Part 15
Il restait, il est vrai, à la jeune religieuse son confesseur. Un saint, ce vieux prêtre; mais un humble, un timide, qui reculait devant la nécessité de conseiller un parti décisif, et peu habile à discerner la réalité des scrupules dont il recevait la confession. Il prêchait la résignation, la patience. Il voulait que sœur Nicette de la Croix poursuivît l’épreuve commencée, au moins jusqu’à la fin de son noviciat.
Elle ne résistait pas, se montrait docile à ces ordres qu’on lui représentait comme les ordres de Dieu. Elle persévérait dans la dure tâche, imprudemment assumée; mais elle n’y persévérait qu’au prix d’un violent effort, véritable martyre qui altérait sa santé, effaçait les roses couleurs de son teint, flétrissait sa jeunesse et torturait son âme.
Un matin, elle descendit au jardin, comme de coutume, à l’heure de la récréation, si pâle et si triste que la mère Thérèse de Jésus, qui depuis longtemps soupçonnait sa détresse, n’en douta plus. Ce que Jeanne n’osait s’avouer à elle-même, Nicolette le comprit clairement en observant la physionomie désolée, les traits amaigris de cette enfant candide et pure. Elle alla vers elle, avec la sollicitude empressée d’une mère, au mépris des avertissements qu’elle avait reçus.
--Marchez avec moi, mon enfant, lui dit-elle. Je vous sens malheureuse. Pourquoi l’êtes-vous? N’hésitez pas à m’ouvrir votre cœur.
--Dieu m’éprouve, ma mère, répondit Jeanne, en réglant son pas sur celui de Nicolette. Voilà longtemps que je voulais vous en avertir, vous demander conseil. Mais vous restiez éloignée de moi, et j’ai dû me taire. Votre indifférence a aggravé mon mal.
--Cette indifférence n’est qu’apparente. On me l’a ordonnée; j’ai dû obéir.
--Étais-je donc coupable, ma mère, en manifestant mon aveugle confiance en vous?
--Dieu exige qu’on n’ait une telle confiance qu’en lui.
--Alors, pourquoi la trompe-t-il?
--Oh! ma sœur, ne jugez pas ses desseins. Soumettez-vous à ce qu’il exige.
--Ce qu’il exige! Mais qu’il me le révèle alors! S’il entend que je reste à son service, pourquoi me refuse-t-il l’énergie dont j’aurais besoin pour surmonter les tentations qui m’assaillent? S’il veut au contraire que je quitte cette sainte maison, que ne manifeste-t-il sa volonté? Je suis toute prête à lui obéir. Mais encore dois-je savoir ce qu’il veut de moi. Je le lui demande, avec ferveur, avec des larmes, dans l’effusion d’une âme qui le cherche, et plus je le sollicite, plus il semble se dérober. Vous, ma mère, allez-vous me répondre?
Bouleversée par ces accents, Nicolette se taisait. Elle le connaissait pourtant, le mal dont souffrait Jeanne Mauroy: c’était la cruelle incertitude des vocations fragiles, compagne inévitable du noviciat, qui exerce son empire sur ces pauvres cœurs troublés par l’excès même de leur dévotion et les oblige à se demander s’ils ne se sont pas trompés en choisissant la vie religieuse. Peut-être aurait-il suffi qu’elle parlât pour verser dans l’âme de Jeanne l’apaisement, pour lui montrer dans le supplice qu’elle subissait le chemin du ciel et pour l’attacher à jamais à Dieu, en lui décrivant les douceurs du cloître. Mais le langage qu’il eût fallu tenir, elle ne le tenait pas. Elle bénissait les larmes qu’elle voyait couler; elle songeait à son fils, et c’est pour lui qu’elle voulait délivrer Jeanne de ses chaînes.
--Qu’éprouvez-vous donc? demanda-t-elle tout à coup. Je dois le savoir, si vous voulez que je vous éclaire.
Alors Jeanne raconta ses souffrances, ses craintes, ses tentations, tout ce qui choquait ses instincts et blessait sa raison. Elle ne dissimula pas ses répugnances pour les austérités de la règle. Trop lourd à ses épaules cet habit de serge, trop acérées les lanières de cuir qui sillonnent de rougeurs la peau délicate, trop grossière la nourriture quotidienne, révoltantes enfin ces mortifications volontaires et ces pénitences imposées, dont elle était témoin chaque jour. La mère Thérèse de Jésus l’écoutait en silence, heureuse de ce qu’elle entendait et qui de toute autre l’eût affligée; puis brusquement, elle dit:
--Nous nous sommes trompés; vous n’avez pas la vocation, mon enfant; tout le démontre, il faut sortir d’ici. Retournez au monde. Vous y ferez votre salut, si vous voulez vous souvenir de ce que vous avez vu et entendu au Carmel.
--Est-ce vous, ma mère, qui me conseillez d’en sortir? demanda Jeanne, toute troublée à la pensée de changer d’existence.
--C’est moi qui vous le conseille, et c’est le chapitre qui vous l’ordonnera, quand j’aurai répété à nos sœurs ce que je viens d’entendre. Vous n’êtes pas faite pour nous, ma chère fille.
--Mais si je sors, comment me recevra le monde?
--Avec bienveillance. Un acte sincère et désintéressé est toujours respectable.
--Que ferai-je une fois hors du Carmel?
--Vous vous marierez!
--Oh! pour cela, non; jamais.
--Gardez-vous de le dire. Savez-vous si vous n’êtes pas destinée à servir d’exemple à ceux qui contractent mariage? Du reste, quand vous aurez reconquis votre liberté, rien ne vous pressera de prendre un grand parti; vous observerez jusqu’à ce que Dieu vous ait montré le chemin où il veut que vous vous engagiez. Écrivez à votre tuteur. Demandez-lui de venir vous chercher. Puis, apprêtez-vous à abandonner cette maison. Quittez-la résolument, le front haut, sans crainte. Vous vous étiez trompée en y entrant; vous réparez votre erreur; rien de plus honorable ni de plus légitime.
Jeanne écoutait silencieuse et les yeux baissés. Soudain, elle releva la tête en murmurant:
--Je suivrai vos avis, ma mère, et je partirai convaincue qu’en agissant ainsi, je ne fais rien que puisse blâmer ma conscience. Hélas! pouvais-je prévoir que je prendrais un jour ce parti si peu conforme à ce que j’avais espéré?
--Vous n’en pouvez prendre d’autre, insista Nicolette.
Son regard trahissait la joie que lui causait la résolution de Jeanne. Elle songeait déjà aux moyens de la rapprocher de son fils et de la retenir assez longtemps à Paris pour qu’Adrien eût le loisir d’apprendre ce qu’était et ce que valait cette jeune fille.
--Je partirais sans regrets, ma mère, ajouta Jeanne Mauroy, oui, sans regrets, si je ne vous laissais derrière moi. Oh! plus d’une fois, en pensant à ma mère spirituelle, je verserai des larmes.
--Peut-être vous trompez-vous, mon enfant. Peut-être aussi est-ce à l’heure où vous gémissez sur notre séparation qu’à votre insu, Dieu prépare des événements qui créeront entre vous et moi un lien durable et fort.
Jeanne regarda la mère Thérèse de Jésus en l’interrogeant des yeux, car elle ne comprenait pas ces énigmatiques paroles. La mère n’en dit pas plus long et demeura impénétrable. Mais dans le fond de l’âme, elle se réjouissait. Il lui semblait qu’en enlevant cette âme au Carmel, elle venait de jeter les fondements du bonheur de son fils.
Elle n’en aurait pas douté si elle avait connu les causes et l’étendue du mal dont souffrait Adrien. C’était un supplice intolérable que chaque jour rendait plus aigu, car de plus en plus l’influence de Laure Malestra pesait sur ce cœur malade, qui n’osait s’y soustraire, bien qu’il eût cessé d’aimer. Sa loyauté habilement exploitée par Laure le fixait à sa chaîne, en lui rappelant les engagements pris par lui, lorsque, dans une heure de faiblesse et d’erreur, il avait associé cette femme à sa vie.
La misérable créature comprenait bien que les témoignages de sa tendresse feinte devenaient odieux à son amant. Mais plus elle en recueillait de preuves, et plus elle s’attachait à sa victime, poussée non par l’amour, mais par les féroces et vils calculs dont Jacques Roudier s’était fait l’inspirateur et le complice. Elle exerçait tous les droits d’une maîtresse impérieuse et jalouse, et ne les exerçait que pour être payée d’un plus haut prix, le jour où elle y renoncerait.
Ce fut pour Adrien une suite de jours remplis d’amertume, durant lesquels il connut les orages des passions malsaines, scènes de violence où se révélait dans les reproches mutuels l’impossibilité de vivre en commun, et que dénouaient des réconciliations dépourvues de sincérité, auxquelles les sens seuls avaient part, et qui laissaient les cœurs excités l’un contre l’autre. Il sortait de ces querelles honteux, brisé, avec le sentiment de sa dégradation. Il voulait rompre, et demeurait, n’ayant même plus l’énergie de l’effort qu’il eût fallu faire pour se délivrer. Ah! Laure le connaissait bien. A tout instant, elle lui rappelait qu’il était allé à elle le premier, et que si elle avait succombé, c’est qu’il parlait d’amour éternel. Elle lui reprochait ses visites à sa mère, elle l’accusait de puiser là le dégoût de l’amour.
--Tu as cessé de m’aimer le jour où ta mère est arrivée, disait-elle; c’est ta mère qui t’entraîne loin de moi.
--Elle ne te connaît pas, répondait-il pour sa défense.
--Tu l’affirmes; mais est-ce vrai? J’ai mesuré l’étendue de ta faiblesse, et peut-être me caches-tu que tu lui as tout avoué et qu’elle veut me disputer ton cœur.
Il protestait; mais Laure se retranchait dans son argumentation; elle affectait de ne tolérer qu’avec impatience les relations de la mère et du fils; elle attribuait à ces relations les troubles quotidiens dont il était seul à souffrir, puisque c’est elle qui les provoquait pour amener son amant à la rupture qu’elle souhaitait, sans vouloir en prendre l’initiative. Ces luttes sourdes incessamment recommençaient. Que n’eût-elle pas dit, si elle avait su qu’en même temps qu’il cessait de l’aimer, son amant commençait à aimer la novice! Mais cette affection naissante était le secret d’Adrien, son unique consolation, la meilleure part de sa vie. Il s’enfermait dans son espérance; il y puisait la force de supporter les épreuves dont il appelait la fin. Au parloir des Carmélites seulement, il trouvait la paix intérieure qui partout ailleurs lui faisait défaut. S’il la trouvait dans cet asile, où chaque matin le ramenait l’habitude, c’est que là tout lui parlait de Jeanne Mauroy, c’est qu’il s’y sentait rapproché d’elle, encore qu’il ne pût la voir et n’osât prononcer son nom.
Cependant, la santé d’Adrien s’altérait. Nicolette le constatait avec inquiétude. Elle s’apercevait du dépérissement de son fils sans en connaître les causes, et ne songeait qu’au moyen d’en arrêter les progrès. Ce moyen consistait à son avis dans un amour partagé. Cette conviction l’avait déterminée à entreprendre de décider Jeanne à abandonner la vie religieuse, et son entreprise menée à bonne fin, elle commençait à croire que son fils allait être heureux.
Le soir de ce jour, après avoir averti la prieure des résolutions de Jeanne Mauroy, elle les fit connaître à la communauté réunie pour la coulpe, quand les novices et les converses se furent retirées, et que les professes se trouvèrent seules. Elle déclara qu’en sa qualité d’ancienne prieure du Carmel de Beaucaire et de première confidente de sœur Nicette de la Croix, elle avait considéré comme un devoir de provoquer ces résolutions. Autorisée à la conduire à Paris, quand elle-même avait obtenu la faveur de s’y fixer, elle connaissait mieux que personne l’âme de cette jeune fille; elle en restait responsable devant Dieu.
Si grandes étaient dans l’Ordre la réputation de prudence et l’autorité de la mère Thérèse de Jésus qu’aucune de ses sœurs ne songea à blâmer sa conduite. Dès ce moment, Jeanne Mauroy devenait libre. Après s’être dépouillée de l’habit de l’Ordre, elle ne devait rester dans la communauté qu’à titre provisoire, comme pensionnaire, parmi les postulantes, en attendant que sa famille vînt la chercher.
X
Jamais les heures n’avaient paru plus longues à la mère Thérèse de Jésus. C’est en vain qu’à tout instant, elle s’attendait à être appelée au parloir. Le temps passait, et pour la première fois, la matinée allait s’achever sans qu’elle eût vu son fils.
La veille, elle lui avait annoncé les résolutions de Jeanne Mauroy, elle lui avait promis de disposer la jeune fille à l’accueillir et à l’écouter, dès que son tuteur serait arrivé. Adrien s’était retiré en manifestant à sa mère le bonheur que lui causait cette nouvelle, et en annonçant pour le lendemain sa visite accoutumée. Et voilà que malgré sa promesse, il ne venait pas. Nicolette ne savait que penser de ce manquement à une douce habitude; elle en était bouleversée. Le cœur des mères est prompt à s’alarmer. Une sensibilité maladive remplissait le sien, la disposait à trembler sans cesse sur son bonheur qu’elle ne semblait avoir ressaisi que pour souffrir de ne pas le goûter pleinement, obligée qu’elle était de le sacrifier sans cesse aux devoirs de son état. Elle voyait déjà son fils malade ou victime d’un accident, mort peut-être. Une sueur glacée baignait son front, et l’angoisse étreignait son cœur.
A midi, la cloche appela les religieuses au réfectoire. La mère Thérèse de Jésus se rendit à cet appel. Mais l’inquiétude lui ôtait l’appétit. Avec l’autorisation de la prieure, elle alla s’agenouiller au milieu de la salle, demandant humblement à ses sœurs de prier Dieu pour une âme en proie à une grande affliction. Cette âme, c’était la sienne, malade et toute meurtrie par l’absence d’Adrien.
Ah! comme en ce moment la règle lui paraissait cruelle! Quoi! peut-être son fils sollicitait son secours, avait besoin de sa tendresse, et elle était retenue loin de lui? Une mère emprisonnée ainsi, quand ce qu’elle aime souffre et l’appelle! Et s’il allait mourir, serait-elle condamnée à le laisser expirer sans le revoir? C’était un commencement de révolte que ces questions se succédant dans sa tête en feu. Malgré tout, elle se sentait mère. Longtemps annihilée dans la collectivité de l’Ordre, sa personnalité se dégageait et s’affirmait sous l’empire de ses anxiétés. Sa volonté renaissait après une longue abdication. Elle se demandait ce qu’elle ferait si tout à coup on venait lui apprendre que son fils avait besoin d’elle. Elle n’hésitait pas, elle était prête à sortir; mentalement, elle désobéissait à la règle pour obéir au cri de son âme. Avant d’être la sœur Thérèse de Jésus, elle était Nicolette de Varimpré. C’est de cela surtout qu’elle se souvenait, et elle énumérait dans sa pensée les devoirs qui s’imposaient à elle à ce titre.
Cependant, cette rébellion involontaire brusquement lui fit peur. Pour une religieuse accoutumée à scruter sa conscience vingt fois par jour, à considérer comme un péché la plus légère infraction à la règle et à s’en accuser publiquement, c’était une faute grave que ce désir soudainement conçu de franchir le seuil du couvent et de savoir ce qui se passait au dehors. Effrayée de son audace, elle se prosterna, les yeux remplis de larmes, et demeura ainsi dans une attitude de pénitence expiatoire. Mais presque aussitôt le souvenir de son fils lui revint, lui fit comprendre la légitimité de sa fiévreuse impatience, et lui rendit quelque énergie.
Jeanne Mauroy, de la place où elle prenait son repas parmi les postulantes, voyait son ancienne prieure s’humilier et pleurer. Attristée déjà en pensant qu’elle allait pour toujours se séparer d’elle, Jeanne s’affligeait encore d’une douleur dont elle devinait la violence, sans en connaître les motifs. En quittant l’habit des Carmélites, elle avait reconquis la liberté de céder aux entraînements de son cœur. Lorsque les religieuses sortirent de table pour se rendre au jardin, elle se rapprocha de la mère Thérèse de Jésus, et lui dit craintive:
--Je souffre de vous savoir malheureuse, ma mère; ne puis-je rien pour soulager votre peine?
--Non, ma pauvre enfant, non, vous ne pouvez rien; je suis dans l’angoisse parce que je n’ai pas vu mon fils ce matin, bien qu’il ait coutume de venir tous les jours et qu’il m’ait promis hier de venir aujourd’hui.
--Mais il peut venir encore, ma mère.
--Je pressens une catastrophe.
Comme elle prononçait ces mots, la sœur tourière entrait dans le jardin, une lettre à la main. Elle s’avança vers la prieure, s’agenouilla et lui remit la lettre. La prieure la lui rendit aussitôt sans l’ouvrir, après avoir jeté les yeux sur l’adresse et en lui désignant la mère Thérèse de Jésus.
--C’est pour moi! s’écria celle-ci.
Elle se précipita au-devant de la tourière; d’un geste rapide, elle lui enleva le pli dont elle déchira vivement l’enveloppe. Elle dévora d’un regard les quelques lignes tracées sur la page blanche. Son fils lui écrivait pour expliquer son absence. Une légère indisposition le retenait chez lui et l’empêchait de venir voir sa mère. Mais il s’annonçait pour le lendemain, convaincu, disait-il, que cette indisposition ne durerait pas.
Nicolette soupira longuement. Un doux et triste sourire éclaira son regard.
--Avez-vous lieu d’être rassurée, ma mère? demanda Jeanne timidement.
--Rassurée! s’écria Nicolette; je ne saurais l’être avant d’avoir vu mon fils. Il est souffrant, il me l’écrit, sa lettre ne manifeste aucune inquiétude; mais qui sait s’il ne me cache pas la vérité? Ah! mon enfant, soupira-t-elle, combien je vous envie votre liberté...
Elle allait continuer, quand, se détachant d’un groupe de religieuses parmi lesquelles elle causait en riant, la prieure se dirigea de son côté. Discrètement, Jeanne s’éloigna. Les deux mères restèrent en présence.
--Vous venez de manifester une impatience qui n’est d’un bon exemple pour personne, ma sœur, dit la prieure d’un accent sous lequel se dissimulait mal un reproche.
Nicolette était tombée à genoux. Un geste de la prieure la releva. Debout, les bras croisés sous son scapulaire, les yeux baissés, elle répondit:
--C’est vrai, ma mère; mais peut-être ai-je une excuse. Depuis hier, j’étais sans nouvelles de mon fils.
--Il est fâcheux que vos préoccupations maternelles troublent à ce point votre vie. A diverses reprises déjà, je me suis aperçue des distractions et des vivacités qu’elles vous causent.
La mère Thérèse de Jésus ne put contenir un mouvement de surprise et d’impatience. Mais il fut aussitôt réprimé. Elle baissa la tête, en murmurant, résignée:
--Si j’ai péché, ma mère, punissez-moi.
--Rentrez dans votre cellule, continua la prieure, et priez pour que Dieu vous rende docile à sa sainte volonté.
La religieuse admonestée s’inclina, et, traversant le jardin où ses sœurs marchaient pour réchauffer leurs membres engourdis par le froid, elle disparut, sans qu’aucune d’elles se permît une réflexion sur l’incident. Jeanne l’accompagna des yeux, impressionnée par ce qu’elle venait de voir et d’entendre.
En arrivant dans sa cellule sans feu, toute glacée des rigueurs de l’hiver, Nicolette s’agenouilla pour prier, conformément à l’ordre qu’elle venait de recevoir. Mais, hélas! ce n’étaient pas des prières qui de son cœur troublé montaient à ses lèvres blêmies. En dépit de ses efforts, sa pensée l’entraînait loin du calme asile où elle avait juré de vivre toujours.
Le supplice dont elle souffrait, jamais, avant elle, aucune Carmélite ne l’avait enduré. Nulle ne s’était trouvée dans cette extrême détresse, placée entre un devoir rigoureux et les angoisses légitimes de l’amour maternel. Quelque sincère qu’eût été la vocation qui l’avait conduite au couvent, elle regrettait à cette heure d’avoir cédé aux entraînements de sa ferveur. Hélas! quand, obéissant à la voix impérieuse qui lui parlait, elle s’était consacrée à Dieu, pouvait-elle prévoir qu’un jour son fils lui serait rendu et aurait besoin de sa sollicitude? Elle avait alors tout prévu, sauf ce qui arrivait. Elle se trouvait maintenant en présence de devoirs nouveaux. Que devait-elle faire?
La règle des Carmélites est rigoureuse. Elle ne permet pas les sorties accidentelles. Sous aucun prétexte, quelque sacré qu’il puisse être, les religieuses ne peuvent être autorisées à s’éloigner de leur cloître. Elles y sont comme dans une prison, enchaînées par les vœux prononcés. S’il arrive que quelque circonstance grave les appelle dans leur famille, elles n’ont d’autre ressource que de solliciter de l’autorité ecclésiastique, souverainement juge de l’opportunité de leur demande, la faveur d’être relevées de ces vœux solennels. On a vu quelquefois des religieuses cloîtrées abandonner, à la suite d’événements inattendus, le couvent pour n’y plus rentrer. On n’en a jamais vu s’en éloigner pour y revenir. Si donc elle voulait aller au secours de son fils, elle devait changer de vie, retourner au monde, après avoir obtenu l’agrément de ses supérieurs spirituels. Et encore, pour en arriver là, fallait-il du temps, des démarches, une enquête, des formalités minutieuses, trop longues au gré de son impatience.
La gravité des résolutions à prendre l’épouvantait. Depuis qu’elle avait retrouvé son fils, elle souffrait de ne pouvoir vivre à ses côtés, d’être retenue loin de lui. Mais elle s’était résignée, convaincue que le bonheur de le voir tous les jours lui donnerait le courage. Malheureusement, il suffisait qu’il eût manqué une fois à leur rendez-vous quotidien pour lui enlever l’énergie. Elle relisait sa lettre; elle en interrogeait chaque ligne, et telle était l’exaltation de son esprit qu’elle se figurait que la mort s’installait au chevet d’Adrien.
Hors d’état de prendre un parti, elle resta jusqu’au soir accablée par la peur. Elle traîna derrière soi ses préoccupations, à la coulpe, dans la salle capitulaire, à la chapelle, sans pouvoir recouvrer la sérénité d’âme indispensable à la méditation et à la prière. Et cependant, elle voulait prier, et lorsque son pauvre corps las et meurtri fléchissait sous le poids de sa fatigue, elle se suspendait aux grilles du chœur pour se tenir éveillée. Enfin, quand elle étendit sur son dur matelas de paille ses membres exténués, elle ne parvint pas à trouver le sommeil, poursuivie toujours par une mortelle inquiétude et tiraillée entre les partis contraires que lui suggérait son imagination affolée.
Vers le matin, cependant, sa fièvre s’apaisa. La nuit écoulée la rapprochait du moment où elle espérait voir son fils. Elle assista aux offices, distraite, impatiente. Après la messe, elle attendit anxieuse. Mais, comme la veille, le temps passa sans qu’elle fût appelée au parloir. Elle espérait au moins une lettre. Elle ne la reçut pas. Alors ses craintes s’aggravèrent. Le silence d’Adrien rendait plus pénible son absence. Elle le devinait couché, pâle et malade, livré à des soins mercenaires, appelant sa mère, et peut-être expirant sans l’avoir revue. C’en était trop pour ses forces épuisées par l’insomnie. Elle alla trouver la prieure, lui fit part de son malheur, et tout en larmes, lui demanda conseil. Pour la rassurer, la prieure promit de faire prendre des nouvelles d’Adrien. Une postulante converse reçut l’ordre de se transporter chez lui et de s’enquérir de la vérité. En attendant son retour, Nicolette resta dans la chapelle, le front sur les dalles froides, suppliant Dieu de lui rendre son fils. C’est là que la tourière lui rapporta la réponse. Depuis deux jours, Adrien était alité, en proie à la fièvre, sans que le médecin qui lui donnait des soins eût pu préciser la nature du mal. La tourière tenait ces détails d’un ami du malade, installé chez lui, et qui n’avait pas voulu permettre qu’elle lui parlât.