Part 6
Assise au coin du feu, sous la clarté de la lampe, elle lisait. En entendant annoncer Frédéric, elle tressaillit. Lui, seul chez elle par cette soirée d’hiver! Qu’y venait-il faire? Nicolette, qu’elle avait laissée si lasse et si triste, était-elle plus souffrante? Est-ce là ce que Frédéric venait lui annoncer? Ou bien...? Sa pensée demeura inachevée; l’émotion pâlissait son visage. Une étrange anxiété la prenait au cœur, dominée par une joie inconsciente.
--Ce n’est pas vous que j’attendais, dit-elle, debout, la main tendue vers Frédéric, essayant de dissimuler son trouble.
--Si quelqu’un m’eût dit, il y a une heure, que je serais ce soir chez vous, répondit-il, ce quelqu’un-là, ma chère Irène, m’aurait plus étonné que vous ne paraissez l’être vous-même.
Comme elle reprenait sa place, il s’assit souriant, affectant une entière liberté d’esprit:
--Alors, pourquoi êtes-vous venu? demanda Irène. Est-ce Nicolette qui vous envoie?
--Non, je suis ici pour vous parler d’elle. Avec une grande volubilité, comme s’il eût tenté de noyer son émotion dans le flot des paroles, il raconta l’accueil qu’il avait reçu de sa femme, en rentrant chez lui.--Vous avez passé plusieurs heures avec elle aujourd’hui, ajouta-t-il. J’ai pensé que je connaîtrais par vous les motifs de sa métamorphose.
Interrogée avec cette précision, Irène ne pouvait se taire. Elle dit ce qu’elle savait, le désir de Nicolette de ne pas laisser célébrer les fêtes de Noël sans s’approcher des sacrements, la visite au Carmel, la confession à l’abbé Gavella, et la terreur de la jeune femme en quittant le confessionnal. C’en était assez pour révéler à Frédéric la vérité. Il comprenait maintenant. Les craintes et les scrupules de Nicolette lui étaient familiers. A diverses reprises, il les avait dissipés sous ses baisers.
--Vont-ils détruire le repos de ma vie, me prendre le cœur de ma femme? s’écria-t-il, la colère aux yeux et sur les lèvres.
--Comme vous l’aimez! soupira Irène, dont ce cri éveilla la jalousie. Il la regarda. Sur ses traits, où, en d’autres temps, il savait lire, il devina le reproche que contenaient ces paroles. Il n’osa répondre. Elle continua toute frémissante.--Elle est heureuse, elle, tant mieux... C’est égal, quand je songe au passé, à vos serments... Ah! mon pauvre ami, comme vous m’avez eu vite oubliée!
--Oubliée! fit-il durement. Vous vous trompez.
Elle fut toute remuée par ce cri; mais elle eut peur de l’explication qui allait infailliblement suivre son imprudente réflexion; elle s’arrêta. La suite de l’entretien n’eut trait qu’à Nicolette. Frédéric savait maintenant ce qu’il voulait savoir. Il quitta sa belle-sœur sans avoir pu recouvrer le calme. La séduction d’Irène venait de rouvrir à son cœur la plaie ancienne, une de ces plaies qui ne se cicatrisent jamais.
La soirée était avancée quand il rentra. Le froid de la nuit, la rapidité de sa marche, n’avaient pu dissiper son émotion. L’image d’Irène retrouvée le poursuivait. La beauté de la jeune femme avait ressuscité le souvenir des voluptés refroidies, des heures brûlantes, de tout ce passé qu’il croyait à jamais oublié. Ses yeux gardaient la vision des attraits vainqueurs dont, en d’autre temps, le charme l’avait enveloppé. Vainement, il se faisait violence pour ne pas se les rappeler; ils s’imposaient à sa mémoire, dans une sensation d’effroi et de vague désir. Avec le souvenir, la faiblesse revenait. L’effort désespéré de sa raison le défendait mal contre la tentation tout à coup ravivée. En revoyant Irène, il avait compris qu’elle l’aimait toujours, que faible comme lui, elle n’attendait qu’un signe pour lui ouvrir les bras. De là son trouble. Le crime l’épouvantait; mais la femme l’attirait. Dans sa chair, le désir s’allumait. Et tandis que ses lèvres se reprenaient à la saveur des baisers d’autrefois, son imagination déchaînée enfantait des projets qu’il repoussait à peine conçus, et qui obsédaient son cerveau, quelque effort qu’il fît pour en briser la séduction.
--Ce serait infâme! pensa-t-il tout à coup, au moment où, dans le calme de sa maison endormie, il montait lentement l’escalier.
De nouveau il se promit d’éviter de revoir Irène,--il ne pouvait rien de plus,--de chercher l’oubli dans l’amour de sa femme, cet amour qui depuis quatre mois se révélait à lui, ingénieux et ardent, et lui versait le bonheur. Il s’attendrit en y pensant; les témoignages touchants par lesquels il s’était manifesté lui revinrent en foule à l’esprit. Brusquement, il courut vers l’appartement de Nicolette, assuré de trouver là un refuge contre les périls qui le menaçaient. Il allait ouvrir la porte, quand la femme de chambre, qui veillait en attendant son retour, apparut et lui dit:
--Madame s’est couchée très-souffrante; elle prie monsieur de ne pas troubler son repos. Elle lui a fait préparer un lit au second étage.
--C’est bien, répondit Frédéric stupéfait; vous pouvez rentrer chez vous.
Il resta seul, agité par une colère soudaine, surpris et attristé. Sa femme le chassait de son lit, l’exilait loin d’elle. Dans cet ordre inattendu, il retrouvait l’influence du confesseur; il devinait qu’entre lui et ce prêtre, une lutte allait s’engager, et il doutait de la victoire. En une minute, il vit sa femme rejetée dans la rigoureuse observance des pratiques religieuses, sacrifiant l’amour à ce qu’elle appelait le devoir, se refusant, s’enveloppant comme autrefois, avant qu’il lui eût révélé le bonheur d’aimer, dans la froide austérité de sa dévotion de nonne. Il sentit son cœur se glacer, des larmes brûler ses yeux, tandis qu’il comparait la vie sans charme qui s’apprêtait pour lui, à la vie que lui eût faite Irène, qu’elle lui ferait encore s’il voulait. Cette comparaison lui rendit moins cruelle la déception qu’il venait de subir. Elle lui montrait, au delà du malheur qu’il prévoyait, un dédommagement qui en amoindrirait l’amertume. Mais elle le terrifiait. Cette vision troublante eut la durée d’un éclair. Il refusait de désespérer, il se rattachait au seul bonheur qu’il pût légitimement connaître et goûter. Il voulait le défendre, n’y renoncer qu’après avoir tout tenté pour le retenir.
Sa volonté, formulée nettement dans son esprit, l’entraîna à tenter sur l’heure un effort assez efficace pour lui rendre le cœur de Nicolette. Il poussa la porte de la chambre. En entrant, il aperçut, sous la lueur pâle de la veilleuse, sa femme couchée et immobile. Il s’approcha sans bruit vers le lit et dit à voix basse:
--C’est moi, Nicolette. Elle ne répondit pas. Il reprit:--Es-tu souffrante? Je t’en prie, parle-moi.
Un soupir entr’ouvrit les lèvres de Nicolette. Elle parut sortir d’un profond assoupissement et murmura:
--C’est mal à vous de me réveiller; je vous avais fait prier de me laisser seule ce soir.
--Ce soir... et pour la première fois, fit-il d’un accent de reproche. Sera-ce du moins la dernière?
--Je suis lasse, bien lasse, dit-elle, au lieu de répondre à la question de son mari.
En toute autre circonstance, Frédéric se serait résigné à obéir. Nicolette touchait au cinquième mois de sa grossesse désormais certaine. Sa lassitude s’expliquait aisément. Mais ce qu’il avait appris par Irène, ce qu’il savait de la visite de sa femme au Carmel lui rendait suspectes ses paroles. Il doutait de sa sincérité. Le motif qu’elle alléguait pour l’éloigner lui semblait n’être qu’un prétexte et cacher un motif plus vrai qu’elle ne voulait pas avouer.
--Je m’en vais donc, reprit-il tristement; mais avant, embrasse-moi; répète-moi que tu m’aimes toujours.
--Si je vous aime! soupira-t-elle. Pouvez-vous en douter? Mais il y a amour et amour... celui que Dieu condamne, et celui qu’il bénit...
--Je n’en connais qu’un seul, moi, s’écria Frédéric, celui qui nous a rendus heureux.
Il se pencha, pénétré déjà par la moiteur du corps étendu sous les draps; il l’attira vers lui, cherchant les lèvres comme s’il eût voulu y retrouver la trace de ses baisers et étouffer là, dans une caresse plus puissante encore, les paroles que sa femme venait de prononcer. Mais elle se détournait en disant:
--Oh! non, non, pas cela...
--Mais cela, c’est ce que tu voulais hier encore...
--Depuis hier, j’ai compris que c’est mal.
Il se redressa furieux, saisissant sur le vif la cause de sa disgrâce.
--Est-ce ton confesseur qui t’a défendu d’embrasser ton mari?
--Qui vous a dit?
--Qu’importe, puisque je sais... Est-ce lui qui t’a fait cette défense odieuse, Nicolette? Est-ce lui qui a rendu de glace ton cœur embrasé du même feu que le mien? Est-ce lui qui veut y tuer l’amour?
Ces questions précipitées épouvantaient Nicolette. Si elle se laissait entraîner dans la discussion à laquelle l’invitait Frédéric, elle allait, sous peine de lui infliger une torture, subir de nouveau la séduction et retomber dans le péché. Il fallait à tout prix l’écarter, l’écarter sans l’offenser, et gagner du temps, s’assurer les moyens de le préparer doucement à une vie nouvelle, plus conforme que la vie passée aux préceptes du confesseur.
--Pour l’enfant que je porte, supplia-t-elle doucement...
Il ne la laissa pas achever; il s’éloigna du lit, traversa la chambre en proférant un adieu qui ressemblait plus à une menace qu’à une parole de tendresse, et il s’enfuit. S’il se fût arrêté à la porte, il aurait entendu les sanglots de Nicolette que désespérait sa brusque sortie. Mais trop vif était son dépit pour que des larmes eussent le pouvoir de le dissiper. Il monta dans la chambre où désormais sa femme l’exilait. Déshabillé en un tour de main, il se coucha, mais ne put dormir, livré aux réflexions les plus contraires, inquiet, désespéré, se plaignant et menaçant tour à tour, irrité surtout contre le prêtre qui lui enlevait le cœur de sa femme.
En vérité, elle choisissait bien son moment pour se dérober à sa tendresse, pour rompre les liens de leur intimité: le moment où il venait, tout à coup rapproché d’Irène, de subir une influence dont il ne connaissait que trop les entraînements et la douceur! S’il était conduit à violer ses devoirs, à outrager la morale, à souiller son foyer de toutes les hontes de l’adultère et de l’inceste, Nicolette ne l’aurait-elle pas voulu? N’est-ce pas sur elle que retomberait la responsabilité de ses désordres? Durant toute la nuit, ces questions troublantes hantèrent son esprit obsédé par le souvenir d’Irène. Il s’endormit au petit jour, brisé de corps et d’âme, se demandant découragé, avant même d’avoir résisté, s’il parviendrait à reconquérir sa femme, et ce qu’il deviendrait s’il n’y parvenait pas.
IX
Cette soirée douloureuse amena des lendemains cruels et amers. Partagée entre l’amour de son mari et la crainte du péché, Nicolette, livrée à l’influence de l’abbé Gavella, se laissait dominer par la crainte plus encore que par l’amour. Durant les jours qui suivirent cette étrange métamorphose, Frédéric, à diverses reprises, essaya de ressaisir son influence ébranlée. Mais ses efforts furent vains. Entre sa femme et lui, il voyait s’élever un obstacle qu’il se sentait impuissant à détruire. La grossesse de Nicolette, les souffrances qui résultaient pour elle de son état, devinrent l’argument à l’aide duquel elle éloignait implacablement son mari et le glaçait quand il venait vers elle, une caresse dans le geste et dans le regard. Elle lui opposait une froideur calculée. Si parfois, attendrie par les prières qu’il faisait entendre, elle semblait prête à se fondre sous ses baisers et à se donner, tendre comme autrefois, elle se roidissait tout à coup sous l’impression d’un remords subitement déchaîné. Alors, elle le fuyait, disparaissait pendant quelques heures, allait s’agenouiller dans le confessionnal où l’attendait le prêtre, et d’où elle rapportait une énergie de résistance sous laquelle Frédéric demeurait vaincu et désarmé.
Il tentait cependant encore de la ramener à lui; il évoquait les souvenirs des mois écoulés, de l’amour fort et profond qui avait suivi leurs noces. Il lui parlait avec éloquence de l’enfant qu’elle portait. N’était-il pas le lien solide qui devait les empêcher de se désunir, cet enfant fruit de leur mutuelle affection? Elle lui répondait par des larmes auxquelles il se trompait. Il croyait avoir raison de sa rigueur. Mais soudain elle l’écartait, comme si cette allusion à l’être formé dans ses entrailles ne lui eût rappelé que le péché auquel cet être innocent allait devoir la vie.
En quelques semaines, l’intimité de leur vie fut détruite. Toutefois, Frédéric ne désespérait pas encore. Il attribuait à la grossesse de Nicolette l’incompréhensible caprice dont les conséquences pesaient sur ses épaules d’un poids si lourd. Il se plaisait à penser que lorsqu’elle serait délivrée, il la retrouverait telle qu’autrefois. Cette espérance lui donnait le courage de subir cette épreuve trop longtemps prolongée. Elle le consolait dans sa détresse, l’aidait à éteindre la vision brûlante que les dédains de sa femme ramenaient sans cesse devant ses yeux, et qui lui montrait le bonheur dans l’amour d’Irène.
Plus Nicolette le rendait malheureux, plus il songeait à sa première maîtresse, libre maintenant et toujours éprise de lui. Il la fuyait; il redoutait de se trouver de nouveau seul avec elle, de lui laisser deviner son mal. Il craignait, en le lui confiant, d’être entraîné à solliciter un dédommagement à sa dure vie. Comme si elle eût soupçonné ses terreurs, elle ne cherchait pas à l’attirer dans sa maison. Ils ne se voyaient qu’en présence de Nicolette, n’ayant plus rien à se cacher de leur état réciproque, mesurant le péril qui les menaçait, sachant bien qu’à la première tentation, ils succomberaient, écartant loyalement tout prétexte de la faire naître. Irène affectait de ne venir chez sa sœur qu’aux heures où Frédéric ne s’y trouvait pas. Lui-même s’était jeté avec une sorte de fureur dans les occupations de la vie du régiment. Il cherchait par tous les moyens à combler le vide de ses jours, convaincu qu’il ne pourrait vivre longtemps ainsi, le cœur dépossédé de toute tendresse, mais résolu à attendre quelque temps encore que sa femme lui revînt. Il s’était assigné à lui-même, comme terme de sa patience et de ses efforts, le moment où Nicolette, devenue mère, n’aurait plus aucun motif apparent pour se refuser à l’amour de son mari.
Ce moment arriva. Moins d’une année après leur mariage, un soir, Nicolette mit au monde un fils. Le premier vagissement du nouveau-né effaça dans la mémoire et dans l’âme de Frédéric le souvenir de toutes ses souffrances. Il lui semblait que son bonheur compromis se reconstituait. Dans l’émotion de la mère, encore que cette émotion fût dépourvue de toute joie et qu’il n’en comprît pas le caractère mélancolique et douloureux, il croyait entrevoir l’aurore d’un avenir doux et consolateur.
Hélas! s’il avait pu lire dans ce cœur désormais fermé, il eût été épouvanté. Nicolette ne goûtait rien du bonheur des mères. Dans cet enfant, sang de son sang et chair de sa chair, elle ne voyait encore autre chose que le fruit de ce qu’elle appelait son péché. Il serait toujours un vivant remords. Ses frêles bras tendus, son regard innocent seraient pour elle comme un reproche qui sans cesse remettrait en sa mémoire le souvenir de sa faiblesse, des vœux violés, des serments trahis, de la virginité perdue, du criminel abandon aux caresses d’un homme de son corps promis à Dieu. Les premiers sourires de la petite créature ne pouvaient rien contre ce remords provoqué par les farouches rigueurs de l’abbé Gavella. Nicolette entendait sans cesse les paroles du confesseur, ses avertissements, sa colère d’ascète, quand elle avait étalé devant lui les secrets de sa conscience et le récit de ses longues nuits d’amour. Il fallait expier, avait-il dit; si elle n’expiait pas, Dieu se vengerait sur l’enfant. Elle ne comprenait l’expiation que par un éternel renoncement au bonheur de se laisser chérir par son mari. Elle voulait même associer à son repentir le nouveau-né, détourner de lui les colères divines en le consacrant au ciel, en ne s’occupant que de son salut, en faisant de lui un saint.
Ces résolutions lentement formées et arrêtées dans sa pensée, elle les cachait encore. Elle n’en voulait rien trahir, de peur d’être empêchée de les exécuter, et Frédéric espérait. Il fut donc cruellement déçu quand Nicolette lui annonça qu’elle désirait nourrir son fils. En toute autre circonstance, il eût trouvé ce désir légitime. Mais au lendemain des jours qui venaient de passer, jours gros de douleurs et de larmes, il l’interpréta comme la preuve que Nicolette voulait prolonger et consommer la séparation commencée. Quoique irrité, il s’efforça cependant de la détourner de ses desseins. Ils étaient irrévocablement arrêtés. Elle ne consentit pas à y renoncer. Alors, dans une tentative suprême et désespérée, il retraça les douleurs qu’il avait subies, celles qu’il subirait encore si elle ne changeait pas de résolution. Il plaida avec éloquence la cause de son cœur. Il fit le tableau de ce que deviendrait leur vie si l’amour cessait d’y présider. Il comparait la réalité douloureuse aux espérances jadis caressées. Il suppliait sa femme de lui revenir.
Elle lui répondait en parlant de ses remords, en l’invitant froidement à s’associer à elle pour faire pénitence et se sanctifier en vue de leur salut éternel.
--Ce doit être notre unique but, disait-elle; qu’importe le bonheur en ce monde! il n’y faut point être heureux si nous voulons vivre éternellement dans la contemplation de Dieu. Acceptez l’épreuve qu’il vous impose aujourd’hui; il vous en dédommagera un jour.
Ce langage, qui résumait les avertissements de l’abbé Gavella et exprimait le nouvel état de Nicolette, trouvait Frédéric rebelle, déjà las de cette lutte incessante, achevait de lui prouver que désormais il avait perdu toute influence sur le cœur de sa femme, qu’il ne pouvait plus en attendre aucune félicité, et que s’il voulait avoir la paix dans sa maison, il devait se livrer aux dévots exercices auxquels se livrait Nicolette, ou tout au moins se résigner à ne plus la considérer que comme une sœur. Mais une paix achetée à ce prix ne pouvait être la félicité. Cette conviction acquise tout à coup fut le dénoûment de ses longues incertitudes, le trait décisif qui consomma son malheur.
S’il se fût écouté, il aurait confié son chagrin à Irène. Elle venait de vivre au chevet de Nicolette durant les nombreuses journées nécessaires à la convalescence de l’accouchée, et pendant ce temps ils s’étaient vus tous les jours. Quoique les explications survenues entre le mari et la femme eussent eu lieu hors de sa présence, elle devinait toutes les péripéties du drame intime qui commençait la destruction du foyer domestique. A tout instant, Frédéric pouvait surprendre les regards de sa belle-sœur fixés sur lui, y lire tantôt la pitié, tantôt un encouragement. Une tentation violente l’entraînait, le poussait à lui conter ses peines, quel que dût être le lendemain de ces confidences dangereuses. Mais il était, malgré tout, dominé par la terreur de ce péril; sa loyauté, plus puissante que son infortune, le retenait encore. Irène quitta la maison de Nicolette pour rentrer dans la sienne et reprendre sa vie accoutumée, sans que Frédéric lui eût livré son secret.
A dater de ce jour, l’intérieur des Varimpré devint un enfer. Pour le cœur sur lequel Frédéric avait cru son empire à jamais assuré, il ne comptait plus. Nicolette partageait son temps entre les devoirs de la maternité et de pieux exercices. C’étaient chaque matin de longues stations dans les églises, toutes les après-midi une visite au couvent des Carmélites. Sévère était sa piété, exigeante sa vertu. Elle ne souriait plus à son mari; son visage trahissait à toute heure la gravité de ses méditations. Il n’exprimait quelque attendrissement que lorsqu’elle adressait la parole à son fils, soit qu’elle lui donnât le sein, soit qu’elle le berçât entre ses bras. Elle témoignait à ceux qui vivaient à son service la même rigueur qu’à elle-même. Elle affectait de dédaigner les élégances qui embellissent la grâce des femmes. Comme au temps où elle était jeune fille, elle n’allait plus que vêtue de noir, dans une tenue d’une austérité monacale, songeant non à plaire à son mari, mais à éteindre le charme de sa jeunesse, à effacer sa beauté.
Autour d’elle, les choses prenaient une physionomie de cloître; elle avait exclu de son appartement les meubles confortables et luxueux. Elle apportait cette austérité dans l’ordinaire. A diverses reprises, Frédéric dut exiger une nourriture plus conforme à ses habitudes et à ses goûts. Contrainte d’obéir, Nicolette faisait apprêter des mets pour lui seul et refusait d’y toucher. Quand il mangeait en face d’elle, le silence qu’elle gardait était un constant reproche adressé à ce qu’elle considérait comme une offense pour sa propre foi. S’il laissait échapper une plainte, elle répondait avec aigreur, en lui rappelant qu’il vivait en dehors des lois de l’Église; et s’il tentait de prouver que le premier devoir de la vertu est de se faire douce, bienveillante, tolérante, elle répliquait qu’on ne gagne le ciel qu’en imposant à son corps de dures privations.
Une catastrophe domestique fit trêve un moment à cet état aggravé de jour en jour. En moins de trois mois, Frédéric perdit coup sur coup son père et sa mère. Le général mourut le premier, presque subitement. Sa veuve, désespérée, ne put résister au coup, et n’y survécut pas. Ce douloureux événement obligea les époux à se rendre au château de Varimpré, les y retint longtemps, et amena même entre eux un rapprochement.
Si triste était Frédéric, que Nicolette parut se relâcher de sa froideur. Pendant quelques jours, il put croire qu’elle lui revenait, obéissant aux suprêmes conseils de la morte, confidente des chagrins de son fils. Il s’abandonna sans défiance à cette tendresse renaissante, sans voir le but qu’elle dissimulait. Ce but lui apparut tout à coup. Nicolette voulait entreprendre de le convertir, profiter de son accablement, de cet état d’âme qui suit la perte d’êtres aimés, pour l’entraîner aux offices qu’elle suivait avec assiduité, pour lui imposer ses propres croyances et les pratiques religieuses qu’elle observait jusqu’à l’excès.
Le passé le disposait mal à subir ces influences. Dans la tentative de sa femme, il vit surtout l’intention de le dominer. Sa défiance, un moment évanouie, brusquement ressuscita. Lorsque, quelques jours après la mort de sa mère, il entendit Nicolette lui rappeler qu’il ne trouverait de consolations qu’aux pieds du crucifix, qu’il devait s’y jeter humblement, prier avec elle, se repentir de ses fautes et détourner ainsi la colère céleste appesantie sur sa maison, il se révolta. Il était à bout de patience. Il refusa de condescendre aux désirs qu’elle exprimait. Ce fut encore une source d’âpres querelles qui se prolongèrent durant le séjour qu’ils firent à Varimpré, se continuèrent encore après leur retour à Tarascon, emportant ce qui restait d’amour entre leurs cœurs.
En moins d’une année, Nicolette eut rendu sa maison haïssable à son mari, brisé à jamais les liens qui les avaient naguère unis. Si quelqu’un lui eût dit que c’était là le résultat de sa ferveur exagérée, de sa piété farouche, peut-être eût-elle fait effort sur elle-même pour retenir le cœur qui lui échappait. Il eût suffi qu’elle se montrât affectueuse et tendre comme aux premiers mois de son mariage. Par la douceur, elle aurait eu aisément raison de son mari. Elle l’eût retenu près de soi, empressé à lui plaire, et malgré ce qu’il y avait d’extrême dans les transports de sa dévotion, ils auraient pu être encore heureux.