La Carmélite

Part 5

Chapter 53,761 wordsPublic domain

Il sortit sans manifester aucun regret. Vivement, Nicolette poussa le verrou et rentra dans sa chambre, secouant la tentation dont elle venait de sentir le premier trait, à la minute même où son mari s’était séparé d’elle. Une fois seule, elle fit rapidement sa toilette pour la nuit; puis elle s’agenouilla, pria longtemps sans ferveur, un peu lasse, l’esprit troublé par des pensées confuses, à travers lesquelles revenaient les souvenirs du voyage dont les paisibles incidents lui avaient appris à connaître son mari. Enfin, elle se coucha, avec l’espoir qu’elle allait trouver le sommeil. Mais trop de sensations nouvelles l’agitaient.

Pouvait-elle dormir, alors qu’à quelques pas d’elle, de l’autre côté de cette porte close, grondait la passion qui tour à tour l’avait attirée et épouvantée? Après tout, il lui appartenait, ce mari jeune et beau; c’était son bien à elle, comme elle était son bien à lui; elle avait juré de lui obéir. Attendrait-elle qu’il ordonnât? Et si, rebuté par sa rigueur, il n’ordonnait jamais! s’il retournait à Irène, si quelque catastrophe éclatait, sur qui retomberait la responsabilité de l’événement, sur qui, sinon sur la femme dont la résistance l’aurait provoqué? L’époux et l’épouse doivent être une seule et même chair; c’est la loi du mariage. Cette loi, quelles promesses, quels vœux étaient assez forts pour lui permettre de s’y dérober?

Et tandis que ces questions se formulaient dans son esprit, sous l’influence de l’amour qui se dégagerait de ses souvenirs, un brûlant désir sourdement s’allumait dans son corps de vierge. Son âme, accoutumée à pousser vers Jésus le bien-aimé des prières ardentes et de fiévreux soupirs, exhalait vers l’amant désiré et redouté les mêmes soupirs et les mêmes prières, confondus dans un cri, dans un appel désespéré. L’appel, c’est la détresse de la femme déjà vaincue, qui le proférait, se raccrochant encore aux engagements du passé, suppliant le protecteur des faibles de ne pas l’abandonner; le cri, c’est l’épouse qui le poussait, avide de sentir sur ses lèvres le miel du baiser, ciment des chaînes amoureuses dont elle voulait maintenant sentir à travers ses sens embrasés les douces meurtrissures.

Ainsi s’évanouissaient les résolutions énergiques de Nicolette. La tentation montait autour d’elle, mettait devant ses yeux l’image de son mari, désormais plus éloquente que l’image du Sauveur. Elle se voyait dans ses bras, se sentait emportée dans sa tendresse; il lui semblait que sa tête allait se presser contre cette poitrine robuste pour deviner à travers les battements d’un cœur d’homme la science de l’amour. Ce violent désir revêtait, en s’accentuant, la physionomie des choses illicites. Il exerçait sur l’âme de Nicolette le même attrait que le péché; il lui causait les mêmes terreurs; il ouvrait à son imagination le ciel et l’enfer à la fois. Elle redoutait en même temps d’offenser Dieu en aimant son mari, et de perdre son mari en lui préférant Dieu, et dévoyée, ballottée, secouée par tant d’entraînements contraires, elle épuisait dans cette lutte l’énergie de la résistance.

Tout à coup, elle crut entendre à la porte de sa chambre, du côté de celle de Frédéric, un bruit de pas, une pression contre la boiserie. Elle prêta l’oreille. Dans une vision rapide, elle embrassa d’un seul coup la déception de son mari, sa colère, les suites de son ressentiment; une angoisse cruelle lui fit au cœur une morsure; elle eut peur, peur de détruire en un instant le bonheur de l’avenir, peur de ne connaître jamais l’amour, peur surtout de perdre l’amant. En une minute, Dieu fut vaincu, oublié... Dans le silence lourd qui pesait sur la maison, s’éleva de la bouche de Nicolette un gémissement, suprême manifestation de ses craintes désormais dissipées; elle se jeta hors de son lit; sous la lueur pâle de la veilleuse, elle traversa, affolée, courant les pieds nus, la chambre et le cabinet de toilette, tira le verrou bruyamment, et revint se coucher, des désirs pleins les sens, de la passion plein le cœur, anxieuse, frissonnante, craintive comme si elle avait commis un crime.

Ce fut pendant quelques semaines une frénésie de bonheur. Nicolette s’était donnée, dans l’entraînement de son cœur et de ses sens, emportée par sa jeunesse, par la curiosité de la femme. Elle s’abandonnait à son ivresse, vaincue par la passion de son mari. Après l’avoir jetée dans un tourbillon de désirs ardents et surexcités, cette passion l’enveloppait, ne lui laissait ni repos ni répit, la ramenait toujours aux bras de l’homme à qui elle devait de connaître la douceur d’aimer.

La fougue de son âme exaltée l’avait poussée jadis toute jeune au pied du crucifix; elle se manifestait maintenant sous une forme nouvelle. C’était une autre nature se révélant dans sa personne, substituant à la vierge craintive, vouée au ciel, la femme possédée d’amour, heureuse de se donner. Elle ne se souvenait plus des circonstances qui l’avaient contrainte à épouser Frédéric. Ses défiances s’étaient évanouies sous les protestations ardentes qui la laissaient extasiée. Le premier baiser l’avait désarmée, en lui montrant au delà des rigueurs du cloître l’horizon sans fin d’une tendresse partagée. Elle voulait être heureuse, heureuse par ce mari qu’elle devinait sincère et qui lui répétait à satiété qu’il ne cesserait jamais de la chérir.

Ces heures furent délicieuses. Chaque matin les ramenait plus sereines, plus fécondes en espérances; chaque soir des ramenait plus brûlantes, et la félicité des époux revêtait le caractère de celle des amants. C’étaient tous les jours de longues promenades dans les champs, pleines de charme, les mille détails de la vie du foyer, embellis par la confiance mutuelle, l’étreinte de tous les instants, rendue plus étroite par le désir sans cesse ravivé; puis, le soir venu, le lent attendrissement qui précède le repos des êtres et des choses, se communiquant aux cœurs, les préparant aux nuits amoureuses. Quand Frédéric et Nicolette, après ces journées trop courtes, se retrouvaient seuls dans leur chambre, leurs lèvres altérées se rapprochaient; et l’amour recommençait, comme s’ils eussent repris au point où ils l’avaient laissé la veille, la lecture du livre éternel qu’ils épelaient ensemble.

C’est à ce moment que parfois un vague remords s’élevait dans l’âme de Nicolette, sans qu’elle parvînt à s’en défendre.

--Est-ce bien moi qui suis ici? se demandait-elle, entre les bras qui la pressaient, éperdue et subjuguée.

Sa conscience parlait; lui rappelait les vœux oubliés, lui demandait si le mariage l’avait à jamais dégagée, si quelque jour elle n’aurait pas à rendre compte de cet oubli. Elle se roidissait contre ce reproche; elle se jetait plus profondément dans l’amour pour étouffer ses remords. Vis-à-vis d’elle-même, elle plaidait la légitimité de son bonheur. Mais, quoi qu’elle fît, elle ne pouvait empêcher que le reproche un moment apaisé ne ressuscitât, ne la poursuivît jusque dans son rêve, auquel il donnait le caractère d’une faute dont, tôt ou tard, il faudrait se repentir et entreprendre l’expiation. Alors elle détournait ses yeux, fermait ses oreilles; elle ne voulait pas voir; elle refusait d’entendre; toute sa vie était dans l’amour; le sourire de son mari avait pour elle plus de prix que ne pouvait avoir d’efficacité la revendication du passé.

Dans cette lutte, sa pieuse ferveur tombait, sa dévotion s’attiédissait; elle négligeait ses devoirs religieux, n’en pratiquait plus que l’indispensable; les prières que proféraient ses lèvres distraites ne possédaient plus le pouvoir de faire de son salut éternel le but principal de sa vie.

Un événement douloureux troubla tout à coup ce bonheur suave, en abrégeant la durée du séjour que Frédéric et Nicolette comptaient faire à Varimpré. Ils étaient mariés depuis deux mois, lorsqu’un matin, une dépêche d’Irène leur apporta la nouvelle de la mort de Jacques Malivert. En parcourant, ainsi qu’il le faisait tous les jours, une des carrières qu’il exploitait aux portes de Beaucaire, un faux pas l’avait précipité tête en avant sur un rocher. Il s’était tué sur le coup. Irène suppliait sa sœur de hâter son retour. Il fallut partir.

Ce fut avec un cruel serrement de cœur qu’elle abandonna Varimpré. Dans la solitude, elle venait de goûter tant d’innombrables joies! Les retrouverait-elle ailleurs? La vie, en la reprenant, n’allait-elle pas la livrer à des perplexités, à des angoisses, et troubler sa quiétude? Et puis, une crainte s’éveillait dans son esprit. Elle ne doutait pas, elle ne voulait pas douter de son mari! Mais si de nouveau il allait aimer Irène; concevoir, en la retrouvant libre, le regret d’avoir enchaîné si vite sa propre liberté! Si ce regret, Irène allait le partager! Elle repoussait avec horreur ces terribles questions. Elle refusait de croire à des catastrophes nouvelles. Elle se rattachait avec énergie à l’espoir d’un bonheur sans fin. Mais la jalousie lentement se glissait dans son cœur, alarmait sa tendresse, troublait sa confiance inébranlable jusque-là.

C’est torturée par ces doutes qu’elle arriva à Beaucaire. Sa première entrevue avec Irène fut dominée par la tristesse de celle-ci. Mais il était aisé de comprendre que la mort de Malivert n’atteignait pas la jeune veuve jusqu’aux sources d’où jaillit la douleur qui dure, et qu’elle se consolerait bientôt. Cette conviction, acquise en peu de jours, accrut le trouble de Nicolette. Elle redoubla de soins affectueux pour Frédéric, tout en se faisant violence pour demeurer auprès d’Irène. Elle n’eut de repos que lorsque, après s’être consacrée à elle pendant quelques jours, habitant sous son toit, ne la quittant jamais, vivant de sa vie, il lui fut permis de s’installer à Tarascon dans la maison louée par son mari.

Séparée de sa sœur, allant la voir seule, l’attirant peu, la mettant rarement en présence de Frédéric, elle crut avoir écarté tout péril. Frédéric avait repris ses occupations de soldat. Il était studieux, s’appliquait aux choses de son état, à d’autres encore; ses loisirs étaient remplis; il ne faisait trêve à ses travaux que pour prodiguer à sa femme les témoignages de son amour. Il fuyait loyalement les occasions de se rapprocher d’Irène. Il entendait demeurer fidèle à celle dont la tendresse, répondant à la sienne, l’avait captivé; il voulait même éviter de troubler sa sérénité.

Mais le soin qu’il y mettait démontrait qu’il n’était pas guéri, que le danger qui lui faisait peur restait encore redoutable. Avec plus d’expérience, Nicolette l’eût deviné. Malheureusement, elle ignorait les surprises de la passion. Elle ne comprit pas; elle ne vit rien au delà du présent, et se crut à l’abri du malheur.

VIII

La nuit venait. Le vent du Rhône soufflait avec fracas à travers les rues de Beaucaire. Il montait autour du rocher dont le couvent des Carmélites couronne la cime; il enveloppait de ses rafales froides et poussiéreuses les murailles assombries, et se brisait en longs gémissements aux vitraux de la petite chapelle. Au milieu de la nef étroite, Irène se tenait assise vêtue de noir, toute pâle sous ses voiles de veuve. Elle attendait sa sœur qu’elle avait accompagnée au couvent. Depuis plus d’une heure, elle l’apercevait agenouillée dans le confessionnal, les lèvres collées à la grille de bois, au delà de laquelle l’abbé Gavella prêtait l’oreille aux aveux de sa pénitente.

Désigné pour succéder comme aumônier des Carmélites à l’abbé Cardenne, le jour où ce prêtre doux et tolérant s’était laissé nommer vicaire général du diocèse de Nîmes, l’abbé Gavella arrivait d’Espagne. Pendant l’insurrection carliste, on l’avait vu dans les bandes du prétendant, tour à tour prêtre et soldat, faire le coup de feu comme un simple partisan, ou donner l’absolution à ceux que sa fanatique éloquence conduisait à la mort. L’insurrection vaincue, pour sauver sa tête mise à prix, il s’était réfugié en France. Conduit à Beaucaire par les hasards de sa fuite, y trouvant libre encore la place laissée vacante par l’abbé Cardenne, il l’avait sollicitée et obtenue.

Aux approches de Noël, Nicolette était venue se confesser à ce prêtre sans le connaître. Elle désirait se réconcilier avec Dieu qu’elle se reprochait d’oublier. Maintenant, après avoir longuement parlé et répondu aux questions inquisitoriales du confesseur, elle écoutait, tremblante, ses remontrances et ses conseils. Il s’exprimait durement. Dans sa bouche, les avis prenaient des airs de menaces. Il était de ces prêtres qui savent mieux traduire la colère du ciel que sa clémence, mieux décrire les peines éternelles que les récompenses promises aux élus. Les larmes qu’il faisait couler étaient des larmes d’effroi, et non des larmes de repentir.

De la place où elle se trouvait, bien qu’il eût laissé la porte du confessionnal entr’ouverte, Irène ne pouvait le voir; mais elle entendait les éclats de sa voix, quelques-uns des mots rudes que son accent revêtait d’une forme bizarre. Elle devinait les violents reproches qu’il adressait à Nicolette. Au fur et à mesure que le temps passait, elle tournait du côté de sa sœur ses yeux où éclatait son inquiétude aggravée par la durée de cette confession.

Tout à coup, un bruit sec traversa le silence de la chapelle. La grille du saint tribunal venait de se fermer; le confesseur sortait pour regagner la sacristie. Il marchait à grands pas, balançant ses bras, autour desquels s’agitaient, comme des ailes, les larges manches du surplis. Sa maigreur d’ascète, son front bas, étroit, sillonné de rides profondes, l’éclat sombre de ses yeux qu’il tenait baissés, mais dont la flamme trouait ses paupières, la dureté rugueuse de ses traits, rendue plus sensible par la coloration du teint violacé, donnaient à sa physionomie un aspect redoutable. Son cou, ses épaules de portefaix, révélaient la vigueur sauvage de cet apôtre étrange, tout violence et tout emportement, qu’on ne pouvait se figurer baissant la tête sous les coups du destin et se résignant à les subir sans révolte. Par larges enjambées, il franchit la distance qui séparait le confessionnal de la sacristie, d’un mouvement à la briser poussa la porte, et disparut, avant même que la boiserie du chœur eût cessé de trembler sous la pression de ses pieds.

Alors, Nicolette quitta la place où, comme une martyre, elle venait d’être soumise à un odieux supplice, obligée de livrer à son juge les secrets de son cœur. Défaillante, elle se traîna jusqu’à la chaise que lui gardait Irène. Elle tomba là, brisée, exténuée, n’en pouvant plus. La chapelle était solitaire; sur l’autel, des cierges s’allumaient, perçaient de leur lueur pâle l’ombre agrandie; de l’autre côté de la grille claustrale, les religieuses commençaient l’office du soir; leur psalmodie monotone montait glacée jusqu’aux voûtes au-dessus desquelles le vent leur répondait, en imprimant aux tuiles une bruyante vibration.

--Sais-tu que tu es restée là plus d’une heure, ma chérie? dit Irène à voix basse en se penchant sur sa sœur. Je me suis gelée à t’attendre. Alors seulement elle vit les larmes de Nicolette et sa pâleur.--Qu’as-tu donc? lui demanda-t-elle.

--Oh! ce prêtre! comme il m’a parlé! murmura Nicolette frissonnante...

--Oui, c’est un homme effrayant... Je t’avais avertie. Mais tu as voulu venir à lui...

--Il m’a dit des choses terribles...

--Dictées par son intolérance, sans doute?

--Non, non, mais par le souci de mon salut.

Et comme si les accents qui la terrifiaient tout à l’heure, de nouveau, s’étaient fait entendre, Nicolette se prosterna si violemment que sa sœur entendit le choc de ses genoux sur la dalle nue.

--Apaise-toi, ma chère aimée, reprit Irène; tu n’as pas le droit de te livrer à ces tourments. Tu le pouvais autrefois, quand tu étais libre, quand tu voulais te donner à Dieu. Mais, aujourd’hui, tu ne t’appartiens pas; tu as un mari; bientôt, tu auras un enfant...

--Oh! un enfant! gémit Nicolette; voilà la preuve de mon crime! Tout à l’heure, tandis que j’étais agenouillée là, j’ai senti, pour la première fois, dans mes entrailles remuer le pauvre être... et il m’a semblé que déjà, avant même de naître, il me reprochait sa naissance.

--Que dis-tu, malheureuse!... Si ton mari t’entendait...

--Ah! si tu pouvais savoir!

--Savoir quoi! Tu m’épouvantes... Parle-moi.

--Non, non, tu ne comprendrais pas.

Un geste compléta sa réponse. Elle refusait de s’expliquer; elle imposait silence à sa sœur et se replongeait dans ses méditations. Irène resta debout près d’elle, attendant qu’elle eût fini de prier. Mais Nicolette paraissait avoir oublié que d’autres devoirs l’appelaient ailleurs. Accroupie, la tête penchée, les bras au long du corps, dans une attitude d’accablante fatigue, elle ne voyait rien, n’entendait rien, et il fallut pour la décider à partir qu’Irène lui imposât sa volonté.

Elles sortirent ensemble; silencieusement, elles s’engagèrent dans le chemin désert qui descendait vers la ville. Au bas de ce chemin, une voiture les attendait. Elles y montèrent, et quelques minutes plus tard, Nicolette ayant laissé sa sœur chez elle, sans vouloir lui révéler les causes de son trouble, arrivait à Tarascon. Son mari n’était pas encore rentré. Heureuse de se trouver seule, elle s’enferma dans sa chambre. Là, elle pouvait s’abandonner librement à sa douleur.

Jamais elle ne s’était sentie si malheureuse. Le bonheur qu’elle échafaudait depuis quatre mois venait brusquement d’être détruit par la parole acerbe et vengeresse du confesseur. Interrogée par lui sur les causes qui si longtemps l’avaient éloignée des sacrements, en substituant l’indifférence à sa ferveur d’autrefois, elle s’était vue contrainte de révéler les voluptueuses joies de son ardent amour, d’avouer qu’en amant passionné, son mari l’avait menée par des chemins trompeurs et doux jusqu’à ces régions brûlantes, où, dans la langue de l’Église, la passion devient péché. Se livrant sans résistance à ses caresses, heureuse de se donner, elle s’était laissé convaincre que le devoir de la femme est de rendre à l’époux le plaisir qu’elle reçoit de lui, et que les chaînes du mariage ne deviennent fortes que si elles sont forgées au feu qui brûle le cœur et embrase les sens. C’est ainsi que folle de son corps, elle avait oublié son âme, ses devoirs de chrétienne, les exigences de son salut éternel. L’enfant que maintenant elle était sûre de porter dans ses entrailles avait été conçu dans le plaisir, enfanté dans l’amour, selon le langage des hommes; dans le libertinage et la débauche, selon le langage du confesseur.

Et le prêtre s’était redressé, menaçant et redoutable, rappelant les devoirs méconnus, les vœux oubliés, formulant des interdictions rigoureuses, infligeant des pénitences, exaltant la virginité, la continence, parlant avec des termes de répulsion et de mépris de ces voluptés fécondes dont la saveur avait transformé Nicolette, et auxquelles elle devait d’être mère. Il lui avait montré l’enfer ouvert, le ciel à jamais fermé, si par la sévérité d’une vie nouvelle elle ne purifiait sa chair souillée et ne sanctifiait son âme. Il avait dit enfin qu’elle devait se dérober aux exigences de son mari, le contraindre ainsi à obéir aux commandements de l’Église.

--Vous êtes responsable de son âme comme de la vôtre, s’était-il écrié; après avoir aimé, redouté Dieu, si vous l’offensez en vous faisant complice du péché de votre époux, vous qui savez mieux que lui la rigueur des peines éternelles, prenez garde que le ciel vous châtie, et qu’il vous châtie dans l’enfant que vous portez. Toujours cet enfant doit vous rappeler combien vous avez été coupable; non-seulement vous devez l’élever chrétiennement, pour racheter vos fautes passées, mais le souci de son avenir doit vous empêcher d’en commettre de nouvelles.

En se rappelant ces remontrances, Nicolette était épouvantée. Ce qu’on exigeait d’elle, c’est qu’elle brisât de ses mains son bonheur. Elle ne pourrait obéir qu’en éloignant son mari, qu’en se dérobant à sa tendresse, et puisqu’on lui imputait à crime les joies qu’elle devait à l’amant, c’est l’amour même qu’elle était tenue d’immoler. L’accomplissement d’un si rigoureux devoir ne serait-il pas au-dessus de son courage? Saurait-elle affecter l’indifférence pour glacer les désirs de l’amant? Saurait-elle mater les siens? Tout son être se révoltait contre cette dure loi. Elle ne voulait pas se résigner; et un cri de rébellion montait à ses lèvres, s’en échappait au milieu des larmes qui de ses yeux roulaient sur ses joues blêmies. Mais, hélas! où la conduirait la révolte? Dieu lui-même n’avait-il pas parlé par la bouche du prêtre? Refuserait-elle de se soumettre à Dieu?

Frédéric la trouva bouleversée, pâle, dominée par ses angoisses. Vainement il l’interrogea; il ne put obtenir qu’elle en révélât les causes. Tout ce qu’il parvint à lui arracher, c’est qu’elle avait vu Irène. Mais cet aveu n’expliquait pas le changement survenu dans sa conduite. Écartant tour à tour les diverses hypothèses que l’inquiétude suggérait à son mari, elle persistait dans son silence, se contentant de faire remarquer que sa grossesse justifiait sa fatigue. Elle ne disait rien de plus. Ils dînèrent tristes et silencieux, lui blessé par le défaut de confiance qu’il venait de surprendre, elle mangeant peu, osant à peine lever les yeux sur son mari, en proie aux plus cruelles tortures. En quittant la table, elle allégua sa fatigue, rentra dans sa chambre, laissant Frédéric seul, et pour la première fois depuis qu’ils étaient mariés, le privant, comme elle s’en privait elle-même, de cette exquise intimité qui, chaque soir, les rapprochait l’un de l’autre, dans le chaud bien-être de leur paisible maison.

Alors, devant le mystère contre lequel se brisait sa sollicitude, et qu’il considérait comme un caprice de femme, il eut un mouvement de colère. Se levant tout à coup:

--Je veux voir Irène, s’écria-t-il; elle me dira ce qui s’est passé.

Il sortit, et par la nuit froide se dirigea vers Beaucaire. Dans sa hâte de savoir, il s’était mis en route sans réfléchir. Ce fut seulement sur le pont du Rhône qu’il se souvint que depuis son mariage, il ne s’était jamais rencontré seul avec Irène. Toujours sa femme avait été entre eux; ils évitaient toute occasion de tête-à-tête, toute explication sur le passé. Lui-même ne songeait plus à elle que pour écarter le souvenir de leur brûlant amour, emporté par un coup d’orage et qu’il croyait à jamais détruit. En pensant qu’il allait la revoir, sans témoins, délivrée par le veuvage, maîtresse d’elle-même, il se troubla. Si puissante fut l’émotion qui s’empara de lui qu’il eut peur. Brusquement, il s’arrêta au milieu du pont que le vent de la mer balançait avec fracas sur les câbles en fer accrochés aux piles. Il n’osait plus continuer son chemin; il voulait revenir sur ses pas. Mais l’état de sa femme l’inquiétait. Irène seule pouvait le mettre sur la trace de la vérité qu’on lui cachait. Cette considération le décida; il reprit sa marche, et quelques minutes après, il frappait à la porte de sa belle-sœur.

Irène était seule, ce soir-là comme tous les soirs. Depuis la mort de son mari, elle vivait retirée, non que sa douleur fût de celles qui aiment la solitude et qu’importune le bruit, mais parce qu’il s’y mêlait l’amer regret des circonstances fatales qui lui avaient enlevé Frédéric à la veille du moment où elle aurait pu se l’attacher pour toujours. Ce n’est pas le mort qu’elle pleurait; elle pleurait le vivant à jamais perdu. Pour le mieux pleurer, elle voulait être seule; elle s’enfermait avec ses souvenirs, et quoique décidée à tenir loyalement la promesse faite à Nicolette, elle laissait un vague espoir bercer sa peine, espoir conçu contrairement à sa volonté, qu’elle repoussait comme criminel, mais qui la charmait, et dans l’avenir douloureux lui montrait la possibilité d’un bonheur reconquis. Elle avait beau faire, elle aimait toujours.