La Carmélite

Part 3

Chapter 33,794 wordsPublic domain

--Ces promesses inspirées par votre piété n’ont été entendues que par Dieu; elles lient votre conscience, mais non votre personne, et il sera aisé de vous en relever.

--Ainsi, mon père, vous me conseillez de me marier?

--Je vous le conseille, et tout autre à ma place vous le conseillerait.

--Me voilà donc condamnée au malheur pour toute ma vie! soupira Nicolette; je suis innocente, cependant; pourquoi la responsabilité du crime que d’autres ont commis va-t-elle peser sur moi?

--N’interrogez pas le ciel, ma fille; ce qui arrive, il l’a voulu, et vous devez vous y résigner.

--Être obligée de me marier au moment où j’allais me donner à Dieu, d’épouser un homme qui m’est inconnu et que sa conduite me défend d’estimer, le sacrifice est cruel!

--Oui, certes, le sacrifice est cruel, et Dieu vous éprouve. Mais loin de vous affliger qu’il vous ait choisie pour faire peser sur votre front sa colère, vous devez vous en réjouir, et puisque vous n’avez rien à vous reprocher, lui rendre grâce sans chercher à deviner ce que cachent ses arrêts. Vous aviez résolu de vous immoler à lui; immolez-vous! Tôt ou tard, sur cette terre ou dans son royaume, il vous dédommagera des souffrances que vous aurez endurées pour la gloire de son nom. Et comme Nicolette, tout en pleurs, secouait la tête, sans trouver en soi la force de se résigner, l’abbé Cardenne ajouta:--Ce qu’il ordonne est pour un bien. Qui sait si nous ne nous étions pas trompés, vous et moi, dans le choix de votre vocation? Qui sait si en choisissant la vie monastique, vous n’aviez pas trop présumé de vos forces? Et puis, mon enfant, toutes les âmes pures doivent-elles se réfugier égoïstement dans le cloître? N’est-il pas bon qu’il en reste dans le monde? Là aussi, vous pourrez faire votre salut, et en même temps que vous y travaillerez, travailler par la parole et par l’exemple au salut de ceux parmi qui vous vivrez. Le mariage qui vous épouvante aura des douceurs, soyez-en sûre, et entre toutes celles que vous pourrez y trouver, la douceur d’avoir converti l’homme dont vous aurez accepté le nom. Pour une âme chrétienne, la vie n’est jamais aussi sombre, aussi désespérée qu’elle vous apparaît dans l’épreuve. L’adversité a ses lendemains. A la peine que vous ressentez aujourd’hui succéderont des heures plus clémentes. Vous serez toute surprise de l’apaisement qui se fera dans votre âme, quand vous songerez au dévouement exercé sans faiblesse et au devoir accompli avec vaillance.

L’abbé Cardenne parla longtemps ainsi. Peu à peu, sous l’influence de ses exhortations, Nicolette se rassérénait. Tout ce qu’il lui disait, elle se l’était dit à elle-même durant les heures qui venaient de s’écouler. Mais, dans la bouche du prêtre, ce langage revêtait une autorité plus grande; il berçait son mal, il la disposait à souffrir sans se plaindre. Elle se résignait aux changements survenus.

--C’en est donc fait! s’écria-t-elle, quand il cessa de parler; je ne serai pas religieuse! Que la volonté de Dieu s’accomplisse! Et vous, mon père, unissez vos prières aux miennes, afin qu’il me donne le courage de l’accomplir. A bientôt; je vous reverrai.

Elle s’éloigna lentement, accompagnée jusqu’à la porte de la petite maison par le prêtre miséricordieux dont les accents venaient de lui montrer clairement son devoir. Une fois dehors, elle se dirigea vers une église qui se trouvait sur son chemin et entendit la messe. Elle pria longuement et ardemment. Sa ferveur était revenue. Fière d’avoir été choisie pour de dures épreuves, son âme, qui maintenant brûlait de souffrir, les appelait avec un enthousiasme de martyr.

Ses dévotions terminées, elle rentra. Ses résolutions prises, elle avait hâte de les faire connaître à Jacques Malivert, et en même temps de se justifier, en lui expliquant la présence de M. de Varimpré dans sa chambre. Elle voulait bien sauver sa sœur, en se sacrifiant, mais non rester exposée aux soupçons injurieux que les apparences laissaient peser sur elle. Elle entendait que Jacques fût convaincu qu’elle n’avait pas cessé d’être pure, afin que personne ne pût l’accuser de ne se marier que pour cacher une faute.

Jacques était déjà sorti. Il possédait aux portes de la ville, sur la route de Nîmes, des carrières de pierre de taille. La pierre de Beaucaire est célèbre dans la Provence et dans le Languedoc. C’est de là que le mari d’Irène tirait la plus grosse portion de ses revenus. Une partie de la dot de sa femme avait été consacrée à créer une exploitation qu’il dirigeait lui-même. Chaque matin, il se rendait dans les carrières pour s’assurer que les ouvriers avaient pris le travail à l’heure réglementaire. C’est au milieu d’eux, en exerçant sa surveillance, qu’il était devenu l’homme emporté, brutal et dur, dont la colère avait éclaté si terrible durant la nuit.

En attendant son retour, Nicolette s’enferma chez elle, négligeant d’aller embrasser sa sœur, ainsi qu’elle le faisait tous les jours à son réveil. Quelque résolue qu’elle fût à épuiser le dévouement et à pardonner, son cœur conservait encore, en ce moment si rapproché de l’aventure qu’elle déplorait, un ressentiment légitime que le temps seul pouvait dissiper. Elle craignait de ne pouvoir le cacher en présence d’Irène, et cette crainte lui faisait fuir l’occasion d’un entretien qui n’aurait pu avoir d’autre objet que les événements de la nuit. Mais l’entretien qu’elle redoutait, Irène le cherchait. En proie à d’amers regrets, malheureuse de l’infortune de sa sœur, elle n’avait pu ni fermer les yeux, ni donner libre cours à ses larmes, contenue par la présence de son mari endormi à côté d’elle et qu’elle redoutait d’éveiller, pressentant les questions qu’il lui adresserait s’il surprenait son trouble. Après l’avoir vu se lever, s’habiller et partir, elle s’était précipitée chez sa sœur, dévorée du désir de la revoir, de l’embrasser, d’implorer son pardon. A la même heure, Nicolette se rendait chez l’abbé Cardenne. Irène, inquiète de cette sortie matinale dont elle ignorait le but, avait conçu de mortelles inquiétudes qui ne se dissipèrent que lorsqu’elle apprit que sa sœur venait de rentrer. Elle alla sur-le-champ la trouver.

En la voyant, Nicolette ne put retenir un geste d’impatience. Ses yeux rougis par les larmes, ses traits décomposés, sa pâleur exprimaient sa peine avec tant d’éloquence qu’Irène se fit horreur. Son affection fraternelle l’emporta sur la prudence.

--Apaise-toi, ma sœur chérie, dit-elle. Si j’ai eu hier recours à ta tendresse et fait appel à ta pitié, c’est que le retour de Jacques avait troublé ma raison. La mort que j’ai vue de si près m’épouvantait. L’épouvante m’a jetée à tes pieds. J’étais folle. Mais, cette nuit, le calme est rentré dans mon cœur, et la résignation avec le calme. Je sais ce que mon devoir m’ordonne. J’expierai ma faute...

--Et que m’importe ton expiation! C’est affaire entre ta conscience et toi. Ton repentir ne me rendra pas le bonheur.

--Tu ne m’as donc pas comprise? Jacques saura la vérité. Je suis prête à lui en faire l’aveu.

Nicolette, à ces mots, se redressa, et étreignant sa sœur d’un mouvement où se confondaient son amour et sa colère non encore domptée, elle reprit:

--Je te défends de le détromper. Pour lui comme pour toi, il faut qu’il ignore toujours que tu as oublié tes devoirs. Le bonheur de toute ta vie est à ce prix.

--Mais s’il ne peut être assuré qu’au prix du tien, je n’en veux pas.

Un silence suivit ces paroles. Nicolette, les mains dans celles de sa sœur, le regard fixé sur l’horizon auquel servait de cadre la fenêtre ouverte, semblait y chercher l’apaisement. Ses traits peu à peu se détendaient; l’attendrissement qui montait dans son cœur, au souvenir du passé durant lequel Irène lui avait prodigué sa tendresse maternelle et ses soins, la transfigurait. Les paroles de son confesseur lui revenaient en mémoire.

--Rien n’arrive que par la volonté de Dieu, dit-elle enfin d’un accent triste et doux. Je suis dans ses mains; il a disposé de moi; je me soumets à sa volonté.

--Me pardonneras-tu jamais? demanda Irène.

--Oui, si tu peux m’affirmer que tu oublieras celui qui va devenir mon mari et que tu lutteras par la prière contre le sentiment criminel qui t’a faite faible devant lui.

--O Nicolette, suis-je donc si dégradée à tes yeux que tu me supposes capable de l’aimer encore, maintenant qu’il va t’appartenir! Ne redoute rien de moi. Je passerai ma vie à regretter le mal qu’involontairement je t’ai fait. Je n’accepterais même pas le sacrifice auquel tu as consenti, si je n’avais le ferme espoir que tu aimeras ton mari. Et plus bas, elle ajouta:--J’ai été plus coupable que lui; il est digne de toi.

--Cela, je le saurai plus tard, répondit Nicolette.

Ce fut tout, et sous son visage attristé, les pensées qui se pressaient dans son cœur demeurèrent impénétrables.

V

Le lieutenant Frédéric de Varimpré appartenait à une ancienne famille dont plusieurs membres avaient porté les armes avec honneur. Son père, général en retraite, vivait aux environs de Sancerre dans une terre de laquelle il tenait son nom; sa mère était elle-même fille de soldat. Ils n’avaient que cet enfant. Il devait recevoir d’eux pour héritage le prestige d’une vie sans tache et une honnête aisance. Dans la carrière où il était entré, l’éclat de ses mérites ne le protégeait pas moins que le souvenir de la gloire paternelle. Ses camarades l’aimaient; ses chefs l’estimaient; ils lui prédisaient un brillant avenir. Le parti était avantageux pour Nicolette, que son éducation, sa dot, sa famille rendaient digne aussi de ceux à qui elle allait s’allier. La dramatique aventure qui subitement avait troublé son repos semblait donc n’être arrivée que pour un bien.

Quand elle connut les renseignements recueillis par Malivert sur le fiancé que lui donnait le hasard, elle se rassura. Si ces renseignements exprimaient la vérité, elle pouvait espérer non le bonheur,--elle ne croyait plus au bonheur,--mais une existence honorée, paisible, dont elle consacrerait à Dieu une bonne part. Cette espérance fut son unique consolation durant les jours qui préparèrent la première visite que lui fit Frédéric avec l’agrément de Jacques Malivert.

Cette visite avait été précédée de longs pourparlers entre les deux hommes et d’une démarche officielle du général de Varimpré et de sa femme, venus à Beaucaire tout exprès pour demander la main de Nicolette. Lorsque l’officier entra un soir dans le salon où se trouvait la jeune fille avec sa sœur et son beau-frère, elle ne put se défendre d’une émotion douloureuse. Elle parvint cependant à la surmonter. Son sacrifice étant résolu, elle entendait l’accomplir jusqu’au bout avec autant de bonne grâce que de dévouement. En outre, pour prolonger l’erreur de Malivert et protéger Irène contre les soupçons de son mari, elle était tenue de traiter Frédéric comme un ancien ami, de feindre, en le revoyant, une joie égale à la sienne. Il fallait continuer, sous cette forme, son généreux mensonge.

Elle trouva dans le lieutenant un complice habile et aimable. Pendant cette soirée, les dernières défiances de Malivert furent dissipées. Quant à Irène, quelque pénibles que fussent les sentiments qui obsédaient son cœur, elle demeura froide, simple, impénétrable. Personne ne put deviner le terrible secret qui existait entre elle, sa sœur et Frédéric. Nicolette elle-même fut convaincue de son repentir. Toute son attitude disait que l’amour brisé était mort et ne ressusciterait pas.

Le général et madame de Varimpré témoignèrent à leur future bru une paternelle bonté. Ils lui firent l’éloge de Frédéric; avec un mari tel que lui, elle ne pouvait manquer d’être heureuse. Elle répondait de son mieux à ces marques d’affectueuse sympathie, et quand un amical débat s’engagea pour la fixation de l’époque du mariage, elle approuva tout ce qu’on voulut décider, ne montrant pas plus de répugnance que d’impatience devant le courtois empressement du lieutenant.

Il est certain que toute femme à sa place en eût été flattée. Son fiancé avait vingt-huit ans. Le brillant uniforme des hussards seyait à sa taille élégante et robuste. Sous ses cheveux bruns, coupés en brosse, le front bronzé se dessinait pur et intelligent. Une moustache épaisse accentuait sa physionomie énergique; mais la douceur caressante des yeux tempérait la dureté des traits. La voix, grave, vibrait harmonieusement, trahissait une âme ardente et tendre. En entrant, Frédéric s’était avancé vers Nicolette pour la saluer, et lui avait tendu la main, en lui offrant un énorme bouquet de roses. Durant toute la soirée, elle garda ce bouquet dans les mains. Lorsque quelque parole prononcée de trop près faisait monter le sang à ses joues, feignant de vouloir respirer le parfum des fleurs, elle y plongeait son visage pour en dissimuler la rougeur.

Tout contribuait ce soir-là à la rendre sensible. Pour la première fois, elle venait de rompre avec les sévérités de sa vie passée. Elle avait quitté ses vêtements noirs, remplacés maintenant par une robe en soie de couleur claire, entr’ouverte sur sa poitrine et dont les manches courtes et larges laissaient voir, sous un flot de dentelles, la blancheur de ses bras. Ses cheveux, qu’elle arrangeait ordinairement sans coquetterie, étaient coiffés avec art. Irène, empressée à la faire belle, avait voulu piquer dans leur masse épaisse et lourde, sur le derrière de la tête, une touffe de grenadier, qui avivait de son chaud incarnat le teint doré de la nuque. L’émotion que ressentait Nicolette allumait dans ses yeux une flamme dont l’ardeur se répandait sur son visage. Elle se sentait belle; et tout embarrassée du rôle qu’elle était condamnée à jouer, mal à l’aise sous ses parures, presque honteuse de l’étonnement provoqué chez ceux qui avaient coutume de la voir, par sa grâce subitement révélée, elle laissait se dégager d’elle, à son insu, sans effort de sa volonté, le charme infini d’une beauté qui s’épanouit et d’une pudeur qui s’alarme.

Au bout de quelques instants, on s’éloigna d’eux pour les laisser se parler librement. Alors, Frédéric, qui s’était assis auprès d’elle, se leva et lui dit:

--Mademoiselle, puisqu’on nous permet de rester en tête-à-tête, voulez-vous me suivre dans le jardin? Nous y serons mieux qu’ici pour échanger quelques paroles indispensables.

--Oui, bien indispensables, murmura Nicolette, en appuyant sa main tremblante sur le bras de Frédéric.

Ils traversèrent lentement le salon pour gagner la large porte vitrée qui s’ouvrait sur le perron dont ils descendirent les marches. Impassible, sous un sourire, Irène, qui s’entretenait avec la générale, les accompagna d’un long regard.

Toujours silencieux, ils firent le tour de la pelouse qui déroulait sous un rayon de lune son tapis jauni par le soleil d’été. Au delà de la pelouse, une allée de pins s’enfonçait dans l’ombre. Ils la suivirent, le lieutenant tortillant sa moustache, un peu embarrassé pour commencer l’entretien, Nicolette toute frémissante au seuil de sa vie nouvelle, qui semblait à sa sainte ignorance des choses de l’amour, plus obscure que l’allée sous laquelle ils venaient de pénétrer.

--Il est de toute nécessité que je me fasse connaître à vous, mademoiselle, dit enfin Frédéric résolûment. Si vous m’avez jugé sur les apparences, au point de vue de vos principes religieux, vous avez dû me considérer comme un homme sans honneur et sans loyauté. Il m’est cruel de le penser au moment où vous allez me confier votre destinée; je voudrais plaider ma cause...

--C’est inutile, monsieur, répondit Nicolette. Quelle que soit ma tendresse pour ma sœur, je ne serais pas ici, nous ne serions pas à la veille du jour qui va confondre votre existence et la mienne en une seule, si je vous avais jugé ainsi que vous le dites. J’ai plaint votre égarement, et j’ai prié pour vous. Je n’ai suspecté ni votre honneur ni votre loyauté.

--Votre sœur ne m’avait donc pas trompé en me disant que vous étiez une âme généreuse, reprit Frédéric. Merci, mademoiselle. Croyez que la mienne est pénétrée de reconnaissance. Ainsi, c’est bien de votre plein gré que vous m’épousez?

--Pourquoi cette question, monsieur?

--Pourquoi? Les circonstances qui nous ont poussés l’un vers l’autre sont si extraordinaires! Elles m’imposaient le devoir de vous fuir, si un devoir plus impérieux encore ne m’avait ordonné de m’associer à votre dévouement pour assurer le repos de celle que j’avais compromise et que vous avez sauvée. Elles me commandent aujourd’hui, avant que vous vous engagiez pour toujours, de vous interroger, et de vous dire que si vous regrettez votre héroïque décision...

--Que deviendriez-vous si je vous prenais au mot? s’écria Nicolette. Que deviendrait ma sœur? N’avez-vous pas compris que si j’ai fait ce que j’ai fait, c’est que le péril qui menaçait Irène était redoutable et pressant.

--C’est vrai, mais peut-être est-il conjuré.

--Il renaîtrait encore aussi pressant, aussi redoutable, si je vous éloignais de moi. Non, certes, ce n’est pas de mon plein gré que j’ai renoncé à la vocation qui m’entraînait loin du monde. Mais aujourd’hui, je ne regrette rien.

Elle prononça ces mots d’une voix ferme qui révélait l’énergie de sa volonté. Frédéric pressa la main qui s’appuyait sur son bras, en disant:

--Jusqu’à la mort, je me souviendrai de cette parole.

--Non, je ne regrette rien, continua Nicolette, et j’espère que la vie qui s’ouvre devant nous ne changera pas ces dispositions de mon cœur. Le repos de l’avenir dépend de vous seul. Si vous estimez que mon sacrifice est grand, vous vous efforcerez de m’en dédommager.

--Si c’est par le respect, par l’estime, par une tendresse profonde, l’effort sera facile.

--Cette tendresse, monsieur, vous n’attendrez pas de moi que j’y réponde. Je suis malhabile aux choses de l’amour, et le passé nous défend les emportements de ce que vous autres vous appelez la passion. Il y a quinze jours encore, j’étais au moment d’entrer chez les Carmélites; vous-même vous ne me connaissiez pas. Je ne saurais donc être pour vous autre chose qu’une compagne dévouée, une sœur plus encore qu’une femme.

--Me sera-t-il interdit de vous aimer ou d’essayer de me faire aimer?

--Cela, je ne saurais vous le défendre; mais nous en sommes encore bien loin. Il y eut un silence qui se prolongea, tandis qu’ils continuaient leur promenade. Puis Nicolette ajouta avec moins d’assurance:--Il est même une condition de vie commune que je dois loyalement poser dès aujourd’hui.

--Laquelle? D’avance je l’accepte.

--Avant de vous connaître, monsieur, j’avais fait vœu de chasteté perpétuelle; je m’étais donnée à Dieu. Ce n’est pas une femme que vous allez épouser, fit-elle en souriant tristement, c’est une religieuse. Je vous demande l’engagement de respecter ce vœu jusqu’au jour où l’Église m’aura déliée.

--Je ne veux vous tenir que de vous-même, répondit simplement Frédéric.

--Vous me permettrez aussi de pratiquer librement, dans toute leur rigueur, mes devoirs de chrétienne?

--Vous serez souveraine maîtresse dans notre maison.

--Enfin, vous consentirez vous-même à remplir les vôtres?

--Vous voulez me convertir, dit Frédéric avec enjouement. Hélas! je dois vous avouer que vous aurez un long chemin à me faire parcourir pour me rendre digne de vous qui êtes une sainte. Au régiment, il est malheureusement aisé d’oublier le catéchisme; mais vous pouvez être assurée de ma docilité, si elle a pour effet de me donner un jour votre cœur. Et se penchant vers Nicolette, il ajouta:--Je consentirai volontiers à me laisser conduire au ciel, si les portes doivent m’en être ouvertes par un sourire des beaux yeux que voilà.

--Oh! monsieur! murmura Nicolette effarouchée et rougissante.

La moustache du lieutenant venait d’effleurer sa joue, et le regard fixé sur elle, de faire passer dans son corps de vierge un frisson inconnu.

--Vous ai-je offensé? demanda-t-il suppliant.

Elle secoua la tête.

--Non, mais vous m’offenseriez si vous parliez légèrement des choses religieuses. Ce n’est pas pour l’amour de moi que vous devez revenir à vos devoirs oubliés, c’est pour l’amour de Dieu, et pour faire votre salut.

Frédéric inclina le front et resta silencieux. Nicolette crut que la leçon qu’elle venait de lui infliger portait déjà ses fruits, bien loin de se douter que son langage irritait la curiosité de son fiancé, aiguillonnait son désir naissant, et qu’en croyant se dépouiller à ses yeux par la sévérité de ses paroles, de tout attrait et de tout charme, elle s’offrait au contraire comme un fruit savoureux et tentateur. C’était une chose si nouvelle pour Frédéric que cette jeune fille craintive, frêle, timide, qui lui parlait avec des accents d’apôtre et qui, au moment de l’accepter pour maître, lui donnait Dieu pour rival! Il rêvait déjà de se faire aimer. Il caressait par la pensée toutes les joies que lui réservait l’entreprise. Détourner à son profit les ardeurs passionnées qu’il devinait, entrer en conquérant dans ce jeune cœur, lui inspirer l’amour, n’était-ce pas suave et doux? Un mot qu’elle prononça le ramena à des préoccupations moins souriantes.

--Je ne vous ai pas parlé de ma sœur, monsieur, dit-elle; j’estime qu’il est inutile que je vous en parle. Les préoccupations que le passé a pu me faire concevoir ne sont pas encore dissipées; mais elles me laissent sans crainte pour l’avenir.

--Devrons-nous ne plus voir madame Malivert? demanda-t-il comme un homme dont la résolution est prise.

--Ce serait éveiller les soupçons de son mari et me priver moi-même d’une grande joie. Non, nous la verrons, et nous entretiendrons avec elle des relations fraternelles. Vous voudrez bien vous souvenir cependant de ce que j’ai le droit d’attendre de vous.

--Mademoiselle, je suis un honnête homme répondit gravement Frédéric.

Il n’y eut pas d’autre allusion au passé. Ils ne voulaient ni l’un ni l’autre en parler longtemps. L’entretien ne roula plus que sur les projets d’avenir. Le mariage était fixé au mois suivant. Après la cérémonie, les nouveaux époux devaient partir pour le Berry, passer leur lune de miel au château de Varimpré, et au retour, s’établir à Tarascon, où un appartement serait préparé pour eux, en leur absence, par les soins de Jacques Malivert.

Quand ils eurent épuisé les confidences qu’ils avaient à se faire, ils revinrent au salon sans s’être dit un de ces mots qui créent entre des fiancés un commencement d’intimité. Frédéric, impressionné par ce qu’il venait d’entendre, convaincu qu’il lui faudrait beaucoup de prudente habileté pour pénétrer dans ce cœur où Dieu régnait seul, dominé peut-être aussi par le souvenir d’Irène, se tenait sur la réserve, n’osait s’abandonner à l’entraînement de sa jeunesse surexcitée par l’étrangeté de la situation. Quant à Nicolette, elle avait senti sur son front un souffle de passion. C’en était assez pour la rendre méfiante et craintive. Elle redoutait, en se livrant trop vite, en montrant trop de confiance, d’encourager des sentiments dont elle était résolu à repousser les témoignages. Elle fuyait l’amour; elle en avait peur; elle se roidissait dans un suprême effort de volonté pour demeurer froide et ne donner prise, par aucun côté, à l’attaque qu’elle pressentait.

En les voyant rentrer, Irène se leva souriante, s’avança au-devant de sa sœur qui venait d’abandonner le bras de Frédéric et dit à demi-voix, de manière à être entendue:

--Êtes-vous d’accord, ma chérie?

--D’accord sur tous les points.

--Il ne pouvait en être autrement, ajouta Frédéric, puisque j’étais résolu d’avance à regarder comme des ordres les désirs de mademoiselle.

--Alors, tout est dit, reprit Irène.

--Tout est dit; nous nous marions dans un mois.