Part 4
Une légère pâleur se répandit sur les traits de la jeune femme; elle sentit monter à ses yeux les larmes qui depuis le commencement de cette soirée gonflaient sa gorge. Mais il fallait dissimuler. Elle fut assez maîtresse d’elle pour y parvenir. Sa sœur se rapprochait de madame de Varimpré. Frédéric seul devina, et feignant de plaisanter avec Irène qui cachait son visage sous son éventail, il murmura à son oreille:
--Ce mariage est votre œuvre. Je n’y consens que parce que vous l’avez ordonné. Mais ma vie est toujours à vous. Dites un mot, et cette nuit, nous partons ensemble...
Il s’était cru obligé de laisser tomber comme une aumône cette dernière preuve d’amour, aux pieds de la pauvre abandonnée. Mais sa déception eût été grande si elle avait prêté l’oreille à ce cri qui cachait un suprême adieu sous une forme passionnée. Soit qu’elle ne s’y fût pas trompée, soit que son repentir fût sincère, elle ne se laissa pas prendre et répondit:
--Nous serions des misérables. Je ne peux plus être pour vous qu’une sœur, Frédéric. Si vous rendez Nicolette heureuse, vous m’aurez donné la seule preuve de tendresse que je veuille désormais accepter de vous.
Elle s’éloigna avant que ce rapide colloque eût attiré l’attention de son mari, et Frédéric se considéra comme délivré. Il voulait de bonne foi se consacrer à ses nouveaux devoirs, oublier Irène et se faire aimer de Nicolette. L’œuvre était difficile; mais il ne désespérait pas d’y réussir. Il avait les illusions de sa jeunesse; il se flattait de l’espoir d’avoir su plaire dès cette première entrevue et d’obtenir, à force d’attentions et de soins, tout ce qu’on semblait si peu disposé à lui accorder. Cet espoir, et sa confiance en lui-même, le rendirent séduisant durant les visites qui suivirent. Il venait tous les soirs faire sa cour à Nicolette. A l’accueil qu’il rencontrait, il croyait comprendre que, quoique fermé à l’amour, ce cœur fier et dédaigneux n’était pas invincible.
Il ne se doutait pas qu’après son départ, Nicolette, agenouillée dans sa chambre jusqu’à une heure avancée de la nuit, procédait à un scrupuleux examen de conscience, se reprochait comme une faute la complaisance qu’elle avait mise à écouter les galants propos de son fiancé, à subir le charme de son esprit, à admirer sa mâle beauté; que dans le silence de ses veilles, elle s’accusait comme d’un crime de sa faiblesse, de la facilité avec laquelle, en présence de Frédéric, elle se consolait de la perte de son divin amant. C’était comme un effort désespéré pour retenir les regrets qui se dissipaient, pour les retenir par la prière, par la méditation, par les pénitences qu’elle s’imposait, pour ramener sous le frein de la discipline son cœur rebelle et transformé jusqu’à prendre plaisir à ce nouvel état, qui d’abord ne lui avait inspiré que de l’horreur.
Pendant la semaine qui précéda la célébration de son mariage, elle disparut, après avoir averti Frédéric, et passa trois jours en retraite au couvent des Carmélites. Au moment de mettre entre elle et le cloître un infranchissable obstacle, elle avait voulu s’imprégner, en une fois, de toutes les joies auxquelles elle allait renoncer. Pendant ces trois jours, elle vécut de la vie des religieuses. Quoique séparée d’elles par l’inflexibilité de la règle, elle assista à leurs offices, se conforma à leurs rigoureux devoirs, s’imposa leurs veilles et leurs privations. Elle demeura prosternée durant toute une nuit devant le Saint Sacrement offert à l’adoration des Carmélites. Elle répandit des larmes aux pieds de son Sauveur, lui promit de n’oublier jamais qu’elle avait été sur le point d’embrasser son service, et condamnée à rester dans le monde, d’en repousser les séductions afin de se rapprocher autant qu’elle le pourrait, et malgré les périls qu’elle y rencontrerait, de la perfection des saintes créatures dont elle enviait le sort sans pouvoir les imiter. Elle voulait au moins être un exemple, et en travaillant à son propre salut, contribuer à celui des autres.
Le matin du jour où elle devait quitter le couvent, elle descendit à la chapelle, en même temps que les religieuses. Elle entendit la messe et communia, l’âme exaltée, le corps exténué par le jeûne auquel elle s’était astreinte. Sa prière sortait de ses lèvres tremblantes au milieu des larmes que le regret lui arrachait. Enfin, dans un mouvement de sainte folie et de sacrifice, elle offrit à Dieu sa douleur, acceptant comme un châtiment la volonté qui la chassait de ces lieux si tendrement aimés. Ce fut son dernier adieu au Carmel. Il ne précédait son mariage que de quelques jours.
Les cloches de la grande église de Beaucaire sonnent à toute volée; sur les degrés du temple, la foule se presse bruyante, pour voir arriver la noce. Il est dix heures; le ciel est pur, le soleil radieux. Par les portes ouvertes, on aperçoit au fond du chœur, parmi les fleurs répandues à profusion, l’autel illuminé, un tapis jeté sur les marches, deux prie-Dieu recouverts de velours rouge. La blancheur luisante des marbres, les ors des décorations, les découpures des dentelles, la variété des couleurs confondues, resplendissent dans la lumière.
Du chœur jusqu’à la porte, les invités déjà placés laissent entre eux un large passage pour le cortége; dans ce passage, se promène, important et fier, le suisse, hallebarde au poing, épée au côté, plumet au chapeau. Parmi les invités, les officiers du 25e hussards, venus de Tarascon, le colonel à leur tête, pour faire honneur à leur camarade; dans une des nefs latérales, la fanfare du régiment. A travers la rumeur confuse qui monte jusqu’aux voûtes, on entend des éclats d’instruments, des notes résonnantes arrachées aux cuivres par les musiciens qui préludent au morceau qu’ils vont jouer tout à l’heure.
Tout à coup, le bruit du dehors s’élève, grossit, devient tumultueux, couvre celui du dedans. La noce arrive; la foule groupée aux portes l’acclame. L’une après l’autre, les voitures viennent se ranger devant le perron. Sur le seuil, sous l’arcature de la porte encadrant un large morceau de ciel bleu, les invités voient se dresser la fine silhouette de mademoiselle Nicolette Suarez. Elle s’appuie au bras de son beau-frère, Jacques Malivert. La fanfare entonne une marche triomphale; le cri strident des trompettes imprime aux vieilles murailles une longue vibration, électrise les assistants, donne aux physionomies des airs belliqueux et plisse les lèvres dans un sourire de chauvinisme attendri.
Traînant derrière soi un flot de satin, le front penché sous les regards qui la dévisagent, Nicolette s’avance, tremblante, plus blanche en sa pâleur que sa couronne de fleurs d’oranger. Écrasée par l’émotion, elle s’agenouille devant l’autel et s’abîme dans une prière ardente. Quand elle relève la tête, l’abbé Cardenne est debout devant elle. Il commence une allocution simple, d’une éloquence touchante, que Nicolette écoute toute bouleversée, en se souvenant que la bouche qui lui retrace aujourd’hui les devoirs du mariage et lui prêche la soumission, la fidélité à son mari, lui retraçait naguère les devoirs de la vie religieuse, lui vantait le bonheur des vierges qui s’immolent à l’amour divin.
Quand l’allocution est terminée, l’officiant descend les degrés de l’autel, s’avance vers les époux. Il s’adresse d’abord à Frédéric, qu’il interroge et qui lui répond. Puis il s’adresse à Nicolette. Elle sent son cœur défaillir quand elle l’entend lui dire:
--Acceptez-vous pour légitime époux M. Frédéric de Varimpré ici présent?
--Oui, répond-elle, d’une voix expirante.
Elle s’agenouille en laissant tomber sa main glacée dans la main de Frédéric. La bénédiction nuptiale descend sur leurs fronts courbés. A quelques pas d’eux, Irène debout, fière et belle, toute resplendissante dans la toilette rose qui avive l’éclat de son teint et l’or de ses cheveux, écoute, et regarde, en apparence impassible, dissimulant sous un sourire le frémissement de ses lèvres, seule manifestation extérieure de la torture que subit son cœur.
VI
Parti de Tarascon dans la soirée, le train roulait depuis plusieurs heures. Montant lentement dans la nuit profonde, de pâles lueurs d’aurore blanchissaient le ciel, dentelaient de teintes roses les montagnes de l’Ardèche aux pieds desquelles coule le Rhône.
Blottie dans un coin du wagon-lit où elle avait pris place avec Frédéric, le front appuyé à la vitre voilée de buée, Nicolette, que le sommeil fuyait obstinément, laissait errer ses regards à travers le paysage. Sur la plus grande partie du parcours, la voie longe le fleuve. La masse lourde des eaux, sous le clair de lune, descendait entre les berges, argentée et miroitante, balafrée dans sa longueur d’une estafilade lumineuse, qui s’éteignait peu à peu, au fur et à mesure que se dissipait la nuit.
La fatigue de l’insomnie pesait sur Nicolette, pâlissait son visage, assombrissait l’éclat de ses yeux. De temps en temps, elle les tournait vers Frédéric. Étendu sur le lit tiré des parois du wagon, il dormait. Au départ de Tarascon, au début de ce long tête-à-tête qui lui livrait sa femme et du mettait à sa discrétion, il s’était efforcé de plaire, de se montrer tendre pour lui arracher un sourire. Mais, toute vibrante des émotions de cette journée de noces; douloureusement impressionnée par la tristesse des derniers moments passés avec Irène; défiante encore, quoiqu’elle se fût départie de sa sévérité en le connaissant mieux, contre ce mari qui représentait toujours pour elle le tentateur, elle avait si froidement accueilli ses avances, que, rebuté presque aussitôt et fidèle au rôle qu’il voulait garder, il s’était installé pour dormir, en l’engageant à en faire autant.
Sous le tremblant rayon de la lanterne, affaibli par le rideau tiré, tamisant une lumière adoucie, elle l’apercevait immobile et les yeux clos, paisible dans son sommeil comme un enfant.
--Il est donc sans remords? se demandait-elle en pensant aux événements qui avaient précédé le mariage. A cette question qui s’imposait, sa mémoire lui rappelait qu’avant de la conduire à l’autel, Frédéric s’était confessé.--En descendant dans son cœur, pensait-elle, l’absolution prononcée par le prêtre y a porté la paix. Il est en état de grâce; voilà pourquoi il est calme.
Dans son repos, Frédéric gardait une mâle attitude. Son fin profil se dessinait sur l’ombre; la moustache coupait la rectitude des lignes sans en altérer la pureté; le corps abandonné révélait, même en cet état, la vigueur des membres et la grâce des mouvements. Cette contemplation éveillait dans le cœur de Nicolette des pensées troublantes. Elles activaient la circulation de son sang, embrasé tout à coup dans un mouvement d’effroi et d’inconscient désir, dominé par l’attrait de l’inconnu, comme si elle eût senti, femme avant d’être sainte, un aiguillon de curiosité à la surface de sa chair et interrogé malgré elle le mystère qu’elle ne voulait pas connaître. Alors, fiévreuse, irritée, elle ramenait son regard au paysage pour y chercher l’apaisement, en même temps qu’une prière s’élançait de ses lèvres frémissantes.
Au petit jour, Frédéric s’éveilla.
--Je crois que j’ai dormi, fit-il tout haut, en se redressant.
--Vous dormez depuis onze heures, reprit doucement Nicolette sans se retourner.
--Et vous?
--Moi, j’ai regardé les étoiles, les montagnes et l’eau.
--Il fallait m’appeler, mon amie; je vous aurais tenu compagnie.
Elle garda le silence, un peu émue par l’affectueuse expression de cette phrase où pour la première fois, depuis qu’ils étaient mariés, s’affirmait l’intimité naissante. Tout à coup, elle tressaillit. La moustache de Frédéric venait d’effleurer son cou; elle avait senti à la racine des cheveux le contact des lèvres toutes chaudes.
--Je vous en prie, murmura-t-elle, en se rejetant dans l’angle du wagon.
--Pardonnez-moi, répondit Frédéric avec douceur; c’est bien peu de chose, cela, le moindre de mes droits... ne vous offensez pas... N’ai-je pas été docile jusqu’ici?
--Il faut l’être toujours.
Elle prononça ces mots à demi-voix, sans colère, obligée de reconnaître que le mari tenait toutes les promesses du prétendu, pénétrée de gratitude pour la timidité dont en ce moment même, son obéissance fournissait un nouveau témoignage. Il ne répondit pas. Mais comme il se mettait debout lestement pour replier le lit sur lequel il avait dormi, elle l’entendit qui murmurait railleusement:
--Singulière nuit de noces!
Ce fut tout. Il élevait le bras pour prendre dans le filet son nécessaire de voyage. Il l’ouvrit, en tira un peigne qu’en un tour de main, il passa dans ses cheveux. Puis, il déboucha un flacon revêtu d’osier, et dans une petite timbale d’argent, versa du vin de Malaga qu’il offrit à sa femme, en disant:
--Prenez ceci; il faut se mettre en état de résister aux malsaines influences des brouillards du matin. Elle refusa d’un geste.--Je vous en prie, supplia-t-il. Vous ne pouvez me refuser. Ordonnance du médecin.
Elle accepta et but. Lentement, un chaud bien-être succédait au malaise qu’elle subissait tout à l’heure, au frisson causé par sa lassitude et ses anxiétés. Quand elle eut fini, il but à son tour. Mais, avant, il dit gaiement:
--Vous savez que je vais connaître votre pensée.
--Oh! cela, je vous en défie, par exemple, répliqua-t-elle, désireuse d’encourager cette bonne humeur qui résistait à la rigueur de son attitude.
--Vous me défiez, s’écria-t-il avec gravité. Eh bien, écoutez. En buvant, ma chère sainte s’est reproché le plaisir qu’elle y prenait, et involontairement, elle a songé aux Carmélites qui abandonnent en ce moment leur dure couchette, brisées et l’estomac vide, pour descendre à la chapelle, où elles vont chanter les louanges du Seigneur. N’est-ce point cela? C’était vrai: elle l’avoua décontenancée, tandis que s’asseyant auprès d’elle, il continuait:--Évitez ces rapprochements, Nicolette; épargnez-vous les regrets. Tant que je les sentirai s’agiter en vous, je me considérerai comme un criminel; je croirai que vous refusez obstinément d’être heureuse près de moi, et je serai bourrelé de remords, en m’accusant d’avoir fait votre malheur.
L’accent de cette supplication remua Nicolette. La sympathie qui, malgré sa résistance, la poussait vers Frédéric eut raison de ses résolutions, soit qu’elle fût touchée par la bonne grâce de son mari, comme par sa patience, soit qu’elle se résignât à céder maintenant pour être en état de mieux résister plus tard. Elle laissa tomber sa main dans la main tendue vers elle, et dit:
--Ne m’en veuillez pas, mon ami; votre délicatesse aura raison des regrets qu’involontairement je vous laisse surprendre, et si je ne puis être jamais pour vous une femme assez oublieuse de ses vœux passés pour répondre, comme vous le voudriez, à votre amour, vous trouverez en moi une compagne dévouée et reconnaissante.
Était-ce un encouragement? Frédéric le comprit ainsi. Sa jeunesse provoquée fut plus forte que ses promesses. Il étreignit avec ardeur Nicolette et l’embrassa, en murmurant:
--Ma chère femme!
Ce fut involontaire et spontané. Nicolette ne protesta pas. Mais elle resta comme écrasée. Lorsque quelques instants plus tard, le train arrivait à Lyon, son émotion et son trouble n’étaient pas encore dissipés.
Ils ne firent à Lyon qu’un arrêt de quelques instants, sans quitter la gare. Ils voulaient arriver à Sancerre le même soir. Quand ils remontèrent en wagon, Nicolette, délassée par cette halte matinale, rassurée maintenant, comprenant qu’elle n’avait rien à redouter de son mari, respira plus librement. Le train se mit en marche pour gagner le Bourbonnais. Elle avait repris sa place, après avoir ôté son chapeau et jeté sur ses cheveux une voilette noire. Le sang avivé par la fraîcheur de l’air mettait sur ses joues, à fleur de peau, des teintes roses. Le regard exprimait de nouveau la sérénité de son âme. Sur son visage amaigri, la beauté commençait à poindre. Frédéric, qui s’y connaissait, devinait qu’avant peu, retrempée dans une vie nouvelle, délivrée des mortifications auxquelles jusqu’à ce jour elle s’était astreinte, elle serait jolie. Il éprouvait un piquant plaisir à penser que c’est lui qui, enveloppant de son amour cette créature frêle et défiante, ferait épanouir la fleur de grâce en germe dans la jeune fille.
Il s’était assis auprès de sa femme. Il tenait la main qu’elle lui abandonnait, indifférente en apparence, mais en réalité heureuse de se sentir déjà dominée. C’était une sensation toute nouvelle, d’une incomparable suavité, comme si elle eût vu s’élever peu à peu autour d’elle un abri doux et chaud, et pris plaisir à s’y laisser faire prisonnière, Elle subissait, à son insu, le charme de Frédéric. Son âme de dévote s’ouvrait à la séduction de l’homme, qui trouvait là pour s’y exercer un sol déjà fécondé par les mystiques ardeurs de la chrétienne. Dans son cœur défaillant et troublé, l’amour humain se substituait à l’amour divin. Singulière métamorphose, résultat d’une nuit d’insomnie passée par Nicolette près de ce mari jeune et beau, qui n’attendait qu’une parole pour se jeter à ses pieds.
Ils demeurèrent longtemps ainsi, pressés l’un contre l’autre, silencieux. Mais comme le train s’enfonçait dans un tunnel, Nicolette sentit, sous l’étreinte caressante qui la dominait, monter un flot de passion. De nouveau, ce fut un soupir suivi d’un baiser. Elle se dégagea doucement. Frédéric, toujours docile, n’essaya pas de s’imposer; et même, comme s’il eût voulu se faire pardonner son audace, il se mit à parler avec volubilité. Au sortir du tunnel, il ne parut occupé que de montrer à sa femme le site sauvage dont ils traversaient les profondeurs entre des montagnes escarpées.
L’entretien commencé se continua, durant tout le voyage. Frédéric était instruit, sa parole facile et chaude. Il avait voyagé; les grandes excursions scientifiques formaient le principal objet des études auxquelles il consacrait les longs loisirs de la vie de garnison. Il lui fut aisé de captiver jusqu’au soir l’attention de sa femme, d’exciter son intérêt; elle l’écoutait, charmée, heureuse de se convaincre qu’elle avait épousé un homme studieux, à l’esprit vif et ouvert, et touchée par-dessus tout de la docilité dont il faisait preuve. C’est par cette docilité que Frédéric trouvait le chemin de son cœur. Elle en était attendrie, agitée intérieurement de ne pouvoir demeurer fidèle aux promesses qu’elle s’était faites, sans causer un chagrin à ce mari si doux et si bon.
La soirée était avancée déjà quand ils arrivèrent à Sancerre. Une voiture envoyée de Varimpré les attendait à la gare. A l’extrémité de la ville endormie, elle traversa un pont jeté sur la Loire, et au delà de ce pont s’engagea sur une route déserte. La curiosité tenait Nicolette éveillée. Elle savait déjà que le château de Varimpré, situé sur la lisière du Berry, dans une contrée d’aspect grandiose et mélancolique, était une antique construction, à physionomie féodale. C’est là, dans son pays natal, que Frédéric, au temps déjà lointain où, enfant, il suivait ses parents dans les garnisons, venait passer ses vacances. Ces lieux dont il parlait avec enthousiasme étaient pour lui remplis de souvenirs. Durant le voyage, il en avait entretenu Nicolette, en lui promettant de les interroger avec elle, afin qu’elle partageât les émotions du passé, qu’il voulait faire revivre. Par la pensée, Nicolette se voyait déjà aux termes de la route, dans cette maison qui serait un jour sa maison, et dont elle allait pouvoir, dès ce moment, se croire maîtresse, les parents de Frédéric ne devant y rentrer qu’au bout de quelques semaines, afin d’y laisser les époux libres et seuls, dans l’épanouissement de leur jeune bonheur. C’est là qu’elle vivrait près de son mari, elle n’osait dire près de ses enfants, bouleversée par l’émotion, au fur et à mesure qu’elle voyait approcher l’heure où éclaterait la lutte entre ce qu’elle considérait comme un devoir et ce qu’elle devinait être l’amour.
VII
Vers onze heures, la voiture s’arrêta au milieu d’un parc, devant un étroit perron accédant à un vestibule voûté. Dans l’obscurité, Nicolette ne vit rien que des arbres, une pelouse, une masse confuse de constructions. Sous le vestibule, deux vieux domestiques, un homme et une femme, lui souhaitèrent la bienvenue. Frédéric les embrassa. Puis, sans s’arrêter au rez-de-chaussée, il fit monter Nicolette au premier étage, par un escalier pratiqué dans une tour. A l’extrémité d’un couloir, une porte était ouverte. Nicolette entra la première et se trouva dans une vaste chambre, tendue de vieilles tapisseries à personnages, meublée avec un luxe de bon goût, où se devinait la main d’un habile ouvrier. Au milieu de la chambre, un lit large et bas, entre des rideaux de couleur claire; suspendue au plafond, une veilleuse; dans la cheminée, un feu clair, jetant sur les murailles sa lumière joyeuse; un nid adorable pour l’amour.
--C’est notre appartement, dit Frédéric.
--Vous avez fait des folies pour moi, répondit Nicolette tremblante, regardant autour d’elle, les joues brûlées par le sang qui brusquement venait d’y monter.
Frédéric sourit et reprit:
--Fallait-il mettre ma chère femme dans une cellule de carmélite? Elle garda le silence, se demandant s’il allait vouloir rester là, exercer déjà ses droits de mari, au mépris de ses promesses. Comme s’il eût compris sa pensée, il ajouta:--Vous êtes ici chez vous. Voici votre cabinet de toilette, et ici la porte de ma chambre. Il l’ouvrait tout en parlant. Nicolette aperçut une étroite pièce, avec un petit lit de fer.--C’est ici que je couchais quand j’étais enfant, reprit-il, ici que je coucherai, tant que ma femme exigera que je reste loin d’elle.
Nicolette fut vaincue par ce trait, où de nouveau apparaissait cette délicatesse que depuis la veille elle mettait à l’épreuve.
--Vous êtes bon, murmura-t-elle, merci.
--Je subirai sans me plaindre, et toujours si vous l’exigez, le martyre que vous m’imposez, Nicolette, répondit Frédéric. Mais vous ne pouvez me défendre d’espérer, vous ne pouvez me défendre de croire que votre rigueur ne sera pas éternelle. Cela, vous ne pouvez pas plus me le défendre que vous ne pourriez, sans méconnaître vos devoirs d’épouse, exagérer longtemps vos devoirs de chrétienne. J’espère donc et j’attends le bonheur de votre bonté et de mes efforts pour vous plaire. Comme elle ne répondait pas, il la prit par la main, et la ramenant dans le cabinet de toilette qui séparait les deux chambres, il lui montra à la porte de ce cabinet un verrou.--Ce verrou n’était pas nécessaire pour vous protéger contre l’ardeur de mon amour, continua-t-il; votre volonté aurait suffi. Mais il nous épargnera à moi des supplications qui pourraient vous déplaire, à vous une résistance pénible. Chaque nuit, comme un amoureux jamais découragé, je pousserai cette porte... et si elle résiste, je m’éloignerai. Je vous ai dit que je ne veux vous tenir que de vous.
--Pardonnez-moi, si vous souffrez à cause de moi, soupira-t-elle; mais rappelez-vous...
--Plus un mot, s’écria-t-il; je n’oublie pas... Allons souper.
Ils descendirent au rez-de-chaussée, où le repas était servi au coin du feu dans la salle à manger de famille. Délivrée de toute crainte, confiante dans l’avenir, déjà faite à son nouvel état, Nicolette s’abandonna librement au bien-être de cette intimité charmante, à la joie de se sentir aimée, sans qu’il en coûtât rien à sa conscience. Pour la première fois, depuis qu’il la connaissait, Frédéric vit sur les lèvres de sa femme un sourire sans contrainte. Il ne s’y laissa pas prendre cependant; il se défiait encore, il craignait d’effaroucher la chère sensitive. Il était moins pressé de mordre au bonheur que désireux de le goûter sans faire couler des larmes.
Le souper fini, il ramena Nicolette dans son appartement; et comme elle restait debout devant lui, embarrassée et craintive, il l’embrassa en murmurant:
--Bonne nuit, ma chère femme; à demain. Et surtout, ajouta-t-il en montrant la porte, n’oubliez pas.