Chapter 9
--Attends donc, ma fille, dit une voix sortant d'un chapeau de province, couleur tourterelle, pavoisé de nÅuds de rubans rouges et verts; dis donc le sujet, ces dames ne comprendront pas.
--La mère n'a pas une haute idée de notre intelligence, dit une jeune femme.
Madame Blandais continua:
--Voici le sujet: Il y avait, aux environs de Limoges, un homme très-respectable qui venait nous voir souvent à Chanteloube. Il était cousin du président, et il avait épousé en premières noces la nièce d'un procureur général; lui-même enfin était directeur des contributions.
Hilarité mystérieuse.
--Ma fille lui plut, il me la fit demander en mariage par le sous-préfet, lui-même; je fis part de cette proposition à ma fille; mais cette union disproportionnée l'effraya (le prétendant avait soixante-quatre ans). La petite me demanda trois jours pour réfléchir, et au lieu de réfléchir, mademoiselle fit les vers qu'elle va avoir l'honneur de vous dire.
--Cette femme parle fort bien en public, dit l'un de nos grands orateurs.
--Je n'ai pas écouté, dit un autre; quel est le sujet?
--Une jeune fille qui refuse en mariage un directeur des contributions.
--C'est très-poétique. Et pourquoi? Ce refus est-il motivé?
--Nous allons le savoir. Quelques défauts, quelques vices, quelques infirmités peut-être?
--Ah! l'horreur! s'écrièrent plusieurs femmes en riant.
--Elle est fort jolie, la petite, dit un jeune homme; elle a des yeux charmants.
--Chut! écoutez.
--Elle est ravissante! pensait Tancrède.
La jeune fille, qui avait souri gracieusement pendant le discours de sa mère, reprit alors d'une voix très-douce:
Pourquoi troubler mes jours dans leur plus belle année, Ma mère, en m'imposant un douloureux lien; Union de hasard, d'avance profanée Où le cÅur n'est pour rien?
La fortune, à votre âge, est un bonheur peut-être; Mais au mien, ses faveurs sont des biens superflus: Dans nos jeux innocents ses dons feraient-ils naître Un sourire de plus?
Voulez-vous donc cacher ma blonde chevelure Sous des plis de velours, sous des bijoux pesants Ma mère, vous voyez, cette blanche parure Suffit à mes quinze ans.
Je ne vais pas au bal pour être regardée; Des fêtes de l'orgueil mon cÅur n'est point jaloux. Je mettrais en pleurant une robe brodée, Présent d'un vieil époux.
La raison, dites-vous, veut que l'on me marie; Mais, si jeune, faut-il m'immoler à sa loi? Dieu me dit d'espérer.... Ah! pour l'âme qui prie, La raison, c'est la foi!
Pourquoi me repousser de votre aile avant l'heure? Mon front comme autrefois est timide et serein. Je suis heureuse ici, ma mère; quand je pleure, Ce n'est pas de chagrin.
Loin d'un monde agité mes jours bénis s'écoulent; Sur un sort qui me plaît d'où vous vient tant d'effroi? Vous dites qu'on se bat, que les trônes s'écroulent; Je ne le sais pas, moi.
La douleur pour mon âme est encore un mystère; Mes lèvres du banquet n'ont goûté que le miel: Je ne vois que les fleurs et les fruits sur la terre, Que l'azur dans le ciel.
J'ai placé ma demeure au-dessus de l'orage; J'entends le vent gémir, mais je ne le sens pas. Je n'ai que la fraîcheur du torrent qui ravage Les plaines d'ici-bas.
La rose des glaciers, qu'un noir rocher protège, Ainsi fleurit sans crainte à l'abri des autans, Et dans ces champs maudits, dans ces déserts de neige, Trouve seule un printemps.
Ainsi, dans ces vallons de misère profonde, Dans ces champs d'égoïsme où rien ne peut germer, Dans ce pays d'ingrats, dans ce désert du monde, Je fleuris pour aimer.
Je ne sais quel instinct me fait chérir la vie, Quel parfum d'avenir me présage un beau sort, Me dit: Tu connaîtras la gloire sans envie, Et l'amour sans remords.
Oui, je crois au bonheur, à ma brillante étoile; Un ange protecteur me guide par la main, Et j'irai jusqu'à Dieu sans déchirer mon voile Aux ronces du chemin.
Comme on croit au printemps que l'hiver nous envoie, Comme au sein de la nuit même on attend le jour, Triste... je sens venir une indicible joie... Seule... je vis d'amour!
Celui qui doit m'aimer, celui que j'aime existe; Invisible pour vous, il enchante mes yeux, Il m'apparaît charmant, à ma vie il assiste Comme un esprit des cieux!
Et je rougis de crainte a sa seule pensée, Et, comme en sa présence on me voit tressaillir. Comme s'il était là , dans ma joie insensée, J'ai peur de me trahir.
Ce rêve de mon cÅur n'est pas une chimère; Il viendra... loin de lui n'entraînez point mes pas, Gardez-moi près de tous... Oh! laisse-moi, ma mère, L'attendre dans tes bras!
Ces vers causèrent tant de plaisir, qu'on en oublia la préface, qui d'abord avait fait rire. Clarisse était charmante en les disant; son regard s'inspirait, toute sa personne s'embellissait. Cette harmonie de la beauté, de la jeunesse et de la poésie était un ensemble séduisant. Et puis, il y avait une conviction de bonheur dans toute son âme qui détournait la critique. La malveillance se sentait impuissante contre ce jeune cÅur, si riche d'espérance, si bien armé en joie pour l'avenir.
Clarisse obtint le plus brillant succès. Elle sut plaire enfin.
Savez-vous à qui elle ressemblait? Connaissez-vous mademoiselle Antonia Lambert, cette jeune personne dont la voix est si belle, qui chante avec inspiration, comme on voudrait dire les vers?--Eh bien! c'est elle qui peut seule donner l'idée de Clarisse. Comme elle, Clarisse était grande et svelte; elle avait les mêmes yeux bleus, les mêmes cheveux blonds, le même doux sourire, le même gracieux maintien, et dans les manières ce mélange de confiance et de modestie que donne l'union d'une extrême jeunesse et d'un grand talent.
Si tout le monde était ravi, que ne dut pas éprouver Tancrède, à qui ces vers semblaient s'adresser?
Celui qui doit m'aimer, celui que j'aime existe; Invisible pour vous, il enchante mes yeux!...
Il y avait toute une destinée dans ce hasard.
Il passa le reste de la soirée à observer Clarisse, et cette observation était dangereuse. On ne pouvait la connaître sans l'aimer. Clarisse avait beaucoup d'esprit, de finesse et de naïveté; on s'étonnait de sa simplicité.
--Elle n'est point pédante, disait-on.
Et pourquoi l'aurait-elle été?
La pédanterie suppose un travail pénible; elle sert à faire remarquer un talent qui a coûté; un pédant est un homme qui a pâli sur une idée qui n'était même pas la sienne; il veut qu'on lui sache gré de la peine qu'il s'est donnée. Le savant se souvient toujours de la science, mais le poëte ne s'aperçoit pas de la poésie; il ne cherche pas ses idées, elles viennent d'elles-mêmes le trouver, et il les exprime pour se soulager. On fait des vers comme on aime; sans le savoir; sans le vouloir. Le poëte rime ses rêves pour épancher son âme, sans prétentions, sans demander qu'on l'admire, comme l'homme qui aime fait un aveu pour exprimer ce qu'il éprouve, et jamais il n'est venu à l'idée de celui-ci de dire: J'ai très-bien dit _je t'aime_, aujourd'hui; je devais être bien séduisant!
Oui, le véritable poëte est simple comme la vérité, il ne peut avoir de pédanterie; le pédantisme vit de prétentions, et les prétentions sont incompatibles avec un talent involontaire. D'ailleurs les poëtes sont les grands seigneurs de l'intelligence; pourquoi veut-on qu'ils aient, comme les pédants, des manières de parvenus?
XX
L'ANTRE DE LA SIBYLLE
Madame Blandais et sa fille, voyant qu'il était déjà une heure du matin, se regardèrent avec anxiété.
--Il faut songer à nous en aller, mon enfant, dit la mère.
--Marguerite va nous croire mortes, dit Clarisse.
Et elles se dirigèrent vers la porte.
Un valet de chambre vint à elles.
--Qui faut-il appeler? demanda-t-il.
Il s'imaginait qu'on allait lui répondre: Michel, Louis, Simon, un nom de domestique quelconque.
--Je désirerais une voiture de place, dit madame Blandais avec satisfaction.
Car c'était pour elle un grand luxe que de s'en aller en voiture. Elle était bien aise de le faire valoir.
Tancrède, qui avait suivi Clarisse, entendant ces mots, s'effraya de l'idée que ces pauvres femmes allaient se trouver, à deux heures du matin, sans protecteur, exposées à toutes les _intempéries_ d'un cocher de fiacre: guidé par un zèle déjà quelque peu tendre, il résolut de les escorter invisible jusqu'à leur demeure.
--Je saurai leur adresse, pensa-t-il; c'est toujours cela.
Le fiacre arriva.
Madame Blandais monta la première; quand ce fut le tour de Clarisse, Tancrède invisible, se plaçant entre elle et le cocher, l'aida à franchir le marchepied, et ce fut sur son bras qu'elle s'appuya. Il eut soin aussi de préserver la blanche parure du contact de la roue, et fut récompensé de ses soins en entendant la jeune fille dire ces mots en s'asseyant dans la voiture:
--Comme ils sont polis, les cochers de fiacre!
La voiture partit. Tancrède la suivit d'abord des yeux, puis, l'ardeur des coursiers s'étant ralentie, il se mit à leur pas; et après un assez long voyage, arriva en même temps que le fiacre et la muse rue de la Bienfaisance, où elle demeurait.
--Allons, pensa Tancrède, du courage! mieux vaut me désenchanter tout de suite.
Et il pénétra avec les deux femmes dans leur appartement.
--Ah! vous voilà ! mamzelle, cria une vieille servante. Ah! mon Dieu! que j'ai eu peur! Ah! mamzelle, laissez-moi que je vous embrasse!...
--Qu'est-ce que tu as donc, Marguerite? qu'est-ce donc qui t'est arrivé?
--Rien, madame, mais à vous? Comme j'étais inquiète! vous vous êtes donc perdues?
--Non, Marguerite, dit Clarisse d'un air glorieux; c'est la soirée qui a fini tard.
--C'était donc une noce?
--Je te conterai cela. Dis-moi, y a-t-il encore du lait? j'ai faim.
--Quoi! vous n'avez rien mangé... chez une comtesse?
--Si vraiment, il y avait des friandises excellentes, dit madame Blandais; mais Clarisse a tout refusé. C'était superbe: le beau salon! il y faisait une chaleur!... Ce chapeau m'étouffait.
Madame Blandais commençait à se déshabiller.
Tancrède, par discrétion, sortit alors avec Marguerite qui allait chercher dans la petite cuisine ce qu'il y pouvait rester de provisions. Tancrède profita de ce temps pour observer ce ménage plus que modeste; et tout ce qu'il voyait, ce mélange de simplicité bourgeoise et de distinction naturelle, lui plaisait.
Marguerite eut affaire dans la chambre de Clarisse; elle allait y chercher deux cuillers d'argent, car la jeune muse était gardienne de toute l'argenterie de la maison, qui consistait en six couverts, une casserole et sa timbale de pension.
Tancrède alors s'amusa à étudier la petite chambre de Clarisse. Que vous dirai-je? il devint amoureux de cette chambre.
Un lit très-petit, très-jeune, si l'on peut dire ainsi, et voilé de rideaux blancs, était situé au fond de la chambre. Près du lit était un joli guéridon en laque; ce devait être un présent nouveau, sa richesse contrastait avec le reste du mobilier.
Auprès de la fenêtre était une espèce de bureau; sur ce bureau, des livres, des dictionnaires anglais, des recueils de poésie, un panier à ouvrage, un vase plein de fleurs, et puis une boîte de bonbons. Au mur était attachée une petite bibliothèque; Tancrède l'examina rapidement: c'étaient tous livres dépareillés; il ne put s'empêcher de rire. Sur la cheminée était une petite montre, un chapelet, une bourse légère et un flacon. Tancrède observait tout avec plaisir, et cependant avec une malveillance volontaire.
--Je veux la connaître, se disait-il, je veux me désenchanter tout de suite, Clarisse me plaît trop, je ne la quitterai point que je ne l'aime plus.
Et le souvenir de Malvina le fit amèrement soupirer.
Marguerite ayant terminé ses recherches dans l'armoire, retourna dans la chambre de madame Blandais.
Madame Blandais était occupée à relever le feu; Clarisse préparait une petite place sur la cheminée pour poser son frugal souper. La mère avait passé une robe de chambre de couleur sombre; la jeune fille avait changé sa robe de mousseline contre un long peignoir de percaline bleue. Elle était charmante ainsi.
Tancrède la trouvait bien plus jolie dans ce négligé tout à fait en harmonie avec son costume à lui, qui n'était nullement cérémonieux.
--V'là du lait, mamzelle, dit Marguerite, et puis du pain.
--Ah! c'est bien, mets ça là . En veux-tu, maman?
--Non, vraiment, je ne bois de lait, à Paris, que lorsque j'y suis forcée. Quelle différence avec le lait de nos prairies! à Paris, le lait est détestable, il est falsifié.
--Non, maman, celui-ci est excellent, d'abord j'ai faim.
Clarisse goûta le lait, puis elle se leva pour aller chercher du sucre.
Pendant ce temps, l'invisible amoureux, tombant dans ce lieu commun des amours, voulut toucher de ses lèvres la coupe qu'une bouche adorée venait de presser; il prit la tasse de Clarisse; mais, soit distraction, soit réel appétit, il but beaucoup plus de lait qu'il n'avait intention d'en boire; il remit la tasse en tremblant.
Clarisse revint, et voyant sa coupe à moitié vide:
--Qu'est-ce qui a bu mon lait? cria-t-elle comme une pensionnaire.
--C'est toi, répondit sa mère en riant.
--Moi? j'y ai à peine goûté; j'en suis sûre, quelqu'un a bu mon lait, c'est un mystère; il y a peut-être un chat ici.
--Non, dit madame Blandais, c'est ton être invisible, tu sais?
--Sérieusement on a bu mon lait.
--C'est toi-même, étourdie, je t'ai vue; tu es folle; tu ne penses jamais à ce que tu fais. Allons, dépêche-toi de souper, il est tard, Marguerite a sommeil.
--Marguerite dort déjà ; je l'ai envoyée se coucher.
Alors Clarisse s'assit auprès du feu, et se mit à tremper du pain dans le peu de lait que Tancrède lui avait laissé.
--C'est très-amusant le grand monde, disait madame Blandais; moi j'aime Paris, le séjour de Paris me convient, c'est dommage que tout y coûte si cher! Sais-tu que depuis trois mois que nous sommes ici, nous avons déjà dépensé quatre cents francs?
--Quatre cents francs! répéta Clarisse avec étonnement, c'est beaucoup.
--C'est énorme! c'est la rançon d'un roi! mais cet argent ne sera point perdu, si tu as des succès et si tu te fais connaître; cette soirée a déjà réussi.
--Ai-je bien dit mes vers, maman? demanda Clarisse.
--Oui, très-bien, seulement tu ne parles pas assez fort, dans l'autre salon on ne t'entendait pas.
--Ah! tant pis pour ceux qui y étaient! Je ne veux pas crier, moi; et puis j'avais peur; il y avait là des petites femmes très-méchantes; l'une d'elles s'est moquée de mes souliers noirs, j'ai entendu ce qu'elle disait; une autre a repris, pour m'excuser:
--Elle est depuis si peu de temps à Paris!
--Elle doit être bonne celle qui a dit cela.
--Le comte de D*** est un bien bel homme, dit madame Blandais.
--Oui, mais il ne me plaît pas, j'aime mieux M. de Lamartine. Oh! quelle jolie figure!
Tancrède allait être jaloux quand elle ajouta:
--Ah! mais il y avait là un beau jeune homme; l'as-tu vu?
--Non...
--Tu ne l'as pas vu? il était bien remarquable cependant, car il avait son chapeau sur sa tête, ce qui m'a paru singulier.
--Tu es folle, ma fille, un jeune homme ne se serait pas permis de garder son chapeau dans le salon de madame de D***.
--Je l'ai vu! peu de moments, à la vérité; mais je l'ai vu avec son chapeau sur sa tête. Peut-être avait-il demandé la permission de le garder, dit Clarisse en riant, comme ce vieux M. de Livray, qui avait toujours trop chaud, et qui entrait en disant: «Vous permettez, madame?» cela voulait dire qu'il n'ôterait point sa casquette.
--Enfant! dit madame Blandais.
--Je t'assure, maman, que j'ai vu, chez madame de D***, un jeune homme qui avait son chapeau sur sa tête, que ce jeune homme m'a beaucoup regardée, et que jamais de ma vie je n'ai vu de si beaux yeux; il avait un regard, un regard qu'on retient, qu'on emporte, jamais je n'oublierai ces yeux-là ... je les vois toujours.
Tancrède ne put résister à une invincible tentation; il était en face de Clarisse, derrière le fauteuil de madame Blandais, il prit rapidement sa canne dans sa main droite, il fut visible.
Clarisse jeta un cri; mais déjà la canne était revenue dans la main gauche, et Tancrède avait disparu.
--Qu'est-ce que tu as donc, ma fille?
--Rien, maman, dit la jeune fille toute tremblante.
--Mais, tu es pâle...
--Il m'a semblé que je voyais encore...
--Qui?
--Ce jeune homme.
--Tu as des visions aujourd'hui, te voilà comme lorsque tu étais petite; tu nous parlais toujours d'apparitions, de religieuses qui venaient s'asseoir auprès de ton lit. Tu es encore la même: tout à l'heure tu disais qu'on avait bu ton lait, et c'est toi qui l'as bu, et maintenant tu vois des jeunes gens dans ma chambre!
Et madame Blandais leva les yeux au ciel en souriant.
--Eh bien! soit, reprit Clarisse gaiement, moi aussi j'ai des... Comment dit-on cela?
--Des visions, des apparitions.
--Non, ce n'est pas là le mot à la mode, il est plus long que cela... des hallucinations. Donc, il est décidé que j'ai des hallucinations. Bonsoir, maman.
En disant cela, Clarisse vint embrasser sa mère.
--Bonsoir, ma fille, répondit madame Blandais.
Et, poursuivant la plaisanterie.
--Si tu trouves ton beau jeune homme dans ta chambre, tu m'appelleras.
--Oui, maman.
Et Clarisse alla se coucher.
XXI
UN FANTÃME
--Voilà deux caractères inventés exprès pour ma canne, pensa Tancrède: une jeune fille rêveuse qui ne sait ce qu'elle fait, qui n'écoute rien, qui ne regarde pas où elle est, qui se croit elle-même étourdie, et qui s'attend à se tromper toujours; une mère assez crédule, accoutumée aux enfantillages de sa fille, qui est même flattée de ses distractions, et qui les considère comme autant de preuves de poésie. Plus cette jeune fille dira de choses extravagantes et incompréhensibles, plus on la croira poëte; c'est au point qu'elle deviendrait folle, qu'on ne s'en apercevrait pas.
Tancrède n'osa suivre Clarisse dans sa chambre, un sentiment de respect le retint; un autre sentiment lui inspira aussi cette délicatesse: il se trouvait trop mal vêtu pour un fantôme, il n'osait risquer une apparition en redingote, il n'était réellement pas assez élégant pour un idéal. D'ailleurs, il aimait déjà trop pour ne pas tenir à lui; on acquiert, à ses propres yeux, une grande importance aussitôt qu'on aime, on ne se risque plus légèrement.
Dès qu'il fut possible de sortir de la maison où demeurait madame Blandais, Tancrède revint chez lui. Le lendemain en s'éveillant, il se souvint de Clarisse, et il s'avoua qu'il s'était attaché à elle, en un jour, comme s'il la connaissait déjà depuis son enfance.
Il l'avait trouvée si gentille, si simple, qu'il avait oublié qu'elle faisait des vers. Ce fut par vanité qu'il se le rappela. Ce rôle d'idéal qu'il se préparait à jouer flattait singulièrement son orgueil et le réconciliait avec sa trop grande beauté, avantage dont il avait tant souffert. En effet, c'était une noble ambition que de se faire l'Apollon d'une si charmante sibylle, que de réaliser de si poétiques chimères, de s'approprier de si beaux rêves, de dominer une imagination si pure; enfin de se faire adorer comme ange--quand on possédait toutes les qualités d'un mauvais sujet.
Cependant, comme Tancrède était au fond un très-honnête homme, il ne voulut pas risquer d'être aimé avant de savoir si Clarisse lui plairait assez pour qu'il consentît à enchaîner sa vie à la sienne, et il s'appliqua d'abord à l'observer mystérieusement. Cette observation ne le laissa pas longtemps dans l'incertitude. Chaque fois qu'il voyait Clarisse, il l'aimait davantage; tout ce qu'il découvrait dans son âme de candeur et de poésie le charmait; c'était l'inspiration surprise dans ce qu'elle a de plus sublime; c'était l'amour observé à sa naissance, dans sa pureté première, un amour vague et frais comme un feuillage de printemps; c'était enfin le mélange le plus gracieux, un rêve passionné dans un cÅur plein d'innocence, un regard de génie avec un sourire d'enfant.
Cette situation d'observateur invisible avait tant de charmes que Tancrède se plaisait à la prolonger, et pourtant il était déjà bien amoureux; mais la tendresse qu'inspire une jeune fille est plus patiente; on regrette pour elle cette sainte ignorance qu'un jour d'amour doit lui ravir: un adieu est toujours triste, même lorsqu'il conduit au bonheur.
Clarisse était joyeuse sans savoir pourquoi; elle vivait dans une atmosphère d'amour qui l'enivrait. Tancrède invisible était souvent près d'elle; cette présence voilée agissait sur son âme à son insu. Parfois une rapide apparition lui faisait entrevoir le gracieux fantôme; elle souriait, elle s'était accoutumée à ces visions, elle s'y attendait, elle y comptait; si elles lui avaient manqué plusieurs jours, elle aurait été malheureuse.
Sa vie se passait doucement, tantôt à faire des vers brillants de jeunesse et d'espérance, tantôt à courir dans le jardin assez grand de la maison qu'elle habitait; elle chantait souvent, pendant des heures entières, des airs connus, et puis d'autres qu'elle improvisait dans sa joie. Sa mère, qui entendait ses folles roulades, lui demandait alors:
--Qui te rend si contente?... Qu'as-tu donc?
Elle n'avait rien; elle avait seize ans et il faisait beau; cela suffisait bien pour expliquer ce bonheur. Le séduisant fantôme était aussi pour quelque chose dans cette joie; mais Clarisse ne pouvait le savoir, puisqu'elle croyait quo ces apparitions extraordinaires étaient un effet de son imagination.
Quelquefois elle en parlait à sa mère en riant.
--Oh! maman, disait-elle, il m'est arrivé hier une chose singulière: comme j'arrangeais mes cheveux devant la glace... tu vas te moquer de moi.
--Eh bien?
--J'ai vu mon beau jeune homme!...
--Dans la glace?...
--Oui; je me suis retournée tout de suite, croyant qu'il était derrière moi; mais il n'y avait personne, et pourtant je crois bien avoir entendu rire.
--Allons, dit madame Blandais, voilà maintenant que tu veux l'entendre; autrefois tu te contentais de le voir.
Clarisse raconta cette apparition à sa mère; mais en voici une autre qu'elle ne raconta pas.
Tancrède avait reçu une lettre de M. de Balzac, qui annonçait son prochain retour à Paris. Le moment de rendre la canne était venu, il fallait se hâter de profiter de sa puissance.
Un matin que Tancrède était venu voir Clarisse, il l'avait trouvée tout en larmes; c'était bien triste alors d'être invisible; de voir pleurer la femme qu'on aime et de ne pouvoir lui demander ce qui l'afflige, de ne pouvoir la consoler. La pauvre enfant pleura longtemps; puis vint madame Blandais, qui lui dit, d'un ton sévère, de mettre son chapeau et de venir avec elle se promener au Jardin-des-Plantes. La course était longue, et cette promenade ressemblait assez à une punition. Madame Blandais comptait sur les marches forcées pour calmer l'imagination trop exaltée de Clarisse. Il était évident que madame Blandais avait grondé sa fille. Pourquoi? Voilà ce que Tancrède voulait savoir. Il suivit Clarisse et sa mère; il écoutait; mais d'abord elles cheminèrent en silence; enfin madame Blandais prit la parole.