La captive des Mohawks

Part 7

Chapter 73,876 wordsPublic domain

Dès que les deux bandes se furent séparées, la plus petite marcha rapidement en avant; Ina, sous la garde d’un robuste et athlétique Indien, allait la première, pour que l’on pût dissimuler plus facilement sa piste, tandis que Seth se tenait au centre de la bande. On lui laissa le libre usage de ses mains; mais, comme nous l’avons dit, il était sans armes. Tout en voyageant rapidement, il se faisait un devoir de les égayer autant que possible par sa conversation et surtout par ses remarques originales.

«Si tu n’as pas d’objections à faire à ma demande, je voudrais bien savoir pourquoi nous quittons ainsi les autres Indiens?» dit-il d’un air railleur au sauvage qui était devant lui.

Ne recevant aucune réponse, il continua:

«Je suppose que tu songes à cette maison que tu as brûlée, et que tu sens que tu as mal agi. Ah! tu y songes, n’est-ce pas? reprit-il vivement en voyant le sauvage qui le regardait avec colère. C’est un mauvais tour, j’en conviens, continua-t-il; je jure qu’il y en a bien assez pour rendre un homme fou. Cette maison, j’en suis certain, a coûté à Haverland une semaine de travail; c’est là une vilaine besogne!... oui, monsieur, sur mon âme!»

Par moments les sauvages échangeaient ensemble quelques mots, et une ou deux fois l’un d’eux retourna sur la piste, évidemment pour s’assurer s’il n’y avait personne à leur poursuite. Convaincus qu’ils n’étaient pas pourchassés, ils ralentirent un peu le pas; et, comme Ina paraissait assez fatiguée, ils pensèrent qu’il ne fallait pas trop se hâter. Mais leur belle captive fut bientôt si harassée, que, même avant que le soleil eût atteint la moitié de sa course, ils furent forcés de s’arrêter pour prendre une demi-heure de repos, et s’assirent sur le bord d’un petit ruisseau écumant. Comme le soleil était extrêmement brûlant et l’atmosphère pesante et lourde, le repos pris sous les frais ombrages de ces arbres délassait doublement. Ina s’assit sur la terre froide et humide, et ses ravisseurs, chose assez singulière, firent une garde bien plus vigilante autour d’elle qu’autour de Seth Jones. Toutefois, on n’accorda pas à ce dernier une bien grande liberté. Deux Indiens retournèrent encore une fois sur la piste pour des raisons de prudence; mais ils ne trouvèrent rien qui pût éveiller leurs craintes.

Pendant ce temps, Seth s’amusait à faire des trous dans la terre; tantôt il entonnait une chanson, tantôt il causait et faisait de sages remarques; il ramassa ensuite furtivement un petit caillou crayeux sur le bord du ruisseau, et il se dirigea vers une grande pierre plate où il écrivit, au milieu d’un tas de paraphes, les quelques mots dont nous avons parlé. Le tour avait été habilement joué; mais il n’échappa pas aux yeux méfiants des sauvages. L’un d’eux se leva immédiatement et se dirigea vers lui, et, en lui montrant la pierre, il lui demanda d’un air bourru:

«Qu’est-ce que c’est que cela?

--Lis, si tu veux le savoir, répondit naïvement Seth.

--Qu’est-ce que cela? répéta le sauvage en faisant un geste menaçant.

--Eh! parbleu, des dessins que j’ai faits pour m’amuser et passer le temps!

--Hum!» grommela l’Indien.

Et, plongeant sa large main dans le ruisseau, il la passa sans respect sur la pierre et effaça complétement la belle écriture de Seth.

«Bien obligé, dit ce dernier, tu m’en as épargné la peine. Je pourrai encore écrire quand ce sera sec.»

Mais il n’en eut pas le temps, car, un instant après, les éclaireurs revinrent au camp, et on continua la marche. Mais Seth savait bien qu’il avait réussi autant qu’il pouvait le désirer. Il avait eu soin que le caillou fût assez dur pour graver dans la pierre tendre chaque mot qu’il écrivait; aussi, il n’y avait pas une demi-heure que la troupe était partie, que chaque lettre avait déjà reparu aussi nette et aussi distincte qu’auparavant, malgré le barbouillage humide que le sauvage indigné s’était permis.

Leur marche fut assez rapide pendant quelque temps. Seth, sous un prétexte ou sous un autre, s’écartait insensiblement de la bande, cassait des branches sur son passage, se heurtait aux pierres qui n’étaient pas sur le chemin, et, malgré les menaces de ses gardiens et les horions qu’ils lui donnaient par-ci, par-là, il rendait la piste distincte et visible.

Ils firent une autre halte vers midi pour prendre quelque nourriture. Ina avait le cœur gros, et elle ne mangea que très-peu. Une cruelle appréhension de son épouvantable position l’envahit, et son courage chancela lorsqu’elle commença à se représenter les épreuves qui l’attendaient encore. Seth se disputa avec deux de ses gardiens, parce que, disait-il, ils avaient mangé plus que leur part à dîner.

Le repas terminé, ils se remirent de nouveau en route. D’après la conversation que les sauvages eurent ensemble à voix basse, d’après les quelques mots qui arrivèrent aux oreilles de Seth, et d’après leur complète insouciance de la douloureuse fatigue d’Ina, ce dernier commença à croire que les Indiens soupçonnaient que leur stratagème n’avait pas trompé ceux qui étaient à leurs trousses et craignaient d’être poursuivis; mais il fut bientôt convaincu qu’il n’en était rien; et quand ils s’arrêtèrent, vers le milieu de l’après-midi, il écrivit de nouveau ses indications sur une pierre propice qui se trouva par hasard sur son passage, et son épître fut de nouveau essuyée violemment par le pied du même sauvage; mais les mots reparurent comme la première fois et produisirent tout l’effet que le hardi captif pouvait espérer.

Les manières de Seth augmentèrent les soupçons de ses gardiens, et ils exercèrent sur lui une surveillance plus sévère; mais il ne trouva plus l’occasion d’écrire un nouvel avis, et comme il s’était attendu à ce que les choses tourneraient ainsi, il ne s’en occupa plus. Il espérait, et pourtant sans raisons apparentes, qu’Haverland et Graham étaient sur leur piste, et il sentait que si leurs yeux pouvaient seulement tomber sur ce qu’il avait écrit à leur intention, le sort d’Ina et le sien seraient décidés.

La lune était dans son plein et brillait d’une splendeur sans pareille au-dessus de la forêt. Elle éclairait tellement la route, que les sauvages continuèrent leur fuite (comme il est bien permis d’appeler leur voyage) pendant une heure ou deux dans la soirée. Ils fussent probablement encore allés plus loin, s’il n’eût été trop évident, hélas! qu’Ina était prête à succomber. Le vieux chef leur avait impérieusement ordonné de ne pas trop la presser, et de s’arrêter quand ils verraient qu’elle en avait besoin; aussi, quoiqu’ils fussent assez grossiers pour l’insulter par des menaces, cela ne leur servit à rien, et ils furent obligés de faire halte pour la nuit.

Il est nécessaire de faire connaître la position des sauvages et celle de leurs prisonniers, pour que l’on puisse comprendre les événements qui vont suivre.

Ils avaient allumé un grand feu auprès duquel se tenait Ina à moitié couchée sur la terre et enveloppée dans un épais châle indien. Elle n’avait pris aucune nourriture, et elle était déjà à moitié endormie. A chacun de ses côtés était assis un sauvage vigilant, bien armé, et préparé à tout événement. En face d’elle était Seth, les pieds fortement attachés ensemble; mais ses mains étaient libres. Deux Indiens étaient à sa droite et un autre à sa gauche; le sixième était resté à une centaine de pas en arrière pour veiller sur la piste.

Couché le visage contre terre, il attendait silencieusement l’approche de l’ennemi.

XIV

DANS LE CAMP ENNEMI.

Les sauvages, après avoir allumé leur feu, le laissèrent diminuer, puis s’éteindre, dans la crainte de guider leurs ennemis. Or, c’était tout ce qui pouvait arriver de plus favorable à ceux qui les poursuivaient; car, en premier lieu, il brûla assez longtemps pour indiquer à nos amis où étaient Ina et Seth; et, dès que sa clarté ne put leur être d’aucun secours, l’obscurité ne pouvait que protéger les assaillants. Les Indiens furent assez bons pour le laisser mourir complétement.

Avant de donner le signal de l’attaque, le chasseur jugea qu’il était important de s’assurer de l’endroit où étaient les sauvages qui manquaient dans le camp. Laissant sa carabine aux soins d’Haverland, et recommandant à ses compagnons de ne pas bouger, il se glissa furtivement en avant.

Sa marche fut aussi silencieuse, aussi tortueuse que celle d’un serpent. Le sauvage qui était au milieu de la route n’eut pas le plus léger soupçon de son approche.

La première chose qui attira son attention fut un léger bruit qu’il s’imagina entendre. Il leva un peu la tête et regarda prudemment en avant; son œil perçant n’apercevant rien, il se rejeta en arrière.

Le chasseur et le sauvage étaient tous les deux couchés sur le sol, au milieu d’une obscurité complète; s’ils eussent été sur leurs pieds, ils auraient pu se voir distinctement; mais, sous les ombres épaisses des broussailles, ils pouvaient presque se toucher sans le savoir. Le chasseur aperçut cependant le contour de la tête de son ennemi à la lueur du feu qui se mourait derrière lui; lorsque le sauvage se souleva un peu, ce mouvement lui fit connaître sa position, et il arrêta la façon dont il allait agir.

Sans faire le moindre bruit il se glissa lentement en avant, et il arriva si près de l’Indien, qu’il put positivement l’entendre respirer. Alors il fit à dessein un léger mouvement. L’Indien leva la tête et se dressa peu à peu sur ses pieds. Le chasseur bondit sur lui comme une panthère, le saisit à la gorge, le renversa par terre comme une masse, et lui plongea à plusieurs reprises son couteau de chasse dans le cœur jusqu’à la garde. C’était une action horrible; cependant il ne fallait pas hésiter à l’accomplir. Le chasseur sentait qu’il devait agir ainsi.

Il ne lâcha la gorge de sa victime que lorsqu’elle ne donna plus aucun signe de vie. Jetant alors le cadavre de côté, il retourna auprès de ses compagnons et leur expliqua en quelques mots ce qui était arrivé. Les Indiens étaient si prudents et si vigilants, que les blancs avaient besoin de l’adresse la plus consommée pour remplir leur terrible besogne.

Tout à coup, un projet ingénieux s’offrit à l’esprit de Graham. C’était de prendre le costume de l’Indien assassiné, d’entrer hardiment dans le camp, et de se laisser guider par les circonstances. Après quelques minutes de discussion, ce projet fut unanimement approuvé. Haldidge se rendit donc à l’endroit où le sauvage était étendu; il le déshabilla à la hâte et revint avec ses vêtements. Graham les revêtit lestement, et il fut bientôt prêt; on convint que l’audacieux jeune homme se rendrait tranquillement vers les Indiens tandis qu’Haverland et Haldidge le suivraient et resteraient assez près de lui pour lui prêter main-forte au premier signal.

S’il était découvert, il devait s’emparer à tout prix d’Ina et se sauver dans le bois, tandis que ses deux amis s’élanceraient en avant pour délivrer Seth et massacrer les autres ennemis.

Le feu était alors si faible, que Graham ne craignit guère d’être reconnu; mais il résolut d’éviter toute conversation. Les sauvages se levèrent en l’apercevant; mais, heureusement, ils ne lui parlèrent pas, ayant la ferme conviction que c’était leur camarade. Graham s’avança vers le feu, qui était presque éteint, et il s’assit à côté de Seth, tandis que les sauvages continuaient à fumer tranquillement leurs pipes.

«Hum!» grommela Graham en regardant le visage de Seth.

Ce dernier tressaillit légèrement, leva les yeux et comprit; il montra ses pieds, et Graham lui fit aussi un signe d’intelligence.

«Dis donc, eh! toi, qui as été assez habile pour m’attacher les pieds, ne pourrais-tu pas être assez bon pour me les approcher du feu? Allons, fais cela pour moi, et je me souviendrai de toi dans mon testament.»

Graham marmotta quelque chose entre ses dents, se pencha en avant, et, en bougeant légèrement les pieds de Seth, il coupa adroitement la courroie qui les attachait.

«Bien obligé, dit Seth, ça ira comme cela; tu n’auras plus besoin de te déranger, vieux païen peinturluré!»

Graham comprit que, s’il pouvait mettre Ina sur ses gardes, il n’aurait plus qu’à agir. Mais là était la difficulté. Tandis qu’il ruminait sur le moyen qu’il emploierait, un Indien s’adressa à lui en langue indienne, et Graham fut très-embarrassé; il songeait déjà à commencer le massacre, lorsque la vivacité d’esprit et le sang-froid de Seth lui vinrent en aide. Déguisant sa voix de la façon la plus complète, notre excentrique personnage répondit au sauvage en langue indienne. Ce léger stratagème fut exécuté si habilement, que pas un sauvage ne douta que ce ne fût leur camarade qui venait de parler. L’interlocuteur fit une seconde demande; mais, avant que Seth eût répondu, le cri effrayant du whipporwil se fit entendre tout près du camp.

Les sauvages se relevèrent, et l’un d’eux levait déjà son tomahawk pour fendre le crâne de leur captive, dans le cas où on chercherait à la leur enlever. Un autre s’élança sur Seth; mais sa surprise fut grande quand celui-ci, à son tour, se dressa lestement sur ses pieds, et son étonnement fut sans borne lorsque Seth, serrant les deux poings, le frappa avec fureur dans l’estomac et le renversa sans connaissance. Aussi prompt que la pensée, Graham assomma le sauvage qui se tenait près d’Ina; et, prenant la jeune fille dans ses bras, il se sauva dans les bois en poussant en même temps un cri terrible. La mêlée devenait effrayante. Haldidge et Haverland, excités jusqu’à la frénésie, se précipitèrent en avant en mêlant leurs hurlements à ceux des sauvages. Dix minutes plus tard on ne voyait plus un seul Indien. Comprenant qu’il n’y avait pas moyen de résister à cette terrible attaque, ils se sauvaient avec précipitation, emportant avec eux plusieurs blessures mortelles et une haine implacable.

Les blancs ne perdirent personne et ne reçurent même pas une blessure digne d’être signalée. La déroute des sauvages était complète.

Mais il y avait encore quelque danger à redouter, car les Indiens qui s’étaient sauvés allaient, sans aucun doute, se rendre en toute hâte auprès de la troupe principale, qui à son tour, ne manquerait pas de poursuivre les blancs.

Haldidge comprit la situation, et, s’enfonçant dans la forêt, il appela ses amis pour ne pas les perdre de vue. Il y avait, en effet, du danger à se séparer.

«Pardieu! qu’en dites-vous, Haverland, les affaires commencent à devenir meilleures.

--Dieu merci!» répondit le père d’une voix tremblante.

Ina resta pendant quelques minutes si émue et si effrayée, qu’elle ne comprit pas d’abord le véritable état des choses. Enfin, elle s’aperçut qu’elle était dans des bras amis.

«Suis-je en sûreté?... Où est mon père? s’écria-t-elle.

--Le voici, mon enfant adorée! répondit le père en la pressant sur son cœur.

--Est-ce que ma mère et ma tante sont aussi en sûreté?

--Oui, elles sont toutes les deux à l’abri de tout danger, je l’espère!

--Mais, mon père, quels sont donc ces messieurs qui vous accompagnent?

--Voici d’abord Haldidge, un ami dévoué, auquel nous devons ta délivrance, et....

--Assez pour le moment, Alfred, s’il vous plaît; cela suffit! interrompit le chasseur.

--Je n’avais pourtant pas l’intention d’oublier Seth ni....

--Non, pardieu! ça ne vaudrait rien, surtout quand vous vous souviendrez comment Graham et moi nous leur avons joliment brûlé la politesse.

--Vous et qui?... demanda vivement Ina.

--M. Graham! cet individu que vous voyez là, celui qui est venu ici pour vous épouser; n’avez-vous pas encore entendu parler de lui?»

Ina s’avança et examina le visage qu’elle avait devant elle.

«Ne vous souvenez-vous pas de moi? demanda Graham d’un ton doux et aimable.

--Oh! c’est vous! Que je suis heureuse de vous voir ici! reprit-elle en plaçant ses deux mains dans celles du jeune homme et en le regardant avec tendresse.

--Assez, assez! s’écria Seth en s’avançant vivement entre eux; je m’oppose à tout cela, d’abord, parce que vous n’avez pas le temps d’entamer ici cette brûlante affaire, et ensuite parce que vous seriez observés; je vous conseille de la remettre jusqu’à ce que vous soyez chez vous. Quelle est l’opinion de l’auditoire?

--Votre motion est à peine nécessaire, dit Graham en riant. L’affaire dont vous parlez sera certainement remise à une époque plus convenable.

--J’ai grand plaisir, dit Haverland, à voir cette réunion d’amis, et je remercie Dieu de m’avoir rendu ma chère enfant, qui était sur le point d’être perdue pour toujours; mais il y a une autre personne dont le cœur est presque brisé, et on ne devrait pas la faire attendre. En outre, nous sommes encore loin d’une parfaite sécurité, et nous devrions sortir de ces endroits dangereux aussi vite et aussi rapidement que possible.

--Voilà la question, ajouta Haldidge, et vous ne pourrez vous considérer en sûreté que lorsque vous ne serez plus par ici.... Nous ne sommes pas encore bien loin.

--C’est parfaitement vrai! Que tout le monde se mette donc en marche.»

Nos amis partirent alors d’un pas rapide pour regagner leur demeure. Comme nous l’avons fait remarquer, ils avaient une longue distance à parcourir, et même, au milieu de l’obscurité, il ne fallait ni s’arrêter, ni marcher lentement. Haldidge et Seth décidèrent qu’on ne s’arrêterait pas tant qu’Ina n’aurait pas besoin de repos. Ils savaient bien tous les deux que les Mohawks n’abandonneraient pas leur proie tant qu’ils entreverraient la chance de la reprendre.

Seth craignait surtout qu’ils ne fussent poursuivis et surpris par quelques sauvages.

XV

PLANS ET MANŒUVRES.

Nos fugitifs, car on peut bien maintenant leur donner ce nom, continuèrent leur route pendant toute la nuit, en faisant de temps en temps une halte de quelques minutes. Lorsque le jour commença à poindre, ils s’arrêtèrent dans une vallée traversée par un petit torrent étincelant, dont chaque rive était bordée d’arbres touffus qui se penchaient au-dessus de l’eau, et de broussailles plus épaisses encore à travers lesquelles l’œil d’aigle d’un chasseur ou celui d’un sauvage pouvaient seuls découvrir un passage.

Quand ils firent leur première halte, Seth s’enfonça dans la forêt et revint au bout d’une demi-heure avec un beau coq de bruyère. On pluma aussitôt cette jolie pièce de gibier, on alluma un bon feu, et on la fit rôtir en quelques instants; le coq de bruyère fournit à tous nos amis un déjeuner abondant, substantiel et succulent dont ils avaient grand besoin. Après le repas, on tint conseil, et on décida qu’on se reposerait là une heure ou deux. On étendit des feuilles sèches sur le gazon pour faire un lit à la belle Ina, et dix minutes après la jeune fille dormait d’un profond sommeil.

Nos fugitifs s’étaient décidés à faire leur voyage à pied pour plusieurs raisons, dont chacune séparée suffisait pour leur faire prendre cette résolution. D’abord, le trajet était plus court et plus direct, et semblait présenter réellement moins de dangers; ensuite, quand bien même ils auraient voulu prendre par eau, ils n’avaient pas sous la main les moyens de le faire.

«Pardieu! s’écria Seth après quelques minutes de réflexions profondes, je crois, mes amis, que nous allons tomber dans un guêpier avant d’arriver chez nous. Je vous dis cela parce que je le sens!

--Et moi aussi, ajouta Haldidge; je ne sais pas pourquoi cette idée-là me tourmente, et cependant je crois qu’elle a sa raison d’être. Si ces Mohawks voient qu’ils ont quelque chance de risquer le tout pour le tout, ils tenteront la partie; vous pouvez vous attendre à cela!

--Croyez-vous qu’ils aient quelques chances? demanda Haverland.

--J’ai peur qu’ils ne nous jouent quelque mauvais tour.

--Que voulez-vous dire?... De quoi parlez-vous?

--Ces Indiens savent tout naturellement le chemin que nous devons prendre pour retourner dans nos foyers; et qui les empêchera d’aller au-devant de nous et de nous donner un peu d’embarras?

--Rien du tout, à coup sûr! Nous avons besoin de déployer la plus grande vigilance à chaque pas. Ne croyez-vous pas, Seth, que l’un de nous devrait aller en avant comme éclaireur?

--Oui, je le pense; non-seulement un, mais deux. Aussitôt que nous partirons, j’irai en avant et vous guiderai, tandis que l’un de vous devra se tenir un peu à l’arrière, pour annoncer tous les visiteurs qui se présenteront. C’est la seule manière de voyager avec sûreté.

--Quels moyens pensez-vous que les sauvages emploieront? demanda Graham.

--Je crois qu’ils ne sont pas dans le voisinage, quoiqu’il serait diablement difficile de dire positivement où ils sont. Vous pouvez vous attendre à ce qu’ils se montreront avant que nous soyons bien loin d’ici. Ils se promèneront par-ci, par-là, dans les bois, jusqu’à ce qu’ils aient découvert où nous sommes; et, alors, ils emploieront quelque ruse pour nous attirer dans une embûche, et je puis vous dire aussi que de plus fins que nous ont donné tête baissée dans leurs infernales machinations.»

Une heure plus tard, lorsque tous les préparatifs pour continuer la route furent terminés, Ina se réveilla. Le sommeil qu’elle venait de prendre l’avait grandement délassée, et les autres blancs se sentirent pleins de courage et d’espérance en voyant qu’ils pourraient marcher rapidement pendant la journée.

Le soin et la responsabilité de la petite caravane retombaient naturellement sur Haldidge et sur Seth. Haverland, quoique chasseur fini et homme des forêts expérimenté, avait peu étudié les manières de combattre les Indiens, et, par conséquent, il manquait de cette vigilance toujours inquiète qui fait le succès des coureurs de frontières. Quant à Graham, il était assez prudent, mais il manquait aussi des leçons de ce grand maître: l’expérience. Seth et Haldidge, placés ainsi en avant, se consultèrent pendant quelques minutes et arrêtèrent les mesures de précaution qu’il fallait prendre dans tous les cas. On décida tout d’abord qu’Haldidge resterait à une centaine de pas en arrière et profiterait de toutes les occasions qui s’offriraient à lui pour surveiller les mouvements et l’approche de l’ennemi. La même surveillance fut confiée à Seth, et c’est sur lui que reposait l’entière sécurité de la bande.

Haverland et Graham marchaient généralement à côté l’un de l’autre, Ina était entre eux, et ils étaient aussi circonspects que si personne n’avait été chargé de veiller sur eux. Ils se permettaient rarement de causer, excepté pour échanger quelques mots.

Seth Jones était bien convaincu qu’il occupait le poste le plus périlleux; c’est donc lui que nous suivrons au milieu de ses aventures. Après être sortis de la vallée où ils avaient campé, les blancs devaient, pendant une distance considérable, traverser une forêt vierge sans colline ni vallée, assez bien garnie d’arbres touffus et de buissons épais. Si quelqu’un eut traversé par hasard le sentier que suivait Seth, le seul indice qu’il aurait eu de la présence d’un être humain aurait été une jeune tige cassée par-ci, par-là, ou l’ombre de son corps fuyant d’arbre en arbre, ou peut-être un coup de sifflet perçant qui ressemblait à celui d’un oiseau, lorsque le pionnier faisait un signal à ceux qui étaient à l’arrière.

Dans la matinée, il ne rencontra rien qui pût éveiller ses soupçons; mais, à un moment donné, il arriva dans un endroit qui lui inspira tout à coup quelques craintes. Ce lieu était si favorable pour une embuscade, qu’il fit signe à ses compagnons de s’arrêter, et il résolut de reconnaître parfaitement la localité avant de la leur faire franchir. Cet endroit paraissait avoir été primitivement le lit de quelque lac assez étendu, dont les eaux s’étaient taries bien des années auparavant, en laissant un sol riche et productif qui était alors entièrement recouvert de broussailles épaisses dont la végétation était luxuriante; mais on n’y voyait pas un seul arbre. Cette espèce de vallée était si bien inclinée, que, de l’endroit où il s’était arrêté, Seth pouvait la voir parfaitement. Elle avait environ deux cents pas de largeur et mille de longueur.