La Carmélite

Part 16

Chapter 163,869 wordsPublic domain

Ces renseignements, loin de calmer les angoisses de Nicolette, achevèrent de la troubler. Sûrement, on lui cachait la vérité. Son enfant était plus mal qu’on ne le lui disait. Son visage exprimait une douleur si violente, que la prieure, prise de compassion, lui prodigua les plus vifs témoignages de la fraternelle affection qui unit les religieuses entre elles. Elle essaya de la consoler. Mais la mère ne voulait rien entendre. Son regard fixé devant elle semblait percer les murailles, et franchir la distance qui la séparait de son fils. Il s’agissait bien vraiment, comme on le lui conseillait, d’offrir cette torture au Sauveur, en expiation des péchés de l’humanité! La foi de la Carmélite n’était plus assez ardente pour que ce langage pût l’apaiser. Elle écoutait, et n’entendait rien, en proie à la préoccupation qui de plus en plus l’étreignait. Pour dérober le spectacle de ses larmes à la communauté, la prieure l’engagea à rentrer dans sa cellule.

--Est-ce un ordre, ma mère, ou un conseil? demanda-t-elle, la fièvre aux yeux et dans la voix.

--Un ordre, répliqua sévèrement la prieure, choquée par le ton de cette question.

--J’obéis, alors, oui, j’obéis... Et plus bas elle ajouta:--Pour la dernière fois.

Elle s’éloignait, cédant à des résolutions spontanées, la tête haute et d’un pas pressé. Son absence dura peu. Quelques instants après, au moment où la lumière du jour déclinait, elle reparaissait devant la prieure, mais transformée. Elle ne portait plus l’habit du Carmel. Elle l’avait quitté pour se vêtir de la pauvre robe noire et du manteau sous lesquels, quelques semaines avant, elle avait fait le voyage de Beaucaire à Paris.

--Que signifie ce costume? demanda la prieure stupéfaite.

--Il signifie, ma mère, que mon fils m’appelle et que je vais à lui.

--Vous voulez sortir du cloître!

--J’en veux sortir.

--Vous savez qu’une fois hors de la maison, vous n’y pourrez plus rentrer.

--Je n’y rentrerai pas.

--Si c’est votre liberté que vous voulez reprendre, vous ne le pouvez faire qu’avec l’autorisation de vos supérieurs ecclésiastiques. Seuls, ils peuvent vous relever de vos vœux.

--Ils m’en relèveront.

--Sans doute; mais vous devez attendre ici leur décision.

--Attendre! quand mon fils, peut-être, meurt faute de mes soins.

La prieure n’en revenait pas. Quoi, révoltée, cette sœur Thérèse de Jésus, une des lumières de l’Ordre, cette religieuse modèle dont on rappelait sans cesse aux novices le nom et les vertus! C’était à n’y pas croire. Il fallait que l’esprit de Dieu se fût retiré d’elle et l’eût abandonnée au démon.

--Ma sœur, supplia la prieure, revenez à vous. Songez aux suites du scandale que causera votre départ; songez surtout à la responsabilité qui va peser sur votre âme, si vous abandonnez cette maison malgré moi. Vous aurez à rendre compte, un jour, de votre désobéissance, et ce sera terrible.

--Je suis mère, et Dieu me comprendra, objecta froidement Nicolette.

--Vous avez fait le serment de demeurer à son service.

--Je ne savais pas alors qu’il me rendrait mon fils. Pourquoi me l’a-t-il rendu, si ce n’était pour me rappeler que la maternité crée aussi des devoirs sacrés? Il est clément, il est miséricordieux, et sa bonté ne me fera pas défaut.

--Sœur Thérèse de Jésus, insista la prieure, je vous ordonne de rentrer dans votre cellule, de reprendre l’habit que vous n’aviez pas le droit de quitter, et d’attendre parmi nous les décisions que je vais provoquer. Je vous l’ordonne, et vous adjure de ne pas enfreindre mes ordres.

--Ce que vous me demandez, ma mère, est impossible. Ah! si vous aviez un fils, vous ne me parleriez pas ainsi que vous le faites. Mais, hélas! vous ne pouvez me comprendre; votre cœur n’a jamais éprouvé ce qu’éprouve le mien en ce moment. Aucune volonté, entendez-le, aucune n’est assez puissante pour me retenir ici malgré moi.

--Aucune volonté, dites-vous! Mais le souci de votre salut!

--Il est moins exigeant que le souci du salut ce mon fils!

--Encore une fois, je vous supplie, obéissez à votre prieure, sœur Thérèse de Jésus.

--Je ne peux obéir, ma mère.

--Mais l’enfer, malheureuse, l’enfer!

--Il ne me fait pas peur. Non! Je ne crains pas d’être châtiée pour avoir refusé de fermer l’oreille aux appels de mon enfant. Si je me trompe, j’aime mieux encore être damnée pour toute l’éternité que d’abandonner le cher être qui me tend les bras. La prieure, à ces mots, baissa la tête, et toute gémissante, fit le signe de la croix. En les entendant, elle venait de comprendre qu’elle ne parviendrait pas à briser la rébellion de la mère Thérèse de Jésus. Il n’y avait qu’à se résigner et à prier Dieu de pardonner l’offense commise contre son nom. La révoltée ajouta:--Ce soir, je cours où le devoir m’appelle; demain, j’écrirai à mes supérieurs pour expliquer ma conduite, prête à me soumettre à ce qu’ils décideront, soit qu’ils exigent que le Carmel me reste à jamais fermé, soit qu’ils me permettent d’y rentrer, quand mon fils n’aura plus besoin de mon amour et de mon dévouement. Adieu, ma mère!

La nuit était venue. Après s’être inclinée devant la prieure pétrifiée, Nicolette s’éloignait par les corridors, où des quinquets répandaient une lueur tremblante et pâle. Sur son passage, des ombres silencieuses se rangeaient en allongeant sur les murs blancs leur silhouette noire, et se garaient de la fugitive comme d’une pestiférée. Quand elle arriva au bas de l’escalier, elle se trouva seule sur le seuil de la chapelle entr’ouverte. A la vue du chœur silencieux, sombre et froid, elle s’arrêta haletante, comme si les souvenirs qu’elle retrouvait à cette place fussent redevenus tout à coup assez puissants pour la retenir. Les battements de son cœur se précipitèrent. Dans le silence, elle entendit alors, venant du premier étage, la rumeur confuse et faible des gémissements provoqués par sa révolte. Le froid de la mort glaça son cœur. Elle chancela défaillante. Encore une minute, et c’en était fait de son énergie. Le passé allait la reprendre, l’envelopper de nouveau dans les exigences de la règle, et son fils l’appellerait en vain. La peur de ne pas le revoir si elle n’allait à lui la redressa. Elle se remit en marche. Comme elle arrivait à la grille de clôture, une voix faible l’appela. Elle se retourna. La voix reprit, légère comme un souffle:

--Puisque vous partez, ma mère, emmenez-moi.

--Ah! chère enfant! soupira-t-elle en pressant Jeanne sur son cœur, vous emmener! Je le voudrais. Mais votre famille compte vous retrouver ici; elle me blâmerait peut-être de vous avoir associée au scandale que va causer mon départ; je ne peux pas, je ne dois pas vous emmener. Mais lorsque vous serez hors de cette maison, rien ne s’opposera à ce que vous veniez me voir.

--Où serez-vous, ma mère?

--Chez mon fils, si, comme j’en ai le ferme espoir, le Seigneur me l’a conservé.

--Alors, à bientôt, ma mère.

--A bientôt, ma fille!

Ce fut tout. Nicolette hâta le pas, et, ayant passé devant la loge d’où la tourière effarée la regardait fuir, elle s’élança au dehors, consommant ainsi sa rupture avec ce Carmel bien-aimé où jadis elle n’était entrée que pour y mourir, et d’où elle s’échappait maintenant parce qu’elle voulait vivre, vivre pour son fils.

XI

Après une longue soirée d’insomnie et de fièvre, Adrien commençait à s’assoupir. Depuis déjà trots jours, un mal mystérieux ébranlait son cerveau, secouait ses nerfs, troublait son intelligence et le tenait alité. C’était une accablante lassitude répandue par tout son corps, pesant sur son âme, le résultat d’une défaite suprême, succédant à une longue résistance enfin vaincue.

Devant ses yeux, des visions maladives se détachaient sur le fond obscur de sa chambre. Elles lui montraient tantôt sa mère qu’il s’étonnait de n’avoir pas vue encore, bien qu’à deux reprises il l’eût appelée par des lettres suppliantes; tantôt Jeanne Mauroy, à laquelle il songeait sans cesse depuis qu’il la savait libre et déliée de ses vœux. Dans ces hallucinations, sa mère tendait vers lui ses bras, chargés de lourdes chaînes. Elle l’enveloppait d’un regard navré, où éclatait la douleur enfantée par son impuissance à le secourir. Jeanne Mauroy lui souriait, resplendissante dans l’éclat de sa beauté souveraine. Sous ce sourire doux, empreint de raillerie, il croyait lire un reproche. Pourquoi, s’il l’aimait, n’allait-il pas à elle? Pourquoi ne lui parlait-il pas de l’amour dont les ardeurs l’embrasaient?

Alors, une prière montait à ses lèvres, s’en échappait en accents de délire, imprimant à tout son être un spasme douloureux. Il adjurait les deux femmes, en invoquant sa tendresse pour elles, l’une de lui venir en aide, l’autre de lui pardonner. Mais elles demeuraient sourdes à sa voix. Leur ombre tremblante s’évanouissait, ne rendant à son esprit quelque lucidité que pour lui montrer Laure et Roudier, installés dans sa maison, devenus, malgré lui, ses gardiens, et veillant autour de son lit, afin d’empêcher les bruits du dehors d’arriver jusque-là.

En dépit des témoignages de leur intérêt prodigué à toute heure, avec des formes obséquieuses, ces deux êtres, à qui, trop longtemps, il avait accordé sa confiance et livré sa vie, ne lui inspiraient plus que de l’horreur. Sous leurs airs tristes, il devinait leurs calculs odieux. Ses illusions dissipées lui laissaient voir toute l’infamie de la maîtresse vénale et de l’ami traître, dont il ne pouvait secouer le joug, ce joug détesté, imposé à sa faiblesse. Sous prétexte de le soigner, ils l’avaient séquestré; il le savait, et néanmoins il était contraint de les subir et d’accepter leurs soins.

Ils essayaient encore de dissimuler leurs visées. Mais leur attitude les révélait. Il y avait déjà dans leur parole une menace, comme si, le voyant perdu, ils n’eussent plus eu que le souci de le rendre docile à leur volonté, en exploitant l’inquiétude et la peur qui s’emparent des mourants. Ils voulaient se faire attribuer, sinon la totalité, au moins la plus grande partie de sa fortune. C’est à exciter ses libéralités qu’avait travaillé Laure quand il était debout. Maintenant, elle s’appliquait à lui arracher un testament qui la ferait héritière. Elle s’y appliquait, en fille habile, soumise à Roudier dont la perversité avait touché son cœur, et aux mains de qui elle n’était plus qu’un instrument qu’il dirigeait à son gré.

Il n’avait pas eu de peine à lui démontrer la facilité de l’entreprise. Sans parents pour le protéger et défendre ses droits, séparé de sa mère, Adrien de Varimpré était une proie sur laquelle leur cupidité pouvait s’exercer sans effort. Le médecin l’avait presque condamné. Pour le sauver, il aurait fallu un dévouement maternel ou une sollicitude conjugale, une de ces volontés énergiques que seul l’amour peut inspirer. Dans leurs soins intéressés, les misérables n’apportaient rien de pareil. Laisser mourir Adrien, après avoir obtenu de lui le testament qui devait les enrichir, ils ne poursuivaient rien au delà. Sous une forme insaisissable, c’était déjà le crime. Et pâle, blême, anéanti sous les étreintes du mal, le malheureux s’en allait vers la mort, sans défense et sans secours.

Vers six heures, au moment où l’ombre agrandie montait le long des rideaux de son lit, il fut tiré tout à coup de son assoupissement. Roudier était devant lui, une méchante expression sur ses traits à peine éclairés par la blanche lumière de la lampe posée sur un guéridon. Dans la cheminée, des bûches se consumaient lentement sur les cendres embrasées. Par la porte ouverte à côté de cette cheminée, l’œil encore à demi clos d’Adrien embrassait le salon, et apercevait au milieu de cette pièce Laure assise dans un fauteuil, essuyant ses larmes.

--Je suis donc bien bas? demanda-t-il à Roudier. Et comme Roudier se taisait, il ajouta:--Pourquoi m’as-tu éveillé? Que ne me laisse-t-on en repos?

--C’est que tu étais terriblement agité, mon camarade. Tu as eu le délire, un délire violent. Tu parlais de ta mère, et aussi d’une certaine Jeanne...

--J’ai prononcé son nom? s’écria Adrien.

--Tu vois, puisque je le sais. Ce n’est pas très-gai pour Laure de découvrir qu’il y a dans ta vie une autre femme qu’elle.

--Qu’est-ce que cela peut lui faire, puisque je vais mourir?

--Ce que cela peut lui faire! Demande-le-lui.

--Non; je ne veux à cette heure ni explication ni scène. Il respira bruyamment; puis il continua:--As-tu envoyé à ma mère la lettre que j’ai écrite ce matin?

--Je l’ai envoyée.

--On n’a pas répondu?

--Le commissionnaire est revenu les mains vides, sans avoir pu arriver à la sœur Thérèse de Jésus. La tourière a pris la lettre, en promettant de la faire parvenir.

--C’est épouvantable! gémit Adrien.

--Renonce à te tourmenter, mon pauvre ami; ta mère ne viendra pas. Il est interdit aux Carmélites de franchir l’enceinte de leur cloître.

--Il faudra donc mourir sans la revoir!

--Que parles-tu de mourir! s’écria Roudier. Tu es bien bas, sans doute; et entre hommes, on se doit la vérité; mais si je te la dis, c’est que je suis sûr que nous te sauverons. Oui, nous te sauverons, fit-il avec lenteur, pesant ses paroles toutes pleines d’insinuations et de réticences. Cependant, le médecin prétend le contraire; il m’a dit ce matin que si tu as des dispositions à prendre... Oh! tu sais, ce n’est pas difficile de faire un testament, et après tout, cela ne te rendra pas plus malade.

--Un testament! Dans quel but? Ma mère hérite de son fils...

--Oui, d’après la loi. Mais tu dois à Laure une preuve d’amour, une preuve bien méritée, car depuis deux jours, elle t’a soigné avec un dévouement dont je ne la croyais pas capable.

--Elle a déjà reçu de moi de quoi vivre.

--De quoi vivre! objecta Roudier dédaigneusement. Trois mille francs de rente à peine.

--C’est plus que ne vaut le bonheur qu’elle m’a donné.

--Comme tu parles d’elle! Tu la hais donc bien?

--Oui, je la hais. Ame vulgaire, âme vénale! Elle a flétri la mienne! C’est elle qui me tue.--Roudier protestait du geste. Adrien continua avec amertume:--Ah! fou que j’ai été de me laisser tromper par son visage menteur, et de me livrer à elle!

Roudier prit brusquement la main de son ami, et désignant Laure toujours assise dans le salon:

--Ne vois-tu donc pas qu’elle se désespère!

--Comédie!

--Persiste à le penser, puisque tel est ton caprice; mais, crois-moi, ne le lui dis pas. Si tu dois mourir, n’ajoute pas à ses larmes la cruauté d’un mépris immérité, succédant à ton amour; ce serait lâche, car, fût-elle coupable, ce que je nie, elle est maintenant digne de pardon. Si tu dois vivre, qu’elle ne puisse pas un jour supposer que la haine t’a rendu capable de l’oublier en ce moment, et de la mettre à la discrétion de ceux qui la détestent, parce qu’elle leur a pris ton cœur.

Les supplications de Roudier expirèrent dans un attendrissement joué avec un grand art. Il resta debout devant le lit, épiant, anxieux, sur la figure d’Adrien l’impression produite par sa parole. Mais tout à coup le malade se souleva et reprit avec violence:

--Pourquoi la défends-tu, si tu es mon ami?

--Parce que mon devoir d’ami est de te mettre en garde contre l’injustice que tu vas commettre. Oui, une injustice, je l’affirme. Parlerais-tu de Laure comme tu le fais, si tu n’aimais une autre femme, cette Jeanne sans doute, dont j’ai entendu tout à l’heure le nom dans ta bouche pour la première fois?

--C’est infâme de me tourmenter ainsi! murmura Adrien, dont cet entretien achevait d’ébranler les forces et de paralyser la volonté.

Sa plainte laissa Roudier insensible. Il se pencha sur le lit, et toujours impitoyable, il dit:

--Allons, Adrien, reviens à toi et comprends que tu dois faire ce testament. Il le faut, je le veux...

Ses yeux sombres ne priaient plus; ils ordonnaient, et maintenant Adrien le regardait avec une surprise mêlée de crainte.

--Tu le veux? soupira-t-il.

--Je le veux, répéta Roudier, qui avait pris sur la table de nuit un buvard, une feuille de papier et une plume.

Un sourire éclaira les traits d’Adrien. Il se souleva avec lenteur. Assis sur le lit, le dos appuyé aux coussins relevés, il prit les objets que lui tendait Roudier, en murmurant.

--J’obéis... Si je n’obéissais pas, tu serais capable... Allons, dicte; tu connais ma fortune mieux que moi.

Roudier dicta:

«Dans la crainte de la mort, malade de corps, mais sain d’esprit, j’écris de ma main l’expression de mes dernières volontés.

«Je désire qu’aussitôt après mon décès, l’inventaire de ma succession soit dressé sans aucun retard, et ma mère admise à reprendre, dans cette succession, une somme égale à la fortune personnelle qu’elle possédait au moment de son mariage, et dont elle m’a fait donation quand j’ai eu le bonheur de la retrouver. Sous cette unique réserve, j’institue mademoiselle Laure Malestra ma légataire universelle, afin qu’elle soit mise après ma mort en possession de tous mes biens meubles et immeubles, tels qu’ils existent et se comportent, et sans autre exception que celle que je viens d’indiquer. J’entends reconnaître ainsi le fidèle et affectueux dévouement que m’a prodigué mademoiselle Laure Malestra, depuis que je la connais jusqu’à ce jour.

«Les dispositions que je prends en ces termes ne dépouilleront pas ma mère, puisqu’elles visent seulement la fortune que je tiens de mon père, Frédéric de Varimpré. D’ailleurs, ma mère, enfermée pour sa vie dans un cloître, a fait vœu de pauvreté, et, considérât-elle que ses droits d’héritière légale sont lésés par le présent testament, elle m’a trop tendrement aimé pour s’opposer à l’exécution de ma volonté formelle, que je consigne solennellement dans ces lignes autographes.»

Adrien avait écrit silencieusement sous la dictée de Roudier; il s’arrêta pour se reposer, en disant:

--Je ne te savais pas si habile; tu as tout prévu.

--Continue, fit brutalement Roudier.

--Sera-ce long encore?

--Plus rien qu’une phrase:

«Je désigne mon ami Jacques Roudier comme mon exécuteur testamentaire; je le prie d’accepter, avec mes remercîments fraternels, un tableau à son choix parmi ceux qu’on trouvera chez moi.»

--Est-ce tout? demanda de nouveau Adrien.

--Oui; date et signe, lisiblement surtout. Le misérable s’inclina pour s’assurer que sa recommandation était exécutée. Puis il prit le testament, le plia en quatre sans le lire, le glissa sous une enveloppe qu’il cacheta et qu’il posa sur le buvard devant Adrien, en ajoutant:--Écris là: «Ceci est mon testament.»

Quand ce fut fini, il s’empara du pli. Une joie folle errait sur ses lèvres frémissantes, allumait un éclair dans ses yeux. Sans prononcer un mot de gratitude, il s’éloigna, tandis qu’Adrien, épuisé, laissait retomber sur l’oreiller sa tête pâlie.

De la place où elle se trouvait, Laure avait feint de se désintéresser de ce qui se décidait à quelques pas d’elle. Mais, à travers ses doigts ouverts sur son visage, elle suivait tous les mouvements de son complice. Au geste qu’il fit, elle devina le succès de sa tentative. Alors elle se leva, et toute dolente, vint s’agenouiller devant le lit, en touchant de sa bouche la main amaigrie, pendante sur les couvertures. Elle jouait son rôle jusqu’au bout, avec le désir de faire croire à sa reconnaissance. Mais Adrien retira son bras, sans essayer de dissimuler sa répulsion; puis il demeura immobile, anéanti par l’effort auquel il venait d’être condamné. Cet accablement effraya Laure. Elle quitta la place et se rapprocha vivement de Roudier.

--Est-il mort? lui demanda-t-elle à voix basse.

--Non, mais il ne vaut guère mieux que s’il était mort, répondit Roudier sur le même ton. Ah! il était temps d’en finir. Encore quelques heures, et l’héritage nous échappait. Te voilà riche, grâce à mon énergie...

Ils revenaient à petits pas dans le salon, ne s’arrêtant que pour jeter un coup d’œil derrière eux, sur cette couche privée de secours et de soins, où Adrien demeurait étendu, sans mouvement, comme un cadavre. Pour causer sans contrainte, ils fermèrent la porte. Le malheureux, maintenant, pouvait mourir en paix. Personne ne troublerait plus son repos, personne. Une fois seuls, ils se regardèrent en riant.

--La fortune, enfin! s’écria Roudier en brandissant le pli.

Sa voix résonna dans le salon silencieux, à peine éclairé par deux bougies qui se consumaient sur la cheminée.

--Doucement, donc! murmura Laure. S’il allait entendre!...

--Lui, il ne peut plus entendre, ni voir ni entendre. Il mourra cette nuit.

Laure frissonna; puis elle se pressa contre son complice, et touchant du doigt le testament:

--Alors, mon nom est écrit là dedans! fit-elle.

--Veux-tu le voir... attends... Il tendit le pli vers la bougie, en présentant à la flamme le cachet. La cire lentement se liquéfia. Il ouvrit l’enveloppe avec dextérité, sans la déchirer. Il en retira le papier et le passa à Laure:--Lis. Elle y jeta les yeux, la figure empourprée, toute tremblante de l’émotion subite qui s’emparait d’elle.--La joie te rend belle, lui glissa Roudier à l’oreille. Mais, au lieu de répondre au compliment, elle restait bouche béante, stupéfaite, hébétée.--Qu’est-ce qui te prend? demanda-t-il.

--Nous sommes joués!

Il lui arracha le testament d’un geste de fureur, tandis qu’elle bégayait le nom de Jeanne Mauroy, écrit à la place du sien sur l’acte testamentaire, par lequel elle s’était crue enrichie.

--Le diable l’emporte! s’écria Roudier. Il s’est moqué de moi.

--Jeanne Mauroy! répéta Laure. Connais-tu, toi?...

--C’est ta rivale, ma fille; car tu as une rivale. Il te trompait.

--Alors tout est perdu?

Roudier garda le silence. Il examinait attentivement les caractères tracés par Adrien; il pressait entre le pouce et l’index la feuille couverte d’écriture pour en calculer l’épaisseur; il en étudiait le grain et la transparence. Peu à peu, il se rassurait.

--Il n’est pas impossible d’effacer ce nom et d’y substituer le tien, dit-il enfin.

--Un faux! jamais... je ne veux pas aller en prison.

--Laisse donc; on n’est pas chimiste pour rien.

--Alors tu crois.

--Je réponds de tout. Cette nuit, je travaillerai, et tu hériteras, continua-t-il, en laissant tomber le testament sur le marbre de la cheminée, pour se rapprocher de Laure; oui, tu hériteras, ma petite; c’est-à-dire, nous hériterons, car c’est part à deux, n’est-ce pas, madame Roudier?

--Tu es bête, fit-elle, en se dérobant aux lèvres avides qui cherchaient les siennes.

Mais Roudier la retenait par la taille; un soudain et brutal désir le secouait. Il voulait, à cette heure décisive, sceller d’une caresse les projets anciens, formés lorsque encore il n’en croyait pas la réalisation si prochaine.

--J’ai peur, soupira-t-elle, en essayant de lui résister.

--Qu’avons-nous à craindre?

Il n’eut pas le temps d’achever. Laure, poussant un grand cri, s’arrachait à ses bras, se réfugiait à l’autre extrémité du salon, effarée et tremblante, les yeux fixés sur la porte de la chambre, avec une persistance qui obligea Roudier à regarder du même côté. Sur le seuil de cette porte qui s’était ouverte sans bruit, se tenait Adrien cramponné à la boiserie, un manteau sur les épaules, offrant aux complices épouvantés le spectacle de sa face livide, rendue plus sinistre par le désordre de ses cheveux. En une minute, il eut tout vu et tout deviné.

--Misérables! murmura-t-il.

--Deviens-tu fou? demanda violemment Roudier, en s’élançant vers lui.

--Ne me touche pas, scélérat, continua Adrien.

Roudier insista pour le ramener vers son lit; il y eut un commencement de lutte. Adrien s’était adossé à la porte; il se débattait, poussait des gémissements, faits de plaintes et de reproches, tandis que Laure, perdant la tête, n’écoutant que sa terreur, se précipitait au dehors, en appelant la femme de service, à qui depuis la veille l’entrée de la chambre du malade restait interdite.

Cette femme accourut. Elle rencontra dans l’antichambre Laure, chancelante sous le coup de son effroi brusquement déchaîné.

--Pourquoi tout ce bruit, madame? demanda-t-elle, soupçonneuse.

--Venez vite, répondit Laure. Adrien a quitté son lit, en proie à un accès de fureur. Il menace...