Chapter 7
La rieuse cuisinière, ne voyant personne, s'imagina que Joseph, pour compléter la ressemblance, imitait aussi la voix de son maître.
--C'est bien comme cela qu'il t'appelle, dit-elle. Ah! ah! ah!... c'est bien comme lui!
--Rosalie! cria de nouveau le maître, de plus en plus irrité.
Et Rosalie, ne voyant personne et poursuivant son idée, répondait:
--C'est cela... je crois l'entendre.... quoi!
Enfin le maître, hors de lui, jeta par terre la canne qui le rendait invisible, et s'en vint saisir au collet son insolent valet de chambre, avec la seule main qui fût capable d'exprimer sa colère.
--Monsieur! s'écrie la cuisinière anéantie.
--Monsieur! dit le Frontin désarmé.
--Je vous chasse tous deux.
--Mais monsieur...
--Je vous chasse, entendez-vous? silence! Donnez-moi ce qu'il me faut pour m'habiller: demain vous sortirez d'ici tous les deux.
Il s'habilla.
Le valet, voyant la verdure qui recouvrait les vêtements de son maître, ne put s'empêcher de dire:
--Où donc monsieur a-t-il été? qu'est-il arrivé à monsieur?
Le maître ne répondit point, il ne dit que ces mots en partant:
--Vous reporterez ce soir cette canne chez M. Thélissier, et vous demanderez mon parapluie que j'y ai laissé.
--Oui, monsieur.
Et la canne resta aux mains d'un domestique renvoyé!
XIV
NOUVEAUX PÃRILS
Aussi courut-elle plus d'un danger.
Rosalie, trop affligée pour aller au spectacle, rendit à Joseph sa liberté.
Joseph se prépara tristement à reporter la canne chez M. Thélissier.
Mais, chemin faisant, il rencontre un ami.
On cause; Joseph confesse que son maître l'a renvoyé; l'ami s'étonne, il connaît une place vacante, on lui a demandé quelqu'un; il propose d'entrer chez un marchand de vin pour causer de l'affaire plus à l'aise. Joseph accepte, on boit beaucoup.
D'autres personnes viennent chez le même marchand de vin.
Un plaisant désire la place de ces messieurs; la plaisanterie est mal prise. Joseph est querelleur; il menace, il fait valoir la canne. On méprise la canne; la canne s'indigne, elle agit.
Injures, coups de pied, coups de poings, coups de canne; les combattants se poursuivent dans la rue. La querelle s'échauffe à tel point qu'on sent le besoin d'un commissaire de police. On court chercher le commissaire.
Pendant ce temps, les deux champions se disputent la canne, l'un pour la garder, l'autre pour la reprendre, elle donne trop d'avantage à son ennemi.
Bref, dans la lutte, tous deux la tiennent de la main gauche.
Le commissaire arrive.
--Où sont-ils?
Plus de combattants.
--Vous m'aviez dit que deux hommes se battaient! je ne les vois pas, dit M. le commissaire.
--Ah! je les entends, reprend la servante; ils sont sans doute dans l'autre rue.
à mystère! on entend des injures épouvantables, on ne voit personne; personne que des témoins hébétés qui regardent sans rien comprendre.
Enfin les deux ennemis, épuisés de fureur, lâchent la canne tous deux en même temps--- et viennent tomber aux pieds de M. le commissaire, que leur chute fait reculer d'un pas. La canne est tombée avec eux.
M. le commissaire d'un air très-majestueux la ramasse. Comme il a besoin de toute son éloquence et qu'il parle plus facilement de la main droite, il prend la canne de la main gauche.
Plus de commissaire!
Ãclipse totale d'un commissaire de police!
--Ah! dit le marchand de vin aux deux querelleurs, M. le commissaire est là qui va vous mettre à la raison.
--Eh bien, où est-il donc, M. le commissaire? il était là il n'y a qu'un instant.
--Je l'entends qui parle, dit quelqu'un.
En effet, M. le commissaire, quoique invisible, n'en était pas moins conciliant; son discours pacifiant allait toujours son petit train. Son attitude était très-noble, son air très-calme, malheureusement ce beau maintien était perdu.
Enfin Joseph, revenu à lui-même, demande sa canne; il crie qu'on lui a volé sa canne, et M. le commissaire, pour la lui rendre avec plus de dignité, la fait passer dans sa main droite.
M. le commissaire reparaît.
Comme il y avait de chaque côté du cabaret deux portes qui donnaient sur deux rues différentes, ces disparitions merveilleuses furent expliquées, et, la querelle terminée, on ne s'en inquiéta plus. M. le commissaire fit une allocution pleine de sagesse aux deux ennemis, qui s'humilièrent.
Joseph se hâta de reporter la canne chez madame Thélissier, qui s'empressa elle-même de la renvoyer à M. Dorimont, sans se douter, la pauvre femme, des tourments qu'elle lui préparait.
Que ceux qui ont retrouvé un amour qu'ils croyaient perdu, qui ont sauvé un ami en danger, qui ont obtenu la grâce d'un condamné, qui ont vu guérir un malade, qui ont refait leur fortune, se figurent ce qu'éprouva Tancrède en retrouvant son trésor égaré. Pour nous, nous reconnaissons l'impossibilité de le décrire.
XV
SÃDUCTIONS
Une fois rentré en possession de son trésor, Tancrède ne songea plus qu'à ses amours, et la canne lui fut très-utile pour continuer ses assiduités.
Tancrède allait presque tous les jours chez madame Thélissier; mais il se rendait chez elle si adroitement, qu'il ne pouvait la compromettre.
Sitôt qu'il arrivait dans la rue de Gaillon, il passait la canne dans sa main gauche et devenait invisible. Il entrait ainsi dans la maison à l'insu du portier; il montait l'escalier, il sonnait, on faisait attendre un instant, puis le domestique venait ensuite ouvrir la porte: ne voyant personne, il s'avançait vers l'escalier pour savoir qui avait sonné, et s'écriait:
--On est parti!
Pendant ce temps, M. Dorimont entrait chez Malvina.
--J'ai trouvé la porte ouverte, disait-il.
--Ce sont mes enfants qui l'ont laissée ouverte sans doute; Pauline ne sait pas encore la fermer.
Et le merveilleux s'expliquait toujours.
Tancrède restait avec Malvina tant qu'elle était seule; s'il entendait venir quelqu'un, il se levait et s'en allait bien vite, en repassant la canne dans sa main gauche.
--De sorte que jamais on ne le voyait chez madame Thélissier, ou du moins rarement, et pourtant il y venait tous les jours.
Malvina ne se doutait de rien, et comme elle évitait de prononcer le nom de M. Dorimont, parce que ce nom la faisait rougir, elle ne s'apercevait pas qu'on ne parlait jamais de lui; elle croyait que ce silence venait d'elle, et elle ne songeait pas à s'en étonner.
Tancrède était heureux; il était aimé, on ne le lui cachait pas; mais il y avait encore loin de l'aveu chaste qu'il avait obtenu, au bonheur cruel qu'il ambitionnait.
--Cette petite femme-là qui paraît si naïve, pensait-il, sera très-difficile à entraîner.
Il avait raison. De nos jours, il n'y a plus que la candeur qui soit farouche.
Cette situation est insupportable, se dit-il un jour; je ne puis pas vivre plus longtemps dans cette incertitude, et d'ailleurs ma canne! il faut bien l'employer.
Il réfléchit beaucoup, et il alla voir une seconde fois _Robert le Diable_ pour s'inspirer.
Madame Damoreau était encore à l'Opéra, à cette époque; elle chanta d'une manière si admirable l'air du quatrième acte: _Grâce! grâce pour toi-même! et grâce pour moi!_... et elle était si jolie à genoux, que Tancrède fut électrisé.
Il ne comprit rien à la générosité de Robert; la musique est si belle, qu'elle produit précisément l'effet contraire à celui qu'elle doit produire dans l'ouvrage. C'est là le mérite. Tancrède sortit de l'Opéra passionnément impitoyable, et il se dirigea vers la demeure de Malvina, armé de sa canne diabolique.
Et la pauvre Malvina, à ce pouvoir magique, à ce prestige, n'avait rien à opposer, ni talisman, ni chaperon, pas même ce redoutable défenseur des jeunes femmes, cette égide qui les préserve souvent dans de bien grands périls: la présence de ses enfants; car le protecteur naturel des femmes est moins un vieux père, un grand frère, qu'un tout petit enfant.--et Malvina, par un hasard fatal, n'avait près d'elle ni ses fils ni sa fille ce soir-là , depuis deux jours elle les avait confiés à leur grand'mère, par crainte de la rougeole qui était dans sa maison. C'était un soin prudent; mais, hélas! cela porte toujours malheur à une jeune mère, de quitter ses enfants.
Il était minuit!
XVI
GRÃCE! GRÃCE POUR TOI-MÃME!... ET GRÃCE POUR MOI!
--Quoi, Monsieur, vous ici?... Ã cette heure?... Mais c'est affreux!...
--Malvina!
--C'est infâme!
--Est-ce à moi que vous devez parler ainsi, Malvina? Je croyais que vous m'aimiez?...
--Oui, je croyais... mais... mais comment êtes-vous ici? Qui vous a fait entrer?... Si Joséphine était capable...
--Ne l'accusez pas; ce n'est pas elle.
--Je la chasserai!
--De grâce, calmez-vous; personne ne m'a vu venir.
--Une heure du matin!... Venir chez une femme qui ne vous a jamais donné le droit d'agir ainsi! chez une femme qui vous aimait... qui aurait sacrifié sa vie pour vous, qui avait confiance en vous. Ah! c'est horrible!
--Rassurez-vous, madame; je vous aime, vous êtes libre auprès de moi. Je ne voulais que votre amour; mon seul tort est d'y avoir cru.
--Qui vous a fait entrer ici? Expliquez-moi ce mystère. François vous est-il vendu?
--Je n'ai séduit aucun de vos domestiques, madame, et si ma présence vous irrite à ce point, je puis m'éloigner sans qu'aux yeux de personne vous soyez compromise.
--Je ne vous comprends pas, c'est à devenir folle! Dites, par où êtes-vous venu?
--Par la fenêtre, répondit Tancrède audacieusement.
--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, il pouvait se tuer...
Et Tancrède improvisa ce mensonge:
--J'étais chez un jeune peintre de mes amis, qui demeure près de vous. Les fenêtres de son atelier donnent sur votre cour. Je l'ai quitté ce soir, à l'heure ordinaire; mais au lieu de sortir par la porte, je suis monté sur la terrasse, de là sur les toits... et j'ai pu pénétrer dans cette maison par la fenêtre du grenier qu'on a laissée ouverte.
Ce récit était absurde, et par cela même il fit bon effet. L'extravagant est le probable, en amour.
Malvina fut si épouvantée du danger que Tancrède avait couru pour elle, qu'elle lui pardonna sa témérité.
--Mon Dieu, dit-elle, quelle folie! cette maison est si haute!...
Tancrède, voyant le cÅur de la femme reparaître, éprouva quelque honte d'avoir par un mensonge usurpé cette pitié; il perdit de son audace.
--Puisque mon imprudence vous offense, dit-il, je vais vous quitter; mais avant de me renvoyer si cruellement... Malvina, pardonnez-moi.
--Vous ne pouvez partir; redescendre de cette terrasse serait plus difficile que d'y monter. Il faut attendre.
--Attendre qu'il fasse jour, pour qu'on me voie?
--Non, il faut vous cacher.
--Où me cacher?...
Elle réfléchit un moment, puis elle reprit:
--Dans la lingerie... oui, personne n'y viendra. Vous y resterez jusqu'au matin, et puis quand tout le monde sera levé dans la maison, à l'heure enfin où vous pourriez vous montrer convenablement, vous partirez...
--Non, j'aime mieux vous quitter; je me repens déjà d'être venu, dit-il avec tristesse.
--Que vous êtes méchant!
Il voulut s'éloigner.
Elle frémit.
--Attendez un moment encore, dit-elle, peut-être y a-t-il un autre moyen...
--Si c'est pour m'épargner un danger que vous me retenez, madame, rassurez-vous, je n'ai rien à craindre.
--Vous ne pouvez repartir par cette terrasse, je ne le veux pas.
--Ah! c'est juste, reprit-il avec amertume, si l'on trouvait un homme tombé d'une fenêtre de votre maison, cela pourrait vous compromettre.
Elle fut si blessée de cette idée, qu'elle n'y répondit point.
Elle était agitée, elle tremblait; enfin, elle prit un parti.
--Restez, monsieur, dit-elle froidement.
Puis elle s'approcha de la cheminée, ranima le feu, alluma d'autres bougies, ferma les rideaux de son lit, et, s'étant enveloppée d'un grand châle, vint s'asseoir dans un fauteuil, en faisant signe à son hôte importun de prendre une chaise en face d'elle.
Tancrède s'établit alors comme une visite, elle comme une voyageuse résignée à passer la nuit dans le salon d'une auberge dont toutes les chambres sont occupées.
Tancrède la regardait en silence; tant de calme et de fermeté le révoltait.
--Elle ne m'aimait point, pensait-il, je m'étais trompé.
Cette pensée le faisait souffrir; il voulut s'en venger. Il affecta une grande indifférence, et joua le rôle d'un homme subitement guéri de son amour; il sentait sa situation ridicule. Malvina avait sur lui trop d'avantages par sa froideur et sa dignité; il voulut la déconcerter en détruisant ce prestige, en ôtant à cette scène toute la solennité que le maintien grave de madame Thélissier lui donnait.
Alors il prit la parole, comme s'il causait dans un salon, et dit d'un air parfaitement sérieux:
--Vous savez, madame, que M. Guizot a offert sa démission?
Malvina, qui ne s'attendait nullement à M. Guizot, à cette heure, ne put s'empêcher de sourire.
--Il est un peu tard pour parler politique, dit-elle.
--Oh! je n'y tiens pas...
Il se tut encore quelques instants; puis il reprit avec le même aplomb:
--Scribe se met, dit-on, sur les rangs, pour être de l'Académie; on croit qu'il sera nommé.
Elle sourit encore malgré elle.
--Quelle manie de conversation avez-vous donc? dit-elle.
--Quoi! vous voulez que je reste sans mot dire, sans dormir, sans aimer, depuis deux heures du matin jusqu'à deux heures de la journée? car il ne sera pas convenable que je m'en aille avant l'heure où j'aurais pu venir.
--Et bien! causez, dites ce qu'il vous plaira.
Il resta quelques moments à chercher, après quoi il continua:
--Vous avez là de jolis flambeaux, madame, mais je remarque sur ces étagères plusieurs choses du même genre, ces vases, ces flacons; vous aimez donc beaucoup les Chinois, madame?
Ce mot de Chinois est en possession de faire rire depuis des siècles, on ne sait pourquoi; mais prononcé d'une manière si pédante, à cette heure et dans la situation romanesque où se trouvait Malvina, ce mot était irrésistible, elle ne put l'entendre sans rire. Tancrède, la voyant moins sévère, ajouta:
--Vous n'avez jamais réfléchi, madame, à cette préférence qui vous entraîne, à votre insu, vers le Chinois?
--Non, monsieur, répondit-elle, il fallait qu'un homme vînt à cette heure, chez moi, malgré moi...
Elle ne put achever, et se mit à rire franchement.
--Ah! vous vous moquez de moi, dit-il avec grâce, et vous avez raison.
Mais en disant cela, il se rapprocha d'elle et voulut lui prendre la main; elle la retira vivement.
--Non, laissez-moi, dit-elle, je vous en veux; je ris, parce que cette situation est ridicule, et que vous me dites des folies; mais sérieusement votre conduite me fâche, et je regrette la confiance que j'avais en vous.
Pauvre femme! ces paroles étaient une grande faute, car elles ramenaient la conversation et toutes les pensées vers l'amour. Quand on est fâché contre un homme qu'on aime, c'est une très-grande faiblesse que de lui parler de ses torts; c'est risquer qu'il se justifie; et c'était une grande imprudence pour une si jeune femme que de s'exposer à écouter les excuses d'un si beau jeune homme, à deux heures et demie du matin. Un pardon accordé à cette heure est bien vite un crime pour tous deux.
Hélas! il se justifia--par la seule excuse qui explique de semblables imprudences, par trop d'amour; et c'est une bien bonne excuse près d'une femme! Il demanda pardon si humblement, qu'on n'osa plus lui en vouloir. Il était si malheureux d'avoir déplu, qu'il fallut bien le consoler.
Que vous dirai-je? à peine quelques minutes s'écoulèrent--et un changement notable s'était opéré dans le dialogue de ces gens naguère si irrités l'un contre l'autre. La conversation était devenue plus en harmonie avec l'heure, le lieu et la situation des personnages; on n'avait plus besoin, pour la soutenir, de parler ministère, académie, et il ne fut plus question une seule fois de l'élection de M. Scribe et de la démission de M. Guizot.
XVII
JOIE INCONNUE
Il est pour les femmes un moment de délire, que l'être le plus aimé ignore, et qui serait le plus beau secret de sa vie, s'il pouvait le deviner.
C'est l'heure de solitude qui suit une présence adorée; c'est l'instant où, rendue à elle-même par la suspension d'une félicité trop grande, l'âme s'épanouit et savoure avec enchantement une joie naguère trop puissante, presque pénible par son excès; c'est l'instant où la pensée timide s'élance, s'abandonne, se livre, où la passion s'exprime, où l'extase retrouve la voix.
Alors la vie s'illumine, notre cÅur s'enflamme de mille clartés, comme un temple pour un triomphe, il se pare de toutes ses gloires, il brille comme pour une fête: c'est un triomphe que d'être aimé, et dans les transports de sa reconnaissance, il élève vers l'objet de son culte un _Te Deum_ d'actions de grâces, un hymne de bonheur et d'amour.
Rester seule avec cette enivrante pensée: Il m'aime!... Ce moment est peut-être le plus doux moment pour une femme, chez qui la passion la plus vive est toujours voilée d'un nuage de timidité. C'est alors qu'elle aime, alors qu'elle ose aimer! Elle est seule, sans témoin, car celui qu'on chérit le plus est encore un témoin.
En sa présence, l'âme est longtemps gênée; son aspect nous jette dans un si grand trouble, sa voix nous fait tressaillir, son regard nous éblouit, sa pensée nous absorbe; une émotion si violente est presque un tourment. Nous sommes alors la proie de notre bonheur, nous ne songeons pas à le savourer.
Mais sitôt qu'un adieu passager nous délivre, notre âme magnétisée respire, elle s'exhale, elle retrouve sa volonté, elle se comprend, elle sait qu'elle aime; elle ne subit plus son amour, elle l'accepte, pour ainsi dire. Alors elle ose rappeler le maître qui vient de la quitter, elle ose l'évoquer, elle le ramène par la pensée, elle le retient, elle lui parle, elle lui confie toute sa folie, elle lui raconte son bonheur; comme il n'est plus là que par un rêve, elle n'a plus peur de lui, elle peut être franche, elle lui dit tout. Seule, elle a plus d'amour qu'en sa présence; seule, elle est plus à lui que sur son cÅur.
Et Malvina se croyait seule.
Quand il avait fallu se quitter, tremblante et d'un pas discret, elle avait conduit Tancrède dans une espèce d'antichambre où il devait passer le reste de la nuit.
Tancrède y était resté quelques instants. Mais--il y a toujours des hasards comiques dans les plus romanesques aventures.--Il arriva qu'un chien, un malheureux chien, qui habitait une chambre voisine, sentit notre héros et s'alarma; il se prit à aboyer sous prétexte qu'il était de bonne garde; il aboya si fort, si obstinément, si fidèlement, que Tancrède comprit qu'il ne pouvait séjourner plus longtemps dans cet endroit, sans attirer l'attention de toute la maison; car le don d'invisibilité ne protége pas contre la divination nasale du chien.
Tancrède revint sur ses pas. Madame Thélissier n'avait pas encore refermé les portes de l'appartement; la bougie qu'elle portait s'était éteinte, et cela l'avait retardée. Tancrède voulut d'abord lui parler, lui expliquer son danger, mais il changea d'idée. Pourquoi l'inquiéter? pensa-t-il; et il rentra invisible dans la chambre de Malvina.
Et Malvina se croyait seule et il était là !
Comme elle était émue!--à peine pouvait-elle se soutenir.
Elle s'appuya sur une table, puis elle passa sa main sur son front pour recueillir ses idées; elle croyait rêver;--mais quand elle eut jeté les yeux autour d'elle, qu'elle eut regardé la place où il était, encore parée de sa présence, elle comprit la vérité, elle comprit qu'elle aimait, qu'elle venait de donner sa via par amour.
Alors elle pensa à lui, rien qu'à lui--elle ne pense pas à ses enfants qu'elle adore, à son mari qu'elle respecte et qu'elle a trahi, à sa mère qui fut toujours irréprochable et qui la maudirait... elle ne sait plus rien de sa vie passée; elle a oublié sa naissance, son nom, sa jeunesse--son existence ne date que d'une heure; elle ne pourrait pas dire qui elle est, elle a tout oublié, vous dis-je, et c'est son excuse.
Elle aime!... ce mot puissant remplit tout son cÅur. Demain, elle se ressouviendra, demain elle retrouvera des remords et des larmes; ce soir elle est aimée, et toute sa pensée est amour!
Hélas! rien ne l'avait préparée à l'amour; il l'a frappée comme la foudre, sans qu'elle pût songer à l'éviter. Une si violente passion dans un cÅur si jeune est terrible; Malvina est trop faible pour avoir l'idée de combattre, trop franche pour n'être pas heureuse; mais cette joie est mortelle, elle l'enivre, elle l'égare; pauvre femme! dans sa joie elle fait pitié.
Oui, mais à lui elle doit plaire; pour lui elle est séduisante, ainsi!
Quel délire! quelle fièvre! elle parle, il l'écoute.
--Que je l'aime! dit-elle d'une voix étouffée, qu'il est charmant! qu'il est beau! oh! mon Dieu! comme je l'aime!
Elle est folle... mais il la trouve sublime dans sa démence, lui!--Il la contemple, il l'adore.
Tout à coup il la voit sourire; puis, gracieuse comme une enfant, rassembler dans ses mains ses longs et noirs cheveux; elle les regarde, elle se rappelle comme il les a baisés; et folle, elle les baise et les admire. Elle admire ses bras, ses belles et blanches mains; elle se souvient de ce qu'il a dit en les caressant; elle se répète ces paroles si tendres, ces voluptueuses flatteries qui l'enivraient; elle se réjouit d'être belle, elle s'enorgueillit d'elle-même, elle s'aime comme un souvenir.
Une pensée la fait rougir, une autre l'attendrit, elle pleure; puis la joie plus vive revient. Elle l'appelle, lui qu'elle aime, elle dit son nom avec ivresse, elle lui révèle toute sa passion; et pâle, tremblante, vaincue par une émotion si nouvelle, elle tombe à genoux, épuisée, fondant en larmes et souriant d'amour.
Et lui est là ... immobile... enivré; il est là qui la regarde aimer!
Longtemps il a respecté son délire, pour mieux surprendre tant d'amour: mais bientôt cet amour l'entraîne; Malvina est si belle à genoux!--Son courage l'abandonne; il va s'élancer auprès d'elle, la soutenir dans ses bras, la serrer sur son cÅur...--Adieu ses serments! adieu le mystère de la canne merveilleuse!--Monsieur de Balzac, vous serez trahi; Malvina va savoir par quel prodige Tancrède l'a suivie, votre secret sera dévoilé... Monsieur de Balzac, tremblez donc!...--mais non, vous êtes l'auteur de la _Physiologie du Mariage_, et vous conserverez tous vos droits.
Comme Tancrède, emporté par sa tendresse, allait révéler sa présence, des pas traînants se firent entendre dans le corridor.
Malvina se lève... elle écoute; la clef tourne dans la serrure; la porte de sa chambre s'ouvre... M. Thélissier, vêtu d'une robe de chambre à ramages, coiffé d'un bonnet de soie noire et tenant une veilleuse à la main, entre dans l'appartement de sa femme.
Tancrède, quoique invisible, recule épouvanté.--Malvina frémit: mais ce n'est pas le remords qui l'agite; le remords, c'est déjà la raison, c'est de la force; un remords, c'est déjà une distraction dans l'amour, et l'amour dans son cÅur est encore tout-puissant; l'heure des remords n'est pas encore venue; l'aspect de son époux ne lui en donne même pas. Ce n'est point de la honte qu'elle éprouve à sa vue, c'est de la haine. Elle n'a pas peur de sa colère, elle a horreur de sa tendresse, elle ne songe qu'à l'éviter. Elle s'indigne, toute son âme se révolte contre lui; elle ne lui appartient plus, elle est libre, elle s'est affranchie par la trahison.--à misère! ses devoirs ont changé de maître; sa fidélité est à celui qu'elle aime; l'homme qu'elle n'aime pas est son ennemi.