Part 2
--Le courage et la paix me seraient rendus si tu me restais, Nicolette. T’ayant à mes côtés, je me sentais forte. Mais, toi partie, que deviendrai-je? Je n’ai compris toute l’étendue de mon malheur que depuis ces quelques jours où je te devine toute frémissante du désir de t’en aller ailleurs. La solitude dans laquelle tu vas me laisser m’épouvante.
Un silence suivit ces paroles. On n’entendait rien que les sanglots qui gonflaient la poitrine d’Irène et les baisers sous lesquels Nicolette essayait de les apaiser.
--Je ne suis pas encore partie, dit enfin celle-ci, cherchant à calmer la peine dont elle venait de recevoir la confidence; je t’aime trop pour t’abandonner si tu es malheureuse.
--Tu renoncerais à tes projets? fit Irène en relevant la tête.
Cette question parut surprendre Nicolette. Subitement, son effusion tombait, son visage se transformait, exprimait son étonnement, devenait froid comme si dans le langage qu’elle venait d’entendre, elle eût découvert un piége.
--Y renoncer est impossible, dit-elle sèchement. Je ne peux que les ajourner jusqu’au moment où tu seras faite à l’idée de notre séparation.
--Je ne m’y ferai jamais, s’écria Irène avec emportement, et puisque tu dois quitter cette maison, autant à présent que plus tard. Ah! implacable égoïsme des âmes qui se livrent au Christ, je te reconnais. C’est toi qui me prends ma sœur. Pars, continua-t-elle en se levant, le regard fixé sur Nicolette toujours agenouillée; pars quand tu voudras. Je ne te disputerai pas à Dieu.
Sans rien ajouter, elle marcha vers la porte ouverte sur le jardin. Mais au moment où elle allait en franchir le seuil, un cri de sa sœur l’arrêta.
--Est-ce toi qui me parles, Irène? demandait celle-ci.
Irène se retourna. Elle vit Nicolette qui la regardait toute pâle, et tendait de son côté ses mains suppliantes. Le ressentiment qui la dominait s’évanouit. Elle se précipita sur elle, la releva d’un mouvement passionné, et la tenant entre ses bras, la couvrit de baisers et de larmes.
--Pardonne-moi, lui disait-elle; tu n’as jamais su, tu ne peux savoir combien je suis malheureuse. Ah! si je pouvais te dire! Mais, non, je ne dois pas troubler la sérénité de ton âme, ma chère sainte; je dois garder le silence. Tout à l’heure, tu me promettais de prier pour moi! Oui, prie, prie pour ta pauvre Irène, ma chérie.
--Mais que me caches-tu donc? s’écria Nicolette effrayée par le trouble où elle voyait sa sœur.
--Tais-toi, tais-toi! reprit celle-ci; ne m’interroge pas; il n’est pas en mon pouvoir de te répondre.
De nouveau, elle s’éloigna à grands pas et disparut dans l’ombre du jardin, sans que cette fois l’appel de sa sœur pût la retenir.
III
Vers minuit, Nicolette, retirée dans sa chambre, priait encore. C’était ainsi tous les soirs. Depuis longtemps, elle s’astreignait à une règle sévère, tout heureuse de sa servitude volontairement acceptée. Elle ne se couchait qu’après avoir longuement médité, ayant aux doigts, quand elle s’étendait sur sa dure couchette, le rosaire qu’elle égrenait en s’endormant.
Ce jour-là, elle s’était adressée à Dieu avec une ferveur où respirait sa tendresse pour Irène; elle le suppliait de couvrir de sa protection sa sœur malheureuse, de la consoler, de lui donner la paix intérieure et de lui rendre le bonheur perdu.
Un grand calme berçait la maison. Des bruits de roues sur la route, quelque cri de bateliers descendant le canal au fil de l’eau, troublaient seuls le silence. Par la croisée que la chaleur obligeait Nicolette à laisser entr’ouverte, un rayon de lune faisait sa trouée dans la chambre, allongeant sur le parquet sa lumière ainsi qu’un sillon d’argent, et dans ce sillon, comme ravivées par ses feux, passaient les suaves émanations qui montaient du jardin.
Au moment où l’horloge de la ville répandait dans l’air les douze coups de minuit, Nicolette se leva, ayant fini ses dévotions. Elle ouvrit la croisée toute grande, s’accouda au balcon et respira la brise fraîche du Rhône, qui chantait dans les feuillages, en secouant la poussière dont le vent durant le jour les avait chargés. Elle resta ainsi, les yeux levés vers le ciel tout embrasé de la clarté des étoiles flamboyantes. Ses lèvres demeuraient immobiles. Mais de son cœur montaient des prières nouvelles dans lesquelles elle s’abîmait, détachée de la terre, emportée dans le rêve qui lui montrait au delà de l’azur les félicités éternelles promises aux élus. Enfin elle rentra, tira le rideau sur la fenêtre close et commença sa toilette pour la nuit, debout au milieu de la chambre, évitant de se regarder dans la glace, détournant les yeux de son corps de vierge, comme pour ne pas s’exposer à tirer orgueil de sa beauté, et tressant en une natte épaisse ses cheveux dénoués.
Tout à coup, dans le silence, du côté de la chambre de sa sœur, à l’autre extrémité de la maison, éclata un cri de détresse, tombé d’une bouche de femme, et suivi presque aussitôt de la détonation d’une arme à feu qui fit trembler les murailles. Puis, ce fut dans l’escalier le bruit d’une course affolée, et, dominant le vacarme, des exclamations de colère poussées par une voix que Nicolette reconnut pour celle de son beau-frère Jacques Malivert. Le sang glacé par l’effroi, elle demeurait immobile, les pieds cloués au parquet. Mais cette immobilité ne dura qu’une seconde. Convaincue que sa sœur courait un péril, elle s’élança pour lui porter secours; elle fut arrêtée aussitôt. La porte venait de s’ouvrir, poussée avec fracas par un bras vigoureux. Nicolette ne put retenir une plainte et recula terrifiée jusqu’au fond de la chambre, croisant fiévreusement les bras sur sa poitrine que voilait à peine le corsage dégrafé. Sur le seuil béant, encadrant l’obscurité de la galerie, Irène apparaissait, les cheveux sur les épaules, la face convulsée. Elle n’était pas seule. Sa main crispée étreignait celle d’un jeune homme, tête nue, horriblement pâle sous l’épaisse moustache noire qui balafrait son visage, et revêtu de l’uniforme des officiers de hussards que Nicolette se souvenait d’avoir rencontrés à Tarascon où ils tenaient garnison. Il résistait et se débattait; mais elle le traînait derrière elle, quelque effort qu’il fît pour retourner sur ses pas. Elle l’obligea à entrer, et le désignant à Nicolette, elle dit, tremblante, folle d’épouvante:
--Sauve-nous, Nicolette; dis que c’est pour toi qu’il était ici.
Sans attendre la réponse de sa sœur, elle traversa la pièce en courant. A la tête du lit, une porte donnait accès dans une chambre non habitée par où elle pouvait regagner la sienne. C’est par là qu’elle disparut.
--Qui êtes-vous, monsieur? Que faites-vous ici? s’écria Nicolette.
--M. Malivert nous a surpris en haut de l’escalier, au moment où sa femme me ramenait. Il a tiré sur nous et il nous cherche. C’est elle qui m’a conduit ici.
Alors Nicolette comprit. Ses traits se décomposèrent; une horrible pâleur les voila, et se redressant, elle protesta.
--Mais c’est infâme! Allez-vous rejeter sur moi la responsabilité de votre crime?
L’officier se rapprocha d’elle.
--Soyez sans inquiétude, mademoiselle, nous ne sommes pas encore morts. J’ai mon épée, et je vous défendrai.
--Contre qui, malheureux?
Elle ne put achever. Jacques Malivert se dressait sur le seuil. Grand, les épaules larges, une encolure de taureau, la barbe rousse, sillonnée de poils grisonnants, l’œil allumé par la colère, brandissant un revolver, il était terrible. D’abord, il ne vit que l’officier.
--Je te tiens, misérable, rugit-il, et cette fois, tu ne m’échapperas pas. Après toi, ta complice y passera.
Son bras se levait, dirigeant l’arme sur l’amant de sa femme. Celui-ci bondit. D’une main ferme, il abattit ce bras menaçant et le contint, malgré les efforts de Malivert pour se dégager de cette étreinte. Ce fut, pendant une minute, un combat corps à corps. L’officier violemment repoussé dut lâcher prise. Mais le revolver tomba. Il y mit le pied, bravant du regard son adversaire désarmé, qui de nouveau se serait jeté sur lui si Nicolette, sortant de l’ombre où elle se dissimulait, ne s’était avancée brusquement.
--Pourquoi voulez-vous nous tuer, Jacques? demanda-t-elle. Quel mal vous avons-nous fait?
--Vous, Nicolette! s’écria Malivert stupéfait. Ce n’est donc pas Irène!
--Vous le voyez bien.
--C’est pour vous que monsieur est venu?
--C’est pour moi.
Le regard assombri de Jacques s’éclairait; le drame tournait à la comédie. Railleur, presque gai, il continua:
--Vous la sainte, vous la pure, vous l’hermine immaculée, vous recevez la nuit un jeune homme dans votre chambre! Sous cette odieuse accusation, elle se sentit défaillir, et ouvrit la bouche pour se justifier. Mais Jacques ne lui en laissa pas le temps, et désignant sur la table un chapelet à côté d’un livre d’heures, il ajouta:--Est-ce pour le convertir et lui apprendre à réciter des _Pater_ et des _Ave_ que vous l’avez appelé? Allons, répondez-moi!
--Je pourrais vous répondre si vous étiez en état de m’entendre, balbutia-t-elle. Mais nous ajournerons toute explication jusqu’au moment où vous aurez recouvré quelque sang-froid. Si vous n’aviez tiré sur nous tout à l’heure; si vous ne nous aviez obligés à fuir devant vous, je vous aurais déjà démontré...
--Et que m’auriez-vous démontré? Tout cela n’est-il pas assez clair, et la présence de monsieur...
Il n’acheva pas. Son regard brusquement venait de s’arrêter sur le petit lit blanc non encore défait, au-dessus duquel un grand crucifix étendait son ombre sainte. Oh! comme il protestait, ce lit virginal! Comme il attestait clairement l’innocence de Nicolette!
--Eh bien, non, s’écria Malivert, détrompé, je me refuse à croire qu’une fille telle que vous ait à ce point oublié ses devoirs. Vous avez menti pour détourner de la tête de votre sœur ma légitime colère; vous vous dévouez pour elle.
De nouveau, la fureur grondait dans sa voix, s’allumait dans ses yeux. Nicolette comprit qu’en cette heure suprême, c’en était fait de sa sœur si elle marchandait son dévouement. Elle prit héroïquement son parti du mensonge et du sacrifice auxquels elle se condamnait.
--En affirmant ce que j’ai affirmé, fit-elle, j’ai dit la vérité. Je suis fiancée à monsieur. C’est par ma volonté qu’il est à cette heure dans votre maison. Mais cela ne vous donne pas le droit de m’accuser d’avoir oublié mes devoirs. Nous n’avons rien à nous reprocher, si ce n’est une imprudence de laquelle, après tout, je ne dois compte à personne, étant libre de mes actes. Quant à ma sœur, si vous la soupçonnez, interrogez-la; la voici.
Irène entrait, enveloppée dans une robe de chambre, ainsi qu’une femme chassée à l’improviste de son lit, essayant de dissimuler sous une surprise feinte sa violente émotion, non encore dissipée.
--Pourquoi ce bruit? demanda-t-elle.
Jacques Malivert, au lieu de lui répondre, courut à sa rencontre. La prenant par la main, il l’attira brusquement à lui, et les yeux dans les yeux, l’interrogea.
--Savais-tu que ta sœur avait renoncé à entrer aux Carmélites et songeait à se marier?
--Je le savais, répondit Irène toute troublée. Elle m’a parlé plusieurs fois de M. Frédéric de Varimpré.
--Pourquoi ne m’en avoir rien dit?
--Ce n’était pas mon secret.
--Savais-tu aussi que monsieur venait la nuit?
--Cela, je l’ignorais.
--C’est la première fois qu’il vient! objecta Nicolette.
Malivert regardait tour à tour sa femme, Nicolette et l’officier, qui assistait silencieux à cette scène, indécis sur le rôle qu’il devait y prendre. L’attitude du mari disait clairement que l’explication qu’il avait provoquée le laissait incrédule et défiant. Il parut enfin se décider à la tenir pour vraie, et se tournant vers celui qu’Irène venait d’appeler Frédéric, il reprit:
--Votre présence à cette heure chez moi, monsieur, est un outrage qui nous atteint tous, cette jeune fille que vous avez compromise, ma femme que j’ai soupçonnée, et moi-même dont vous avez violé le domicile. Il est une seule manière de le réparer, et je veux croire que vous êtes prêt à vous conduire en homme d’honneur.
--Je suis prêt, monsieur, répondit Frédéric, dominé par les événements, résigné à les subir.
--Veuillez donc vous retirer. Demain, je vous ferai parvenir mes ordres, oui, mes ordres;--il accentuait ces mots pour répondre à un geste de l’officier;--mademoiselle Suarez n’est pas encore majeure, et je suis son tuteur.
Frédéric de Varimpré obéit. Il s’éloigna à pas lents, après s’être incliné devant Irène et devant Nicolette, mais en évitant de saluer Jacques Malivert. Celui-ci le suivit pour le ramener jusqu’à la porte de la maison. Irène les écouta s’éloigner. Quand elle cessa d’entendre le bruit de leurs pas, elle se précipita vers sa sœur en murmurant:
--Je n’oublierai jamais combien tu m’as été miséricordieuse; tu m’as sauvée.
--Et toi, tu m’as perdue! s’écria Nicolette farouche.
--Pardonne-moi, ma sœur!
--Que je te pardonne, quand me voilà obligée de me marier et d’épouser ton amant!
--Dois-je maintenant me jeter aux pieds de Jacques et lui faire l’aveu de ma faute? A ce prix, tu recouvreras ta liberté.
Au lieu de répondre, Nicolette pressa le bras de sa sœur en murmurant:
--Tais-toi; le voilà qui revient.
Jacques rentrait en effet. Pendant sa courte absence, il avait retrouvé sa bonne humeur. D’une voix apaisée, presque caressante, il dit à Nicolette:
--Vous avez été étourdie et légère, petite sœur, et votre conduite pouvait avoir de graves conséquences. Je ne vous ferai pas de reproches cependant, puisqu’il est convenu que vous allez devenir la femme de ce beau lieutenant. Le mariage réparera tout, et nous voilà délivrés de la crainte de vous perdre. C’est égal, ajouta-t-il, un sourire ironique sur les lèvres, qui se fût attendu à cela de la part d’une jeune fille qui prétendait, il y a trois jours encore, finir ses jours chez les Carmélites? Vous nous avez joliment trompés.
Nicolette se taisait. Mais chacune de ces paroles entrait dans son cœur comme une lame acérée, et lui faisait une blessure. Irène eut pitié d’elle.
--Laisse-la, dit-elle à son mari. La pauvre enfant est anéantie.
--Nous reprendrons demain cet entretien, répondit Jacques. Bonsoir, ma chère; tachez de dormir; le sommeil vous apaisera.
Il sortit en faisant signe à sa femme de le suivre, comme s’il eût redouté de la laisser en tête-à-tête avec Nicolette. Tremblante, Irène obéit, après avoir embrassé sa sœur, sans oser lever les yeux sur elle. Celle-ci les regarda partir et entendit le bruit de la porte se fermant derrière eux. Alors, un flot de larmes longtemps contenu s’échappa de ses yeux, et se tordant les mains dans un accès de désespoir, elle s’écria:
--Seigneur, j’ai juré d’être à vous; c’est à vous seul que je me suis donnée, à vous seul que je veux appartenir. Vous ne voudrez pas que je viole les vœux que j’ai prononcés; ne m’abandonnez pas et ne permettez pas qu’on m’arrache à vos bras.
Lorsqu’après une nuit d’angoisse et de fièvre, n’ayant pu s’endormir qu’au petit jour, elle s’éveilla, elle était toute brisée. A la sereine joie dont la veille encore son âme était pleine, avait succédé un trouble douloureux. La terrible scène effacée par le sommeil se reconstituait dans son esprit, revivait avec tous ses incidents, la frappait de stupeur, au fur et à mesure qu’elle en ressaisissait la cruelle réalité un moment évanouie. Non, elle ne rêvait pas. C’est bien elle qui s’était trouvée, tout à coup, mêlée innocente à cette effroyable aventure; c’est bien elle qu’avait souillée le contact d’un inconnu jeté dans sa chambre au milieu de la nuit; c’est bien elle que l’égoïsme de sa sœur affolée et son propre dévouement exposaient sans défense à une infâme accusation.
Qu’allait-elle devenir maintenant? Comment échapper au gouffre creusé sous ses pas? Résolue à se consacrer à Dieu, allait-elle voir sa vocation religieuse se ternir et se briser dans les bras d’un mari aux caresses duquel elle ne songeait qu’avec horreur? Ce mari, elle ne pouvait le subir sans violer le vœu de chasteté prononcé jadis. Mais si elle refusait de l’accepter, elle abandonnait sa sœur aux vengeances de Malivert outragé. Ce n’est qu’en se sacrifiant qu’elle sauverait Irène. Ce sacrifice en perspective l’épouvantait, arrachait à ses lèvres et à son cœur, pour la première fois, un cri de révolte. Dans quel but le ciel la choisissait-il pour de si terribles coups? S’il voulait qu’elle se vouât à lui, pourquoi élevait-il entre elle et le cloître un si redoutable obstacle? C’est en vain qu’elle le lui demandait; il ne répondait pas, et toute tremblante, craignant de l’avoir offensé en essayant de scruter ses desseins, elle retombait découragée, brisée par les entraves imposées tout à coup à son essor vers Dieu.
Dans l’extrême détresse où elle se trouvait, sa pensée la ramenait au souvenir de son confesseur, l’abbé Cardenne. Depuis longtemps, elle était accoutumée à se confier à lui. Elle lui avait ouvert son âme dans ses plus intimes replis; c’est avec son appui qu’elle avait franchi successivement les diverses étapes par lesquelles elle tentait de s’élever vers la perfection chrétienne. Lui seul pouvait à cette heure lui montrer la route qu’en ce moment critique elle devait prendre. Elle se décida à aller le consulter sur-le-champ, bien qu’elle comprît qu’il serait impuissant à changer ce qui était et à écarter le dénoûment qu’elle prévoyait.
Les yeux rougis par les larmes, exténuée de corps et d’âme, elle se leva, fit machinalement sa toilette, et selon son habitude de tous les jours, s’agenouilla pour prier. Mais, hélas! les paroles saintes qui voltigeaient sur ses lèvres ne venaient pas de son cœur. Dans son cœur désolé, la ferveur était refroidie, dissipée par l’obsession qui le dominait. Obsession déchirante! C’était la vision de son avenir transformé, substituée aux espérances longuement caressées. Pour toujours, le couvent se fermait devant elle. Au lieu de l’amant divin dont elle avait souhaité passionnément de porter les douces chaînes, elle aurait un époux qui lui imposerait le joug grossier et abhorré de l’amour humain. Sa virginité offerte au Seigneur, destinée à fleurir pour lui, se flétrirait sous d’impurs et corrupteurs baisers. Cette vision la brûlait, imprimait à son cœur de cruelles morsures, déchaînait dans sa chair un frisson de répulsion et de honte, et glaçait sur ses lèvres, accoutumées à prier, les adjurations qu’elle adressait à Dieu.
IV
Le soleil se levait dans un ciel clair, au fond duquel s’évanouissaient les vapeurs de la nuit. Ses rayons fouillaient les rues étroites, à travers les tentes grises tendues au devant des maisons; ils coloraient d’une ardente teinte d’or les murailles blanches et nues, les pavés étroits et pointus, arrosés dès l’aube; ils tiédissaient peu à peu la brise qui montait de la mer le long du Rhône et soufflait sur la ville toute resplendissante dans la joyeuse clarté du matin. Ce n’était déjà plus la nuit; mais ce n’était pas encore cette lumière crue et aveuglante qui, dans le Midi, enveloppe les choses et les êtres, au milieu des journées d’été, d’une chaleur de feu.
Sa messe dite chez les Carmélites, dont il était l’aumônier, l’abbé Cardenne, rentré dans la petite maison qu’il habitait, parcourait à pas lents l’unique allée de son jardinet, en lisant son bréviaire. Ce n’était ni un jeune homme ni un vieillard. Grand, mince et très-pâle, ses yeux clairs sous les boucles de ses cheveux grisonnants donnaient à son visage amaigri une saisissante expression de douceur et de bonté, expression non trompeuse, qui révélait sa tolérance, sa mansuétude, son ardeur au bien et son zèle à remplir les devoirs de son état. Il résidait à Beaucaire depuis plusieurs années. Autrefois missionnaire, il était venu s’y fixer quand sa fragile santé, ébranlée par les fatigues du plus vaillant apostolat dans les pays africains, l’avait contraint à renoncer aux périls et aux émotions des longs voyages.
Il vivait là, tranquille, sinon oublié. Ses supérieurs diocésains connaissaient trop bien son mérite et ses vertus pour l’oublier. En diverses circonstances, ils avaient voulu lui faire accepter de hautes fonctions sacerdotales. Mais aux dignités ecclésiastiques il préférait la modeste retraite qu’il s’était choisie; il persistait à écarter les offres qui lui arrivaient fréquemment; il s’efforçait de se faire chaque jour plus humble et plus obscur, comme s’il eût redouté la destinée que d’autres rêvaient pour lui, et dont il était le seul à se croire indigne.
En apercevant Nicolette à cette heure matinale, il ne put cacher sa surprise. Elle venait rarement chez lui; c’est au couvent qu’elle avait contracté l’habitude de le voir. Fermant son livre, il fit quelques pas au-devant d’elle.
--Ma visite vous étonne, monsieur l’abbé, dit Nicolette en le saluant. Elle ne vous étonnera plus quand vous en connaîtrez l’objet.
La pâleur de son visage, l’éclat de son regard, le frémissement de sa voix, firent comprendre à l’abbé Cardenne qu’elle était sous le coup d’une violente émotion.
--Ce que vous avez à me dire est-il donc si pressé? demanda-t-il en la ramenant dans la pièce modestement meublée qui lui servait à la fois de salon et de cabinet de travail.
--Vous allez en juger, monsieur l’abbé. Ce n’est pas pour me confesser que je suis venue, c’est pour vous demander un conseil. Je me trouve dans des circonstances délicates et douloureuses, si douloureuses, si délicates, que j’aurais hésité à les confier à qui que ce soit, même à vous, si je savais que les confidences que vous allez recevoir resteront à jamais enfermées dans votre cœur, et qu’aucun événement ne pourra les en faire sortir.
--Parlez vite, mon enfant; vous m’effrayez un peu, je vous l’avoue.
Ils étaient seuls, elle, assise, comme écrasée par le fardeau du secret qui allait s’échapper de sa bouche, le regard fixé sur le jardin désert où les buis en bordure, chauffés par le soleil, répandaient leurs parfums; lui debout, anxieux, se demandant s’il allait entendre l’aveu d’un crime, ou le cri de quelque profonde misère. Nicolette voulut parler, mais les mots fuyaient ses lèvres, et tout à coup un flot de larmes jaillit de ses yeux. L’abbé poussa une chaise contre le fauteuil où elle était assise, et rapproché d’elle, il dit à demi-voix:
--C’est donc bien grave?
Elle fit un effort pour dominer sa défaillance passagère et tout à coup se mit à parler rapidement, le rouge au front, toute honteuse de ce qu’elle était contrainte de révéler, pressée d’avoir fini et ne voulant cependant rien oublier de ce qui pouvait permettre à son confident d’apprécier l’inextricable difficulté contre laquelle elle se débattait.
--Voilà ce qui s’est passé, dit-elle en finissant. Que dois-je faire?
L’abbé commença par garder le silence. Il s’était levé et marchait dans la pièce étroite, les mains derrière le dos, s’arrêtant parfois au dehors, sur le perron, puis reprenant sa marche, et regardant tout ému mademoiselle Suarez.
--Puisque vous avez eu le courage d’un si généreux dévouement, dit-il enfin, je crois, mon enfant, que votre devoir est de vous dévouer jusqu’au bout et d’achever votre œuvre.
--J’attendais cette réponse, gémit-elle.
--Je ne saurais vous tracer une autre conduite. Votre sœur a été coupable; mais si Dieu vous a inspiré le devoir de lui sauver l’honneur, et peut-être la vie, c’est qu’il n’a pas voulu la châtier impitoyablement. A l’heure même où il lui infligeait un effroi salutaire et par un coup retentissant la ramenait à lui, il entendait se servir de vous pour la détacher du péché. C’est Dieu, mon enfant, qui vous a dicté les paroles par lesquelles a été arrêté le bras du mari prêt à se venger. Sa volonté apparaît si clairement, que tenter de s’y dérober serait l’offenser.
--N’est-ce pas l’offenser davantage que de manquer aux promesses solennelles que je lui ai faites? A l’âge de seize ans, vous le savez, mon père, j’ai prononcé un vœu de chasteté perpétuelle; hier encore, je prenais devant le ciel l’engagement de revêtir le saint habit des Carmélites.