La captive des Mohawks

Part 10

Chapter 103,792 wordsPublic domain

La phrase fut interrompue par la chute de celui qui la commençait; notre ami Seth pirouetta la tête en avant, et tomba dedans ou par-dessus quelque chose.

«Êtes-vous blessé, Seth? lui demanda Graham alarmé, et cependant à moitié tenté de s’abandonner à la gaieté qui faisait éclater de rire ceux qui étaient derrière lui.

--Blessé! s’écria l’infortuné en cherchant à se remettre sur ses pieds; je crois que tous les os de mon corps sont brisés. Ma tête est fendue; mes deux jambes sont démises; mon bras gauche est cassé au-dessus du coude, et le droit contusionné partout.»

Malgré ces terribles blessures, celui qui disait les avoir se remuait avec une étonnante agilité.

«Ah çà! dans quoi supposez-vous donc que je sois tombé? demanda-t-il tout à coup.

--Dans une trappe ou dans un trou creusé dans le sol, répondit Graham; mais je pense aussi qu’il serait très-facile, avec le bruit que nous faisons, de tomber entre les mains des Mohawks!

--Vous n’avez pas supposé que je sois tombé, je pense, reprit Seth avec colère. J’ai aperçu quelque chose, et je me suis avancé pour voir si cela supporterait mon poids. De quoi riez-vous donc, je voudrais bien le savoir?

--Dans quoi êtes-vous tombé? demanda Haverland.

--Ma foi! ce n’est rien moins que dans un bateau qui a été traîné jusqu’ici par ces vermines, je suppose!»

Et c’était vrai! Il y avait devant eux un canot d’une très-grande dimension, et personne autour, selon toute apparence. Rien ne pouvait leur arriver de plus favorable. En examinant leur trouvaille, ils virent que ce bateau était d’une longueur et d’une largeur extraordinaires, et très-suffisant pour porter vingt personnes. Ils le poussèrent rapidement dans la rivière.

«Allons, sautez là dedans et partons,» dit Seth.

Les fugitifs entrèrent sans hésiter dans le bateau; Seth et Haldidge le lancèrent dans la rivière et sautèrent dedans à leur tour, pendant qu’il s’éloignait sur l’eau.

XIX

LE RETOUR.

Les blancs comprirent en un instant qu’ils avaient commis une grande faute en lançant le bateau comme ils l’avaient fait. En premier lieu il n’y avait pas de rames dans le canot, et ils ne pouvaient pas le diriger. En outre, la rivière était aussi sombre que le Styx, et le ciel et l’atmosphère étaient noirs comme de l’encre. Ils n’avaient pas la plus petite idée de l’endroit où ils allaient; rencontreraient-ils quelque chute, descendraient-ils quelque rapide, ou seraient-ils jetés sur un bord hospitalier? ils n’en savaient rien.

«Je me demande lequel est le plus nigaud, Haldidge, de vous ou de moi, pour être partis ainsi dans ce canot, que nous leur avons emprunté pour un petit moment?»

En disant cela, Seth s’avança vers la proue où il s’assit, non pas sur la planche, comme il s’y attendait, mais sur quelque chose de doux, qui poussa un grognement que tout le monde entendit aussi bien que lui.

«Eh maintenant, qu’y a-t-il donc sous moi? s’écria Seth en baissant la main et en tâtant dans l’obscurité. Un Indien tout vivant, aussi vrai que je m’appelle Seth Jones! Ah! mon singe à tête cuivrée!»

C’était comme il le disait. Un Indien était couché là sur le dos, les pieds appuyés sur le bord du canot; et Seth, sans soupçonner sa présence, s’était assis en plein sur son estomac. Comme on peut bien le supposer, la chose n’était nullement du goût du sauvage, et il fit plusieurs efforts violents pour s’en débarrasser.

«Reste tranquille, lui dit Seth, car je suis convaincu que je ne puis trouver un siége plus confortable.»

Le sauvage était si effrayé, qu’il cessa tout effort et resta parfaitement calme et immobile.

«Est-ce un véritable Indien que vous avez trouvé là? demanda Haldidge en allant vers Seth.

--Certainement oui! tâtez seulement et vous verrez si ce n’est pas un Peau-Rouge!

--Qu’allez-vous en faire?

--Rien!

--Allez-vous le laisser partir? jetons-le par-dessus le bord.

--Hum! je ne veux pas, Haldidge; j’ai deux ou trois bonnes raisons pour ne pas faire cela. En premier lieu, ce n’est pas nécessaire; le pauvre diable ne nous a pas fait de mal; et, quoique je déteste toute sa race, je n’aime pas à les tuer tant qu’ils ne m’ont pas fait de mal, ou n’ont pas essayé de m’en faire. Toutefois, la raison la plus importante, c’est que je me trouve bien assis et que je ne veux pas me déranger.

--C’est un fameux niais de se laisser ainsi étouffer; à sa place, je vous donnerais une bonne secousse, et je vous enverrais par-dessus bord!

--Non pas, si vous compreniez votre position... Ah! coquin!»

L’Indien entendit peut-être les paroles du chasseur. En tout cas, il essaya d’exécuter ce qu’il avait dit, et il y réussit. Au moment où Seth poussait son exclamation, il tombait la tête en avant sur Haverland, qu’il renversait en roulant avec lui. Au même instant, le sauvage sauta par-dessus bord et s’éloigna rapidement à la nage.

«C’est un vilain tour, dit Seth, en reprenant sa place; je m’étais justement assis sur lui pour le préserver de la pluie; comme le chien est ingrat.»

Leur attention fut reportée sur la marche du canot, ils étaient entraînés rapidement par le courant et leur position commençait à devenir inquiétante. Il n’y avait aucun moyen de le diriger, et, s’ils venaient à rencontrer soit un arbre, soit un rocher, ils couleraient à fond à l’instant. Mais ils n’y pouvaient rien, et tous restaient assis et se préparaient au choc qui pouvait leur survenir d’un instant à l’autre. Pendant qu’ils avançaient ainsi, ils entendirent le fond du canot qui frottait sur quelque chose; il vacilla un instant; et, tout à coup, il resta immobile: la proue s’emplissait rapidement et il commençait à s’enfoncer.

«Par dessus bord! tous, nous enfonçons!» s’écria Haldidge.

Ils sautèrent dans l’eau qui n’avait pas plus de deux pieds de profondeur et le canot, ainsi allégé de son chargement, se dégagea et disparut dans l’obscurité.

«Ne bougez pas que je n’aie fait quelques sondages!» dit Seth.

Il pensa, tout naturellement, que pour atteindre la rive, il devait se diriger à angle droit sur le courant. Quelques pas lui montrèrent qu’il n’était plus dans la rivière même, mais dans l’eau qui avait débordé sur la rive.

«Suivez-moi, mes enfants, nous sommes en bonne voie!» cria-t-il.

Les buissons et les hautes herbes embarrassaient leurs pieds, les branches qui étaient au-dessus de leur tête fouettaient leurs visages, pendant qu’ils cherchaient à sortir de l’eau. Quelques instants après ils étaient de nouveau sur la terre ferme. Le canot leur avait fait traverser la rivière, de telle sorte que cette pénible besogne était terminée.

«Maintenant, si nous avions seulement un bon feu! dit Haverland.

--Oui! car Ina doit beaucoup souffrir!

«Oh! ne pensez pas à moi!» répondit gaiement la brave jeune fille.

Seth découvrit, avec sa pénétration ordinaire, que l’orage avait été très-peu de chose en cet endroit, et que le bois était relativement sec. En déblayant les feuilles qui étaient à la surface, il en trouva d’autres dessous qui n’étaient pas humides. Il en fit un gros tas sur lequel il plaça de petites brindilles surchargées elles-mêmes de grosses branches empilées les unes sur les autres. Après beaucoup de peine, Seth parvint à faire jaillir une étincelle de son briquet, et, en quelques instants, ils eurent un bon feu réconfortant et petillant.

«C’est bien, dit Graham, mais n’est-ce pas imprudent, Seth?

--Bah! il faut que je sèche ma peau cette nuit, si le feu a quelque vertu.»

Mais les Indiens ne vinrent pas les inquiéter, quoiqu’il eût été très-peu prudent à eux d’allumer du feu. Il était plus que probable, comme Seth Jones le fit remarquer, que les sauvages qui les poursuivaient avaient perdu leur piste, et qu’ils auraient beaucoup de difficultés à la retrouver et à la suivre.

La première aube se leva enfin sur nos pauvres fugitifs, qui mouraient de faim. Lorsque le jour augmenta, ils regardèrent autour d’eux, et ils découvrirent qu’ils avaient campé au pied d’une colline extrêmement boisée. Ils s’aperçurent aussi qu’Haldidge, le chasseur, était absent. Comme on s’en étonnait, la détonation de sa carabine se fit entendre; et, au bout de quelques instants, on le vit descendre la colline pliant sous le poids d’un jeune cerf dix-cors qui fut rapidement dépouillé; plusieurs gros morceaux furent mis à la broche ou grillés sur le feu, et nos cinq amis firent un repas plus abondant et plus substantiel que ceux que l’on fait jamais dans le monde.

«Avant de reprendre notre voyage, dit Haldidge, je désire que vous veniez tous avec moi au sommet de cette colline, pour voir de quel beau point de vue l’on peut jouir.

--Oh! nous n’avons pas le temps d’admirer les points de vue, répondit Seth.

--Je sais bien que nous n’avons pas de temps à perdre, ajouta le chasseur, mais cet endroit est d’une beauté particulière, et je pense que vous en serez satisfaits.»

Le chasseur était si pressant que ses amis furent obligés d’accéder à sa demande. Ils commencèrent donc l’ascension, tandis qu’Haldidge, qui les conduisait, semblait avoir abandonné toute anxiété, et être tout souriant et plein d’espoir.

«Voyez si vous aimez cette vue!» dit-il en désignant l’occident.

Les fugitifs regardèrent dans la direction qu’il indiquait. Le spectacle qu’ils aperçurent était bien celui qui devait leur plaire, plus qu’aucun autre dans l’univers; car, au-dessous d’eux, à cinq cents pas environ, se trouvait le village même vers lequel ils s’avançaient depuis si longtemps. Il paraissait d’une beauté merveilleuse à la brillante clarté du soleil du matin. Une vingtaine de maisonnettes étaient serrées les unes contre les autres, et la fumée de plusieurs cheminées s’élevait dans l’atmosphère, tandis que, çà et là, on voyait quelques colons aller et venir. A un coin du village, on découvrait le fort et la gueule béante de son canon qui brillait au soleil du matin comme de l’argent bruni. Un ou deux petits bateaux couraient sur la rivière, et leurs avirons étaient maniés par des bras vigoureux et agiles. La rivière, que le bûcheron avait suivie en se sauvant avec sa femme et sa sœur, coulait au pied du village, et l’œil pouvait suivre ses contours pendant plusieurs lieues. On voyait çà et là, dans la campagne, les chaumières des établissements de quelques hardis colons; elles ressemblaient de loin à de toutes petites ruches d’abeilles.

«Vous ne m’avez pas dit si ce paysage vous plaisait? reprit le chasseur.

--Ah! Haldidge, vous le saviez avant de me le demander! répondit Haverland d’une voix émue. Dieu soit loué! car il a été bien miséricordieux pour nous.»

Ils se mirent alors à descendre la colline, mais sans échanger un seul mot; car leurs cœurs étaient trop pleins d’émotion. Un charme étrange semblait s’être emparé de Seth Jones. A la vue du village, il était devenu tout à coup pensif et silencieux; il refusait même de parler; son esprit était évidemment occupé par quelque pensée absorbante. Plusieurs fois, il soupira profondément et pressa ses mains contre sa poitrine, comme si les palpitations tumultueuses de son cœur le faisaient souffrir. L’expression de sa figure était étonnamment changée, son air railleur et plaisant avait entièrement disparu, en même temps que les rides de son front et de son nez paraissaient effacées. Son visage en ce moment était réellement beau. C’était une merveilleuse métamorphose; et ses compagnons se demandaient: «Est-ce bien là Seth Jones?»

Tout à coup, il crut s’apercevoir que les yeux de ses compagnons étaient fixés sur lui, et qu’il s’était oublié; son ancienne expression étrange reparut sur son visage. Il reprit sa vieille allure et Seth Jones redevint encore lui-même.

Les sentinelles du fort avaient aperçu et reconnu les fugitifs; et, quand ceux-ci arrivèrent à la palissade qui entourait le village, ils trouvèrent une foule considérable qui les attendait.

«Je vous reverrai tous!» dit Haldidge, en se séparant des autres et en passant à l’extrémité supérieure de l’établissement.

Après s’être arrêté, pendant quelques instants, pour répondre aux demandes de ses amis, Haverland se dirigea vers la maisonnette où il avait laissé sa femme et sa sœur; il vit bientôt que les bons colons lui avaient construit et donné une maison. Comme il s’avançait doucement vers la porte, dans l’intention de surprendre gaiement sa femme, celle-ci le rencontra par hasard. Elle poussa un cri de joie étouffé, s’élança vers lui et le serra dans ses bras. Un instant après, elle pressa Ina sur son sein, et toutes deux laissaient couler de douces larmes.

«Que le ciel soit béni!... Que le ciel soit béni!... Oh! ma chère.... ma chère enfant;... je te croyais perdue pour toujours!...»

Graham et Seth se tinrent respectueusement à l’écart pendant quelques instants. Le dernier toussa plusieurs fois et passa furtivement sa main sur ses yeux. Quand la mère se fut remise, elle se retourna et reconnut Graham qu’elle salua cordialement.

«Et vous aussi! dit-elle, en prenant la main de Seth et en le regardant fixement: vous avez été plus qu’un ami pour nous; puisse le ciel vous récompenser, car nous ne pourrons jamais le faire!

--Là!... Là!... ne dites pas cela!... hum!... hum!... Je crois que j’ai pris froid pendant la nuit!»

Mais la ruse était inutile. Les larmes devaient finir par couler, et Seth, pendant quelques secondes, pleura comme un enfant; mais on le voyait sourire à travers ses larmes. Ils entrèrent tous dans la maison.

«Notre premier devoir est de remercier Dieu pour sa miséricorde; remercions-le tous!» dit le bûcheron.

Ils tombèrent à genoux et adressèrent de ferventes actions de grâce à l’Être suprême qui leur avait témoigné sa bonté d’une façon si merveilleuse. Les colons, avec une véritable délicatesse de cœur, voulaient se retirer, et ne cédèrent qu’aux instances de la famille. Comme ils se relevaient, Marie, la sœur d’Haverland, entra dans la maison. Graham, qui regardait alors Seth, tressaillit à l’émotion que celui-ci laissa percer. Le pionnier devint pourpre et trembla de tous ses membres; mais il fit un violent effort et il se remit assez à temps pour la saluer. Marie le remercia et commença à parler, parce qu’elle vit qu’il était embarrassé de le faire et peu à son aise. Un soupçon brilla sur son beau visage si calme; elle pâlit et rougit tour à tour. Son visage redevint bientôt calme et pensif, et une expression touchante brilla dans ses yeux tristes et languissants. Seth sortit rapidement pour méditer sur les mystères de ses propres pensées.

La maisonnette fut encombrée jusqu’à près de minuit par des amis qui étaient venus pour les féliciter.

La réunion fut gaie et heureuse, ce fut une soirée enfin dont on se souviendra longtemps.

* * * * *

Une semaine après, la maison d’Haverland voyait encore réunis Ina, Seth Jones, le bûcheron, Mme Haverland, et Marie. Seth s’assit dans un coin et causa avec Ina tandis que les trois autres parlaient ensemble. On lisait le bonheur sur chaque visage. La douce et mélancolique beauté de Marie était illuminée d’un sourire. Elle était belle ainsi et avait un air de reine. Ses cheveux, noirs comme la nuit, étaient rassemblés derrière sa tête, comme pour les empêcher de friser; mais, malgré cela, une mèche rebelle se plaisait à la contrarier et à voltiger. Une légère rougeur colorait ses joues, et son œil bleu avait une expression qui dénotait la joie et la satisfaction.

Seth était resté la plupart du temps avec le bûcheron. Son langage cependant changeait souvent. Il y avait dans sa conversation des mots si polis et si choisis qu’ils faisaient croire que, sans aucun doute, il était très-instruit.

En ce moment, ses manières étaient nerveuses; et, quoiqu’il causât joyeusement avec Ina, ses yeux étaient constamment fixés sur le visage de Marie Haverland.

Après un moment de silence, il se leva, prit sa chaise et alla s’asseoir à côté d’elle. Elle ne le regarda pas, ni personne non plus. Il s’assit un instant; puis il murmura:

«Marie?»

Elle tressaillit! ses yeux lancèrent un instant, sur le visage de Seth, des lueurs de météore; puis elle devint pâle comme la mort et elle serait tombée de sa chaise, si Seth ne l’avait soutenue dans ses bras. Haverland leva les yeux et fut frappé de stupeur; toute la famille était remplie d’étonnement.

«Ciel miséricordieux!... Eugène Morton!... s’écria Haverland en se levant tout droit.

--Oui, en vérité, dit celui-ci à qui l’on s’adressait.

--Vous êtes-vous relevé d’entre les morts?

--Je suis revenu à la vie, Alfred, mais je n’ai jamais été avec les morts.»

Au lieu de cette faible voix et criarde qui avait jusqu’ici caractérisé son organe, il avait maintenant une voix basse taille, riche et mélodieuse.

Haldidge et Graham, entrèrent dans la maison, et Seth parut, sous son véritable caractère, grand, noble, gracieux et imposant.

«Où est Seth? demanda Graham, ne remarquant pas l’étranger présent.

--Voici celui que vous avez jusqu’ici pris pour cet individu, dit l’étranger en riant et en jouissant de son étonnement.

--Seth, en vérité; mais ce n’est plus Seth! s’écrièrent-ils tous les deux.

--Ah! leur dit-il, je vais tout vous expliquer en deux mots. Je n’ai pas besoin de vous dire, mes amis, que mon caractère, depuis que je suis parmi vous, a été un rôle joué. Seth Jones est un mythe et, à ma connaissance, cet individu n’a jamais existé. Mon véritable nom est Eugène Morton. Il y a dix ans, Marie Haverland et moi, nous engageâmes notre foi l’un à l’autre. Nous devions nous marier un an après; mais, quelques mois plus tard, la guerre de la Révolution éclata, et on fit un appel de volontaires dans notre petit village du New-Hampshire. Je n’avais aucune envie, ni aucun droit de ne pas accomplir mon devoir; notre petite compagnie fut envoyée dans le Massachussets où la guerre régnait alors. Dans une escarmouche, quelque temps après la bataille de Bunker-Hill, je fus dangereusement blessé et laissé chez un fermier habitant au bord du chemin. J’envoyai un mot par un de mes camarades à Marie, pour lui faire savoir que j’étais blessé, mais que j’espérais la revoir sous peu. Le porteur de ce message fut probablement tué; car il est certain que ce mot ne parvint jamais à Marie, et qu’au contraire on lui fit un rapport tout différent. Il y avait dans notre compagnie, un individu qui l’aimait aussi; et, en apprenant mon malheur, il lui fit dire que j’avais été tué. Lorsque je rejoignis mon corps, quelques mois plus tard, j’appris que cet individu avait déserté. Je pensai qu’il était retourné au pays, et je résolus de demander un congé pour revoir mon pays natal; j’appris là qu’Haverland, sa femme, et sa sœur avaient quitté le village pour aller dans l’Ouest. Un de mes amis m’informa que le déserteur était parti avec eux, et qu’il était certain qu’il épouserait Marie. Je ne pus douter de la vérité de ce récit. Pour adoucir ce grand chagrin, je retournai de suite sous les drapeaux et me mêlai à tous les combats, autant que je pus le faire; souvent je m’exposais à dessein au danger demandant la mort à grands cris. Pendant l’hiver de 1776, je me trouvais sous les ordres du général Washington, à Trenton; j’avais traversé le Delaware avec lui et nous engageâmes bientôt un combat désespéré avec les Hessiens. Dans la chaleur même de l’action, il me vint tout à coup à l’esprit que l’histoire du mariage de Marie n’était pas vraie; et, chose assez singulière, quand la bataille fut terminée, je n’y pensai plus. Mais, au milieu de l’engagement suivant, qui eut lieu à Princeton, la même pensée me revint et me poursuivit depuis lors jusqu’à la fin de la guerre. Je résolus de chercher Marie. Tout ce que je pus apprendre, c’est qu’Haverland avait émigré, et avait quitté le pays. Si elle avait épousé le déserteur, je savais que c’était avec la ferme croyance que j’étais mort. En conséquence, je n’avais pas le droit de la rendre malheureuse et de la faire souffrir par ma présence, et c’est pour cette raison que je pris un déguisement. Je teignis mes cheveux, depuis longtemps déjà mal soignés, et cela changea tellement toute ma physionomie, que je me reconnus à peine moi-même; le teint de ma jeunesse s’était bronzé au rude métier de la guerre, et le chagrin avait complété le changement; ce n’est pas étrange, alors, qu’un vieil ami ne m’ait pas reconnu, surtout quand je jouai le rôle de «gars de la montagne Verte», en prenant sa voix et ses manières, mon identité était alors, je le savais, parfaitement à l’abri de toute découverte. Je vins dans ce pays; et après des recherches longues et persévérantes, je trouvai Haverland qui coupait du bois dans la forêt. Je me présentai à lui comme étant Seth Jones, et je retrouvai Marie. Le récit de son mariage était faux. Je me serais fait connaître alors, si le danger qui menaçait Haverland n’était pas tombé sur lui presque aussitôt. Comme la famille était tourmentée sur le sort d’Ina, je pensai que me faire reconnaître ne servirait qu’à embarrasser et à distraire leurs mouvements.

«Il me reste peu de choses à ajouter! Je vous félicite, Graham, du choix que vous avez fait; vous allez vous marier demain? Eh bien! Marie, ne m’épouserez-vous pas en même temps?

--Oui! répondit-elle en plaçant ses mains dans celles de Seth.

--Maintenant, félicitez-moi, mes amis,» dit-il, avec un visage radieux.

Et tous se réunirent autour de lui.

Ils éprouvèrent d’abord, il est vrai, quelque difficulté à croire que Seth Jones avait disparu pour toujours; ils regrettaient même ce visage singulier et excentrique; mais ils avaient gagné à sa place un ami sincère et dévoué dont ils étaient tous fiers.

FIN.

TABLE.

I. Un étranger 5 II. Sombre nuage 19 III. L’orage éclate 35 IV. Une maison de moins et un ami de plus 45 V. Seth trouve la piste et il la quitte 63 VI. La mort ou la vie 85 VII. L’expérience de Seth 97 VIII. Rencontre inattendue 113 IX. La poursuite 129 X. Deux captifs chez les Indiens 149 XI. Toujours en chasse 163 XII. Correspondance de Seth 181 XIII. Explications 195 XIV. Dans le camp ennemi 207 XV. Plans et manœuvres 221 XVI. Épreuves 237 XVII. Dangers 249 XVIII. Hors de la vallée de la mort 261 XIX. Le retour 293

FIN DE LA TABLE.

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