Chapter 8
M. Thélissier était loin de deviner ce qui se passait dans l'âme de sa femme; il la croyait incapable d'éprouver la moindre passion. Il avait épousé Malvina si jeune qu'il la traitait toujours comme une enfant. Les gens qui nous ont vus naître ne nous connaissent jamais; ils ne veulent pas comprendre que l'on grandisse, ils nous regardent toujours avec leurs préventions; et, dans leur étonnement stupide, ils appellent «étrange changement de caractère» les développements naturels que l'âge amène dans nos idées, dans nos défauts et dans nos sentiments.--On ne peut pas imaginer qu'une femme qu'on a vue jouer à la poupée à l'âge de six ans, puisse mourir d'un chagrin d'amour à vingt-cinq ans, et pourtant cela s'est vu.
M. Thélissier, d'ailleurs ne comprenait rien aux délicatesses, disons mieux, aux corruptions du cÅur; c'était ce qu'on appelle un bon mari, facile à vivre, généreux; mais professant sur les femmes les idées les moins romanesques, regardant une _épouse_ enfin comme une servante légitime, faite pour élever les enfants et tenir le ménage, mais indigne d'occuper sérieusement les pensées d'un galant homme; ce qui ne l'empêchait pas toutefois de trouver Malvina fort jolie.
--Te voilà levée aussi, Mina? dit-il en voyant sa femme près de la cheminée; ce maudit chien t'a réveillée comme moi?
--Je suis malade, reprit-elle d'une voix tremblante.
--Malade, mon enfant! qu'as tu donc? veux-tu que j'aille chercher Villermay?
--J'ai une fièvre horrible, laissez-moi.
--Tu fais la méchante, ce soir.
En disant ces mots, M. Thélissier posait sa veilleuse sur une table et se préparait à aller fermer la porte qu'il avait laissée ouverte.
--Ne fermez pas cette porte, dit-elle, j'ai besoin d'air, j'étouffe.
Tancrède était au supplice, il voulut s'en aller; mais une curiosité cruelle le retint.
--Je suis très-souffrante, dit Malvina avec impatience, voyant que son mari s'établissait dans sa chambre avec l'intention d'y rester.
--J'ai besoin de me soigner, allez, laissez-moi?
--Personne ne te soignera mieux que moi, Minette; mais tu n'as pas l'air malade du tout, tu es rose, et si...
--J'ai la tête en feu, je souffre horriblement.
--Il faut te recoucher; relève tes cheveux et remets-loi au lit.
--Je ne veux pas, vous dis-je; je me levais quand vous êtes venu.
--Mais, qu'as-tu donc? je ne te reconnais plus: tu me dis «vous,» comme à un monsieur! allons, ne fais pas la capricieuse, viens m'embrasser.
Malvina tressaillit; un froid mortel courut dans ses veines.
--Tu me boudes, reprit M. Thélissier, eh bien, je ne suis pas fier, j'irai moi-même.
M. Thélissier, à ces mots, s'avança vers sa femme; elle voulut s'éloigner, il la retint.
--Voyons, dit-il en passant sa main sur le front de Malvina, voyons si cette petite tête est bien brûlante?
Et puis il lui donna, sur le front, un affreux baiser...
Ce baiser retentit au cÅur de Tancrède comme un coup de fusil; il s'élança vers la porte et s'enfuit.
à DÃSENCHANTEMENT!
Ce baiser avait réveillé Malvina de sa stupeur; un si grand danger la rendit perfide, elle se radoucit tout à coup, et d'un ton presque gracieux: Je t'en prie, dit-elle, laisse-moi, va, je t'appellerai si je suis plus souffrante; mais va, si je peux dormir, demain je serai mieux.
Le bon M. Thélissier céda aux instances de sa femme; il avait un peu froid, et il ne fut pas fâché d'aller se recoucher.
Malvina, seule, pleura tout le reste de la nuit, la pauvre femme! elle pleure encore... car l'ingrat Tancrède n'est jamais revenu.
Le coup qu'il avait reçu était si fort, qu'il avait tué son amour. Malvina lui apparaissait toujours dans les bras de son mari; il ne pouvait se délivrer de cette image; de tous ses souvenirs, celui-là seul était resté. Quelquefois il se disait:
--D'où vient donc ce dégoût?... Je le savais bien, pourtant... oui, mais je ne l'avais pas vu. à maudite canne! s'écriait-il dans sa fureur, est-ce là le bonheur que je devais attendre de toi? c'était bien la peine de me faire invisible pour... Malheureux! je l'aimais tant! je l'aimerais encore sans ce don fatal. Quelle leçon!
Pourquoi s'étonnait-il? c'est la vie.--Entrevoir ce qui charmait notre âme et nos yeux sous un jour défavorable, n'est-ce pas ce qu'on appelle
CONNAÃTRE?
Découvrir qu'on avait tort d'aimer, de croire et d'espérer, n'est-ce pas ce qu'on appelle
SAVOIR?
Et il y a des gens qui se donnent beaucoup de peine pour en arriver là ! Si l'on faisait une nouvelle mythologie, nous exigerions que l'Amour fût, non pas fils de la beauté, mais de l'ignorance... Et que dis-je? c'est la morale des malheurs de Psyché, tant punie pour avoir voulu savoir qui elle aimait.
Tancrède prit dès ce jour une résolution terrible.
--Je n'aimerai plus que des veuves ou des jeunes filles, se dit-il, c'est la FEMME LIBRE qu'il me faut.
Et comme un apôtre de M. de Saint-Simon, il se mit à la recherche de la FEMME LIBRE.
XVIII
UNE SOIRÃE POÃTIQUE
Un soir qu'il ne pleuvait pas, Tancrède errait dans les rues de Paris, ne sachant à quel théâtre se vouer.
Au Vaudeville, on donnait:
LA CROIX D'OR.
Aux Variétés, on jouait:
LA CROIX D'OR.
Au théâtre du Palais-Royal, on représentait:
LA CROIX D'OR.
Toujours LA CROIX D'OR! Laquelle choisir? L'embarras était grand.
Si chacun de ces théâtres avait donné une pièce différente, Tancrède aurait pu se décider; mais le même sujet partout! il aurait fallu être un vieux coureur de spectacles pour savoir au juste celui qu'on devait préférer.
Tancrède cheminant sur le boulevard, aperçut, au coin de la rue Taitbout, une espèce de file de voitures.
Est-ce qu'il y a un théâtre par là ? se dit-il, et machinalement il dirigea ses pas du côté que suivait la file.
Les voitures avaient toutes des armes peintes sur leurs panneaux; les chevaux étaient mélancoliques, les cochers misérables; mais, en revanche, les valets de pied étaient bien tenus et sentaient la bonne maison.
De temps en temps des femmes vieilles ou jeunes montraient un turban, un bonnet, et c'était plaisir que de voir leur mauvaise humeur.
Tout à coup la glace d'une des voitures s'abaisse, un jeune homme passe sa tête blonde:
--Qu'est-ce donc? dit-il, pourquoi n'avançons-nous pas?
--Monsieur, c'est la file.
--Comment, nous sommes à la file? ah! c'est charmant, s'écria-t-il; madame de D*** qui m'écrit: «Venez, nous serons entre nous; je n'ai invité personne, c'est une petite soirée sans façon.» Et puis, voilà qu'elle a rassemblé tout Paris!
--Elle ne pouvait faire autrement, dit une autre voix qui sortait du fond de la même voiture: tout le monde voulait entendre les vers de Lamartine, et madame de D*** se serait brouillée avec tous ses amis.
--Ah! pensa Tancrède, il paraît que ces messieurs vont à une soirée littéraire. Eh! mais, moi aussi, je serais curieux d'entendre des vers de Lamartine. Pourquoi ne me donnerais-je pas aussi ce plaisir-là ? La canne me doit une réparation--et Tancrède fit passer la canne dans sa main gauche.
La voiture des deux jeunes gens s'arrêta devant la porte d'un joli petit hôtel de la rue Saint-Georges, et les deux superbes dandys entrèrent dans l'antichambre, sans se douter qu'ils étaient trois.
Ils quittèrent leurs manteaux; Tancrède, étourdiment, allait faire comme eux; mais heureusement il se rappela que ce soin était inutile; il garda sa grosse redingote de voyage, et remit sur sa tête son chapeau, que, par une routine de politesse, il avait ôté en entrant.
Les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et Tancrède passa bien vite le premier pendant qu'on annonçait les nouveaux venus, occupés à rétablir un aimable désordre dans les boucles de leurs cheveux.
Tancrède commençait à s'accoutumer à être invisible: cependant ce jour-là , pour lui-même, il se sentait gêné de se trouver ainsi mal vêtu, avec des bottes crottées, une redingote du matin, dans un salon fleuri, doré, parfumé et paré des femmes les plus élégantes de Paris. Une grande crainte s'empara de lui:
--Si par mégarde, pensa-t-il, j'allais prendre ma canne de la main droite, si l'on allait me voir, que deviendrais-je?
Il en frémit; il éprouva tant de honte qu'il se hâta de passer dans un autre salon, moins riche, moins éclairé que le précédent, et qui était plus en harmonie avec son costume et ses pensées. Tancrède était timide et embarrassé de lui, comme si on l'avait pu voir.
Il ne fut pas encore à son aise dans ce second salon; il y avait trop de monde, il se réfugia dans un troisième beaucoup plus petit, où il n'y avait personne, et alla s'établir devant une table couverte de livres, de journaux, d'albums, pour se donner une contenance.--Comment trouvez-vous cela? un homme invisible qui sent le besoin de se donner une contenance? Cela prouve que le monde agit toujours sur nous, alors même que nous sommes le plus indépendants de lui.--Cela nous prouve aussi que chacun de nos avantages est une science, et qu'il faut encore de l'étude pour en tirer parti. Un _sourd-muet_ guéri ne sait point parler, il faut qu'il apprenne à prononcer les mots pendant des années. Un homme enrichi ne sait pas dépenser; de même, un homme invisible a besoin d'expérience et d'étude pour comprendre qu'on ne le voit pas, et tourner à son profit cet incalculable avantage, sinon, ce ne sera pour lui qu'un embarras de plus.
Tancrède s'amusa donc à regarder les albums, sans songer que ce n'était pas pour cela qu'il était venu en fraude dans ce salon. Tous les grands noms de la peinture légère rayonnaient parmi ces dessins. Il y avait des fleurs de _Redouté_, des chevaux de _Carle Vernet_, des Bédouins d'_Horace_, de charmantes aquarelles de _Cicéri_, ces petits paysages qui ont tant d'espace, qui font voir si loin et rêver si longtemps... de ravissantes Espagnoles de _Géniole_, des caricatures de _Grandville_ et d'_Henri Monnier_, de beaux brigands de _Schnetz_, tous chefs-d'Åuvre au petit-pied.
En jouant avec les divers papiers qui étaient sur la table, Tancrède aperçut une lettre entr'ouverte dont la signature le fit tressaillir:
CHATEAUBRIAND!
Cette lettre, par laquelle M. de Chateaubriand s'excusait de ne pouvoir venir à cette soirée, avait été certainement oubliée là exprès, et laissée sur la table avec intention. La maîtresse de la maison comptait évidemment sur les indiscrets.
Tancrède réalisa ses vues et lut avec curiosité la lettre suivante:
«Je n'ai jamais été si tenté de ma vie. _Conjurer_ d'une manière si aimable une vieille bête comme moi! j'ai besoin de mes quarante ans de vertu pour résister à cette double attaque de votre beauté et de votre esprit; encore Dieu sait comme je m'en tire! Hélas! je ne sors point, je ne sors plus, je ne vis plus. Si je dure jusqu'à l'hiver prochain, je compte déposer mes trois cheveux gris sur l'autel des Parques, afin qu'elles ne se donnent pas la peine de les couper, et je prendrai mon rang parmi les plus anciennes _perruques_ de votre connaissance. Que votre jeunesse ait pitié de mes catarrhes, rhumes, rhumatismes, gouttes et autres. En me privant du bonheur de vous voir et de vous entendre, je suis plus malheureux que coupable.
»CHATEAUBRIAND.»
Cette gaieté, cette coquetterie, cette prétention à la vieillesse dans un homme encore si jeune, cette plaisanterie encore poétique dite par un génie si imposant, avaient quelque chose d'original qui charma Tancrède. Quoi de plus séduisant que la grâce unie à la force? Connaissez-vous rien de plus joli qu'un soldat jouant avec un enfant?
Tancrède trouva ce billet si gracieux qu'il s'amusa à le copier au crayon.
C'était une infidélité, c'était un crime; mais à quoi bon être invisible si ce n'est pour être indiscret.
Comme M. Dorimont était occupé à l'exécution de son crime, plusieurs personnes entrèrent dans le salon.
--Ã qui ce chapeau? dit une jeune fille rieuse.
Tancrède retourna la tête vivement, et il aperçut alors son chapeau sur une chaise à côté de lui. Il voulut le reprendre, mais l'attention était fixée sur ce malheureux chapeau. Il n'osa le faire disparaître en le remettant sur sa tête, car le chapeau était invisible lorsque Tancrède le portait; mais, loin de lui, le chapeau cessait de participer au merveilleux; chacun alors pouvait l'admirer.
--à qui le chapeau! cria un jeune étranger.
--Ã personne, il n'y a personne ici.
--C'est l'accordeur de piano qui l'aura laissé ici ce matin, dit quelqu'un en riant.
--C'est le chapeau du coiffeur de madame de D***; cachez-le donc, monsieur de Bonnard.
Et soudain un élégant coup de pied fit tomber le chapeau sous la table.
--Il est sauvé! pensa Tancrède.
Une rumeur se fit entendre dans le salon.
--Voilà M. de Lamartine! s'écria quelqu'un.
--Non, reprit une autre personne; Lamartine est allé ce soir chez son président. M. de *** l'a vu chez Dupin; il viendra tout à l'heure.
--Qu'est-ce qui arrive?
--C'est la duchesse de ***.
--La belle duchesse de ***? je ne la connais pas. Allons la voir.
Chacun retourna dans le grand salon.
--Puisque Lamartine n'est pas arrivé, pensa Tancrède, je puis encore rester ici.
Et il se remit au pillage.
Un second billet se trouvait sur la table: il était signé...--Béranger--lequel? Il y a plusieurs Béranger.
Le mot _prison_, qui se trouvait dans les premières lignes de la lettre, ne laissait plus de doute. On voyait clairement que ce n'était pas le pair de France ni le conseiller à la cour de cassation qui l'avaient écrite.
Ce billet était aussi un billet d'excuses.
«Hélas! non, madame, ce n'est pas de la coquetterie que vous faites avec moi, c'est de la bonté; vous m'avez fait autrefois passer de douces consolations à travers les barreaux de ma prison ou de mon cachot, comme nous disons, nous autres poëtes. Aujourd'hui, vous prenez pitié d'un pauvre reclus volontaire, et vous voulez le rattacher à ce monde qui doit vous paraître si plein de bonheur, car il vous est reconnaissant. Malheureusement, madame, le reclus est souffrant, et son médecin lui défend le monde et ses émotions.
»Daignez agréer mes excuses, et me plaindre un peu de la privation qui m'est imposée.»
Il y avait dans ce billet un ton de mélancolie qui fit rêver Tancrède. Il sourit d'un rapprochement dont il eut l'idée.
--C'est un singulier hasard, pensa-t-il, qui me fait trouver une lettre si gaie du poëte d'_Atala_, et un billet si gracieusement triste du chantre de _Lisette_.
Et puis il réfléchit, et, se rappelant la fameuse brochure de M. de Chateaubriand, publiée en 1831, et la belle chanson de Béranger: _Dis-moi, soldat, dis-moi t'en souviens-tu?_ il se répondit que les génies bien organisés savent réunir les deux genres: la profondeur dans le sentiment et la légèreté dans l'esprit.
Tout en réfléchissant ainsi, il copiait la lettre de Béranger. Il terminait à peine cette copie, une grande agitation se manifesta dans les salons de madame de D***.
M. de Lamartine, arrivé depuis longtemps, avait consenti à dire quelques vers.
Tancrède se précipita dans le salon pour l'entendre.
Tancrède n'avait jamais vu M. de Lamartine; il le reconnut entre tous: c'est ainsi qu'il l'avait rêvé.
M. de Lamartine lut cet admirable chant de _Jocelyn_, ou plutôt la scène de la confession de l'évêque dans la prison de Grenoble; car tout ce chant est une scène de drame et serait d'un effet superbe au théâtre. La voix de M. de Lamartine est pure et sonore; il dit les vers d'une manière très-simple, mais avec inspiration et dignité, avec cette émotion profonde et voilée, d'autant plus puissante qu'elle est combattue, cette émotion contrainte si communicative qui semble se réfugier dans l'auditoire, parce que le poëte la repousse.
Chacun était ravi, transporté; Tancrède, enivré d'admiration, avait oublié où il était, qui il était, et la canne de M. de Balzac, et toutes les merveilles imaginables; la nécessité d'être invisible était bien loin de sa pensée. Il criait avec tout le monde:
--C'est sublime, c'est la plus belle poésie qui ait jamais existé, c'est une inspiration divine!
Et toute sorte de choses fort justes que nous sommes loin de contester; mais, en disant tout cela, il levait les bras, il gesticulait, il applaudissait, et la canne devenait ce qu'elle voulait.
Enfin, quand M. de Lamartine arriva à ces mots:
Un changement divin se fit dans tout mon être, Quand je me relevai de terre j'étais prêtre...
Tancrède s'étant avancé pour mieux voir le poëte, que chacun allait remercier, s'aperçut que plusieurs personnes l'observaient lui-même, et frémit.
Une femme d'un âge respectable demandait son nom d'un air scandalisé; le pauvre jeune étourdi se hâta de redevenir invisible, mais il fut longtemps avant de se remettre de son trouble.
Avoir été vu si mal vêtu dans un monde si élégant, être resté dans un salon toute une soirée en redingote du matin, avec son chapeau sur la tête, ô honte! c'était un homme déshonoré.
L'admiration rend indiscret, on se croit des droits sur ce qu'on apprécie. Après ces beaux vers, on en désira d'autres, on tourmenta longtemps M. de Lamartine.
--Vous avez fait de nouveaux vers? demanda quelqu'un.
--Oui, adressés à moi, dit un jeune poëte avec fierté.
--Oh! dites-les, s'écria-t-on.
--J'ai peur de ne pas me les rappeler....
--Commencez toujours, vous les chercherez.
M. de Lamartine, qui était d'une complaisance extraordinaire ce soir-là , dit les vers suivants qu'il avait faits la veille:
à M. LÃON BRUYS D'OUILLY
Enfants de la même colline, Abreuvés au même ruisseau, Comme deux nids sur l'aubépine, Près du mien Dieu mit ton berceau.
De nos toits voisins, les fumées Se fondaient dans le même ciel; Et de tes herbes parfumées Mes abeilles volaient le miel.
Souvent je vis ta douce mère, De mes prés foulant le chemin, Te mener, comme un jeune frère, à moi, tout petit, par la main.
Et te soulevant vers ma lyre, Sur ses bras qui tremblaient un peu Dans mes vers t'enseigner à lire: Enfant qui joue avec le feu!
Et je pensais, par aventure, En contemplant cet or mouvant De ta soyeuse chevelure, Où ses baisers pleuvaient souvent:
«Charmant visage, enfance heureuse! Sans prévoyance et sans oubli, Que jamais la gloire ne creuse, Sur ce front blanc, le moindre pli.
»Que jamais son flambeau n'allume D'un feu sombre ces yeux si beaux, Ainsi qu'une torche qui fume Et se réfléchit dans les eaux!
»Que jamais ses serres de proie N'éclaircissent avant le temps Ces cheveux où ma main se noie, Feuillage épais de tes printemps!
»Que jamais cette main qui vibre, Dans ma poitrine à tout moment, N'arrache à ton cÅur une fibre, Comme une corde à l'instrument!
»Si quelque voix chante en son âme, Que son écho mélodieux Soit dans l'oreille d'une femme, Et sa gloire dans deux beaux yeux!...»
Je partis: j'errai des années; Quand je revins au vert vallon, Chercher nos jeunesses fanées, Je ne trouvai plus que ton nom.
Le feu qui m'avait fait poëte, Jaloux de tes jours de repos, S'était abattu sur ta tête Comme un aiglon sur deux troupeaux.
L'astre naissant de ta carrière Sur ton front venait ondoyer, Dardant des reflets de lumière Qui te présageaient son foyer.
Plein d'ivresse et d'inquiétude, En écoutant grandir la voix, Je repense à ta solitude, à ton enfance au fond des bois.
Pleure ton fils, ô ma vallée! Il saura ce que vaut trop tard Une heure à ton ombre écoulée, Un rêve qu'on berce à l'écart.
Le vol de la brise éphémère, Au bruit de l'onde un pur sommeil, Et ces voix de sÅur et de mère, Qui nous appelaient au réveil!...
XIX
UNE MUSE
Il y avait dans le salon de madame de D*** une jeune personne que Tancrède avait remarquée, d'abord parce qu'elle était fort jolie, ensuite parce que l'extrême simplicité de sa toilette faisait contraste avec le luxe élégant des femmes qui l'entouraient.
Cette jeune fille se nommait Clarisse Blandais; elle avait dix-sept ans, elle avait quitté Limoges, sa patrie, et était venue à Paris pour être poëte, comme Petit-Jean était venu d'Amiens pour être suisse.
Sa mère, femme raisonnable et philosophe, s'était dit:
--Par le temps qui court, le métier de poëte est un fort bon métier pour les femmes: madame Valmore et madame Tastu ont une célébrité qui ne nuit point à leur bonheur; elles trouvent dans leur talent de nobles jouissances et de pures consolations; mademoiselle G***, qui faisait des vers comme ma fille, jouit dans le monde d'une position fort agréable. Mademoiselle MercÅur, qu'on plaignit beaucoup, recevait du gouvernement une pension de quinze cents francs, qui suffirait à ma fille et à moi... Je ne vois pas pourquoi Clarisse, qui est incontestablement poëte, ne trouverait pas les mêmes avantages: elle n'a point de fortune, je la marierai difficilement; tâchons de lui faire un sort par son talent.
Et la sage mère avait fait ses paquets, avait dit adieu aux rivages de la Vienne, avait retenu trois places dans le coupé de la diligence, et les messageries de Limoges avaient amené, dans la capitale, une muse de plus.
La soixantième, je crois.
Madame Blandais ne connaissait personne à Paris, et parfois elle se sentait effrayée de la hardiesse de son voyage, surtout lorsque ses compagnons de voiture lui faisaient d'indiscrètes questions; elle s'en tirait par des mensonges. Comment avouer qu'elle allait dans ce chaos pour se faire connaître, et chercher des admirateurs dans ce tourbillon d'inconnus où elle ne comptait pas un ami? Madame Blandais, pour tout introducteur dans ce monde nouveau, n'avait qu'une seule lettre de recommandation que le député de son arrondissement lui avait donnée pour un de ses collègues; mais ce collègue était... M. de Lamartine! C'était beaucoup. M. de Lamartine avait accueilli la jeune fille comme une espérance, elle lui avait confié quelques vers qu'il avait vantés; enfin madame de D***, ancienne amie du grand poëte, s'était chargée de faire connaître, dans le monde littéraire, la Corinne du Limousin.
Clarisse était encore toute tremblante de l'attendrissement que lui avaient causé les vers de son protecteur, lorsque la maîtresse de la maison s'approcha d'elle et vint lui dire qu'on désirait l'entendre.
--Après lui! dit Clarisse avec une douce indignation.
--Vous me l'avez promis ce matin, reprit madame de D***, ne vous faites pas prier.
Clarisse prit la main que lui tendait madame de D***, et alla s'asseoir à la place qu'elle lui désignait.
Clarisse devint d'abord très-rouge, parce que tout le monde la regardait; et puis elle devint très-pâle, parce qu'elle était émue, car ce qu'elle éprouvait était plutôt de l'émotion que de la timidité. La timidité déguise toujours une espèce de misère; une timidité invincible naît d'un défaut; on ne se cache jamais sincèrement que lorsqu'on n'a pas intérêt à être vu. Madame de Lavallière aurait peut-être été madame de Montespan si elle n'avait pas été boiteuse. L'orgueil de la beauté est dans la nature: le cheval se pose dès qu'il sent qu'on l'admire; l'éléphant lui-même n'est pas indifférent au succès, et je ne vois pas pourquoi nous ne conviendrions pas franchement de ce petit sentiment de vanité que nous avons de commun avec l'éléphant.
Clarisse tremblait, mais elle était brave; elle n'avait pas d'assurance, mais elle avait du courage, et puis la conscience de ce qu'elle valait, peut-être.
Elle commença:
Pourquoi troubler mes jours dans leur plus belle année...