Part 8
Seth resta longtemps à la parcourir des yeux et à examiner chaque endroit où il paraissait probable qu’un ennemi se tînt caché. A peine si un seul point échappa à son œil pénétrant.
Pendant qu’il inspectait bien attentivement cette vallée, ses regards furent tout à coup attirés vers le centre, où s’élevait une légère colonne de fumée bleuâtre. Cette remarque embarrassa beaucoup notre ami. Il avait les habitudes curieuses et analytiques si généralement attribuées aux individus de sa race, et cet événement l’intrigua beaucoup; il devait, à son avis, cacher quelque chose de mystérieux. Ce n’était encore qu’une supposition, mais il résolut, avant de permettre à ceux qu’il dirigeait de s’aventurer dans la vallée, de connaître le dernier mot de l’énigme. Son premier soin fut de retourner sur la piste pour rejoindre Haverland et Graham, auxquels il fit part de son intention. Cela fait, il repartit de nouveau en avant.
En arrivant à l’endroit où il avait d’abord découvert cet indice suspect, il s’arrêta un instant pour examiner derechef. La fumée se voyait encore un peu; elle s’élevait très-lentement dans l’air, et était si légère, que si son œil n’eût pas été si exercé, il l’eût cherchée pendant longtemps. Seth réfléchit un certain temps et finit par reconnaître qu’il ne pouvait comprendre ce qui produisait cette fumée sans se hasarder dans la vallée. Arrivé à cette conclusion, il n’hésita plus. Il descendit et entra dans les broussailles épaisses.
Lorsqu’il y fut complétement engagé, il détourna à droite, de façon à tourner autour du feu et à éviter le sentier. Il avança lentement et prudemment; de temps à autre il s’arrêtait et écoutait attentivement. Quelquefois il collait son oreille sur la terre et restait ainsi pendant plusieurs minutes. Mais il n’entendit pas le plus léger bruit. Enfin, il jugea qu’il devait être près du feu qui avait excité sa curiosité. Le petillement d’un brasier le guida, et, en quelques instants, il y était arrivé.
Il vit alors un spectacle qui le fit reculer d’horreur.
Une malheureuse créature humaine était attachée à un poteau, où elle avait été brûlée. Elle était aussi noire que la mort, et sa tête scalpée retombait sur sa poitrine, de telle sorte que, de l’endroit où il était, Seth ne pouvait voir ses traits; mais il en voyait assez pour le faire frissonner, en songeant au sort affreux auquel il venait d’échapper. Toutes les chairs étaient consumées jusqu’aux genoux, et des os blancs et brillants pendaient des membres supérieurs crispés et noircis. Les mains attachées derrière le dos, étaient restées intactes, mais tout le reste du corps était littéralement rôti! La fumée qu’il avait vue était celle de ce corps humain, dont Seth avait remarqué la mauvaise odeur bien avant qu’il n’en soupçonnât la cause.
«Grand Dieu!... murmura-t-il; c’est la première fois que je vois une personne brûlée à un poteau.... et j’espère, grâce au ciel! que ce sera la dernière!... Serait-ce un blanc?»
Après quelques évolutions prudentes, il gagna un endroit d’où il pouvait voir le visage du supplicié, et il éprouva un grand soulagement en découvrant que ce n’était pas un blanc. C’était probablement un malheureux Indien d’une tribu étrangère, et il avait sans doute été pris par ses ennemis, qui avaient exercé sur lui cette vengeance. Était-ce un Mohawk? ou appartenait-il à une autre tribu. C’est ce qu’il fut impossible à Seth de deviner. Mais, ce qui lui parut singulier et incompréhensible, ce fut de ne pas apercevoir d’autres sauvages dans les environs. Il savait que ce n’était pas leur habitude d’abandonner ainsi un prisonnier, et le fait même de leur absence le rendit doublement prudent et soupçonneux.
Pendant qu’il réfléchissait devant ce terrible spectacle, il fut pour ainsi dire réveillé en sursaut par la détonation de la carabine d’Haldidge.
Il était convaincu que c’était celle du chasseur, d’après la direction, et aussi d’après la force de la détonation, sur laquelle il ne pouvait se tromper; car il l’avait remarquée pendant le combat de la nuit précédente, et la chose était d’autant plus facile, que cette arme avait un son particulier qui ne ressemblait en rien, soit à la sienne, soit à celles des sauvages. C’était pour lui un nouveau sujet d’étonnement et de perplexité, et il était fort embarrassé de la tournure extraordinaire que les affaires semblaient prendre. Il avait bien fallu qu’Haldidge y fût forcé pour se décider à décharger sa carabine; mais quel était le motif de ce coup de feu? il ne pouvait que le conjecturer.
Plein de doutes et toujours sur ses gardes, il résolut de reconnaître sa propre position avant de retourner vers ses compagnons. Se baissant presque à terre, il fit furtivement le tour du feu. En arrivant sur le côté opposé, il s’étendit à plat ventre et colla son oreille sur le sol. Il entendit un léger mouvement, leva la tête, et reconnut que quelqu’un traversait le bois. Une minute après, cinq guerriers mohawks, dans tout l’éclat de leur horrible peinture de guerre, entrèrent dans l’espace découvert qui se trouvait devant l’Indien attaché et brûlé au poteau.
La détonation de la carabine paraissait leur avoir causé quelques craintes. Ils parlaient avec vivacité, mais à voix basse; ils gesticulaient vivement, sans faire attention le moins du monde au spectacle affreux et écœurant qu’ils avaient devant eux. Seth fut convaincu qu’ils ne soupçonnaient pas sa présence, car peu à peu ils parlèrent plus haut, et enfin il put entendre presque tout ce qu’ils disaient. Comme il s’y attendait, c’était la détonation de la carabine qui les avait émus. Ils paraissaient comprendre que le coup n’avait pas été tiré par un des leurs, et ils avaient peur que leur présence ne fût découverte. Seth apprit encore qu’il y avait au moins une douzaine d’Indiens dans le voisinage, et que chacun d’eux avait été amené là pour le même objet.
Par conséquent, il devait avoir aperçu les autres en faisant ses évolutions, ou c’est qu’ils étaient restés à l’arrière et qu’ils avaient été découverts par Haldidge. Cette dernière supposition lui semblait la plus naturelle; selon toute probabilité, il y avait une collision entre eux et le chasseur, et Seth sentit que sa présence devait être nécessaire près de ses amis. Il retourna donc sur ses pas.
Sa présence était en effet nécessaire, car des dangers terribles et menaçants entouraient la petite bande des blancs.
XVI
ÉPREUVES.
Lorsque nos amis partirent le matin pour faire le voyage, Haldidge, comme nous l’avons dit, resta en arrière pour garder la petite troupe et empêcher toute surprise dans cette direction. Quoiqu’il s’attendît à aussi peu de démonstrations que Seth sur ce point, il était cependant trop habitué à la vie des forêts, pour se relâcher de sa prudence et de sa vigilance habituelles. Quelquefois, il revenait assez loin sur la piste, et s’en éloignait à droite ou à gauche pour examiner le terrain à un quart de lieue ou plus. De cette façon, il exerçait une surveillance continuelle, non-seulement sur la piste même, mais encore sur les environs et à une assez grande distance de la petite bande. Pour le cas où l’on viendrait à les poursuivre, il faisait par-ci, par-là, des marques nombreuses qui se contredisaient toutes, de telle sorte qu’elles ne pouvaient qu’embarrasser et retarder leurs ennemis.
Vers midi, au moment même où Seth s’était arrêté pour examiner le vallon suspect, et lorsqu’il n’était pas à plus de deux cent cinquante pas en arrière, Haldidge aperçut trois Indiens en face de lui. Ils étaient assis par terre et gardaient un silence complet; ils avaient l’air d’attendre quelqu’un. Le chasseur se trouva aussi embarrassé que l’était Seth pour expliquer ce qu’il voyait. Était-ce ou non un stratagème pour s’emparer de lui? Il ne pouvait le dire; mais avant de s’aventurer plus loin, il résolut de connaître davantage leurs intentions.
Haldidge avait une grande difficulté à surmonter. Le bois, à cet endroit, était découvert et presque privé de broussailles; de sorte qu’il était à peu près impossible de s’approcher plus près sans se faire voir. Il aperçut, à une petite distance derrière eux, un grand et gros tronc d’arbre qui semblait à moitié pourri; le tronc était si près d’eux, que s’il parvenait à l’atteindre, il pourrait entendre tout ce qu’ils diraient. Il connaissait un peu la langue Mohawk, pas assez pour la parler, mais assez cependant pour bien comprendre le sens d’une conversation. Il résolut donc d’atteindre cet endroit à tout hasard.
Haldidge aurait bien désiré, si c’eût été possible, communiquer avec Haverland et l’avertir du danger; mais, pour cela, il devait faire un long détour, et, après réflexion, il se décida à ne pas l’entreprendre; il se coucha à plat ventre et s’avança vers le tronc d’arbre, qu’il avait soin de laisser toujours entre lui et les Indiens; il approcha de ses ennemis aussi silencieusement et aussi furtivement qu’un serpent. Ce tour de force fut exécuté avec tant de prudence et tant de soin, qu’il lui prit au moins vingt minutes; et, pendant tout ce temps, les Indiens conservèrent le même silence. Enfin il atteignit le tronc d’arbre, et il vit avec plaisir qu’il était creux. Il ne perdit pas de temps à s’y fourrer, et, se repliant dans le plus petit espace possible, il se mit à écouter. Comme surcroît de chance, il trouva une petite fente qui lui permettait d’entendre jusqu’aux chuchotements des sauvages, sans compter qu’elle laissait encore passer un léger rayon de lumière.
Aussitôt arrivé là, Haldidge se mit à écouter attentivement; mais les Indiens n’échangèrent pas une seule parole, et ils restèrent aussi immobiles que des statues. Tout à coup il entendit des pas sur les feuilles sèches, et, une seconde après, plusieurs sauvages s’asseyaient sur le tronc même où il était caché! Il jugea qu’ils étaient environ une demi-douzaine. Ceux qu’il avait vus d’abord semblaient s’être levés pour aller à la rencontre des autres, et ils s’étaient tous assis sur le même tronc d’arbre.
Ils commencèrent immédiatement à causer, mais d’un ton si bas et si guttural, que leurs voix creuses communiquaient une espèce de tremblement au tronc d’arbre. Haldidge tressaillit aussitôt qu’il comprit qu’ils parlaient de lui et des trois fugitifs. Ils ne semblaient pas savoir que Seth les avait rejoints. Il découvrit qu’ils avaient tendu un piége pour y faire tomber Haverland, Graham, et Ina, et ils discutaient ce qu’on ferait de lui-même. Ils savaient qu’il marchait en éclaireur et faisait sentinelle, et ils craignaient qu’il ne découvrît le piége, ou du moins que lui-même n’y échappât.
En ce moment un des Indiens, poussé probablement par quelque caprice, se baissa et regarda dans le tronc. Haldidge s’en aperçut par l’obscurité et l’ombre que sa tête projetait dans l’ouverture, et c’est à peine s’il respira pendant quelques secondes. Mais le visage de l’Indien s’éloigna, et comme le tronc de l’arbre était sombre à l’intérieur, car la petite fente se trouvait sur le côté opposé, le sauvage se sentit rassuré et reprit part à la conversation.
Haldidge était condamné à une épreuve à laquelle il n’avait guère songé; il était entré dans le tronc d’arbre la tête la première, de telle sorte que ses pieds se trouvaient vers l’ouverture et que son visage était dans l’obscurité. Il pensa que la cavité s’étendait encore à plusieurs pieds; mais, comme il n’était pas nécessaire qu’il s’enfonçât davantage, il n’essaya pas de voir ce qu’il y avait au fond.
Pendant qu’il était ainsi enfoui, les oreilles tendues pour écouter, il tressaillit à l’épouvantable sifflement d’un serpent à sonnettes! Il comprit sa situation en une minute. Il y avait un de ces reptiles au fond du tronc!
Il est difficile de s’imaginer une situation plus horrible que celle du chasseur. Il était littéralement enveloppé de tous côtés par la mort; elle était à sa tête, à ses pieds, au-dessous et au-dessus de lui, et il lui était impossible de fuir. Il venait d’apprendre que sa tête était mise à prix par les Indiens, de telle sorte que s’il sortait et tombait dans leurs griffes, c’était absolument comme s’il commettait un suicide. Rester où il était, c’était mépriser le second et le dernier avertissement du serpent à sonnettes. Que devait-il faire? Rien! si ce n’est mourir en homme, et il résolut de braver la morsure du terrible reptile.
Malgré lui, le chasseur sentait que le serpent exerçait sur lui son horrible fascination. Ses petits yeux, brillants comme des étoiles de feu, semblaient lancer un rayon magique violent et acéré qui frappait son cerveau; il y avait là une subtilité malfaisante, un magnétisme irrésistible. Tantôt le petit point lumineux semblait se reculer pour se rapprocher ensuite. Quelquefois ce rayon, brillant et semblable à un éclair, scintillait et tremblait, puis il prenait la rigidité d’un métal et s’insinuait dans tout son être, comme la pointe d’une lance invisible.
Haldidge aurait voulu secouer cette influence qui l’enveloppait comme un pesant manteau. Il en avait le désir, et cependant il s’abandonnait à une insouciance pleine de langueur; il lui répugnait de faire aucun effort. La sensation qu’il éprouvait ressemblait quelquefois à celle produite par un puissant narcotique au moment où nous nous réveillons. Il n’avait plus qu’une conscience vague de lui-même et un souvenir indécis du monde extérieur; il était certain qu’il aurait pu briser le lien qui le tenait enchaîné, en faisant un vigoureux effort, mais il ressentait une indifférence nonchalante qui l’empêchait de le faire.
Haldidge respirait faiblement et lentement: il cédait de plus en plus à cette subtile et fatale influence. Il savait qu’il était sous le charme, et cependant il ne pouvait s’y soustraire. Il lui était alors impossible de secouer le fardeau qui l’oppressait comme un cauchemar. Le monde extérieur, pour ainsi dire, s’était évanoui, et il était dans une autre sphère, d’où il ne pouvait revenir sans un secours étranger. Il se voyait voltiger, plonger, et fendre les airs porté partout sur une aile de feu. Le charme était complet; cette puissance extraordinaire que l’instinct prend sur la raison, cette étonnante supériorité qu’un reptile montre, qu’il peut usurper sur l’homme, le serpent l’exerçait alors sur le chasseur.
En ce moment, pour une cause ou pour une autre, un des sauvages frappa le tronc d’un violent coup de hache. Haldidge l’entendit. Il respira longuement, ferma les yeux, et, quand il les rouvrit, il regarda ses mains, sur lesquelles il appuyait son menton.
Le charme était rompu! le chasseur l’avait secoué!
Ainsi que les coups frappés à la porte de Macbeth dispersent l’obscurité et les épouvantables ténèbres dans lesquelles les meurtriers s’agitent et respirent, ainsi ce coup de tomahawk de l’Indien brisa le charme subtil et magnétique du serpent, et dissipa la lourde influence qui enveloppait Haldidge.
Il détourna la tête et résolut de ne pas lever les yeux, car il savait qu’alors la même puissance s’emparerait de nouveau de lui. Le serpent paraissait comprendre qu’il avait perdu son influence; il fit entendre encore une fois son sifflement et se prépara à s’élancer. Haldidge ne remua pas un seul muscle. D’ailleurs, il avait à peine bougé depuis qu’il était entré dans le tronc d’arbre. Mais le serpent ne mordit pas; l’immobilité constante du chasseur, semblable à celle de la mort, paraissait être évidemment, pour le serpent, la mort elle-même. Il se plia et se déplia plusieurs fois; puis, soulevant sa tête, il rampa et s’avança sur lui-même, et sortit du tronc. Il fut aussitôt tué par les Indiens.
Maintenant que le chasseur était redevenu lui-même, il se prépara à agir. Les Indiens s’étaient levés du tronc et en étaient à une certaine distance. Il pouvait encore entendre leurs voix, mais il ne pouvait plus distinguer leurs paroles, qui se perdaient dans la distance. Un instant plus tard, il n’entendit plus rien.
Haldidge était inquiet sur le sort de ses compagnons. Il avait assez de confiance dans la force et dans la ruse de Seth pour être presque certain qu’il ne les conduirait pas au milieu d’une embuscade et n’y tomberait pas lui-même, quelle que fût l’adresse avec laquelle elle pût être tendue, mais aussi, il pouvait bien ignorer qu’il y avait en arrière des Indiens qui pouvaient surprendre Haverland et Graham d’un moment à l’autre.
Le chasseur devint à la fin si inquiet et si agité, qu’il sortit de sa cachette aussi rapidement et aussi silencieusement que possible. Il regarda soigneusement autour de lui, mais il ne vit aucun sauvage. En proie aux appréhensions les plus douloureuses, il se hâta de marcher à travers le bois, en évitant cependant la piste de ses amis, et il arriva enfin assez près d’eux. Avant de se montrer, il voulut reconnaître le lieu; tandis qu’il le faisait, il vit la tête d’un Indien qui se levait lentement au-dessus d’un buisson et regardait les blancs, qui ne soupçonnaient pas sa présence. Sans perdre une minute, il leva sa carabine, l’ajusta rapidement, mais sûrement et fit feu.
Puis, appelant Haverland et Graham, il s’élança vers eux en leur criant:
«Cherchez un refuge, les Indiens sont sur nous!»
En une minute les blancs furent invisibles.
XVII
DANGERS.
Au premier mot que lui cria Haldidge, Haverland comprit le danger qui les menaçait. Saisissant Ina dans ses bras, il s’élança dans le bois et s’abrita derrière un arbre; il fit ce mouvement avec tant de rapidité, qu’Ina n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait autour d’elle.
«Qu’y a-t-il, père? murmura-t-elle.
--Sois calme, ma fille, et ne bouge pas!»
Elle ne dit plus rien, mais elle se réfugia derrière son protecteur, sûre que ce bras vigoureux était capable de la protéger contre tout ennemi, si formidable qu’il fût.
Graham s’était précipité vers Haldidge, et ils s’abritèrent tous les deux à quelques pieds l’un de l’autre. Le coup du chasseur avait été bien dirigé, car ils entendirent ce hurlement que l’Indien de l’Amérique du Nord pousse, comme l’animal, quand il reçoit une blessure mortelle. Le bruit de la chute du corps du sauvage parvint aussi à leurs oreilles.
Quelques minutes se passèrent, et l’on n’entendit plus rien. Ce silence était aussi plein de signification et de dangers que toute démonstration ouverte de la part des Indiens. Quel nouveau plan pouvaient-ils avoir formé? Là était le mystère! Enfin, Graham se décida à parler.
«A quoi supposez-vous qu’ils soient occupés, Haldidge?
--A former quelque complot diabolique, je pense.
--Il paraît qu’il leur faut du temps pour l’exécuter.
--Ne soyez pas impatient, ils se montreront bien assez vite.
--Avez-vous quelque idée de leur nombre?
--Il y en avait quelque chose comme une demi-douzaine qui rôdaient autour de nous.
--Il y en a un de moins maintenant, en tous cas!
--Je le suppose; mais il en reste assez pour nous donner un peu de peine.
--Où sont allés Alfred et sa fille?
--Là-bas, à quelques pas; ne ferions-nous pas mieux de nous rapprocher d’eux?
--Hum! je ne sais pas si cela est bien nécessaire; nous sommes les uns et les autres aussi en sûreté où nous nous trouvons que si nous étions ensemble.
--J’ai peur, Haldidge, qu’ils n’essayent de nous entourer; dans ce cas, Haverland ne serait-il pas en grand danger?
--Ils ne peuvent arriver auprès de lui sans mettre leurs têtes à portée de nos carabines, et Alfred est un homme qui peut assez facilement découvrir leurs machinations.
--Où est donc Seth?
--Pas bien loin; mon coup de fusil le ramènera certainement.
--Haldidge, comment avez-vous découvert ces Mohawks? Saviez-vous qu’ils étaient là longtemps avant de faire feu?
--Oui, bien longtemps avant! J’ai idée qu’ils nous ont suivis depuis une heure ou deux.
--Alors, pourquoi ont-ils différé leur attaque?
--Ils n’ont pas attaqué, comprenez bien cela. Je ne crois pas même qu’ils en eussent l’intention. Ils ont dressé une embuscade quelque part en avant, et ils voulaient nous y faire tomber.
--Mais quelle était leur intention en nous surveillant de si près?
--Ils étaient à ma recherche, car je le leur ai entendu dire, et je pense que, dans le cas où vous ne seriez pas tombés dans le piége, ils se seraient décidés à nous attaquer.
--Seth serait-il tombé dans le piége? demanda Graham d’un air inquiet.
--Non, non, une pareille chose ne peut pas être, il n’est pas assez fou pour cela, vous pouvez en être sûr! C’est un habile gaillard, quoique, avec ses longues jambes, il soit l’individu le plus gauche et le plus drôle que j’aie jamais vu!
--Je suis curieux de savoir qui il est; il me semble qu’il joue quelque comédie. Plusieurs fois, en causant avec moi, il a employé un langage qu’on rencontre seulement chez un savant ou un homme bien élevé; d’autres fois, et même la plupart du temps, il s’exprime mal et d’une façon ridicule. En tout cas, quel qu’il puisse être, c’est un ami véritable, et l’intérêt qu’il prend à la sûreté d’Haverland et de sa famille est aussi efficace qu’il est singulier.
--Comment se fait-il qu’il soit si maladroitement tombé entre les mains des Indiens, quand ils vous ont si rudement pourchassés?
--Tout cela est venu de ma bêtise. J’étais d’abord assez prudent, mais je devins si impatient et si négligent, que je me précipitai dans un danger qui aurait été fatal à tout autre; il n’y a rien de sa faute.
--Je suis bien aise de l’apprendre, car cela me semblait singulier.»
Cette conversation n’avait pas lieu sur un ton ordinaire ni avec une animation qui aurait pu diminuer leur prudence habituelle; elle se faisait à voix basse, et à peine s’étaient-ils regardés une fois en causant; quelques fois ils étaient restés plusieurs minutes sans parler, puis avaient échangé une question ou une réponse. On était vers le milieu de l’après-midi, et il était clair qu’il leur faudrait passer la nuit dans ces parages.
«J’espère que Seth fera son apparition avant la nuit, dit Graham.
--Oui, je l’espère, car son approche serait dangereux si nous ne pouvions le voir venir.
--Il doit avoir connaissance du danger qui nous menace.
--Oui, je crois être certain qu’il n’est pas bien loin.
--Eh! qu’est-ce donc? murmura Graham.
--Ah!... Ne bougez pas, il y a quelque chose qui remue là-bas.»
Un silence de mort régna pendant quelques minutes; puis un léger bruissement se fit entendre près d’Haldidge, et quand il retourna son regard alarmé de ce côté, Seth Jones se relevait tout près de lui.
«D’où venez-vous? lui demanda Graham étonné.
--Je surveillais! Je vous ai un peu troublés, eh?
--Nous avons découvert que nous avions des voisins.
--Ce ne sont pas des voisins bien rapprochés, du moins.
--Que voulez-vous dire?
--Il n’y a pas un Indien à deux cents pas d’ici!»
Haldidge et Graham regardèrent avec étonnement celui qui parlait ainsi.
«Je vous dis ce qui est. Eh! Haverland! cria-t-il, venez ici, il n’y a rien.»
Le ton de Seth était étrange; mais ses compagnons savaient bien qu’il n’était pas homme à s’exposer ou à exposer les autres, et tous se réunirent autour de lui.
«N’avez-vous pas couru un grand danger? lui demanda Haverland qui avait encore quelques craintes en s’avançant dans un endroit qu’il savait avoir été si périlleux une minute auparavant.
--Non, non; je crois que vous n’avez pas besoin d’être si inquiets les uns et les autres, car s’il y avait à craindre les Mohawks, je ne resterais pas ici.
--La nuit arrive, Seth, et nous devrions décider de suite ce que nous allons faire, où et comment nous allons la passer.
--Savez-vous manier un fusil? demanda Seth à Ina.
--Je ne crois pas que vous puissiez m’en remontrer sur ce point, répondit-elle vivement.
--Très-bien!»
En disant ces mots, il entrait dans les broussailles où était étendu le cadavre de l’Indien; il se baissa sur lui, enleva la carabine de ses mains roidies, prit son sac à balles et sa poire à poudre et les tendit à Ina.