Part 9
«Maintenant, nous voilà cinq guerriers bien armés, dit-il, et si l’un de ces infernaux Mohawks se présente devant nous sans recevoir son compte, nous mériterons des bonnets de nuit rouges!
--Comment pourrons-nous les en empêcher, puisqu’il paraît qu’ils sont dix fois plus nombreux que nous? demanda Haverland.
--Voici leur manière d’agir; il y en a environ une douzaine qui doivent essayer de nous envelopper. Ils sont maintenant en avant, et ils nous ont dressé une embuscade. Si nous parvenons à traverser cette embuscade, nous serons aussi en sûreté que si nous étions arrivés au logis sains et saufs. Et il ne doit pas y avoir de _si_ là-dessus, il faut que nous traversions cette embuscade cette nuit même.»
XVIII
HORS DE LA VALLÉE DE LA MORT.
Une nuit obscure et triste tombait lentement sur la forêt; on n’entendait rien que le souffle mélancolique du vent à travers le sommet des arbres, ou parfois le hurlement d’un loup dans le lointain, ou encore le cri plus rapproché de la panthère. Des nuages épais et tumultueux erraient dans le ciel et rendaient la nuit noire comme de l’encre.
Par moments, le grondement lointain du tonnerre résonnait faiblement dans les airs, et une langue de feu, semblable à un torrent de sang, s’agitait un moment sur le bord de la nuée chargée d’orage; de gros nuages, devenant de plus en plus noirs et plus terribles, semblaient se concentrer à l’occident, et former, en s’entassant les uns sur les autres, un vieux château crénelé. Le tonnerre devenait plus violent et il gronda bientôt comme le roulement d’un chariot sur la voûte des cieux; des torrents rougeâtres de feu liquide couraient le long des sombres murailles du château des Tempêtes. De temps en temps le subtil élément s’enflammait avec un jet éblouissant, les éclairs brillaient, la foudre éclatait.
«Tenez-vous près de moi et marchez lestement, car il y a assez d’éclairs pour nous conduire.»
Seth avait entièrement reconnu la vallée. C’était là, dans cette espèce d’entonnoir, que les Indiens pensaient entourer et prendre les fugitifs, quand la mort d’un des leurs, trop audacieux, leur fit soupçonner que leurs intentions étaient découvertes.
La petite troupe mit des heures pour traverser la vallée. Seth s’arrêtait souvent en murmurant un «chut!» presque imperceptible; et alors ses compagnons, pendant plusieurs minutes pleines d’inquiétude, écoutaient avidement si le danger ne les menaçait pas; puis ils reprenaient leur marche pénible et lente.
Il y avait au moins trois heures que nos fugitifs avaient repris leur course, et Seth pensait déjà qu’ils devaient être à peu près hors d’embarras, lorsqu’il s’aperçut qu’il se trouvait dans le sentier même qu’il s’était efforcé si soigneusement d’éviter. Il en fut extrêmement effrayé et changea de suite de direction.
«Chut! à terre!» murmura-t-il en tournant la tête.
Ils n’étaient pas à dix pas du sentier lorsqu’ils se laissèrent choir sur le sol. Ils entendirent alors marcher dans les environs. L’obscurité était trop grande pour leur permettre de discerner quelque chose, mais ils comprirent que leurs ennemis étaient si près qu’ils auraient pu les toucher en étendant la main.
La position de nos amis était tout à fait critique. Les Mohawks n’étaient pas dans le sentier, comme ils l’avaient supposé d’abord, mais ils le cherchaient évidemment. Haldidge et Seth sentaient que les sauvages ne les savaient pas si rapprochés d’eux; et cependant ils avaient la conviction qu’ils seraient inévitablement découverts.
Seth Jones s’éleva sur ses pieds, mais tellement silencieusement, qu’Haldidge lui-même, qui était à un pas de lui, n’entendit rien. Il mit sa bouche sur l’oreille d’Haverland et lui dit:
«Sauvez-vous avec votre fille aussi vite que l’éclair, car nous serons découverts dans une minute.»
Haverland emporta dans ses bras vigoureux Ina, qui n’avait pas besoin d’avertissement, et marcha résolûment en avant. Il leur était impossible de ne pas faire de bruit, quand les buissons humides s’accrochaient à eux. Les sauvages les entendirent et s’avancèrent prudemment. Ils soupçonnaient évidemment que c’étaient les fugitifs, et ne pensaient pas que quelqu’un fût resté en arrière. Seth fut averti du danger par un sauvage qui se heurta brusquement contre lui.
«Je vous demande pardon, je ne vous voyais pas, s’écria-t-il, tandis qu’ils se rejetaient tous les deux en arrière; que le diable vous emporte! je désire seulement vous voir une minute.»
Seth, Haldidge et Graham se défendirent alors contre cinq ou six Indiens. Si un brillant éclair eût illuminé la scène en ce moment, il est probable que tous auraient ri franchement de leur attitude et de leurs mouvements. Les Indiens, en voyant qu’ils étaient si près de leurs ennemis les plus mortels, bondirent immédiatement de plusieurs pieds en arrière, pour éviter une collision trop brusque avec eux. Les trois blancs firent précisément la même chose, chacun à sa manière; Seth sauta d’un côté et s’accroupit par terre, selon son habitude, comme une véritable panthère; sa carabine dans la main gauche et son couteau dans la droite, il attendit qu’il pût être sûr de l’endroit précis où était un des sauvages avant de sauter sur lui.
Il serait fastidieux de raconter les ruses et les stratagèmes employés par les deux troupes ennemies. Simon Kenton et Daniel Boone atteignirent une fois, au même moment, les bords opposés de l’Ohio, et tous les deux croyaient qu’il y avait une autre personne sur l’autre bord. Ces deux vieux chasseurs, qui se connaissaient depuis longtemps, passèrent plus de vingt-quatre heures avant de découvrir qu’ils étaient amis. Pendant près de deux heures, les Mohawks et les blancs se battirent les uns contre les autres avec l’habileté la plus consommée. Tantôt ils reculaient et tantôt ils avançaient; ils allaient tantôt à droite et tantôt à gauche; chaque troupe s’efforça d’entraîner l’autre dans quelque piége, qui était habilement évité; enfin, jugeant qu’Haverland était en sûreté, Seth résolut de se retirer, et il partit prudemment; dix minutes après, il était sur la limite de la vallée.
Dès que Seth fut parti, Haldidge s’éloigna aussi et précisément dans la même direction. Graham adopta bientôt la même marche. Ils sortirent de la dangereuse vallée à vingt pas l’un de l’autre; il s’écoula quelque temps avant qu’ils pussent se retrouver ensemble; mais, enfin, ils se réunirent assez facilement, chacun soupçonnant l’identité de l’autre.
«Maintenant, mes amis, murmura Seth, je pense que nous sommes sortis de la vallée de la mort; il faut prendre le large, c’est l’opinion particulière de Seth Jones.
--Mais comment retrouver Haverland? demanda Graham.
--Je crois qu’il doit être par ici, répondit l’autre.
--Cherchons, alors, et nous trouverons! car le jour ne peut être bien loin, et je me demande si les Indiens sauront que nous sommes partis; et, certainement ils l’apprendront à bon marché.»
Au moment où la lumière du jour se montrait à l’orient, ils arrivèrent auprès d’Haverland et reprirent leur voyage; ils ne s’arrêtèrent pas pour déjeuner, car ils étaient trop désireux d’avancer. Une heure après, environ, ils étaient sur une espèce de sentier tracé par des animaux sauvages; la terre était si dure qu’on n’y voyait pas leurs empreintes, et il était facile d’y marcher.
Seth et Haldidge, comme chasseurs consommés, avaient trop d’expérience pour se relâcher de leur vigilance. Ils conservèrent les mêmes fonctions qu’auparavant; le premier se chargea de conduire ses compagnons à travers le pays désert, et le dernier de les protéger contre les dangers qui pourraient survenir à l’arrière. L’établissement vers lequel ils se dirigeaient avec tant d’anxiété était encore à plusieurs journées de marche; et, pour l’atteindre, ils devaient traverser une rivière d’une largeur considérable. Seth atteignit cette rivière à midi.
«Vraiment! j’oubliais cela! s’écria-t-il. Je me demande si la jeune fille sait nager? Si elle ne le sait pas, comment ferons-nous pour traverser la rivière? Je pense qu’il faudra la placer sur un morceau de bois, et qu’alors la brise la poussera; quant aux hommes, ils savent nager, tout naturellement.»
Quelques minutes plus tard, nos amis tenaient conseil sur le bord de la rivière.
Ils décidèrent qu’ils devaient préparer un radeau le plus vite possible; découvrir des matériaux pour le construire, tel était l’ordre du jour, et c’était un travail d’une énorme difficulté; ils n’avaient pas d’autres outils que leurs couteaux de chasse, et ils ne valaient pas grand’chose. On cassa de grandes branches pourries aux arbres qu’Haverland réunit ensemble avec de l’osier, tandis que les autres ramassaient le bois.
Haldidge remonta la rivière, et Seth et Graham la descendirent; celui-ci remarqua bientôt un gros tronc d’arbre à moitié pourri qui se trouvait en partie dans l’eau.
«Voilà justement notre affaire! C’est cela! c’est un radeau tout fait, une peine de moins; lançons-le de suite et mettons-le à flot sur place!» dit-il joyeusement.
Ils s’approchèrent et se baissaient déjà pour le pousser dans l’eau, lorsque Seth s’éloigna subitement et se mit à le regarder.
«Allons, aidez-moi, dit Graham.
--Graham, je pense que je ne prendrai pas ce tronc; je ne crois pas qu’il fasse notre affaire.
--Pourquoi pas? Au nom du sens commun, donnez-moi une raison.
--Laissez ce tronc, m’entendez-vous?»
Graham leva la tête et tressaillit en voyant la figure de Seth; ses yeux lançaient des flammes, et il semblait prêt à sauter sur lui s’il osait dire encore un mot.
«Venez avec moi!» commanda Seth d’une voix que la colère rendait rude.
Il n’aurait pas fallu mépriser cet ordre. Graham ramassa sa carabine et ne perdit pas de temps à lui obéir. Mais il se demandait avec étonnement si Seth était devenu tout à coup fou ou idiot. Il le suivit à quelque distance, puis se hâta bientôt de revenir près de lui. Voyant que son visage avait repris son expression habituelle, il se décida à lui demander ce qu’il avait à lui dire.
«N’avez-vous pas remarqué que ce tronc d’arbre était creux?
--Je le crois, quoique je ne l’aie pas examiné de près.
--Eh bien! si vous l’aviez examiné de près ou même de loin, et si vous aviez regardé dans ce tronc, vous y auriez vu un grand Mohawk blotti proprement et gentiment.
--Est-ce possible! Comment avez-vous pu le voir?
--Lorsque je vis que le tronc était creux, je soupçonnai qu’il pouvait y avoir dedans une chose ou une autre, et je ne voulais pas l’emporter tant que je ne saurais pas ce qu’il contenait. Lorsque j’y regardai de plus près, je vis qu’il y avait certainement quelque chose, car la façon dont l’écorce était grattée à l’entrée me l’indiquait assez clairement; je ne devais pas, vous comprenez, me baisser assez pour regarder dedans, car aussitôt le Peau-Rouge m’aurait craché quelque chose à la figure. Aussi, je laissai tomber mon bonnet, et, en me baissant pour le ramasser, j’ai vu là un grand mocassin, aussi vrai qu’il fait jour; oui, je l’ai vu. Je me mis alors à discuter la question; et, après une longue discussion pour et contre, j’arrivai à conclure que, puisque j’avais vu le pied d’un Indien, si je voulais remonter plus haut, je trouverais certainement l’Indien lui-même; et, en outre, que s’il y avait un Indien dans cet endroit, je pouvais être sûr qu’il y en avait beaucoup dans les environs. Si je n’avais pas eu l’air un peu décidé, vous n’auriez pas lâché ce tronc si vite, eh?
--Non! Vous m’alarmez réellement; mais, que faut-il faire?
--Les coquins rôdent autour du bois et nous dressent encore quelque embûche. Ils ne pensent pas que nous ayons trouvé le rat qui gratte dans son trou, et ils sont trop lâches pour montrer leurs visages avant d’être sûrs de la victoire, ou bien avant qu’ils ne supposent que nous nous sommes échappés.
--Le dirons-nous à Haverland?
--Non; j’en informerai Haldidge, s’il ne l’a pas déjà découvert lui-même. Il faut faire le radeau, et nous devons y travailler jusqu’à ce qu’il soit fini, comme si nous croyions que tout va bien. Taisez-vous maintenant, ou Alfred remarquera que nous causons.»
Ils étaient si près du bûcheron, qu’ils changèrent subitement de conversation.
«Pas de bois! dit Haverland en levant les yeux.
--Il est un peu rare aussi où nous sommes allés, répondit Graham.
--Ne vous aiderai-je pas? demanda malicieusement Ina.
--Je pense que nous n’aurons pas besoin de votre aide, car Haldidge semble déjà en avoir assez.»
Le chasseur arrivait en ce moment et pliait sous le poids de deux pesantes branches qui furent immédiatement attachées ensemble; mais on vit bientôt que le radeau était trop faible et trop léger, et qu’il fallait plus de bois pour qu’il fût capable de porter Ina. Haldidge s’enfonça donc de nouveau dans la forêt. Seth marcha à ses côtés pendant quelques yards, et il lui dit:
«Comprenez-vous?
--Quoi? demanda le chasseur étonné.
--Là-bas! répondit Seth en levant son pouce par-dessus ses épaules pour indiquer le tronc.
--Des Peaux-Rouges?
--J’en suis presque certain.
--Je les sentais depuis un moment; vous ferez bien de retourner et de veiller sur Haverland, je ramasserai assez de bois et je saurai éviter le danger.
--Non, ils vont essayer quelque ruse; veillez sur vous!»
Seth, après avoir dit ces mots, tourna sur ses talons et rejoignit Haverland. Graham était à quelque distance et coupait de l’osier que le bûcheron employait activement. Lorsque Seth arriva, il aperçut Ina qui était assise à terre à quelques pas de son père; son attention semblait entièrement absorbée par quelque chose qui était sur la rivière. Seth la surveilla de près.
«N’est-ce pas un tronc d’arbre, là-bas?» demanda-t-elle.
Seth regarda dans la direction qu’elle indiquait, et ce ne fut pas sans étonnement qu’il vit flotter sur l’eau exactement le même tronc d’arbre pour lequel il s’était disputé avec Graham. Cette découverte éveilla ses soupçons, et il fit de suite signe à Haldidge.
«Qu’y a-t-il?» demanda le chasseur quand il arriva.
Seth, au lieu de répondre, fit un signe de tête en montrant la rivière; et il ajouta ensuite:
«Ne laissez pas voir que vous les surveillez, car vous pourriez les effrayer!»
Haldidge se retourna cependant, et il regarda longtemps et attentivement l’objet suspect.
«Qu’en pensez-vous?
--Ces Mohawks sont les plus grands imbéciles dont j’aie jamais entendu parler, s’ils croient qu’une ruse aussi vieille que celle-là puisse nous tromper.
--Que voulez-vous dire? demanda Haverland.
--Vous voyez ce tronc à moitié enfoncé dans l’eau, eh bien! il y a derrière quatre ou cinq Mohawks qui attendent que nous lancions notre radeau.
--Ce n’est peut-être pas autre chose qu’un arbre ou une grosse bûche qui flotte sur l’eau, dit le bûcheron.
--Oui, dit le chasseur d’un ton moqueur et en pesant sur les mots, et il est tout naturel, sans doute, qu’une bûche toute seule puisse remonter ainsi le courant, n’est-ce pas?
--Est-ce qu’elle s’approche? demanda Graham.
--Pas très-vite, répondit Seth, car je suppose que c’est une rude besogne pour ces individus de remonter le courant. Ah! pardieu! je comprends leur jeu. Regardez, ne voyez-vous pas que le tronc d’arbre est plus loin du bord que tout à l’heure? Ils vont se rapprocher du milieu de l’eau autant qu’ils pourront le faire, et si près de nous que, lorsque nous voudrons traverser, le courant nous portera en plein contre eux; et alors ils se livreront à toute leur colère pour nous dévorer. C’est certain, c’est aussi sûr que vous existez!
--Nous pourrions bien aviser de suite à cela, dit Haldidge. Le plan des Indiens est sans nul doute celui que Seth leur prête. En traversant la rivière, nous ne pourrons empêcher le radeau d’être poussé par le courant, et ils essayeront de se placer de manière à se rencontrer avec nous; mais ils ne nous attaqueront pas avant que nous ne soyons dans l’eau. Ainsi, vous pouvez continuer de travailler au radeau sans rien craindre, Alfred, tandis que Seth et moi nous allons faire une reconnaissance. Venez, Graham, vous pouvez nous accompagner. Entrons dans le bois séparément, et nous nous réunirons aussitôt que nous serons hors de vue; agissons comme si nous ne soupçonnions rien, et je parie ma carabine contre votre chapeau que nous déjouerons ces lâches.»
Les trois amis entrèrent dans le bois séparément, et se réunirent après avoir fait quelques pas.
«Maintenant, murmura Seth, vous allez rire; suivez-moi de près, mes amis, et tenez-vous à couvert!»
Ils s’avancèrent alors dans une direction parallèle au courant de la rivière, en usant d’une prudence extrême, car il était plus que probable qu’il y avait des éclaireurs Indiens dans le bois, et ils se tinrent éloignés de la rivière jusqu’à ce que Seth pensa qu’ils étaient au-dessous du tronc d’arbre suspect; ils commencèrent alors à s’en approcher. A ce moment, le moindre mouvement inconsidéré aurait été fatal. Heureusement qu’une espèce d’herbe, dont les racines croissaient dans le bois, s’avançait dans l’eau à une distance considérable. A travers ces hautes herbes, ils frayèrent leur chemin à la manière des serpents, en rampant sur le sol. Seth, comme d’habitude, était le premier, et Graham fut étonné de le voir positivement glisser sur la terre sans faire aucun effort.
En un instant ils furent au bord de la rivière; ils levèrent alors lentement la tête et regardèrent par-dessus l’herbe dans la direction de la rivière; le tronc était un peu au-dessus, mais d’Indiens pas de trace, et le tronc d’arbre semblait être à l’ancre au milieu du courant.
«Y aurait-il quelque chose là-dessous? murmura Graham.
--Chut! Taisez-vous, regardez, et vous allez voir!» lui dit Seth.
Un moment après, le tronc, en apparence sans aucune aide humaine, changea légèrement de position, et Graham vit briller quelque chose à son extrémité. Il ne pouvait comprendre ce que cela signifiait, et il se retourna pour interroger Haldidge. Ce dernier avait son œil pénétrant fixé dans cette direction, et l’on voyait un sourire de triomphe sur ses lèvres. Il fit signe à Graham de garder le silence.
Comme notre héros tournait de nouveau ses regards vers la rivière, il s’aperçut que le tronc était encore plus loin dans le courant, et il vit quelque chose comme du métal poli qui brillait encore plus merveilleusement qu’auparavant. Il regarda attentivement, et, au bout d’un instant, il reconnut que plusieurs carabines s’appuyaient sur le tronc d’arbre.
Tandis qu’il regardait et se demandait où les propriétaires de ces armes pouvaient être cachés, l’eau sembla tout à coup se fendre du côté où le tronc était tourné vers eux, et la face bronzée d’un Indien leur apparut. Il se hissa jusqu’à ce qu’il eût les épaules hors de l’eau; alors il resta immobile pendant un instant et regarda Haverland par-dessus le tronc. Il parut satisfait et se replongea de nouveau: mais Graham remarqua qu’il ne disparaissait pas sous l’eau, comme il semblait s’y être tenu jusqu’ici, caché si près du tronc que tout le monde aurait supposé qu’il en faisait partie; sa tête ressemblait parfaitement à un gros nœud dans le bois de l’arbre. Graham remarqua aussi qu’il y voyait deux autres protubérances exactement semblables à la première. La conclusion était facile. Il y avait trois Mohawks bien armés cachés derrière le tronc, et ils faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour se glisser inaperçus vers les fugitifs.
«Juste chacun le nôtre! aussi sûr que vous existez, dit Seth triomphalement; que chacun de vous soit prêt à faire feu sur son homme. Graham, ajustez celui qui est le plus près par ici; vous, le second, Haldidge; et moi, j’abattrai le dernier de la belle manière.»
Les trois amis dirigèrent leurs instruments de mort vers les sauvages sans soupçons. Ils visèrent longtemps et froidement.
«Allons, ensemble!... Feu!»
On entendit une terrible décharge; mais la carabine de Seth rata. Les deux autres expédièrent leur homme. Deux hurlements d’agonie retentirent dans les airs, et l’un des sauvages bondit hors de l’eau presque à la moitié de sa hauteur, pour retomber ensuite comme un plomb au fond de la rivière; l’autre se débattit et se tint au tronc pendant un moment, puis il lâcha prise et disparut sous l’eau.
«Tonnerre et éclairs! s’écria Seth en sautant sur ses pieds; passez-moi votre carabine, Graham! Il y a quelque chose dans la mienne, et cet autre démon va échapper! Vite, vite, donnez-la par ici!»
Il prit la carabine et commença à la charger aussi rapidement que possible, en tenant ses yeux fixés sur l’Indien, qui nageait alors avec ardeur vers la rive.
«Est-ce que votre fusil est rechargé, Haldidge?
--Non, je me suis amusé à vous regarder et à suivre les mouvements de cet Indien, pour voir lequel aurait le dessus, et je n’ai pas pensé à le recharger.
--Rechargez, car si ce fusil allait rater aussi! Par le ciel! qu’il ne s’échappe pas maintenant!»
L’Indien, comme s’il eût méprisé le danger, sortait tranquillement de l’eau et marchait à travers le bois.
«Maintenant, mon bel ami, vois si tu peux éviter cela!»
Seth visa l’Indien qui se retirait, et lâcha la détente de son arme; mais, à son grand chagrin, la poudre brûla dans le bassinet sans faire feu.
Avant qu’Haldidge eût fini de recharger son fusil et que Seth eût pu même reprendre le sien, l’Indien avait disparu dans le bois.
«Et mais, qu’est-il donc arrivé à ces fusils? se demanda Seth véritablement en colère; voici la seconde fois que j’y suis pris! Eh! qu’est-ce maintenant que cela?»
Une carabine, tirée de l’autre côté de la rivière, venait d’envoyer une balle si près de lui, qu’elle avait enlevé une touffe de ses longs cheveux blonds!
«Vrai! ce n’était pas trop mal, s’écria-t-il en se grattant la tête, comme s’il était légèrement blessé.
--Prenez garde, pour l’amour de Dieu! Couchez-vous par terre! lui dit Graham en le saisissant par le pan de son habit de chasse et en l’attirant à lui.
--Je ne sais pas quelle est la meilleure manière, répondit l’imperturbable Seth en se mettant à genoux, juste assez à temps pour éviter un autre coup mieux ajusté encore. Il doit y avoir beaucoup de ces démons par-là.»
Les coups de feu alarmèrent Haverland; il abandonna son ouvrage et chercha un abri dans le bois. Pendant ce temps, l’après-midi s’était tellement avancée, que l’obscurité commençait déjà à s’étendre sur l’eau et sur le bois. Il ne fallait plus maintenant penser à traverser la rivière sur le radeau, car, en l’essayant, c’était courir au-devant de la mort. Leurs ennemis leur avaient donné un témoignage trop évident de leur adresse à manier une carabine. Mais il leur fallait traverser la rivière, et le seul moyen qui leur restât était de changer de place et de construire un nouveau radeau, pour se diriger vers l’autre rive.
Il n’y avait pas de raisons pour tarder davantage, et ils partirent immédiatement. Le ciel annonçait un nouvel orage; plusieurs grondements de tonnerre se faisaient entendre, mais les éclairs étaient si éloignés qu’ils ne pouvaient en profiter d’aucune façon. Le ciel était rempli de gros nuages tumultueux qui rendaient l’obscurité complète et impénétrable; et, comme aucun d’eux ne connaissait un pouce du terrain sur lequel ils marchaient, on peut supposer que leur voyage n’était ni bien rapide, ni bien agréable. Le bruit du tonnerre continuait toujours; la pluie commença bientôt à tomber; les gouttes étaient grandes et larges, comme on en voit souvent en été; elles résonnaient sur les feuilles comme une pluie de balles.
«Seth, pouvez-vous voir devant vous? demanda Graham.
--Naturellement, je le puis; l’obscurité ne me fait rien, je puis voir tout aussi bien pendant une nuit obscure que pendant le jour, et, qui plus est, en ce moment je vois parfaitement. Je voudrais bien qu’il m’arrivât de faire un faux pas ou même de trébucher!»