Part 14
--Nous aurons des jours heureux et tranquilles, lui disait-elle; on ne nous connaît pas; nous passerons inaperçus au milieu de la foule; librement, nous nous aimerons. Je possède assez pour être rassurée au point de vue matériel pendant quelques années. Nous verrons ensuite.
Jacques Roudier ne disait pas non. Déshabitué du travail, incapable de gagner son pain, n’attendant de ses parents qu’un mince patrimoine, l’étrange amour qu’il inspirait lui assurait des ressources dans le présent, une grasse paresse dans l’avenir. Il s’appliquait cependant à calmer les impétueuses ardeurs de Laure. Il voulait bien cette maîtresse qui s’offrait, spontanément attirée par ce qu’elle découvrait en lui de perversité égale à la sienne. Mais il n’entendait pas la pousser à un coup de tête qui malgré tout l’appauvrirait, ni s’exposer à porter un jour la responsabilité de cette exaltation, si jamais elle en regrettait les suites. Il lui démontra qu’elle avait eu tort de décourager si vite l’amoureux Adrien, qu’elle devait réparer sa sottise, aller à lui la première, se faire pardonner, le reprendre, et pour le retenir, au moins jusqu’à ce qu’elle eût obtenu des libéralités nouvelles, continuer à jouer la comédie de l’amour. Il inaugura son influence sur elle en exigeant qu’elle se conformât à ces plans. Elle promit d’obéir.
C’est alors qu’il était accouru chez Adrien, afin d’empêcher que la rupture survenue entre les amants se consommât. Pendant une heure, il plaida pour Laure avec une habile éloquence. Il rappela les émotions des premières rencontres. Il prouva qu’Adrien ne pouvait se détacher aussi aisément qu’il le croyait d’une fille dont il avait troublé le cœur en lui parlant d’amour et détournée du devoir en lui parlant d’union éternelle. Adrien protestait. Il se défendait d’avoir été le premier amant, d’avoir provoqué la séparation. Il rappelait ses bienfaits, ses complaisances, toutes les preuves de sa tendresse, méconnues et payées d’ingratitude. Mais Roudier lui fermait la bouche en lui parlant de la beauté de Laure, de cette beauté au pouvoir de laquelle Adrien ne s’était pas si complétement dérobé que le souvenir des joies qu’il lui devait pût le laisser insensible. Puis, quand il vit son ami ébranlé par ses accents, il lui porta le dernier coup en lui montrant Laure malheureuse de son départ, triste à en mourir. Adrien finit par se laisser toucher. Roudier l’entraîna.
Il avait fait la leçon à Laure. Celle-ci voulait passionnément tout ce qu’il voulait, parce que c’était le plus sûr moyen de lui plaire. Restée seule, tandis qu’il allait chez Adrien, elle s’était demandé avec angoisse si l’entreprise réussirait. Elle attendait anxieuse. Quand elle vit entrer Roudier traînant Adrien derrière soi, elle fut saisie d’une si réelle émotion qu’elle n’eut à feindre ni la joie ni les larmes. Elle se jeta dans les bras de son amant, repentante, docile, humiliée, en promettant de l’aimer toujours. Il fut dupe de cette comédie. Elle le disposa à laisser se renouer les chaînes qu’il avait voulu briser. La réconciliation fut complète. Pendant quelques heures, après que Jacques Roudier les eut laissés seuls, il put croire aux transports de Laure, à sa propre ivresse, que l’amour renaissait pour ne plus mourir.
Mais le charme était rompu. Jusque dans les ardeurs rallumées, jusque dans les baisers donnés et reçus, il retrouvait l’âcreté de ses premières souffrances et de ses désillusions. Non, la maîtresse qu’il tenait pressée entre ses bras, cette échevelée qui ne parlait qu’à ses sens et à qui son cœur se dérobait malgré lui, n’était pas, ne serait jamais la compagne qui embellit et honore la vie. De celle-là, il avait vu l’image vivante sous les traits de Jeanne Mauroy. Ces souvenirs le poursuivaient dans le déchaînement des fiévreuses ardeurs, empoisonnait ces heures de délire et paralysait sa passion. Il tentait cependant de faire revivre encore ce qui était mort. Mais ce qui est mort ne revit pas. A la fin de cette nuit, durant laquelle Laure se flattait de l’avoir repris, il ne serait pas revenu s’il n’eût été convaincu de la sincérité de ces sentiments qu’il ne partageait plus. L’amour avait cessé d’être assez puissant pour le retenir; la pitié seule allait le ramener auprès de sa maîtresse.
En la quittant ce matin-là, il courut au couvent de la rue d’Enfer. Il avait hâte de revoir sa mère. Quand il se présenta pour la demander, les religieuses étaient au chœur. En attendant qu’elles eussent fini leurs oraisons, il entra dans la chapelle. Par ce brumeux matin d’hiver, le jour pâle qui pénétrait dans la nef la laissait assombrie. Les ors et les marbres restaient sans éclat. Les cierges qui se consumaient sur l’autel ne répandaient qu’une lumière brouillassée et rougeâtre. Tout frissonnant, il s’assit dans un coin, caché dans l’ombre d’un confessionnal.
Un calme chargé de mélancolie montait autour de lui. Quelques rares fidèles agenouillés priaient en silence, et là-bas, derrière la grille, la psalmodie monotone traînait sur les lèvres grelottantes. Alors dans cette paix suave, succédant aux orages d’une passion malsaine, il ressentit une saisissante impression de bien-être et de béatitude, comme s’il se fût trouvé tout à coup transporté dans un refuge d’où il pouvait braver les malheurs qu’il redoutait et se laisser emporter par les espérances que lui suggérait son imagination surexcitée. Les chants berçaient sa somnolence, entretenue par les teintes grises du matin. Il prêtait l’oreille, et, l’illusion aidant, entre les voix qui éveillaient les voûtes, il croyait entendre la voix de Jeanne Mauroy. Elle le ravissait, déchaînait l’amour dans son cœur meurtri.
Il demeura là jusqu’au moment où la tourière vint l’avertir que la mère Thérèse de Jésus descendait au parloir. Il se leva et alla l’y rejoindre. Il resta longtemps avec elle. La grille les séparait; mais ils pouvaient se voir, et c’était une grande douceur. Malheureusement, la mise en scène de ces entrevues, imposante dans sa simplicité, la nudité des murailles, le sévère habit que portait sa mère, la retenue imposée à leurs entretiens par la grille, ne favorisaient guère les effusions de cœur, qui lui eussent été salutaires dans ce moment de détresse. Elles étaient paralysées. Sa mère l’interrogeait, car elle comprenait bien que de graves soucis le poursuivaient. Mais il protestait contre ses soupçons, ne répondait pas à ses demandes, n’osant entretenir la carmélite ni de l’amour qui expirait, ni de celui qui venait de naître.
Malgré tout, cependant, il emporta de cette entrevue un apaisement salutaire. A force de lui répéter, avec l’accent d’une indestructible confiance dans la miséricorde de Dieu, qu’elle priait pour lui, sa mère avait ébranlé ses doutes. Si ces prières d’une âme pure, en vue de son bonheur, allaient porter des fruits! Cette espérance le ramena au couvent le lendemain, puis tous les jours. Il venait de bonne heure. Il restait longtemps dans la chapelle, assis dans un coin obscur, se pénétrant de la paix réparatrice de ces lieux.
Il allait toujours chez sa maîtresse. Mais il était obsédé par le désir de rompre une liaison qui ne lui donnait rien de ce qu’il en avait espéré et ne répondait plus aux aspirations de son cœur. Ce désir fortifié, il le dissimulait encore, quoique de plus en plus il devînt indifférent aux efforts incessants de Laure Malestra pour reconquérir toute son influence sur lui. Il ne songeait qu’aux moyens de s’y dérober. Encouragée et conseillée par son complice, dupe comme elle de l’apparente docilité d’Adrien, elle croyait son pouvoir solidement rétabli. Elle trouvait facile et douce son existence, heureux son destin. Elle feignait d’aimer Adrien; en réalité, c’est Roudier qu’elle aimait; elle saisissait toutes les occasions de le lui dire et de le lui prouver, menait avec cynisme cette odieuse intrigue, devenue très-habile à ce métier dont son préféré partageait allègrement la honte. Mais cette situation ne pouvait se prolonger. Adrien n’en portait plus le fardeau qu’avec impatience. Quand ce fardeau fut devenu trop lourd pour ses épaules, elle se dénoua.
Ce jour-là, Adrien se trouvait auprès de sa mère, à l’heure où il avait l’habitude de la voir. Il lui parlait de ses études qu’il essayait de continuer, en leur demandant l’oubli de ce qui le torturait. Nicolette écoutait son fils, cherchant avec persévérance à surprendre les causes du mal dont il souffrait. Ce mal, quelque effort qu’il fît pour le cacher, ses traits en gardaient la trace de plus en plus accentuée. En quelques semaines, il avait beaucoup maigri; des rides creusaient son front; une tristesse poignante s’était figée dans son regard. Des larmes qu’il essayait de retenir oppressaient sa poitrine, rougissaient ses yeux, communiquaient à tout son être une sensibilité maladive. Sa mère s’alarmait de cet état, dont elle fut frappée alors plus qu’elle ne l’avait été jusque-là. Elle trahit son inquiétude dans des questions réitérées auxquelles Adrien tenta d’abord de se soustraire. Mais ces questions devenaient pressantes, et comme il y résistait encore, un reproche, pour la première fois, tomba des lèvres de Nicolette.
--Tu as des secrets pour moi, dit-elle avec amertume; ils me causent mille tourments. Ce sera ainsi tant que tu ne me les auras pas révélés. C’est mal de nier, quand la dénégation constitue un mensonge. Confie-toi à ta mère, mon enfant. A qui ouvriras-tu ton cœur, si ce n’est à elle?
Ces supplications, cette fois, le trouvaient à bout de force. Mais il ne pouvait confesser sa liaison avec Laure Malestra, la honte qui l’accablait, son dessein d’en finir. Un fils respectueux n’avoue pas ces choses à sa mère. Il redoutait non les reproches de la sienne, mais les manifestations de sa douleur. Nicolette ne sut donc rien de cette douloureuse histoire. Il n’avait pas les mêmes raisons pour cacher son amour naissant; il en fit l’aveu. Nicolette respira soulagée; elle s’attendait à des révélations plus graves.
--Celle que tu aimes est-elle digne de toi? demanda-t-elle.
--Plus digne de moi que je ne suis digne d’elle.
--Il faut lui faire partager tes sentiments et l’épouser.
--Elle n’est pas libre, objecta Adrien.
--Tu aimes une femme mariée?
En poussant ce cri, avec un accent de surprise et d’effroi, la Carmélite s’était levée, pâle, l’indignation dans les yeux, les mains jointes.
--Non, ma mère, non, reprit son fils; celle que j’aime et que j’eusse voulu pour femme n’est pas mariée... Elle est religieuse; elle habite près de vous, dans ce couvent; vous la connaissez bien. Elle se nomme Jeanne Mauroy.
--Sœur Nicette! Comment peux-tu l’aimer à en être si triste? tu la connais à peine.
--Je l’ai vue deux fois, ma mère, et en ces deux fois, assez longtemps pour être convaincu que c’est une telle compagne qu’il m’eût fallu.
Complétant son récit, il raconta comment il avait rencontré la novice, l’inoubliable souvenir que sa mémoire conservait d’elle, le faible espoir qu’il caressait depuis qu’il avait appris par sa mère que peut-être cette jeune fille quitterait le couvent. Ah! si cet espoir se transformait en une certitude, il redeviendrait joyeux et heureux. Il tacherait de se faire aimer; il y réussirait peut-être, et alors c’était de la félicité pour toute sa vie, car l’amour sincère et pur auquel il aspirait effacerait les souffrances du passé. Malheureusement, il n’osait espérer; le doute le mettait au supplice; et c’est ce supplice qui détruisait la santé de son corps et la sérénité de son âme.
Nicolette écoutait silencieusement, un peu dédaigneuse de cette passion tout humaine, où les sens avaient leur part, ne comprenant pas, elle, qui si souvent s’était immolée dans son cœur et dans sa chair, que son fils fût incapable de l’imiter, d’offrir à Dieu sa souffrance et de s’y résigner. Mais c’était son fils, et puisqu’elle le voyait malheureux, elle avait le devoir de lui venir en aide.
--Si tu m’as dit toute la vérité, mon enfant, fit-elle, je suis rassurée. Puisque, sans prévoir les conséquences de mes paroles, je t’ai révélé les scrupules de mademoiselle Mauroy, l’espoir que tu as conçu n’est pas coupable. A ton âge, on peut penser sans rougir à un honnête amour, tout en se tenant prêt à le sacrifier, si Dieu l’exige. Il ne nous a pas révélé ses desseins. Celle dont nous parlons ne se trouve pas encore assez éclairée pour prendre un parti.
--Mais vous qui vivez auprès d’elle et à qui elle a accordé sa confiance, ma mère, ne prévoyez-vous pas celui qu’elle prendra?
Nicolette hésitait à répondre. Ce que lui demandait son fils, c’était le secret d’une autre. Avait-elle le droit de le révéler? Mais tandis qu’elle interrogeait sa conscience, elle voyait le regard d’Adrien anxieusement fixé sur elle; elle comprenait que de ce qu’elle allait répondre dépendait le repos de son enfant. D’un mot, elle pouvait l’apaiser, comme aussi le rejeter dans ses cruelles incertitudes. L’amour maternel lui arracha les paroles qu’elle n’osait prononcer.
--Je prévois que mademoiselle Mauroy ne persistera pas, et rentrera dans le monde, dit-elle.
--Et si cette prévision se réalise, ma mère, reprit Adrien dont l’angoisse se dissipait; si je parviens à faire agréer mes sentiments, consentirez-vous à ce que j’épouse cette jeune fille?
--Oui, j’y consentirai, et je bénirai le ciel qui t’aura poussé vers elle. Je ne connais pas une âme plus pure ni plus aimante. Épouse et mère, elle sera dévouée à son devoir, dévouée jusqu’à la mort, aussi bien que si elle fût restée dans le cloître.
--Alors, ma mère, priez afin que mes vœux soient exaucés, car je sens bien que mon bonheur est dans l’amour que Dieu m’a mis au cœur.
--Espère, mon fils! espère! murmura Nicolette remuée par ce cri. Elle le regardait s’éloigner, tremblante et toute troublée, et murmurait:--Serai-je coupable à vos yeux, Seigneur, si j’enlève à vos autels une angélique créature pour la donner à mon enfant? Révélez-moi votre volonté, mon divin Maître. Vous m’avez pétrie pour l’obéissance; faites qu’en vous obéissant, j’assure le bonheur de l’être que j’ai le plus aimé après vous.
IX
Quelques semaines après son arrivée à Paris, Jeanne Mauroy, enfermée dans son cloître, se débattait contre le découragement et le doute. Tous ceux que la vie religieuse a tentés connaissent les amertumes de ces crises de conscience, soit que, les surmontant, ils aient persévéré dans leurs desseins, soit au contraire qu’éclairés par les épreuves du noviciat, ils aient renoncé à ce qui d’abord les avait séduits.
Jeanne était entrée au Carmel, convaincue que Dieu l’appelait. Les conseils affectueux de la prieure, la bienveillance des sœurs pendant la durée de son postulat, la paix infinie que l’on goûte dans une existence détachée du monde, avaient accru ses illusions. C’est de son plein gré qu’elle avait pris l’habit. Si quelqu’un lui eût dit à l’issue de la cérémonie que le noviciat n’aurait d’autre effet que de la ramener dans ce monde qu’elle venait d’abandonner, elle se serait révoltée. Elle voulait alors être à Dieu et n’être qu’à lui.
Tant qu’elle resta à Beaucaire, sa vocation ne fut pas ébranlée. Là, sous le ciel de son pays, dans le voisinage de sa famille, elle ne sentait pas encore le déchirement des séparations éternelles. L’autorité de la mère Thérèse de Jésus lui était douce. Le petit nombre des novices permettait des égards quasi maternels envers chacune d’elles. On mesurait à leur vigueur, à leur sensibilité, les austérités de la règle. On ne les initiait que lentement à la joie souvent mortelle de souffrir pour Jésus. Puis, dans ce couvent, Jeanne connaissait toutes les sœurs; elle était pour elles comme une enfant gâtée, à qui l’on veut rendre facile l’apprentissage des dures privations.
Mais à Paris, ses illusions s’évanouirent en peu de temps. Entourée de visages étrangers, placée sous une autorité nouvelle, elle se trouva aux prises avec toutes les rigueurs de la vie monastique. Ces rigueurs, elle les croyait légères, quand elle les jugeait par ce qu’on lui en disait; maintenant qu’elle les subissait, elle en était comme accablée. Tout ce qu’elle avait cru pouvoir supporter aisément choquait ses délicatesses, tout, depuis la chaussure qui déchirait ses pieds jusqu’au voile noir jeté sur son front, depuis le jeûne quotidien rigoureusement observé jusqu’à la couchette dont la paille durcie meurtrissait ses reins. Puis, c’était la serge grossière collée au corps et rarement changée, la discipline dont chaque religieuse se frappait, le vendredi, pour mortifier sa chair, en ce jour anniversaire de la Passion du Sauveur, la coulpe où chacune venait confesser à haute voix devant la communauté réunie les fautes commises contre la règle, les pénitences infligées par la prieure, les dénonciations des zélatrices, chargées de veiller sur les sœurs et de dévoiler leurs imperfections, les mortifications volontaires par où éclatait une mystique ardeur, brûlante et exaspérée.
Ces degrés qui conduisent l’âme à la perfection, elle désespérait de les gravir. Elle ne pouvait se résigner aux immolations perpétuelles qu’exige la règle. Elle aurait bien voulu être à Dieu, se consacrer à son service, mais sous des formes moins âpres et plus humaines. Le regret de ce qu’elle laissait au dehors éveillait en son cœur de fréquents et subits attendrissements que ni les avis de son confesseur ni les exhortations de la mère des novices ne pouvaient dissiper. Quand, dans le jardin du couvent, aux heures de récréation, ou dans le réfectoire, elle voyait quelques-unes des sœurs s’infliger une torture, demeurer à genoux, les bras tendus vers le ciel, s’humilier devant ses compagnes, leur baiser les pieds, refuser de partager leur repas et solliciter d’elles l’aumône d’un morceau de pain, Jeanne se demandait anxieusement si jamais elle saurait s’assujettir à ces pratiques d’une dévotion exaltée. La pensée qu’elle ne sortirait plus du couvent, qu’elle ne verrait plus ceux qu’elle aimait, ajoutait à son inquiétude. Elle interrogeait sa conscience. Dans le silence de ses nuits sans sommeil, elle lui disait:
--Suis-je faite pour ces mœurs d’ascète?
Sa conscience ne répondait pas, et son imagination, brusquement allumée, enfantait des rêves dans lesquels elle voyait ce que serait sa vie, si elle persistait à rester dans le cloître. Cet avenir tout à coup évoqué la terrifiait, tandis que des visions fiévreuses ouvraient à ses yeux le monde abandonné par elle, lui en montraient le charme et les séductions. Sa jeunesse lui disait que prier n’est pas l’unique destinée de la femme, que le mariage est également une fin ordonnée par le Maître des choses, que la chasteté n’est pas le seul moyen de sanctifier l’âme, que la maternité est aussi un devoir. Des tentations étranges, inexpliquées, troublaient son chaste esprit, répandaient dans son corps un frisson. L’image d’un mari montait devant ses yeux. Ce mari avait la physionomie et les traits d’Adrien de Varimpré, le seul homme qu’elle eût rencontré depuis qu’elle était au couvent.
Chaque matin la trouvait plus découragée, plus anxieuse. D’où naissaient les troubles de son esprit? Était-ce le démon qui les déchaînait? Était-ce sa jeunesse qui se révoltait et revendiquait sa liberté? Elle ne savait. A la chapelle, durant les longues oraisons; dans sa cellule, aux heures des méditations pieuses, les tentations la poursuivaient, lui rendaient plus intolérable la réalité. La sévérité dont elle était l’objet, et qui ne se lassait jamais, devenait un supplice. Elle la trouvait partout, toujours debout, toujours exigeante, acharnée à humilier l’orgueil, à mater la chair, à paralyser la volonté, à châtier jusqu’aux goûts les plus innocents.
Il suffisait, par exemple, qu’elle manifestât de l’attachement aux personnes et aux choses, pour s’en voir aussitôt séparée et privée. Un jour, peu après son arrivée à Paris, elle avait parlé avec chaleur de sa filiale tendresse pour la mère Thérèse de Jésus. Dès le lendemain, celle-ci, docile à des ordres supérieurs, affectait de la fuir. Une autre fois, elle avait commis l’imprudence de dire tout haut, avec satisfaction, que sa cellule ouverte sur le jardin recevait, dès l’aube, les premiers rayons du soleil, et le soir, elle apprenait brusquement que désormais elle en habiterait une autre où le soleil n’entrait jamais.
Ces privations n’étaient pas nouvelles dans l’Ordre; on ne les inventait pas pour la novice. C’est la loi commune; mais elle ne pouvait s’y résigner. Une sourde rébellion grondait dans son cerveau, éteignait sa ferveur, la disposait à railler les traits par où se trahissait l’exaltation de ses compagnes. Vainement, elle voulait se repentir de ces manquements au devoir; vainement, elle s’en accusait. Sa raison lui répétait qu’elle n’était pas coupable.
Dès ce moment, il lui semblait que l’épreuve était complète et décisive, qu’il serait inutile de la prolonger, qu’il ne lui restait qu’à reconnaître son erreur, qu’à quitter cette maison où elle ne pouvait trouver le bonheur. Mais une fausse honte, la peur de rentrer dans le monde, d’y devenir l’objet des railleries de ceux qui la connaissaient, la retenait, bien qu’elle eût compris déjà qu’elle ne pouvait rester.
Des craintes analogues l’empêchaient de confier à la prieure ou à la mère des novices l’état de son âme. Dans ses angoisses devinées ou surprises, celles-ci ne voyaient rien qui différât de ce qu’elles étaient accoutumées à voir dans les jeunes filles confiées à leur vigilance. Chez toute novice, il y a les mêmes doutes et les mêmes anxiétés. Presque toujours, les vœux seuls y mettent fin. Les supérieures de sœur Nicette de la Croix pensaient qu’il en serait d’elle comme des autres, que ses inquiétudes s’apaiseraient à l’heure où un engagement définitif se substituerait à l’engagement provisoire. Elles se trompaient.
Leur erreur venait du silence gardé envers elles. Si Jeanne eût parlé, elles auraient compris et renvoyé au monde cette enfant victime d’une ferveur passagère. La règle des ordres religieux à cet égard est absolue. Elle ordonne non de séduire les novices pour les retenir, en atténuant à leurs yeux l’étendue du sacrifice qu’on leur demande, mais de leur montrer, au risque même de les décourager, la vie monastique dans toute son austère réalité. Elle ordonne aussi de n’accepter leurs vœux que lorsqu’il ne peut plus exister de doute sur la sincérité de leur vocation. Aucun symptôme apparent n’indiquait que cette sincérité fît défaut à la vocation de Jeanne. Du côté de ses supérieures, elle ne trouvait donc ni secours ni lumière.
Il n’était qu’une femme à qui elle aurait osé tout dire: la mère Thérèse de Jésus. Celle-là, c’était l’amie, la confidente des premiers jours. Elle avait encouragé les aspirations naissantes, conseillé, soutenu, éclairé cette âme virginale qui cherchait sa voie. Elle en connaissait la pureté, la docilité, le charme. Elle l’avait toujours aimée, autant aimée que le lui permettait la règle inexorable qui défend aux Carmélites de donner à leurs compagnes une trop grande part de leur cœur, où Dieu seul doit régner. Elle l’aimait plus encore depuis que les aveux de son fils lui avaient révélé l’inoubliable impression produite sur lui par l’angélique visage de la novice. Il lui était doux de se dire que cette enfant de laquelle la loi monastique l’obligeait à détourner sa maternelle tendresse ne resterait pas dans le cloître. Elle priait pour que Dieu la rendît au monde et fît d’elle la femme d’Adrien. Elle aurait pu lui tendre la main, la tirer de la tourmente, lui montrer la route droite. Mais loin d’encourager ses confidences, elle était tenue de s’y dérober, la mère des novices ayant blâmé l’attachement passionné de sœur Nicette de la Croix pour son ancienne prieure.