La canne de M. de Balzac

Chapter 4

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J'y tenais, elle me venait de... mais elle est bien lourde, elle y passera. Cette épingle, c'est mon oncle qui me l'a donnée... je n'ai plus que cela de lui... Ce bracelet est redevenu à la mode, il était joli, c'est dommage; ce collier, comme il m'allait bien! si j'avais une fille, je le lui donnerais... Ces boucles d'oreilles, elles ont toujours été trop pesantes; ce cachet? pauvre Édouard... Cette bague? cher Alfred!...

Et la bague et le cachet vont rejoindre le reste, avec un soupir, une larme, et puis un vieux juif emporte tout cela sous sa redingote bien sale. Il emporte votre passé, vos souvenirs, l'histoire de votre vie, divisée en bracelets, en agrafes, en chaînes, en anneaux. Et pour un si grand sacrifice, vous gardez, vous, un peu d'argent; joyeuse, vous le donnez à votre fils qui ne sait pas ce qu'il vous coûte, qui le prend comme si cela lui était dû, et qui, presque toujours, s'en va le perdre dans une maison de jeu à Paris.

Et vous avez fait alors ce qu'il y a de plus pénible sur la terre, plus amer qu'un désenchantement, plus poignant qu'une humiliation, plus révoltant qu'une injustice, plus accablant qu'un regret; vous avez fait UN SACRIFICE INUTILE!

Oh! connaissez-vous rien de plus déchirant que cette pensée: je pouvais ne pas faire ce qui m'a tant coûté?

Un sacrifice inutile! comme mademoiselle de Sombreuil: boire du sang pour sauver son père, et voir son père monter à l'échafaud. Sentir toute sa vie le sang d'un autre, le sang qu'on a bu, courir dans vos veines, et n'avoir point sauvé celui qu'on voulait sauver! Avoir fait un effort sublime de courage, avoir vaincu le dégoût, l'horreur... pour rien!... Oh! cela fait frémir! Un grand sacrifice inutile... inutile!... c'est presque un remords.

Heureusement madame Dorimont ne connut point ce supplice. Son fils était un bon sujet, et lorsqu'il avait accepté les mille écus héroïques improvisés par sa mère, il s'était bien promis de les lui rendre avec usure.

Avec mille écus et une chambre louée cent francs par mois, on vit bien quinze jours à Paris; et quinze jours, c'est un bel avenir à vingt ans.

VII

FINESSES

Tancrède se souvint toutefois qu'il avait un devoir à remplir; savoir, d'aller au Théâtre-Italien ce soir-là .

La première personne qu'il aperçut en arrivant ce fut sa superbe conquête.

Elle semblait chercher quelqu'un; elle le vit... et ne chercha plus.

Cette jeune femme faisait habituellement beaucoup plus de mines au Théâtre-Italien qu'à l'Opéra. Elle levait les yeux à chaque note de Rubini; elle secouait la tête en mesure pour prouver qu'elle était musicienne. La salle étant plus petite que celle de l'Opéra permettait de mieux apprécier les détails de sa coquetterie, et là elle se livrait à ses avantages avec un abandon qui les faisait valoir.

Tancrède vit bien qu'il ne pouvait faire autrement que d'en être amoureux; mais, pour cela, il fallait aller aux renseignements.

Il questionna poliment son voisin; et pour n'avoir pas l'air trop niais, il affecta l'accent anglais en demandant le nom de cette jolie femme. Par malheur, le voisin était Anglais, et il répondit en anglais qu'il ne la connaissait pas, mais qu'il la rencontrait presque tous les jours aux Tuileries. Par bonheur, Tancrède savait très-bien l'anglais, et il supporta la manière dont l'autre prononça le mot _Thioulliourille_. Certes, il fallait bien savoir l'anglais pour comprendre cela.

Après une soirée d'œillades et de roulades, Tancrède retourna chez lui sans autre événement.

Aux Tuileries, le lendemain, il retrouva sa belle.

La dame était fort élégante; elle donnait le bras à sa mère, vieille femme assez mal mise qui promenait un chien.

Elle aperçut M. Dorimont et rougit.

C'était dans l'ordre.

Il y eut un quart d'heure de promenade intelligente.

La jeune femme parut chercher son mouchoir dans son manchon, et laissa tomber un petit portefeuille qui renfermait des cartes de visites.

La mère ne vit rien de cela, ou peut-être était-elle accoutumée aux maladresses de sa fille.

Tancrède vit tomber le petit portefeuille, et s'approcha pour le ramasser.

La dame doubla le pas sans faire attention à lui.

Tancrède ne comprit pas cette manœuvre; il resta d'abord immobile, et réfléchit un moment.

La belle promeneuse revint de son côté.

Tancrède l'attendit; puis, s'avançant vers elle d'un air très-respectueux:

--Ceci vous appartient, je crois, madame? dit-il, en lui présentant le portefeuille.

--Non, monsieur, reprit l'audacieuse personne, ce n'est pas à moi.

La mère parlait à son chien en ce moment, elle n'avait pas entendu; elle vit alors Tancrède s'éloigner.

--Que nous veut ce beau jeune homme? dit-elle.

--Rien, ma mère, c'est un bracelet qu'il a trouvé... mais j'ai froid, nous allons rentrer.

Les deux femmes sortirent des Tuileries.

Tancrède resta à considérer le portefeuille, sans comprendre cette profonde ruse. Il crut d'abord s'être trompé; il craignit d'avoir fait une bévue. Cependant il ouvrit le portefeuille.

--Peut-être ces tablettes renferment-elles un billet? pensa-t-il.

Cette idée le refroidit: c'était aller trop vite.

Le portefeuille ne renfermait point de billet, mais des cartes de visites, beaucoup de cartes de visites.

M. et madame Montbert, rue de Provence, n° ***.

Madame Virginie Montbert, rue de Provence, n° ***.

M. Isidore Montbert, rue de Provence, n° ***.

Et puis cela recommençait: M. et madame Montbert, madame Virginie Montbert, M. Isidore Montbert.

--Ah! bien! j'y suis, pensa Tancrède, c'est pour que je sache son nom.--Ô Virginie! s'écria-t-il en riant, nom charmant! Il me vient une idée...c'est d'aller lui reporter moi-même ce petit portefeuille rue de Provence, n° ***. Je dirai qu'en me promenant aux Tuileries, je l'ai trouvé, et que ces cartes de visites m'ayant indiqué à qui appartenait ce... Imbécile! s'écria-t-il tout à coup en se frappant le front, c'est cela qu'elle veut, c'est ce qu'elle t'a indiqué si clairement et que tu as été si longtemps à comprendre. Et moi qui croyais avoir trouvé ce rusé moyen... qu'elle-même m'avait donné... Oh! les femmes, les femmes! elles nous sont supérieures en tout. Nous nous croyons bien forts, bien ingénieux, et nous n'avons pas une bonne idée qui ne nous vienne d'elles.

VIII

FATALITÉ

--Le bel homme! ah! le bel homme! dit la femme de chambre de madame Montbert, après avoir fait entrer Tancrède dans le salon; le beau garçon! à la bonne heure, celui-là !

--Qu'est-ce que vous avez donc, Adèle? Y a-t-il du monde chez ma fille? dit la mère de madame Montbert.

--Oui, madame; et je disais que jamais de ma vie je n'avais vu un plus bel homme.

Madame Pavart entra chez sa fille; elle n'y resta qu'un instant, et ne voulut même pas s'y asseoir. S'étant informée des projets de madame Montbert pour la soirée, elle sortit; mais en fermant la porte:

--Prends garde, ma fille, prends garde, dit-elle.

Il y avait tout un passé dans ce peu de mots.

Cela voulait dire: «Tu ne seras pas toujours si heureuse; celui-là sera plus difficile à cacher.»

Tancrède voulut reprendre sa conversation. Les progrès qu'il avait faits jusqu'alors dans le cœur de madame Montbert avaient été sensibles: on ne juge pas plus vite qu'elle n'avait aimé.

Mais les paroles prudentes de la mère avaient refroidi la pauvre jeune femme; elle avait pressenti tout le danger. De grands embarras lui étaient apparus, des difficultés sans nombre, un bonheur plein de ronces et d'épines. Elle eut peur un instant.

Tancrède s'aperçut de ce refroidissement; il redoubla de grâce et d'amabilité.

Cette séduction triompha d'une crainte passagère, et madame Montbert alla même jusqu'à engager M. Dorimont à revenir la voir bientôt.

Tancrède s'éloigna très-satisfait de cette première visite.

Sous la porte cochère, il aperçut un homme qui le regardait attentivement. Cet homme semblait être là pour l'attendre.

Pourtant il n'y avait rien d'étonnant à ce que cet homme fût là . C'était le portier, que la femme de chambre avait prévenu, et qui voulait voir si les éloges de mademoiselle Adèle était mérités.

Tancrède se trouva donc en face de lui, et le portier l'admira.

Une semaine encore se passa en rencontres, en promenades, en langage muet, en regards, et l'amour grandissait chaque jour dans le cœur éprouvé de Virginie; et collationnant tous ses souvenirs, elle sentait qu'elle n'avait jamais aimé de la sorte. Tancrède pouvait se dire, dans toute la puissance de ce mot, qu'il était préféré à tous; et cela était très-flatteur, je vous assure!

Tancrède jugea qu'il avait langui un temps convenable, et qu'il pouvait hasarder une seconde visite à sa dame. Il retourna donc chez elle. Le portier, en le voyant, dit:

--Tiens, v'là encore le beau jeune homme! il paraît qu'il vient souvent.

Voyez un peu le malheur! Tancrède n'était venu que deux fois chez madame Montbert, et cela comptait pour dix, tant on l'avait remarqué!

Madame Montbert était seule. Elle s'émut à l'aspect de M. Dorimont, et Tancrède la trouva encore plus jolie. Ils causèrent un moment. Ils allaient s'entendre... quand M. Montbert rentra.

M. Montbert fronça le sourcil en reconnaissant Tancrède. Cet accueil glacé était peu encourageant, Tancrède fit un profond salut et se retira.

Dès qu'il fut sorti:

--Que veut ce bellâtre? dit M. Montbert à sa femme; il vous suit partout comme une ombre: aux spectacles, aux Tuileries; quand nous sortons, je ne rencontre que lui!

Madame Montbert ne répondit rien.

--Mon mari qui l'avait remarqué! pensa-t-elle.

Tancrède était mécontent. Cependant, comme M. Montbert n'était jamais chez sa femme, il ne se découragea point, et peu de jours après, il retourna la voir.

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en le voyant, quelle imprudence! Vous ne pouvez plus revenir ici, mon mari a tout découvert!

--Déjà ? pensa Tancrède. Mais il n'y a rien.

--Il m'est impossible de vous recevoir ouvertement, continua madame Montbert.

Ces mots, qui étaient pleins de naïveté et d'avenir, rassurèrent M. Dorimont.

--Mon mari, continua-t-elle, vous a remarqué à l'Opéra; l'autre soir, au Gymnase. Il a des soupçons; je ne le reconnais plus, en vérité? C'est désolant! ajouta-t-elle avec tendresse; jamais cela ne m'était arrivé. Jusqu'à présent j'avais été si tranquille! J'ai du malheur! car c'est la seule fois que j'aime, et justement....

Ces mots, qui étaient pleins de niaiserie et de passé, refroidirent M. Dorimont.

--Et moi aussi, j'ai du malheur, madame, reprit-il avec une extrême politesse, puisque le sort veut que j'échoue où tout le monde réussit.

Tancrède prononça cet adieu d'un ton si parfaitement respectueux, que madame Montbert n'en sentit pas toute l'insolence; elle prit cela pour un regret déchirant, et leva ses beaux yeux au ciel, en signe de sympathie. Ce ne fut que plus tard, par la suite--M. Dorimont ne demandant point à revenir--évitant de la regarder au spectacle et paraissant avoir renoncé à toute conclusion--qu'elle reconnut qu'il s'était moqué d'elle.

Elle s'en consola facilement. Il était bien beau, c'est dommage! mais c'eût été trop difficile, pensa-t-elle--et elle l'oublia. Or, vous savez ce que ces âmes-là appellent oublier!

IX

GRANDE DÉCOUVERTE

Cependant le pauvre Tancrède était furieux, non pas des obstacles qu'il venait de trouver, car on peut dire qu'il avait profité de ces obstacles, mais des difficultés que cette aventure lui présageait.

Tancrède n'avait pas été longtemps à deviner à quelle catégorie de femmes et à quelle région d'esprits appartenait madame Montbert. C'était une de ces sylphides, parfaitement jolies et insignifiantes, qu'on aime tant que cela est commode et que l'on quitte à la première difficulté.

On vient à elles avec tant de confiance, que la moindre contrariété décourage; on ne l'avait point prévue, on n'y était point préparé, elle déroute. Les pauvres femmes! on ne leur en veut pas; la contrariété ne vient jamais d'elles; mais elles n'ont pas ce qu'il faut pour donner le génie de la surmonter.

Ce n'était donc pas à cause de madame Montbert que Tancrède était si affligé de la fatalité qui le poursuivait; il ne l'aimait pas et ne pouvait la regretter; mais une autre pensée, plus douce, plus profonde, plus chère, le préoccupait depuis quelque temps.

Cette charmante jeune femme qu'il avait retrouvée au bal chez madame Poirceau, cette séduisante Malvina, il l'avait revue souvent dans le monde; il avait été reçu plus d'une fois chez elle, chez sa mère, et le souvenir de Malvina le charmait. Tancrède était en travail de lui plaire; et, par une singulière coïncidence, son aventure avec madame Montbert le dérangeait dans ses projets de séduction auprès de madame Thélissier; car enfin, s'il trouvait tant d'obstacles auprès de la première, qui paraissait avoir tant d'expérience pour les vaincre, combien n'en trouverait-il pas près de la seconde, jeune femme si candide, si bien élevée, si entourée, et qui devait avoir tant de ménagements à garder.

Ainsi, il arrive souvent qu'un événement sans importance nous rend malheureux, parce qu'il est un avertissement pour un autre qui nous intéresse davantage et qui semble lui être étranger. Nos amis ne comprennent rien à notre tristesse; ils nous disent:

En vérité, c'est un enfantillage que de s'affliger ainsi pour rien...

Rien! c'est quelquefois tout notre avenir.

Tancrède était révolté contre son destin. C'est trop fort, se disait-il, c'est à en devenir fou, c'est à n'y pas tenir. Les maris me voient, les portiers m'admirent, les femmes ont peur de moi. Je suis un paria, un lépreux, un maudit, on m'a ensorcelé; mais qu'y faire? à qui me plaindre? Puis-je aller dire que rien ne me réussit, que partout on me repousse, parce que je suis trop beau? En vérité, je voudrais être affreux; oui, en vérité, ou... invisible. Oh! que ce serait charmant d'être invisible! de pénétrer partout sans être vu, d'aimer et de ne jamais compromettre celle qu'on aime, d'être près d'elle sans qu'on le sache, sans qu'elle sache elle-même... Oh! quel bonheur!... c'est le don que je choisirais...

Et voilà cette grande colère qui s'évapore en rêverie.

Puis sa gaieté revient.

--Je veux aller à l'Opéra, dit Tancrède, exprès pour ne pas la regarder, cette stupide Virginie; nous verrons si son mari le remarquera.

Tancrède arrive à l'Opéra.

--M. de Balzac n'est point ici ce soir, se dit-il; tant pis, cet homme et sa canne m'intéressent.

Tancrède s'assied à l'orchestre; il lève les yeux. M. de Balzac est en face de lui avec sa canne.

--Ah! voilà M. de Balzac! je ne l'ai pas vu entrer. C'est singulier.

Mademoiselle *** danse un pas avec M***. M. de Balzac se lève.

Tancrède, voyant bien que ces deux danseurs ne sont pas très-remarquables, se remet à regarder M. de Balzac.

M. de Balzac a disparu, et cependant personne n'est sorti de sa loge.

La porte n'a pas même été ouverte.

Mesdemoiselles Essler viennent danser ce joli pas fraternel si élégant, si gracieux.

Tancrède les admire d'abord, puis, préoccupé de la fuite de M. de Balzac, il regarde de nouveau du côté de sa loge.

Ô surprise! M. de Balzac est assis à sa place... il est là avec sa canne, comme s'il y avait toujours été. Tancrède croit avoir le délire.

Mesdemoiselles Essler dansent, puis elles s'envolent, leur pas est fini.

Ô merveille! M. de Balzac n'est plus là ... s'est-il donc envolé avec elles?

Tancrède est de plus en plus intrigué.

D'abord il s'agite, il s'émeut, tout son être frissonne comme à l'approche d'un grand événement; ensuite il s'arme de résolution, il se pose en face de la loge où était naguère M. de Balzac, et là il reste immobile, en arrêt devant le mystère pour le forcer à se révéler. Il regarde, il épie, il observe, il fait passer toute la force de son âme en ses regards. Ah! quand un homme s'acharne de la sorte à un secret, il faut bien qu'il finisse par le posséder.

--Où est en ce moment M. de Balzac? il n'est point sorti de sa loge, il y est, je ne le vois pas. Qu'est-ce à dire? personne n'est sorti de cette loge, la porte est, tout le temps, restée fermée, et pourtant un homme en a disparu!... S'il est parti, par où est-il sorti? S'il est là , pourquoi ne le voit-on plus? Il est donc invisible... Invisible!...

Ce mot replongea Tancrède dans ses rêveries.

Que je voudrais être invisible!... Ah! si j'étais invisible!...

Gigès avait un anneau qui le rendait invisible... _Robert le Diable_ a aussi un rameau qui le rend invisible. Ah! si j'avais ce rameau!... Dans la fable, dans toutes les poésies, les anciens, les Arabes, ont imaginé des objets qui rendaient invisible...

Et Tancrède, en rêvant, regardait toujours. Au même instant, et subitement, M. de Balzac reparut--et la porte de la loge ne s'était point ouverte! Il était certain que M. de Balzac n'avait pu quitter la loge.

Et M. de Balzac tenait en main sa grosse canne...

Tancrède le voit, et voit cette canne...

--Cette canne pense-t-il. Si cette canne était comme l'anneau de Gigès, comme le rameau de Robert le Diable! Si cette canne avait le don de rendre invisible!... C'est cela... oui, c'est cela... s'écrie alors Tancrède, hors de lui.

Et il sort de la salle en répétant comme un fou:

--Je le sais, je le sais; je le disais bien, qu'il y avait un mystère; je le connais, je n'en doute plus...

Il arrive dans le foyer où M. de Balzac se promenait avec M***.

Tancrède l'accoste hardiment.

--Qu'importe ce qu'il va dire de moi? il me prendra pour un original, et il m'observera comme tel: les gens d'esprit sont accoutumés aux choses bizarres, il me comprendra.

--Pardon, monsieur, dit Tancrède en s'efforçant de vaincre son embarras, son émotion, vous pouvez me rendre un important service.

--Moi, monsieur? mais je n'ai pas l'honneur de vous connaître, répond M. de Balzac; en quoi puis-je vous obliger?

--En voulant bien me prêter votre canne pendant quelques minutes.

À ces mots, M. de Balzac se trouble.

--Ma canne, monsieur? et pourquoi?

--C'est un pari que j'ai fait avec quelques amis... Je vous la demande pour cinq minutes seulement... croyez que...

--Cela m'est impossible, monsieur, reprend M. de Balzac sèchement. Cela m'est impossible; j'en suis fâché... Monsieur.

À ces mots, M. de Balzac s'éloigne; et s'adressant à la personne à laquelle il donnait le bras:

--Que me veut ce fou? dit-il, comprends-tu rien à cela?

--_Ce monsieur est bu_, répond l'ami de M. de Balzac, en contrefaisant Arnal dans je ne sais plus quelle pièce.

M. de Balzac sourit, mais il est inquiet.

--Quelle idée peut avoir ce jeune homme? pense-t-il.

Cependant l'intrépide Tancrède ne désespère pas encore de réussir; il revient à la charge, et, s'approchant du célèbre écrivain, il dit tout bas d'un ton d'oracle:

--Ce refus est un aveu, monsieur; j'ai votre secret; mais croyez que je saurai le respecter.

M. Balzac paraît de plus en plus troublé.

--Rassurez-vous, monsieur, continua Tancrède, je n'abuserai point d'une découverte due au hasard... Je comprends parfaitement que vous ne puissiez consentir à vous séparer d'une canne si précieuse, surtout en faveur d'un inconnu; je sais combien j'ai été indiscret de vous l'avoir demandée, et je vous prie de recevoir mes excuses.

--Sans doute, monsieur, répond alors M. de Balzac, évidemment fort agité, cette demande m'a paru singulière; mais, si je savais le motif qui vous a fait me l'adresser, je pourrais...

--Je ne puis m'expliquer ici, devant tout le monde, si vous voulez m'accorder un moment...

--Demain, oui, demain, interrompit M. de Balzac, venez chez moi à midi, nous causerons de cela.

Tancrède s'inclina gracieusement et s'éloigna.

--Connais-tu ce jeune homme? dit aussitôt M. de Balzac à son ami.

--Non, je ne sais pas son nom; mais je le vois souvent à l'Opéra, aux Italiens; c'est quelque agréable de province.

--Il est beau, mais je le crois fou; qu'est-ce qu'il me veut?

--Rien, reprend l'ami; c'est un prétexte pour voir de plus près un grand homme. Il est bien aise de pouvoir dire en retournant dans sa petite ville: «J'ai vu Balzac, j'ai vu Lamartine, j'ai vu Berryer.» Je te le dis, c'est quelque niais de province qui t'admire.

--Merci, reprit en riant M. de Balzac.

Et il s'éloigna, non sans inquiétude, car la pénétration du jeune inconnu le tourmentait.

X

MERVEILLE

Eh bien, oui, cela était ainsi; cette affreuse canne était semblable à l'anneau de Gigès, au rameau d'or de Robert le Diable: elle rendait invisible.

Cela ne se peut pas, dira-t-on.

Et n'a-t-on pas dit cela de toute chose?

Toute invention n'a-t-elle pas été niée à sa naissance? tout problème fraîchement résolu n'est-il pas mensonge jusqu'au jour où il passe à l'état de vulgarité?

L'industrie, de nos jours, enfante des merveilles, fait des miracles! Relisez, je vous prie, les _Mille et une Nuits_, et vous verrez que les chimères les plus flatteuses, les prodiges jadis inventés pour séduire l'imagination, sont réalisés, popularisés de nos jours, sans que même on conçoive l'idée qu'ils aient été rêvés comme impossibles. Ainsi, par exemple, dans l'histoire du prince Ahmed et de la fée Paribanou, il est dit que:

Le prince Houssain, frère du prince Ahmed, possédait un tapis sur lequel il suffisait de s'asseoir pour être transporté, presque dans le même moment, où l'on souhaitait aller, sans que l'on fût arrêté par aucun obstacle, et qu'il avait payé ce tapis quarante bourses.

On fit dans le temps beaucoup de bruit de cette merveille. Eh bien, aujourd'hui, nous avons mieux que cela, oui, mieux: les chemins de fer!--Ils sont cent fois préférables à ce tapis, par eux d'abord on va plus vite, on va plusieurs, et assurément à bien meilleur marché.

Il est dit encore:

Que le prince Ali, frère puîné du prince Houssain, avait acheté trente bourses un petit tuyau d'ivoire avec lequel il voyait tout ce qui se passait chez les gens les plus éloignés.

Eh bien! ce tuyau dont on faisait grand étalage n'était autre chose qu'une lunette d'approche, merveille à laquelle nous faisons, nous autres, fort peu d'attention; et pourtant quoi de plus admirable que d'être là , tranquillement assis à sa fenêtre, et de voir tout là -bas, là -bas, des vaisseaux qui arrivent, des hommes qui se battent, et d'assister ainsi à toutes sortes de dangers qui ne peuvent nous atteindre? mais qui donc a jamais pensé à admirer une lunette d'approche?

Enfin, on raconte:

Que le prince Ali, frère du prince Houssain, avait, de son côté, fait emplette, dans le bezeistein de Samarcande, d'une pomme artificielle qu'il paya trente-cinq bourses. Cette pomme avait la vertu de guérir toute espèce de maladies, et cela par le moyen du monde le plus facile, _puisque c'était simplement en la faisant flairer à la personne._

Eh bien, je vous le demande, l'homœopathie n'en fait-elle pas bien d'autres?

Au lieu d'une pomme, c'est un petit flacon; vous le respirez, et vous voilà guéri.

Vous allez mourir... un peu de poudre sur la langue, et vous voilà sauvé... Avouons qu'il n'y a rien de plus vulgaire que les prodiges.