Chapter 10
--Tu t'en repentiras plus tard, ma fille, toutes tes rêveries ne te mèneront à rien; d'ailleurs, ce jeune homme est très-aimable; et puisque madame de D*** s'intéresse à lui, certainement ce doit être un homme distingué. Si tu repousses toutes les occasions, tu ne te marieras jamais; ton invisible ne t'épousera pas, et tu resteras vieille fille. Vrai, mon enfant, tu n'es pas raisonnable de refuser la chance d'un bon mariage pour des rêveries folles. Il est de mon devoir de t'éclairer; je t'ai pardonné quand tu as refusé un homme plus âgé que toi; mais cette fois je serai plus sévère.
--Ah! c'est cela, pensa Tancrède; pauvre petite! on la tourmente, il faut lui donner raison.
Tancrède accompagna Clarisse jusqu'au Jardin-des-Plantes, puis, la livrant aux animaux féroces, il revint chez lui écrire à sa mère ses doux projets de mariage. Le soir, il retourna auprès de Clarisse; elle s'était retirée de bonne heure; fatiguée de sa longue promenade, elle dormait profondément. Tancrède pénétra dans sa chambre en ouvrant la porte le plus doucement possible.
Clarisse n'entendit rien: à cet âge, le sommeil est une léthargie.
Tancrède fut étonné de trouver Clarisse déjà couchée et endormie; il s'approcha de son lit doucement, il entendit cette respiration égale, qui prouve un sommeil réel, si profond, qu'il ne permet pas à un rêve de voltiger, à un souvenir de survivre.
--Qu'elle dort bien! pensa Tancrède.
Et ce sommeil, qui lui faisait envie, lui inspira beaucoup de respect.
--C'est bien là le sommeil d'une pauvre jeune fille qui a pleuré, se disait-il; elle doit être bien lasse, une si longue course dans Paris! Elles n'ont pas osé aller en voiture par économie, et Clarisse a préféré revenir à pied plutôt que de se hasarder dans une voiture publique; j'aime ça et lui sais bon gré de ce petit orgueil. Clarisse est d'une nature trop élégante pour sa condition. Quel bonheur d'être riche et de pouvoir lui donner, dans le monde, la position qu'elle mérite. à ma jolie Clarisse, que je t'aime!
En disant ces mots, Tancrède se pencha vers le lit et imprima sur les joues roses de Clarisse un chaste baiser.--Clarisse ne s'éveilla point. Tancrède, que ce baiser avait troublé, en risqua un plus tendre.
Clarisse ne s'éveilla point. Alors Tancrède se prit à rire, et il s'assit sur un fauteuil au pied du lit et il la regarda dormir.
Il resta quelques moments en contemplation devant cette douce image, et tout son avenir lui apparut: il se figura les jours heureux qu'il passerait auprès de Clarisse, le plaisir qu'il aurait à l'emmener avec lui, à la présenter à sa mère; il était bien certain que madame Dorimont aimerait Clarisse: cette jeune fille devait lui plaire par son esprit, la délicatesse de ses sentiments.
Il songea à ce prétendu dont on menaçait Clarisse; il se demanda pourquoi madame de D*** voulait la marier; il fit d'amères réflexions sur la manie des grandes dames, qui veulent toujours protéger, sans se rappeler, l'ingrat! qu'il devait à cette manie le plaisir d'avoir vu Clarisse; il s'amusa de l'idée que cette jeune fille refusait un vrai mariage pour lui qu'elle ne connaissait pas, qu'elle aimait en rêve; il trouva ce succès très-flatteur.
Il pensa que c'était pour lui un bien heureux hasard que cette rencontre avec M. de Balzac, à laquelle il devait sa fortune et son bonheur; il remercia dans son âme M. de Balzac, qui lui avait prêté sa canne. Il acheta en idée une jolie maison de campagne près de Blois, et y fit préparer, pour son illustre ami, un bel appartement que lui seul aurait le droit d'habiter. Il se souvint aussi de M. Nantua, des secours qu'il avait trouvés en lui, de la brillante fortune qu'il lui devait; il prépara aussi en idée un petit appartement, dans sa maison de campagne, pour M. Nantua. Et puis il pensa au plaisir d'avoir une jolie femme à lui tout seul, une jeune fille bien ignorante et bien naïve, que l'amour effarouche et qu'un mot fait rougir; un jeune cÅur tout frais qui n'a jamais aimé, dont vous avez la première émotion, la première joie...
Et comme toutes ces idées sont fort douces, elles le bercèrent mollement... Par degrés, sa promenade du matin--le silence--le demi-jour--la sympathie du sommeil--la pureté de ses sentiments, peut-être, agirent sur ses sens, et, malgré lui, entraîné par l'exemple, il finit par s'endormir à son tour.
Sa tête se pencha lentement sur le lit, elle y resta appuyée; et la canne, qu'une main endormie ne soutenait plus, glissa bientôt sur le tapis.
Quand le jour parut, Clarisse entr'ouvrit les yeux...
Quel fut son étonnement, son effroi, en apercevant en face d'elle un homme endormi au pied de son lit!... Elle eut tellement peur qu'elle ne put crier; elle resta un moment saisie et stupéfaite; enfin, retrouvant la voix:
--Maman! s'écria-t-elle.
Tancrède se réveilla en sursaut. Il fut quelques instants lui-même avant de se rappeler où il était; il regardait la jeune fille; et les yeux de Clarisse, fixés sur lui avec effroi, le déconcertaient...
Je ne suis donc plus invisible? pensait-il.
Alors il se ressouvint de la canne, et la voyant tombée à ses pieds, il comprit comment il s'était trahi.
Il en éprouva d'abord un vif chagrin, songeant à M. de Balzac et au secret qu'il avait promis de garder; mais bientôt, se rappelant le caractère crédule de Clarisse, il se rassura. Il ramassa la canne adroitement, et cessa d'être visible.
Les yeux de Clarisse étaient toujours attachés sur lui; mais comme elle ne le voyait plus, son regard n'était plus le même: chose étrange! elle avait peur quand il était là --et maintenant elle était triste parce qu'il n'y était plus.
Elle resta longtemps à réfléchir, et, ne voyant personne dans sa chambre, remarquant que la porte était bien fermée, elle se persuada qu'elle n'avait rien vu.
--Quel singulier rêve! dit-elle tout haut en soupirant.
Et puis elle se remit de nouveau sur son oreiller, peut-être dans l'espoir de continuer ce rêve.
Tancrède l'aima de cette crédulité.
--Elle va trouver cette apparition toute naturelle, se disait-il; elle aime bien mieux croire qu'elle perd l'esprit que d'imaginer qu'un homme amoureux d'elle veuille la séduire.
Et voilà pourquoi les âmes supérieures sont si faciles à tromper, c'est que les choses les plus extraordinaires, les fascinations, les phénomènes, les miracles, tout enfin leur paraît plus probable qu'une méchante action.
Tancrède retourna chez lui en riant de cette nuit d'amour passée si paisiblement; d'abord il se regarda comme un niais qui n'avait pas su profiter d'une aussi bonne occasion; ensuite il se jugea comme un honnête homme qui aurait rougi d'abuser de l'innocence d'une jeune fille; mais enfin, comme il avait l'esprit juste, il s'avoua qu'il n'était qu'un égoïste, qui respectait déjà , dans la pureté de Clarisse, la réputation de sa femme.
Clarisse passa la journée assez gaiement, mais avec une grande émotion au fond du cÅur, cette agitation vague et brûlante qui a tant de charmes! Elle se dit qu'elle avait eu une vision, un sommeil agité, suite de la fatigue qu'une course trop longue lui avait causée.
--J'avais la fièvre, sans doute, une fièvre de courbature. Elle n'y pensa plus.
Mais quand le soir vint, elle se sentit plus craintive: un instinct l'avertissait de se défier. Elle n'osa se mettre au lit.
--Je n'ai pas sommeil, je vais lire... non, je vais copier ces vers de madame Valmore, _l'Ange gardien_, que j'aime tant.
Elle s'assit devant sa table, mais au moindre bruit elle levait les yeux, elle tremblait.
--S'il allait venir? pensait-elle.
Tout à coup elle s'imagina qu'il y avait une porte secrète dans sa chambre; elle prit un flambeau et se mit à faire des perquisitions; sa chambre était si petite qu'elle l'eut bientôt passée en revue--ni porte secrète--ni trappe--il n'y avait pas moyen de placer la moindre aventure fantastique dans cette bourgeoise demeure. Clarisse fut honteuse de ses recherches; elle pensa à toutes les plaisanteries que ferait sa mère si elle la surprenait ainsi courant, au milieu de la nuit, après un fantôme. Elle se remit à écrire, et elle resta toute la nuit sans se déshabiller, sans dormir; elle se disait toujours qu'elle n'avait rien à craindre, mais elle agissait comme si elle était en danger.
Tancrède vint la voir le matin; il la trouva très-pâle, et, s'apercevant qu'elle ne s'était point couchée de toute la nuit, il se reprocha de lui avoir causé tant d'inquiétude; il cherchait un moyen de la rassurer.
--Pauvre petite! est-ce qu'elle va passer toutes les nuits ainsi? elle se rendra malade, pensa Tancrède.
Alors l'idée la plus étrange lui tomba dans l'esprit: pendant que Clarisse était auprès de sa mère, Tancrède prit la plume qu'elle venait de quitter, et, à la suite du paragraphe à demi copié... il écrivit ces mots:
JE NE VIENDRAI PAS DEMAIN.
TANCRÃDE.
XXII
UN JOUR D'INSPIRATION
JE NE VIENDRAI PAS DEMAIN. Mais il est donc venu tous les jours! il doit donc revenir encore! Quel mystère! Mon Dieu! que dois-je penser?
Clarisse resta des heures entières à regarder cette écriture; sa tête se perdait en suppositions; ses idées se brouillaient, c'était un dédale de conjectures à n'en plus finir.
D'abord ce nom de Tancrède l'inquiéta.
--On veut se moquer de moi, de mon caractère romanesque, pensa-t-elle, et l'on a choisi ce nom de tragédie pour me faire sentir que c'est un ridicule que de faire des vers.
Ensuite elle s'accoutuma à ce nom, elle finit même par l'aimer; elle se rappela l'air noble, les doux regards de celui qui le portait; elle se dit qu'un être si parfaitement beau ne pouvait être méchant, et se jouer lâchement d'une jeune fille innocente et sans protecteur.
Elle se rassura; et dès qu'elle fut rassurée... elle aima passionnément. Le doute effacé, il y eut une réaction de confiance; elle s'y abandonna avec naïveté.
--Oui, disait-elle, je crois en lui, c'est quelqu'un qui m'aime, il ne veut point me tromper; il viendra, je lui donne ma vie, jamais je n'aimerai que lui. Tant mieux s'il me voit, tant mieux s'il m'entend, il saura toute ma pensée, il saura que je n'espère qu'en lui, que je l'aime comme l'ange gardien qui veille sur mes jours; désormais je ne parlerai, je n'agirai que pour lui plaire, je ne ferai rien qui puisse l'affliger Ah! quel bonheur s'il m'accompagne toujours! il verra comme je l'aime, il m'aimera... Je savais bien que mes rêves s'accompliraient!
Tout en pensant ainsi, Clarisse s'enflammait des sentiments les plus poétiques; malgré elle ses émotions se formulaient en vers harmonieux; ce souvenir de l'ange gardien qui présidait à ses beaux jours l'inspira; elle passa toute la nuit à _travailler_, c'est-à -dire à soulager son âme par l'expression naïve de ses sentiments.--Et le lendemain, lorsque Tancrède, invisible, revint près d'elle, il la trouva aux prises avec la Muse; il vit que le moyen qu'il avait employé pour calmer son imagination n'avait servi qu'à l'exalter encore. Cela devait être, aussi ne fut-il pas très-étonné; n'importe, il se félicita de cette folle idée: l'agitation de la crainte avait fait place à celle de l'inspiration et cela valait beaucoup mieux.
On a fabriqué des ruches en cristal, à travers lesquelles on voit les abeilles travailler: on devrait faire les chambres des poëtes transparentes pour les observer dans l'inspiration. Quel beau spectacle que celui d'une riche pensée qui s'éveille! Tancrède, grâce à son invisibilité, avait été à même d'observer la femme aux prises avec la passion, en proie à ses souvenirs d'amour; et maintenant il observe la jeune fille aux prises avec son génie, en proie à ses involontaires désirs, à ses pures espérances d'amour.
* * * * *
Que Clarisse lui parut charmante ainsi! que ses yeux étaient beaux, parés de leur génie! Ses blonds cheveux descendaient en vagues d'or sur ses blanches épaules; son teint était éblouissant d'éclat; sa bouche était inspirée; son sourire était rayonnant. Tancrède la contemplait avec ravissement. Alors ils avaient changé de rôle: ce n'est plus lui, c'est elle maintenant qui semble un être idéal; c'est elle qui est l'apparition céleste, l'image divine qui fascine les regards.
* * * * *
Tancrède, ébloui, transporté, croyait voir l'ange de la poésie; il cherchait déjà ses blanches ailes; Clarisse lui parut idéal, sublime, si belle, qu'il cessa de l'aimer un moment... il l'admira!
Mais elle dit ces vers qu'elle venait de finir. Ces vers étaient pour lui, et, quand il comprit que son amour les avait inspirés, il lui pardonna d'avoir eu le talent de les faire.
MON ANGE GARDIEN[1].
Comme l'être immortel que chante Marceline[2], Son front n'est point orné de rayons éclatants; Il n'a point la fraîcheur et la grâce enfantine Des roses du printemps.
Son voile n'est pas d'or, sa robe n'est pas blanche Comme le nénuphar, ami des flots déserts; Sur mon cÅur, tout à lui, jamais il ne se penche En répétant mes vers.
Jamais je n'entendis sa voix lente et sonore, Me murmurer bien bas ces mots doux et confus, Langage harmonieux que l'on écoute encore Quand on ne l'entend plus.
Jamais, jamais sa main n'a tremblé dans la mienne!... Un seul jour ses yeux noirs ont rencontré mes yeux... Il tient pourtant ma vie enchaînée à la sienne, Comme la terre aux cieux!
à l'heure poétique où le jour qui décline Ãtend un voile rouge aux bords de l'horizon, Quand l'oiseau qui chantait joyeux sur la colline S'endort dans le buisson,
Mon Ange m'apparaît!... Mais, comme dans un rêve, Ses traits sont recouverts d'une blanche vapeur; Il me semble qu'alors dans ses bras il m'enlève, Et quelquefois j'ai peur.
Et je passe ma main sur ma tête brûlante! Ma voix d'émotion devient toute tremblante, Et je dis à mon Ange: «Oh! parle! parle-moi!... S'il ne faut que mourir pour être ton amie, Va! tu peux à ton gré disposer de ma vie, Car ma vie est à toi!...
»Mais, hélas! je ne suis qu'un enfant de la terre! Et toi, dont l'existence est un divin mystère, Toi, que la brise endort dans un palais d'azur, Pourras-tu bien m'aimer?... Oh! j'en ai l'espérance Fils des cieux, mon amour parfumé d'innocence Doit plaire à ton cÅur pur!...
»Sans toi j'aurais passé solitaire, incomprise, Dans ce vallon de pleurs où le poëte brise Son âme à chaque pas; vers l'immortel séjour, Souvent j'aurais tourné mes yeux pleins de tristesse, Et j'aurais vu pâlir les fleurs de ma jeunesse Avant la fin du jour...
»Sois béni!... Mais pour fuir aux sphères éternelles, Déploierais-tu déjà tes transparentes ailes?
Ton absence est un mal qui me fait tant souffrir! Oh! donne-moi la main, montons au ciel ensemble!...» Rapide il disparaît..., puis, alors, il me semble Que mon cÅur va mourir!...
Mais je sens tout à coup pénétrer dans mon âme Un souvenir plus doux que la voix d'une femme; Car mon Ange m'a dit: «Un jour tu me verras! Quand les nobles enfants de la sainte harmonie Poseront sur ton front les palmes du génie, Je t'ouvrirai mes bras...»
Il ne m'abuse point? Non! je crois sa parole, Comme je crois des cieux le sublime symbole! Il sait bien qu'ici-bas il est mon seul appui. Du livre de ma vie il a lu chaque page; Il sait que mon cÅur, pur comme le lis sauvage, N'a battu que pour lui!
Oh! vous qui souriez à ce mystère étrange, Ne me demandez pas le doux nom de mon Ange, C'est un secret... Mon cÅur, plus calme désormais, Ne le dira qu'à Dieu... mais la foule moqueuse, La foule qui se rit de toute âme rêveuse, Ne le saura jamais!
[Note 1: Ces vers sont de mademoiselle Ãlise Moreau, qui a bien voulu permettre qu'ils fussent publiés dans ce roman.]
[Note 2: Madame Valmore.]
XXIII
UNE ILLUSION DÃTRUITE
Après les heures d'inspiration viennent les jours d'abattement; la raison reparaît à mesure que les douces images s'évanouissent.
La pauvre Clarisse recommença à s'inquiéter.
--Ou c'est quelqu'un qui a gagné Marguerite et qui s'amuse à m'épouvanter pour se moquer de moi, se disait-elle, et cela me fait peur; ou c'est mon imagination qui est malade, alors je deviens folle, et c'est affreux!
Cette idée la tourmentait, elle n'osait dire tout ce qu'elle éprouvait à sa mère, dans la crainte de l'inquiéter à son tour; mais on ne la voyait plus rire, sa pauvre âme était toute troublée; elle devenait pâle, son beau teint s'attristait.
Madame Blandais, attribuant cette mélancolie au projet de mariage qu'elle avait favorisé, n'osait plus en parler; mais Tancrède, qui en savait la cause, eut pitié d'elle; lui-même s'effraya de l'exaltation qu'il avait fait naître; il se reprocha d'avoir joué avec une imagination trop ardente, et pour détruire l'effet trop dangereux d'un rêve, il appela la réalité à son secours.
Un matin donc il fit louer une loge au Théâtre-Français, et envoya un coupon de cette loge à madame Blandais, de la part de madame la comtesse de D***.
Clarisse voulut questionner le domestique qui avait apporté cette loge, il était déjà reparti. Elle s'étonna que madame de D*** ne lui eût pas écrit un mot, mais elle pensa qu'elle avait probablement chargé son domestique d'une explication qu'il avait oubliée--et la mère et la fille se rendirent au Théâtre-Français, croyant qu'elles y allaient dans la loge de madame de D***.
--La comtesse n'est pas encore arrivée? demanda madame Blandais à l'ouvreuse.
L'ouvreuse, qui ne savait de qui on voulait parler, répondit:
--Il n'est encore venu personne.
--Il est de bonne heure, dit Clarisse, madame de D*** connaît sans doute cette pièce, elle viendra tard.
On donnait _Angelo_--un drame de Victor Hugo! joué par mademoiselle Mars et madame Dorval!
C'était un choix merveilleux pour une jeune fille de province qui n'était jamais allée au spectacle.
Eh bien! Clarisse n'écouta pas un mot de l'ouvrage.
Elle oublia qu'il était de Victor Hugo.
Elle ne vit ni mademoiselle Mars ni madame Dorval.
Elle ne vit rien sur la scène, elle ne vit rien dans la salle.
Rien... qu'un fantôme, un être fantastique dont l'aspect la saisit d'épouvante, un _inconnu_ qu'elle reconnaissait, un grand jeune homme au front pâle et mélancolique, aux yeux noirs et brillants, qui se tenait debout à l'entrée du balcon et qui la regardait attentivement.
Le même qu'elle avait aperçu chez madame de D***.
Le même qu'elle avait vu un soir dans la chambre de sa mère!...
Le même qu'elle avait entrevu un jour dans sa glace!...
Le même qu'elle avait vu dormir au pied de son lit!...
Le même! ô surprise! ô bonheur! peut-être.
à cette vue, elle resta immobile, anéantie; Elle fut si troublée qu'elle eut peur de se trouver mal. Les sentiments les plus divers l'agitèrent. D'abord, elle éprouva une grande joie de découvrir que celui qu'elle aimait en rêve existait réellement; et puis un sentiment de crainte l'attrista: il y a toujours quelque chose d'amer dans la vérité; en voyant son être idéal parlant, souriant comme un monsieur, elle se défia de lui.
--Oui, c'est quelque jeune fat qui s'est moqué de moi, pensa-t-elle.
Et un doute affreux lui saisit le cÅur. Elle retomba dans son découragement, et des larmes coulèrent sur ses joues sans qu'elle songeât à les essuyer.
Madame Blandais, tout occupée d'_Angelo_, ne remarqua point l'émotion de sa fille, que d'ailleurs elle eût attribuée aux malheurs de _Catarina_.
Clarisse resta quelques moments absorbée par la plus pesante rêverie. Lorsqu'elle releva les yeux, elle s'aperçut qu'il la lorgnait, lui, le bel inconnu, l'idéal défloré; car elle éprouvait le contraire de ce qui afflige ordinairement: c'est la réalité qu'on regrette: «Ce que je croyais exister n'était qu'une vaine illusion...» mais elle, c'est l'illusion qu'elle regrettait; elle pleurait son fantôme si cher, elle craignait que la vérité ne lui ôtât tout son prestige, elle avait peur de ne plus l'aimer.
Pendant l'entr'acte, cherchant à se calmer, elle voulut triompher de son émotion et fixer ses yeux sur lui à son tour, mais elle le vit quitter la place où il était et sortir de la salle.
Un instinct inexplicable l'avertit qu'il allait venir lui parler, et lorsqu'elle entendit la porte de la loge s'ouvrir, elle éprouva un battement de cÅur violent.
Elle sentait que c'était lui!
C'était lui!
Clarisse n'osait le regarder; elle tremblait.
--Pardon, Mesdames, dit-il en entrant dans la loge, madame de D*** n'est pas encore arrivée?
--Non, monsieur, reprit madame Blandais, cela m'étonne.
--Peut-être ne viendra-t-elle pas, continua Tancrède de l'air le plus naturel. Je l'ai vue ce matin, elle a plusieurs personnes à dîner chez elle aujourd'hui, elle ne sera sans doute libre que fort tard.
Et Tancrède s'établit dans la loge comme si madame de D*** lui avait dit de l'y attendre; et, pour mieux expliquer sa présence, il parla d'elle comme s'il la connaissait intimement.
Madame Blandais soutenait la conversation. Clarisse ne disait rien, elle écoutait parler Tancrède, sa voix lui plaisait tant! son accent avait quelque chose de doux et de loyal qui la rassurait.
--Madame de D*** est une femme charmante! disait madame Blandais; si belle, si gracieuse!
--Elle est ravissante, reprenait Tancrède avec enthousiasme, pleine d'esprit, d'instruction; c'est une personne très-distinguée.
Tout cela ne l'amusait à dire que parce qu'il n'en savait rien; il n'avait jamais vu madame de D*** que le jour où il était allé en fraude chez elle; il pouvait la trouver belle, puisqu'il l'avait vue, mais il ne pouvait louer son esprit qu'au hasard.
Il allait continuer et inventer encore d'autres qualités à madame de D***, lorsqu'il jeta les yeux sur Clarisse; l'expression pénible de son visage l'arrêta, il comprit le sentiment de jalousie qui l'avait fait soudain pâlir; et, pour détruire le fâcheux effet des éloges qu'il prodiguait à madame de D***, il ajouta:
--Malheureusement, nous allons bientôt la perdre, elle retourne en Italie dans huit jours.
Ces mots furent magiques; les joues de Clarisse devinrent roses de plaisir, un sourire involontaire éclaira ses traits.
--C'est une mauvaise nouvelle que vous donnez à ma fille, dit madame Blandais, qui n'avait pas suivi ce drame muet; madame de D*** est sa seule protectrice à Paris, son absence nous fera grand tort.
--Mademoiselle votre fille peut se passer de protectrice maintenant, dit Tancrède d'un ton que Clarisse seule devait comprendre.
Puis il ajouta pour madame Blandais:
--Son talent est déjà célèbre.
--N'importe, dit madame Blandais, je regrette madame de D***, il est bien malheureux pour nous qu'elle parte!
--Vous vous passerez d'elle, croyez-moi, reprit Tancrède.
Et s'adressant à Clarisse:
--N'est-ce pas, mademoiselle, que maintenant vous n'avez plus besoin de personne?
Il dit ces mots si tendrement, que Clarisse rougit; elle baissa les yeux et ne répondit rien.
--Parle donc, ma fille, dit madame Blandais; tu es enfant ce soir, on ne peut t'arracher un mot.--Clarisse n'est jamais allée au spectacle de sa vie, monsieur, continua madame Blandais, il n'est pas étonnant qu'elle soit si troublée de se trouver ici; elle n'est pourtant pas timide; vous étiez peut-être chez madame de D***, le soir où Clarisse y a dit des vers?