n'est pas prudent d'abandonner la maison.

--Je tiens, dit le père, que chacun ici mesure exactement le temps qu'il faut aux petites pour se rendre à l'école.

Plus morte que vive, assurée d'avoir affaire à un homme perdu quant à l'esprit, la bûcheronne, après avoir soigneusement essuyé la bouche des bessonnes, ferma son huis avec l'attention qu'elle apportait à toute chose. Et, résignée aux pires extrémités, elle suivit son maître avec ses enfants.

La nuit, même en forêt, n'était pas complètement répandue. Deux minutes étaient à peine écoulées, que la mère Gilles tomba sur son derrière sans pousser un seul cri. Et elle s'obstinait à ne pas regarder dans une certaine direction, et elle voulait à toute force revenir vers sa chaumière.

Mais les bessonnes, comme leur maman, avaient aperçu les deux pavillons, et, elles, au contraire, émerveillées, voulaient aller vers ces jolies demeures. Elles tiraient leur mère par les bras.

On arriva rapidement au pied des pavillons. La mère était muette, les fillettes enthousiasmées comme de toute nouveauté. Le père toucha du doigt le flanc des murailles et voulut que sa femme fît comme lui. A ce moment on entendit un chien aboyer derrière les grilles, et un autre chien répondit du pavillon voisin. On distinguait, entre les volets rabattus, sur la cour, à plusieurs fenêtres, une raie lumineuse.

Entre les barreaux de la grille, une grosse balle d'étoupe, à la fois pesante et molle, se détacha et tomba aux pieds de la famille:

--Mais, c'est Minou! Regarde, maman, c'est Minou!...

C'était le chat de la maison, qui ondulait de la tête au bout de la queue, et offrait son échine aux caresses.

Et dire qu'on se demandait où le vaurien passait la nuit!

III

LES PAVILLONS, LES PERROQUETS ET LES DEUX DAMES

Et l'on se porta vers l'autre pavillon, fermé également par une grille. Minou suivit: il connaissait tous les lieux. Dans la cour, le chien aboyait toujours, et l'on voyait à deux fenêtres, entre les lamelles des persiennes, de petites barres horizontales et lumineuses.

La nuit était complète à présent et la lune commençait à donner sur la clairière. A sa lueur, qui jouait sur les toitures, on distinguait une herbe fine entre les pavés de la cour.

--Ce n'est pas loin, dit Gilles: mes enfants, demain, vous viendrez là et vous apprendrez à lire et à écrire!

Les petites ne se tenaient pas de joie. Leur mère demeurait pétrifiée.

Le père, lui, faisait le malin, et, sur le chemin du retour, il dit:

--Que serait-ce si je vous parlais du carrosse et des lézards verts!...

--Tais-toi, lui dit sa femme; j'en ai assez, et attendons le grand jour.

Elle pensait encore, en son for intérieur, que tout cela était songe et fantasmagorie et que la forêt se retrouverait au matin dans l'état où on l'avait toujours vue.

Cependant, elle dormit mal ou ne dormit point, et elle fut debout de bonne heure. Elle sortit aussitôt: les deux pavillons étaient là, sous la saine lumière du jour comme sous la lueur de la lune propice aux enchantements.

Quant à y envoyer ses deux fillettes, ah! non.

Alors le père annonça qu'il les y conduirait lui-même, que d'abord c'était chose convenue avec «ces dames», et secondement qu'il ne se souciait pas de revoir venir au-devant des petites le carrosse avec ses lézards.

--J'ai eu moins de terreur, dit là-dessus la mère Gilles, en entendant autrefois un père capucin décrire les cavernes de l'Enfer, qu'en voyant, de mes yeux, s'accomplir de petites choses quasi comiques, mais qui confondent l'entendement...

Le lendemain était un dimanche. On habitait ici trop loin de tout pour songer à aller à la messe, aussi n'y assistait-on que le jour de Pâques. Dès le matin, quoiqu'il n'imaginât point de leçon qui fût possible un tel jour, le père Gilles estima que les convenances exigeaient des petites une visite à leurs maîtresses.

On vêtit les bessonnes de leurs plus beaux atours, et on les regarda s'éloigner, unies par la main, vers les grilles que l'on avait touchées la veille au soir et d'où était tombé Minou. Il fallait la présence de Minou là-bas, où le chat semblait comme chez lui,--voire mieux, puisqu'il y restait,--pour rassurer la mère qui, par ailleurs, croyait envoyer ses filles au sacrifice.

Les bessonnes revinrent presque aussitôt et elles dirent qu'à l'un comme à l'autre pavillon elles avaient été accueillies par un domestique en livrée, et galonné, qui leur avait appris très poliment que ces dames étaient pour l'heure à la ville, mais ne tarderaient pas à rentrer. Les petites avaient vu Minou dans la cour, en train de se pourlécher les babines auprès d'un bol de lait.

--Comment ces dames sont-elles dès le matin à la ville et vont-elles rentrer tout à l'heure? se demanda la bûcheronne.

Sur quoi son mari souriait dans sa barbe.

Il ne quitta pas des yeux les deux grilles, étant de loisir ce jour-là. Vit-il quelque chose? ne vit-il rien? Une heure après, toutefois, il commanda aux petites de retourner là-bas.

Et, cette fois-ci, les petites ne reparurent qu'après une heure écoulée. Elles étaient entières; elles étaient fraîches et de bonne humeur. Et, de plus, elles étaient frisées.

La mère leva les deux bras au ciel. Elle n'avait jamais jugé ses deux filles aussi jolies. Elle avait eu aussi, secrètement, grand émoi.

Mais il s'agissait bien de cela, à présent!

Il s'agissait de faire taire les bessonnes qui ne tarissaient pas, ou bien d'en faire au moins taire une, afin qu'on pût entendre l'autre.

L'une disait que d'abord elle avait vu un perroquet. L'autre en même temps disait qu'on lui avait fait prendre un bain.

--Un bain?

--A moi aussi, s'écriait l'autre. D'abord, moi aussi j'ai vu un perroquet.

--Tais-toi, faisait le père. Laisse parler Gillette!

Et Gillette disait:

--J'ai vu un perroquet... un beau perroquet vert qui faisait comme ça: «Bonjour! bonjour! ah quel beau temps! mais qu'il fait donc beau!...»

--Mais non! interrompait Gillonne, ce n'est pas ça qu'il disait; il disait: «Voilà qu'il pleut... Sacré pays de chien!...»

--Tais-toi! faisait Gilles; laisse parler ta soeur. Et d'abord: avez-vous vu le même perroquet?

--Non, dit Gillette, puisque je n'étais pas dans le même pavillon...

--Si, dit Gillonne, puisque mon perroquet était tout vert comme le sien!

--Voyons! entendons-nous; vous a-t-on séparées l'une de l'autre?

Sur ce point, on finit par s'accorder, quoique les deux récits parallèles fussent encombrés de détails. Mais on en vint à un certain moment qui semblait hors de débat, et c'était celui de la séparation, attendu que l'une des soeurs était passée du premier pavillon dans le second, tandis que l'autre n'avait pas fait ce voyage. La difficulté, qui s'expliqua par la suite, venait de ce qu'on n'avait point pris l'enfant par la main pour la faire sortir du premier pavillon et la conduire au second, mais qu'on l'avait priée de s'engager en des escaliers et des couloirs. Il en résultait que les pavillons communiquaient entre eux par quelque galerie souterraine.

Une fois séparées, par les soins d'une femme de chambre, elles avaient été l'une et l'autre enfermées dans une belle pièce où un perroquet, sur sa tige de bois, répandait le chènevis à plus d'un pas à la ronde. Et le perroquet de Gillette disait, ou à peu près, entre autres choses: «Qu'il fait donc beau!» tandis que celui de Gillonne disait: «Quel sacré temps!»

Ensuite on les avait priées de prendre un bain. Puis, par les soins de la femme de chambre, toutes deux s'étaient vu peigner et friser.

--Et après? leur demandait-on.

--Oh! après, on les avait introduites dans une pièce encore plus belle où se tenait une dame.

--Une dame en cheveux jaunes, dit Gillette.

--Non pas! en cheveux gris, rectifiait Gillonne.

--Puisque ce n'était pas la même! dit le père.

--La dame a dit qu'elle arrivait de la messe, qu'elle avait vu le duc, la duchesse et quantité de gens, que l'église était remplie de beau monde et que monsieur le curé avait prononcé un sermon digne de Bossuet...

--Elle a dit, rapporta Gillonne, qu'elle était arrivée à l'office un peu en retard, parce que sa soeur et elle étaient paresseuses et le cocher aussi... Elle a dit qu'elle pensait que les gens de la ville étaient eux-mêmes peu du matin, car l'affluence était mince et composée de fretin, enfin que le curé, d'ailleurs bon homme, prêchait comme une savate.

--Ça, c'est exact, dit Gilles; il cherche ses mots, comme quelqu'un qui, le matin, n'a pas encore tué le ver.

--Je vois, opina la mère, que ces deux dames ne regardent pas les choses du même oeil.

--Il y en a une qui voit clair, dit Gilles.

--Peut-être qu'il vaut mieux voir beau, dit la mère Gilles. Mais, par quel moyen ces dames ont-elles pu se rendre à la messe... et être de retour?

Le bûcheron ricana.

--Oh! toi, tu veux toujours avoir l'air de savoir les secrets...

--Moi, dit Gilles, on m'a assez tourné en dérision, il y a de cela six ans, lorsque j'ai vu la fée Malice; je verrais le bon Dieu entouré de ses saints, que je n'en soufflerais mot.

En attendant, les petites savaient déjà la moitié de leur alphabet, et elles traçaient des lettres majuscules et minuscules, avec un morceau de charbon, sur les murailles et sur tous les objets.

Gillette affirmait que c'était facile et qu'elle saurait écrire au bout de huit jours. Gillonne trouvait que ce n'était pas si aisé et qu'il faudrait des mois avant qu'elle fût en état d'adresser une lettre à sa marraine.

Entre elles, elles s'entretenaient surtout des perroquets.

Les pavillons, les deux dames, les perroquets et la leçon étaient sujets de colloques animés, sous le toit des Gilles, quand, l'après-midi, les amis bûcherons et bûcheronnes se présentèrent pour manger les rôties et le pain perdu.

On parla des dames, des perroquets, des pavillons et de la leçon. Une idée neuve ne se loge pas plus sûrement dans le cerveau des hommes qu'une balle tirée à cinq cents pas. Il fallut un certain temps pour que l'un des bûcherons en fût atteint.