La Carmélite

Part 13

Chapter 133,845 wordsPublic domain

--Vous avez bien à faire pour vous rendre digne de prononcer les vœux, sœur Nicette, dit-elle avec compassion. Si vous m’aviez laissée parler, vous sauriez déjà que le désir que vous avez manifesté est exaucé. On a eu égard à votre jeunesse, à vos incertitudes; on a trouvé bon que je demeurasse chargée de veiller sur vous, d’éclairer votre route, de rechercher si vous avez la vocation. Ce qu’on n’eût point accordé à une professe, on l’a accordé à une novice, sur vos pressantes sollicitations.

--Alors je suis autorisée à vous suivre, ma mère! s’écria joyeusement sœur Nicette de la Croix, déjà consolée.

--J’espère que la décision dont vous êtes l’objet disposera votre âme à recevoir avec docilité les conseils qui vous seront donnés. Vous partez ce soir avec moi. Vous prendrez pour la durée du voyage vos vêtements séculiers. Allez, mon enfant.

Cédant à l’habitude, la novice se prosterna, baisa la terre; puis s’élançant au dehors, légère comme un oiseau, elle disparut, un sourire sur les lèvres, transfigurée par le bonheur.

--Pauvre enfant! murmura la mère, je crains bien qu’elle ne soit perdue pour le Carmel. Trop sévère est la règle pour cette âme tendre. Pourra-t-elle en supporter les rigueurs? Éclairez-la, mon Dieu, et que votre volonté s’accomplisse.

Dans la soirée de ce jour, vers onze heures, un modeste cabriolet conduisait la mère Thérèse de Jésus et la sœur Nicette de la Croix à la gare de Tarascon, où elles devaient prendre le train de Paris. Elles avaient quitté leurs habits de religion. C’est la coutume des Carmélites quand elles voyagent, coutume justifiée par la nécessité d’échapper à la curiosité qu’exciterait sur leur passage l’austère costume de l’Ordre. Elles étaient vêtues de noir, comme des femmes en deuil, coiffées d’un chapeau qui cachait entièrement la tête, de manière à dissimuler les cheveux coupés ras. Elles pouvaient ainsi passer inaperçues. Quand le train arriva en gare, elles montèrent dans le wagon des secondes réservé aux dames seules, et quelques minutes après, elles étaient emportées vers Paris.

Quoique sœur Nicette se fût promis de veiller en priant, sa jeunesse fut plus forte que ses résolutions. Après avoir échangé quelques mots avec la mère, elle s’endormit, enveloppée dans son manteau, le rosaire aux doigts, en récitant des prières. Sous la clarté tremblante et pâle de la lanterne, son fin profil se dessinait, noyé dans la voilette noire attachée au chapeau et descendant jusqu’au menton. Son corps, secoué par la marche saccadée du train, se balançait sans que son robuste sommeil fût interrompu. Les mains, enlacées par le long chapelet de bois, étaient croisées sur les genoux. La mère Thérèse de Jésus la regardait avec sollicitude, se demandait de nouveau si cette enfant qui cédait à la première fatigue, ne serait pas vaincue par les austérités du cloître, et loin que son propre souvenir la rassurât, elle s’alarmait comme si la frêle créature endormie là, sous ses yeux, eût été sa fille.

Elle l’aimait d’une maternelle affection. La persistance et l’ardeur avec lesquelles sœur Nicette allait à elle, cette admiration confiante dont à toute heure elle recueillait les témoignages, avaient fini par la toucher. Après le bonheur de son fils, elle ne souhaitait rien plus passionnément que le bonheur de la jeune novice. C’est parce qu’elle doutait que la vie religieuse pût réaliser ce bonheur qu’elle avait voulu continuer à veiller sur cette âme et obtenir de ne pas la quitter. Elle se promettait de l’observer quelques temps encore, puis, si ses craintes se confirmaient, de la détourner de cette vie, faite de privations et de souffrances. Les chrétiens peuvent assurer leur salut ailleurs que dans le cloître. Ils peuvent l’assurer aussi dans le monde, et y donner des exemples édifiants. Si Jeanne Mauroy renonçait à se faire Carmélite, elle serait une épouse chaste, une mère dévouée; elle élèverait ses enfants dans l’amour de Dieu.

Nicolette se répétait ces choses, et brusquement, dans sa pensée en travail, naissait l’idée qu’il faudrait à son fils une femme telle que Jeanne. Sous l’empire de ses préoccupations, elle arrivait à désirer, sans oser se l’avouer, que la novice renonçât à prononcer les vœux éternels et quittât le couvent. Ce désir soudain, allumé dans une vision rapide de l’avenir, fut comme une poussée de son cœur vers Jeanne Mauroy. Elle aurait voulu l’embrasser. Elle se contint; mais sa sollicitude maintenant devenait plus profonde. Elle veillait anxieusement sur le sommeil de la jeune fille. Craignant qu’elle eût froid, elle jeta un châle sur ses genoux. Cette précaution prise, elle croisa les bras et resta immobile, laissant son imagination la devancer au terme de cette route où elle allait retrouver son fils, à peine entrevu pendant son court séjour à Beaucaire et qu’elle brûlait de mieux connaître. Depuis quelques jours, les lettres d’Adrien étaient moins fréquentes, plus brèves. On y devinait une lassitude, un souffle de mélancolie. Que faisait-il? Comment vivait-il? Elle avait hâte de le savoir, hâte surtout d’entrer dans sa vie et de préparer l’avenir.

Elle se rappelait aussi que la route qu’elle faisait en ce moment, elle l’avait faite vingt-quatre ans avant, le soir de son mariage, en compagnie de Frédéric, quand il la conduisait au château de Varimpré. Il lui semblait qu’elle reconnaissait le paysage; elle croyait voir les arbres s’incliner sur son passage, entendre une voix mystérieuse lui dire:

--Est-ce toi? Nicolette, est-ce bien toi? Que d’événements et que de malheurs causés par ta faute, depuis ces jours lointains où l’avenir te souriait!

Au souvenir de ce passé, le remords grondait dans sa conscience. Il lui répétait qu’après s’être refusée à son mari, elle se devait à son fils! Mais, hélas! que pouvait-elle, liée par des vœux éternels qui la retenaient dans un cloître comme dans une prison? Elle n’avait pas le droit de secouer ses chaînes. Elle ne se trouvait pas dans un de ces rares cas prévus par l’Église, où le père ou la mère d’une religieuse étant tombés dans le besoin, et le travail de celle-ci leur étant nécessaire, elle peut quitter le couvent et reprendre la vie séculière. Libre, elle eût été utile à son fils; mais elle ne lui était pas indispensable. Elle ne pouvait que le voir souvent, séparée de lui par la grille claustrale, l’assister de ses conseils, l’exhorter au bien et prier le ciel de le rendre heureux. C’était beaucoup, mais pas assez pour satisfaire aux ardents désirs de son amour.

Elle demeura ainsi jusqu’au matin, en face de sœur Nicette endormie. A Lyon, la novice se réveilla. Confuse de son long sommeil, elle allait s’excuser. La mère Thérèse de Jésus l’arrêta avec bonté. Puis elle voulut la conduire au buffet, et l’obligea à y déjeuner, tandis qu’elle-même observait le jeûne, bien que pendant la durée du voyage, elle en fût dispensée. Après un court arrêt à Lyon, le train se remit en route.

Alors, les deux religieuses seules dans leur wagon firent en commun leurs prières, et récitèrent de même l’office qui se psalmodiait à la même heure dans toutes les maisons de l’Ordre. Au delà des monts de l’Ardèche, le soleil se levait, dorait les sommets, descendait au long des pentes, et traversant le Rhône dont il empourprait les tourbillons écumeux, buvait la buée aux vitres de la voiture. Leur méditation finie, elles admirèrent ce spectacle. Sœur Nicette, transportée par la joie de voyager avec la mère et la certitude de ne la plus quitter, ne cherchait pas à taire son contentement. Elle l’exprimait tout haut dans ses paroles, dans son rire, jusque dans ses gestes. La règle des Carmélites prescrit une honnête gaieté. Elle laissait la sienne librement se répandre. Elle n’y fit trêve que lorsqu’un incident du voyage entraîna Nicolette à parler de son fils. La novice alors devint attentive. Elle ne savait presque rien de l’histoire de ce jeune homme rendu à sa mère quand déjà elle ne l’attendait plus. Elle en écouta ce que la prieure voulut lui en raconter.

Celle-ci vantait les qualités de son Adrien, révélées par ses lettres, parlait de tout ce qu’il avait souffert, de l’avenir, et devant Jeanne émue et surprise, se révélait sous un jour inconnu. Jusque dans les remercîments qu’elle adressait au ciel à travers son récit, la mère perçait sous la Carmélite. La nature longtemps opprimée prenait sa revanche, l’amour maternel revendiquait ses droits. Jeanne se demandait si c’était la même femme qui, la veille encore, sous l’habit monastique, semblait morte au monde et n’avoir plus qu’un cœur glacé, à jamais fermé aux sentiments humains.

Jusque vers le milieu du jour, le voyage n’offrit pas d’autre incident. Mais à Sens, une violente émotion attendait Nicolette. Comme le train ralenti entrait en gare, elle aperçut son fils debout sur le trottoir. Il essayait de voir dans les wagons.

--Adrien! s’écria-t-elle.

Et penchée, tout émue, à la portière, elle lui souriait, l’appelait du geste. Il ouvrit, se jeta dans ses bras, en disant:

--J’avais hâte de vous voir, chère mère. Quand j’ai su que vous arriviez, je me suis mis en route de mon côté pour venir à votre rencontre. Nous allons pouvoir passer quelques heures ensemble.

--C’est que ce wagon est réservé aux femmes seules, objecta-t-elle.

Adrien sourit, fit un signe au conducteur du train qui s’approcha, et à sa demande, enleva la plaque indicatrice pour la placer sur un compartiment voisin. Il put donc monter auprès de sa mère. Elle murmurait, en l’embrassant:

--Je suis heureuse de te revoir, cher enfant. C’est bien à toi de m’avoir fait cette joie.

Dans l’emportement de leur bonheur, ils avaient oublié sœur Nicette. Timide et discrète, la novice les regardait, un peu troublée par la présence de ce jeune homme qui allait voyager avec elle jusqu’à Paris.

--C’est mon fils, lui dit tout à coup la mère Thérèse de Jésus.

Adrien contenait mal sa surprise. Il ignorait que les Carmélites ne voyagent pas vêtues de l’habit de l’Ordre. Il s’était attendu à voir sa mère en religieuse. Il lui semblait qu’en la trouvant vêtue comme toutes les femmes, il était plus libre de l’aimer. Il s’inclina respectueusement devant la novice, stupéfait en reconnaissant sous la voilette ce visage suave, entrevu, comme dans un rêve, lors de sa première visite au Carmel de Beaucaire. Il l’avait presque oubliée depuis. Maintenant, les traits de l’adorable enfant remplissaient son regard, entraient dans sa mémoire, ravivaient l’ancien souvenir effacé. C’était comme un ami qu’on retrouve et que désormais on n’oubliera plus. Il s’assit à côté de sa mère, tandis que Jeanne Mauroy, pour les laisser causer librement, regardait le paysage, le front appuyé contre la vitre froide. Le train se remettait en marche.

Maintenant, penchée sur son fils, Nicolette lui exposait les causes du retard apporté à son voyage. Par ordre de l’autorité ecclésiastique, elle avait dû attendre l’expiration de ses pouvoirs de prieure. Ces pouvoirs expirés, elle allait rentrer dans le rang des simples religieuses. Mais ce changement dans son état, prévu depuis longtemps, ne l’empêcherait pas de voir son fils toutes les fois qu’il se présenterait au couvent. Elle exigeait qu’il y vînt tous les jours. Les Carmélites possèdent à Paris plusieurs maisons. C’est dans celle de la rue d’Enfer qu’elle allait vivre désormais, non loin du quartier qu’habitait Adrien. Après lui avoir donné ces détails, elle l’interrogea. Était-il tranquille, heureux, en paix avec lui-même? En lui posant ces questions, elle l’enveloppait de ses yeux pénétrants; elle fouillait sa conscience. Tout à coup, elle s’écria:

--Comme tu es pâle et triste, mon pauvre chéri! Es-tu malheureux? As-tu souffert depuis que tu m’as quittée?

Il protesta, dissimulant son mensonge sous un sourire. Il aurait consenti plutôt à mourir qu’à faire à sa mère l’aveu de la vérité. La faute qu’il avait commise en se livrant à une femme sans cœur, les orages de cette liaison, les querelles incessantes, ses désillusions successives, la destruction de ses espérances, les meurtrissures de son âme, la honte de s’être si grossièrement trompé, voilà le mal dont il souffrait, le mal qu’il refusait d’avouer. Non, il ne voulait pas dire combien lui pesait cette chaîne; il ne voulait pas raconter que la veille de ce jour, à la suite d’un violent débat, où s’était révélée toute l’infamie de sa maîtresse, il l’avait quittée avec le dessein de la fuir pour toujours. Ces turpitudes ne sont pas faites pour être confiées aux saintes. Il voulait bien en souffrir, mais non les avouer. L’excès de son désespoir l’avait jeté à la rencontre de sa mère. Il ne demandait qu’à se reposer dans la paix de l’amour filial, sans être contraint d’altérer la sérénité de ces douces heures par une confession inutile.

Ses dénégations ne parvinrent pas à convaincre Nicolette. Accoutumée à étudier les âmes, elle devinait que celle de son fils traînait après soi une âpre douleur, quoiqu’il refusât de s’en laisser arracher le secret. Ce secret, elle renonçait à le surprendre; elle espérait que le temps, en des circonstances plus favorables, le lui livrerait. Mais une fois de plus s’élevait en elle, quoi qu’elle fît pour l’étouffer, le regret de sa liberté perdue, ravivé par la vue de son enfant, par le mystère qu’elle pressentait, impuissante à le déchirer.

Cet entretien confidentiel dura jusqu’à Paris, sans que sœur Nicette quittât sa place, prononçât une parole et tournât la tête du côté d’Adrien. Mais lui, tout en écoutant sa mère, tout en lui répondant, regardait la jeune fille. Il admirait cette physionomie douce, voilée de mélancolie, ce pur regard où se trahissait la candeur de l’âme. Sous les vêtements noirs, il devinait la jeunesse et la beauté, volontairement ensevelies. Il se disait que c’était une âme telle que cette vierge maintenant vouée à Dieu, qu’il aurait voulu associer à sa destinée. Pourquoi ne l’avait-il pas connue plus tôt? Il l’eût aimée et n’aurait pas rencontré l’odieuse femme qui ne lui avait révélé l’amour que pour lui infliger mille humiliations et mille tortures. Et peu à peu, la vision délicieuse se gravait dans son cœur, où une première fois elle n’avait laissé qu’une trace légère.

--Qui est cette jeune fille? demanda-t-il tout à coup à sa mère, de façon à n’être entendu que d’elle.

--Mademoiselle Jeanne Mauroy, en religion sœur Nicette de la Croix. Elle appartient à une honorable famille du Midi, et a voulu entrer aux Carmélites; elle y fait son noviciat. C’est une fille accomplie.

--Elle n’est donc pas irrévocablement engagée?

--Non, et je doute qu’elle prononce ses vœux. Je ne la sens pas faite pour le cloître. Si elle rentre dans le monde, elle y brillera de l’éclat des plus belles vertus.

Nicolette n’ajouta rien, et Adrien n’osa pousser plus loin ses questions. Mais sans qu’il pût encore expliquer pourquoi, il était satisfait d’apprendre que mademoiselle Mauroy n’était pas à jamais enchaînée à Dieu.

Quand on arriva à Paris, la nuit se faisait obscure, et les réverbères s’allumaient. Adrien se chargea du petit sac qui contenait les pauvres hardes des deux sœurs, et les conduisit vers une voiture commandée le matin. Il y monta avec elles et jeta au cocher l’adresse des Carmélites de la rue d’Enfer.

--Il m’est interdit d’entrer dans ton appartement, lui dit sa mère avec tristesse. Tout à l’heure, les portes du couvent se fermeront sur moi; elles ne se rouvriront plus; il me sera interdit de sortir. C’est la règle. Je voudrais au moins passer sous tes croisées, voir la maison que tu habites.

--Elle est sur notre chemin, répondit Adrien. Quelques instants après, il désignait à sa mère des fenêtres au second étage.--C’est là.

Elle se pencha, et tant qu’elle le put, elle resta ainsi, les yeux fixés sur la maison, pénétrant par la pensée derrière les murailles, toute navrée de l’empêchement qui paralysait sa curiosité.

Dans la rue d’Enfer, devant une haute porte cochère, accédant à un bâtiment peu élevé que prolongeait le mur d’un jardin, la voiture s’arrêta. La porte franchie, Nicolette et Jeanne, toujours suivies d’Adrien, traversèrent une cour, faiblement éclairée par une lanterne. Au fond de cette cour s’étendait la façade du couvent, au sommet duquel se dressait dans une niche la statue de la Vierge.

Puis venait un porche. A droite, au pied d’un étroit escalier, on apercevait la chapelle; à gauche, la loge de la tourière; au milieu, la porte de clôture, qui ne s’ouvre qu’aux jours de prise d’habit, pour laisser entrer les postulantes, reçues sur le seuil par la communauté. Avant cette porte, derrière une grille, un petit oratoire se creusait dans l’épaisseur du mur, au fond duquel, sur un autel, entre des cierges toujours allumés, un reliquaire restait exposé à la vénération des fidèles. Sur la blancheur de la chaux, à hauteur d’homme, on lisait deux inscriptions en lettres noires: «Les renards ont leur tanière, et le Fils de l’homme n’a pas une pierre pour reposer sa tête.»--«Le Fils de l’homme viendra au moment où vous ne l’attendrez pas.»

Un grand silence régnait dans le couvent. Du côté de la chapelle, venant du chœur des religieuses, on entendait leurs voix grêles, psalmodiant l’office. Adrien jeta les yeux de ce côté et aperçut comme à travers un nuage d’or l’intérieur de la nef solitaire, le Saint Sacrement exposé au-dessus du tabernacle, des lampes allumées se balançant à l’extrémité des chaînes accrochées à la voûte, et des guirlandes de fleurs grimpant au long des murs, derrière l’autel que surmontait un grand tableau représentant sainte Thérèse, fondatrice et patronne du Carmel. La mère Thérèse de Jésus et la sœur Nicette de la Croix s’étaient agenouillées dans l’oratoire. Adrien se tenait derrière elles, son chapeau à la main, impressionné, recueilli, attendant qu’elles eussent fini leurs prières. Debout devant sa loge, la tourière regardait les nouveaux venus, un peu intriguée par la présence de ce jeune homme, qui, debout devant l’autel, ne priait pas. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Puis, la mère se releva, et la novice fit comme elle. L’heure de la séparation avait sonné.

--A demain et à toujours, mon fils, dit Nicolette suspendue au cou d’Adrien. Aime-moi comme je t’aime. Songe à moi, prends l’engagement d’être docile à mes conseils. Bientôt, je t’entretiendrai de ton âme; c’est mon devoir. Je veux te mettre en état de résister à l’esprit du siècle;--esprit pervers,--te soumettre à la douce loi de Jésus. Crains Dieu, prie-le souvent, et n’oublie pas qu’il se venge des offenses commises contre lui.

Adrien écoutait ces avertissements, répondait aux tendresses maternelles. Mais il regardait aussi Jeanne, immobile et les yeux baissés, et demandait à cette vision suprême l’éternité du souvenir. Quand il dut se retirer, il s’inclina devant la jeune fille; il la quitta sans avoir entendu le son de sa voix.

VIII

Tristement, Adrien se dirigeait vers sa demeure. Il venait de se convaincre que sa mère ne pouvait être pour lui que comme si elle n’eût pas été. Séparé d’elle après avoir cru la retrouver, sans illusions désormais sur Laure Malestra, doutant de l’amitié de Roudier, il portait, accablé, le fardeau de son isolement. Le souvenir de Jeanne Mauroy même lui était cruel. Toujours ce souvenir lui rappellerait la femme qu’entre toutes, il eût préférée. Quoiqu’il lui fût doux de se répéter qu’elle n’avait pas prononcé des vœux éternels, et que peut-être il lui serait donné de la revoir, trop précaire était cette espérance pour le consoler.

En rentrant dans sa maison, il y trouva Roudier, qui, à sa vue, s’écria avec un accent de reproche:

--Voici plusieurs heures que je t’attends.

--Tu aurais pu m’attendre plus longtemps encore. Je n’ai pas passé la journée à Paris.

--Tu as voyagé? demanda Roudier vivement. D’où viens-tu?

La curiosité de son ami choqua Adrien.

--C’est mon secret, répondit-il avec froideur.

--Bien, bien, je n’insiste pas. Garde-le, ton secret. Je te ferai remarquer seulement que tu m’avais accoutumé à plus de confiance.

--Tu l’as détruite, en devenant l’ami de Laure plus que tu n’as jamais été le mien.

--Ceci est de l’injustice.

--Crois-tu que je n’aie pas surpris tes conciliabules avec elle, votre intimité, votre entente? Depuis que cette misérable fille m’a révélé sa nature basse et méchante, toutes les fois qu’une querelle a éclaté entre elle et moi, tu lui as toujours donné raison.

--Parce que tu l’aimais et que je voulais t’épargner la douleur de la perdre. Je me suis conduit en véritable ami. Ah! l’éternelle histoire: «Deux coqs vivaient en paix; une poule survint, et voilà la guerre allumée.» Qui pouvait prévoir cela: jaloux, toi!

--Non, pas jaloux, mais malheureux, répondit doucement Adrien, honteux d’avoir adressé des reproches à son ami.

--Malheureux! Tu n’es pas seul à l’être. Depuis hier, cette pauvre femme est dans les larmes. Elle se désespère, elle regrette de t’avoir irrité; elle t’appelle. Je suis venu pour te l’apprendre, et je lui ai promis de te ramener à ses pieds.

--Je n’y veux pas retourner; c’est fini. Je me suis trompé quand j’ai cru l’aimer et pouvoir vivre à ses côtés. Elle-même ne m’aimera jamais. Il vaut mieux reconnaître notre erreur que d’en souffrir plus longtemps.

--C’est toi qui parles ainsi, quand il y a moins d’un mois, tu me confiais que tu ne la quitterais jamais!

--Elle ne s’était pas encore révélée... Du reste, je ne lui dois rien. Je l’ai trouvée dans la misère, je l’en ai tirée; elle est à l’abri du besoin. Non, je ne lui dois rien.

--Eh! ce n’est pas de cela qu’il s’agit, reprit Roudier; c’est de son chagrin. Je te dis qu’elle te ferait pitié, si tu la voyais.

--Elle se consolera... Cesse de me parler d’elle.

Roudier comprit à cet accent résolu qu’une plus longue insistance ne ferait que fortifier la décision d’Adrien.

--A ton aise; mais tu regretteras ta rigueur. Tu ne trouveras pas une autre Laure. Elle t’aime, quoi que tu en dises.

Comme Adrien semblait peu disposé à se laisser convaincre, Roudier renonça pour le moment à obtenir ce qu’il était venu lui demander. Mais au lieu de s’éloigner, il resta, se contentant de mettre l’entretien sur un autre sujet. Adrien l’écoutait distraitement, lui répondait à peine. Sa pensée était ailleurs. Il songeait à sa mère, à Jeanne Mauroy, à tout le bonheur qu’il aurait goûté s’il eût pu vivre avec elles. Ce bonheur lui était refusé. Il restait isolé, découragé, désabusé, sans savoir s’il pourrait jamais trouver une affection plus sincère que celle de Laure et qui comblât le vide de son cœur. Son accablement le rendait faible. Roudier le devina. Feignant de vouloir se retirer, il prononça le nom de mademoiselle Malestra, en poussant un soupir qui exprimait sa compassion.

--Réfléchis, ajouta-t-il; es-tu décidé à ne plus la revoir?

Au moment de prendre un parti si grave, de renoncer à son amour et de briser de ses propres mains son idole, Adrien hésita. Roudier tira très-habilement parti de cette hésitation.

--Consens à y retourner au moins une fois, dit-il, je t’en prie.

--Pourquoi tiens-tu donc à me ramener vers elle? demanda Adrien soupçonneux.

--Pourquoi! parce que je suis ton ami, et que Je voudrais t’éviter une faute dont tu te repentirais longtemps.

Il se donnait des airs affectueux et désintéressés. A l’en croire, il n’agissait que pour servir Adrien. Mais il mentait, le misérable! Tout autre était le mobile de sa conduite. Depuis vingt-quatre heures, durant la courte absence d’Adrien, il avait reçu les aveux de Laure Malestra. Il savait qu’elle le considérait comme le plus séduisant des hommes. Il ne pouvait douter de ces sentiments passionnés qui flattaient son orgueil et réchauffaient sa décrépitude morale. Conquise par ses vices, Laure lui en avait fourni les preuves les plus éloquentes qu’une femme puisse donner. Maintenant qu’elle était hors de la misère, elle voulait vivre avec lui, ne souhaitait rien qu’une union qui les enchaînerait pour toujours l’un à l’autre.