La canne de M. de Balzac

Chapter 5

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Dans les _Mille et une Nuits_, il est bien encore question d'un petit pavillon économique, qui, déployé d'une certaine manière, abritait une armée de deux cent mille hommes. Je ne sache pas qu'on ait imaginé encore rien de semblable; peut-être n'en a-t-on pas besoin. Bonaparte, lui, logeait chaque soir en idée ses soldats dans les villes qu'il comptait prendre dans la journée: nous, nous les logeons chez nous pour l'instant; mais si nous faisions la guerre, je gage que nous remplacerions avec avantage le parasol de la fée Paribanou, et que, ce qui fut la merveille d'un conte arabe, ne sera pour nous qu'un procédé économique fort ingénieux.

Tout cela vous explique comment un rival de _Verdier_, dont nous ne vous donnerons pas l'adresse, par des raisons qui nous sont particulières, a trouvé le moyen de faire une canne merveilleuse, qui a la propriété de rendre invisible celui qui la porte. Invisible, invisible seulement; non pas insensible, non pas impalpable: j'en conviens, l'invention n'est pas encore perfectionnée. Il faut même, pour que la canne ait toute sa puissance, qu'on la tienne de la main gauche. Dans la main droite, elle n'a aucune vertu; on vous voit, on la voit, elle est fort laide, et voilà tout. Mais sitôt que votre main gauche s'en empare, vous disparaissez aux yeux des humains; on vous cherche... vainement... vous êtes là et vous n'êtes plus là ... c'est admirable...

Dans un an, tout le monde aura de ces cannes-là : cela deviendra commun et inutile; car, si tout le monde est invisible, à quoi servira-t-il de l'être soi-même? à quoi bon se cacher pour observer des êtres qu'on ne verra pas. Cela serait une nuit universelle, sans intérêt. Heureusement, le procédé est jusqu'à présent inconnu. M. de Balzac est le seul qui en ait usé, peut-être même abusé; car, nous le disons à regret, peut-être a-t-il manqué de délicatesse en dévoilant ainsi dans ses ouvrages les secrets qu'il avait surpris à l'aide de son invisibilité. N'importe, voilà maintenant son talent expliqué; nous savons comment il a fait pour lire dans l'âme de ses héros: de _la Femme de trente ans_, d'_Eugénie Grandet_, de _Louis Lambert_, de _Madame Jules_, de _Madame de Beauséant_, du _Père Goriot_, et dans tant d'autres âmes dont il a raconté les souffrances avec une vérité si palpitante.

On se disait: «Comment se fait-il que M. de Balzac, qui n'est point avare, connaisse si bien tous les sentiments, toutes les tortures, les jouissances de l'avare? Comment M. de Balzac, qui n'a jamais été couturière, sait-il si bien toutes les pensées, les petites ambitions, les chimères intimes d'une jeune ouvrière de la rue Mouffetard? Comment peut-il si fidèlement représenter ses héros, non-seulement dans leurs rapports avec les autres, mais dans les détails les plus intimes de la solitude? Qu'il sache les sentiments, soit: l'art peut les rêver et rencontrer juste; mais qu'il connaisse si parfaitement les habitudes, les routines, et jusqu'aux plus secrètes minuties d'un caractère, les manies d'un vice, les nuances imperceptibles d'une passion, les familiarités du génie... cela est surprenant. La vie privée, voilà ce qu'il dépeint avec tant de puissance; et comment est-il parvenu à tout dire, à tout savoir, à tout montrer à l'œil étonné du lecteur?» C'est au moyen de cette canne monstrueuse.

M. de Balzac, comme les princes populaires qui se déguisent pour visiter la cabane du pauvre et les palais du riche qu'ils veulent éprouver, M. de Balzac se cache pour observer; il regarde, il regarde des gens qui se croient seuls, qui pensent comme jamais on ne les a vus penser; il observe des génies qu'il surprend au saut du lit, des sentiments en robe de chambre, des vanités en bonnet de nuit, des passions en pantoufles, des fureurs en casquettes, des désespoirs en camisoles, et puis il vous met tout cela dans un livre!... et le livre court la France; on le traduit en Allemagne, on le contrefait en Belgique, et M. de Balzac passe pour un homme de génie! Ô charlatanisme! c'est la canne qu'il faut admirer, et non l'homme qui la possède; il n'a tout au plus qu'un mérite:

La manière de s'en servir:

Or, il arriva cela. Tancrède alla voir M. de Balzac, et lui conta comment il avait découvert la vertu singulière de sa canne.

--J'étais si préoccupé, lui dit-il, du besoin d'être invisible, qu'il n'est pas étonnant que j'aie deviné une merveille que je rêvais.

--Vous? s'écria M. de Balzac. Il me semble que vous avez moins intérêt qu'un autre à n'être pas vu.

Tancrède alors raconta naïvement tous les échecs que sa trop grande beauté lui avait valus depuis son séjour à Paris.

M. de Balzac l'écouta avec curiosité. Cette situation nouvelle lui plut à observer; il chercha à se lier plus intimement avec un jeune homme qu'il trouvait distingué, spirituel, et qui d'ailleurs possédait son secret: grâce à sa canne, M. de Balzac sait bien vite à quoi s'en tenir sur le caractère de ses amis. Tancrède, de son côté, ne négligea rien pour capter la confiance de l'illustre écrivain. Il se rapprocha de lui, loua un appartement dans son voisinage, et enfin trouva le moyen de lui rendre un de ces services qui fondent une amitié pour la vie.

Nous ne dirons point quel fut ce service--dont le sexe mérite des égards--les personnes qu'il pourrait compromettre nous sauront gré de cette discrétion.

Il suffit de savoir que Tancrède fit preuve en cette occasion de tant de délicatesse, de présence d'esprit, de réserve, que M. de Balzac consentit à lui prêter, pendant quelques jours, sa canne précieuse, sans crainte qu'il voulût jamais abuser de la puissance qu'elle lui donnait.

Tancrède était ravi, transporté, au comble de sa joie, il possédait enfin ce qu'il avait tant désiré; mais il lui arriva ce qui arrive quelquefois aux gens qui voient soudain leurs vœux les plus extraordinaires accomplis; ils se trouvent déroutés, ce bonheur inattendu les dérange; ils n'y comptaient pas, ils s'amusaient à rêver une chose, parce qu'ils la croyaient impossible; et puis, lorsqu'ils l'obtiennent, ils ne savent plus qu'en faire. Ô humanité!

Tancrède était toujours charmé de pouvoir être invisible à volonté, mais il se demandait à quoi cette puissance lui servirait?

--Comment, par exemple, se disait-il, à moins d'aller dévaliser les maisons, ce don me mènera-t-il à faire fortune?

Une circonstance vint heureusement répondre à cette question.

XI

UN BEAU HASARD

Sur ces entrefaites, Tancrède reçut une lettre de sa mère--qui d'abord lui demandait pardon de l'avoir fait si beau--et qui ensuite le recommandait, en dernière espérance, à M***, ministre de ***, auprès duquel elle avait un protecteur tout-puissant.

Tancrède alla se faire protéger chez le protecteur, qui le protégea, et qui ne fit en cela rien d'extraordinaire, car il avait un bureau de bienveillance établi chez lui, certains jours à de certaines heures: il protégeait régulièrement une douzaine d'intrigants tous les jeudis dans la matinée.

Tancrède, ainsi recommandé, s'en alla chez le ministre, dont il avait reçu une lettre d'audience. M. le ministre, qui avait été taquiné, tourmenté, épluché la veille par un député de l'opposition--cela s'appelle, je crois, interpellé--M. le ministre était de fort mauvaise humeur; d'ailleurs, il fallait qu'il parût indigné dans sa réponse à la Chambre, et il se maintenait en courroux pour se préparer à un discours violent; il traitait son éloquence comme un cheval de course qu'on _entraîne_ avant le combat. M. le ministre bousculait tout le monde--terme de bureaux--il bouscula Tancrède, il ne l'écouta point, lui répondit mal; enfin, il abusa de sa position pour le blesser sans qu'il eût le droit de se plaindre.

Tancrède se révolta.

--Ah! monsieur le ministre, pensa-t-il, vous me traitez ainsi parce que je suis un jeune homme inconnu dont vous n'avez rien à craindre; ah! vous m'écrasez de votre puissance, parce que vous me croyez sans crédit. Eh bien, moi aussi, j'ai une puissance; et puisque vous abusez de la vôtre, j'userai de la mienne, et nous verrons.

Tancrède traversa les salons, descendit l'escalier du ministre sans avoir encore de projets arrêtés.

Il rejoignit à la porte de l'hôtel le cabriolet qui l'avait amené, prit la canne qu'il avait laissée dans son manteau, congédia le cocher de cabriolet, et, bravant le suisse implacable, rentra invisible dans la vaste cour de l'hôtel.

Il se promena quelque temps invisible fort en colère.

Comme il marchait, la voiture de M. le ministre vint s'arrêter devant le perron. Un valet de pied bizarre, vêtu d'une livrée non-seulement de fantaisie, mais je dirais même fantastique, vint ouvrir la portière.

M. le ministre descendait lentement l'escalier, suivi d'un autre personnage qui lui parlait avec chaleur, et le domestique tenait toujours la portière de la voiture, dont le marchepied était baissé.

Tancrède, comme un écolier, s'approche; puis une idée folle s'empare de lui.

Voyant ce carrosse béant depuis un quart d'heure, il veut s'y asseoir et s'y reposer. Soudain il s'élance invisible sur le marchepied, et va se placer au fond de la voiture.

Le mouvement qu'il imprime à la voiture fait avancer les chevaux, le cocher les retient facilement; mais le bruit a réveillé M. le ministre de sa conversation. Il se rappelle qu'il est en retard, il se hâte et grimpe dans sa voiture. Tancrède veut sortir et se lève aussitôt; mais le ministre, qui vient de s'asseoir, se penche en dehors de la portière, il ferme l'entrée de toute sa capacité. Tancrède espère encore s'échapper, mais M. le ministre étend ses jambes officiellement, donne ses ordres; la portière de la voiture se referme, et voilà les chevaux partis.

M. le ministre s'établit dans son carrosse, il s'étale, il se carre et prend autant de place qu'il en peut prendre. Tancrède, au contraire, se presse, se blottit, se cache comme s'il n'était pas invisible. Il se sent indiscret, et il n'en veut plus tant au ministre. Les torts que nous nous trouvons avoir envers une personne qui nous a offensé calment tout à coup nos ressentiments, surtout lorsqu'ils sont involontaires, que nous ne les avons pas choisis. Un caractère noble n'imagine qu'une noble vengeance; il ne rêve que des cruautés dignes de lui. Les torts de hasard, les mauvais procédés de circonstances qu'il a envers son ennemi lui semblent au-dessous de sa haine, il en est honteux. Dans la loyauté de sa raison, il reconnaît que son ennemi n'a pas agi si mal que lui, et comme il est désenchanté de sa propre haine, il pardonne par humilité. Tancrède se reprochait sa conduite; le ministre avait simplement manqué d'égards en l'accueillant légèrement; mais lui manquait de délicatesse en le suivant à son insu comme un espion.

Tancrède se livrait à ces réflexions, lorsque tout à coup le ministre s'écria:

--Messieurs....

Tancrède ne put s'empêcher de sourire, il se pinçait les lèvres, il faisait des grimaces pour garder son sérieux, sans penser qu'on ne pouvait le voir; mais on a de la peine à s'accoutumer à être invisible.

--Messieurs, continua le ministre, le ministère n'est pas embarrassé de répondre aux attaques de ses ennemis...

Ici l'orateur s'arrêta; puis il reprit:

--Nous sommes en mesure, Messieurs, de prouver à nos adversaires...

L'orateur s'arrêta de nouveau... Il reprit:

--Ce n'est pas la première fois, Messieurs, que l'opposition nous...

Il s'arrêta encore...

--Bon, dit-il, je trouverai tout cela là -bas.

M. le ministre avait raison, il ne retrouvait toutes ses idées qu'à la tribune, ce qui était fâcheux. Cela faisait dire qu'elles y restaient.

--Il paraît que nous allons à la Chambre, pensa Tancrède; je n'y suis pas encore allé, tant mieux!

M. le ministre se remit à chuchoter entre ses dents.

--Le voilà maintenant qui se parle à lui-même, se dit Tancrède.

Mais le ministre élevant la voix...

--Sire... cela ne se peut pas. J'ai déjà eu l'honneur de le dire au roi, cela fera crier... on dira encore que...

En ce moment la voiture s'arrêta, non pas à la Chambre des Députés, comme le pensait Tancrède, mais aux Tuileries.

Le ministre descendit de voiture, Tancrède le suivit aussitôt. Par bonheur, le valet de pied était un lourdaud qui lui laissa le temps de descendre avant qu'il eût pensé à relever le marchepied.

Entraîné par le hasard et la curiosité, Tancrède s'attacha aux pas du ministre; il n'avait jamais visité les Tuileries: tout cela l'amusait. Il franchit le grand escalier dont la magnificence l'éblouit, traverse la salle des Gardes, et pénètre, toujours à la suite de M. le ministre, dans un grave salon tendu en bleu, au milieu duquel est une grande table recouverte d'un tapis de velours bleu,--chambre historique, autrefois le salon de l'Empereur, aujourd'hui le laboratoire diplomatique, qu'on appelle à Paris la _boutique ministérielle_, qu'on nomme en Europe le cabinet des Tuileries.

Plusieurs hommes étaient déjà réunis dans ce salon. Le ministre, que Tancrède escortait comme un recors invisible, était évidemment en retard; chez lui c'était un système. Si l'exactitude est la politesse des rois, l'inexactitude est, au contraire, l'habileté des ministres, de ceux du moins qui sont influents. D'abord elle ajoute à leur importance; ensuite un homme ingénieux, qui a les idées, ne risque rien de laisser les autres épuiser les mots, discuter longtemps, retourner, embrouiller les questions que lui seul sait pouvoir résoudre. C'est un avantage que d'arriver sain et frais d'esprit au milieu de gens fatigués, dégoûtés de leurs opinions par toutes les objections qu'elles ont essuyées; c'est un beau rôle à jouer; il semble toujours qu'on rallie les camps divers; on est toujours l'épée qui fait pencher la balance. C'est très-adroit, mais pour cela il faut être homme d'importance; car il est force gens que l'on n'attendrait pas, des malheureux que l'on n'attend jamais, que l'on n'a jamais attendus pour rien; oh! ceux-là , nous leur conseillons d'être exacts, d'arriver même un peu avant l'heure, s'ils veulent obtenir en leur vie une part de quoi que ce soit et être entrés pour quelque chose dans une décision quelconque.

Le ministre de Tancrède fut donc accueilli comme un homme qu'on attendait, et dont on attendait une idée.

Un personnage qui paraissait avoir une sorte de prépondérance sur les autres, vint à lui en lui tendant cordialement la main.

--Mais, pensa Tancrède, j'ai vu cette figure-là quelque part, cet homme ne m'est pas inconnu...

--Le roi sait-il?... dit un des ministres.

--Que je suis fou! pensa aussitôt Tancrède, c'est le roi; comment n'ai-je pas deviné cela tout de suite? je devais pourtant bien m'attendre à trouver le roi ici.

Le roi, peu d'instants après, s'assit devant la table, et les ministres prirent chacun leur place au conseil.

Tancrède était singulièrement embarrassé, combattu entre la curiosité d'écouter tout ce qu'on allait dire et la honte de commettre un espionnage indigne de lui.

Enfin, il capitula avec sa conscience.

--L'espionnage, se dit-il, consiste à répéter, et non pas à savoir.

Et il se disposa à écouter.

Par malheur, en se promenant dans l'hôtel du ministère, il avait eu froid. Ce froid avait réveillé un gros rhume qu'il combattait depuis huit jours et qui semblait l'avoir oublié un moment. C'était un de ces beaux rhumes qui font scandale au spectacle et à l'Académie, une de ces toux opiniâtres qu'on appelle quintes pendant toute la première jeunesse, mais qui, vers la fin de la vie, sont respectées sous le nom plus imposant de catarrhes.

Tancrède lutta d'abord avec la quinte ennemie, il étouffait et suffoquait; bientôt le combat devint impossible, il toussa, il toussa hardiment, et se livra à toute la frénésie de son rhume.

Le roi était occupé à lire, il parcourait, un travail qu'un des ministres venait de lui remettre; il ne leva pas les yeux, mais il entendit cette toux effroyable et il ne douta pas qu'elle n'appartînt à un de ses ministres. Jugeant un homme de guerre, épuisé par de nombreuses campagnes, plus capable d'en être le propriétaire que les autres ministres plus jeunes que lui, il s'adressa au ministre de la guerre, et lui dit avec bonté:

--Vous êtes bien enrhumé, monsieur le maréchal?

Le maréchal n'était point enrhumé; mais, trop bien élevé pour contrarier son souverain et pour détourner une marque d'intérêt qui pouvait faire envie à d'autres, il répondit en s'inclinant respectueusement:

--Oui, sire, oh! très-enrhumé; l'autre jour à la revue...

Et il se mit à tousser avec enthousiasme.

Tancrède était sauvé.

Une flatterie avait rendu probable ce rhume fantastique, dont le roi aurait pu s'étonner.

Il toussa de concert avec le maréchal, qui bientôt finit par le surpasser. La toux de celui-ci, d'abord flatteuse, était devenue sincère.

Ce genre de ruse est facile à cet âge; il s'en acquittait même si bien que Tancrède fut tenté de lui dire:

--Merci, brave homme, assez, on n'a plus besoin de vous.

En cet instant un huissier entra; il remit au ministre des affaires étrangères un paquet qui contenait des dépêches.

--Un courrier de Londres, dit le roi.

Il rompit le cachet.

«Le ministère est changé. Lord *** a donné sa démission.»

Cette nouvelle fit sensation dans le conseil. On s'agita, on s'alarma. Le roi prit la parole; la discussion s'engagea vivement et devint des plus intéressantes... si intéressante enfin, qu'il nous est défendu de la rapporter.

--Voilà qui va faire baisser les fonds, dit un des ministres bas à un de ses collègues pendant que les autres discouraient.

Ce fut ce que Tancrède comprit le mieux de toute la discussion.

--Si je profitais de cette circonstance? pensait-il.

Alors il n'écouta plus rien de ce que l'on disait; il se perdit dans ses combinaisons, médita vingt projets, rejeta les uns, pesa les autres, et finit par se décider à courir chez M. Nantua pour lui faire part de la nouvelle dont un hasard l'avait instruit.

Un huissier rentra sous je ne sais quel prétexte.

Dès que la porte fut ouverte, Tancrède s'échappa.

Il arriva bientôt chez M. Nantua. C'était précisément son jour d'audience, car le moindre millionnaire a ses jours de réceptions matinales.

M. Nantua, se rappelant la manière dont il avait trompé Tancrède dans ses espérances, le reçut d'abord avec embarras, mais Tancrède le mit bien vite à son aise.

--Monsieur, dit-il, je viens vous faire part d'une chose très-importante, et vous pouvez, de votre côté, me rendre un grand service. Une circonstance, que des raisons de délicatesse ne peuvent me permettre de vous expliquer, me rend, avant tout le monde, possesseur d'une nouvelle qui doit avoir la plus grande influence sur les fonds; je suis venu vous en instruire en toute hâte, en ne demandant, pour prix de ma bonne volonté, qu'un modeste intérêt dans vos opérations.

--Mais, mon cher enfant, dit le banquier en souriant, je ne vous comprends pas, car enfin...

--Et voilà bien le malheur! s'écria Tancrède; ah! monsieur, si je pouvais m'expliquer clairement, si je pouvais vous dire la vérité, comme vous verriez qu'il n'y a pas de doute, je vous tiendrais un autre langage, je vous dicterais de plus sévères conditions; mais j'ai besoin, avant tout, de vous inspirer de la confiance; et comme rien n'est plus extraordinaire que la situation où je me trouve, je ne suis préoccupé que d'une idée; c'est de ne point passer à vos yeux pour un fou, et cependant il y a de quoi perdre la tête. Tenir entre ses mains sa fortune, et ne pouvoir la faire! et cela parce qu'on est inconnu. Croyez, Monsieur, que si j'avais le moindre crédit, je ne viendrais pas vous tourmenter, j'aurais bien su faire mon affaire à moi tout seul, je vous en réponds.

--Vous oubliez, mon cher, reprit M. Nantua avec malice, que votre intention était de me rendre service.

Tancrède se mit à rire à son tour.

--Sans doute, je voudrais aussi vous rendre service, reprit-il, je voudrais surtout pouvoir vous parler franchement; mais vous connaissez trop le monde pour ne pas comprendre qu'il est vingt circonstances, dans la vie aventureuse d'un jeune homme, qui peuvent le mettre en possession d'un secret, honnêtement, légalement même, sans qu'il puisse cependant expliquer comment il en a eu connaissance; mais tenez, je m'engage, si je vous trompe... Oui, je signe à l'instant même une obligation de cinquante mille francs, avec laquelle vous pourrez me faire jeter en prison pendant une année, si la nouvelle que je vais vous apprendre n'est pas exacte.

--Eh bien, dit M. Nantua, j'ai confiance en vous; mais ayez aussi confiance en moi: dites-moi votre nouvelle, et si je juge...

--Au fait, dit Tancrède, je vous la dirai toujours; seul, je n'en puis rien faire, et j'aime autant que vous en profitiez.

--Eh bien?

--Eh bien, le ministère anglais est changé, lord *** a donné sa démission.

Cette nouvelle produisit sur le banquier encore plus d'effet qu'elle n'en avait produit sur le conseil des ministres.

--Mais, êtes-vous bien sûr?... dit-il.

--J'en suis aussi certain qu'il est possible de l'être, et je donnerais en ce moment tout l'argent que je voudrais gagner pour pouvoir vous inspirer ma conviction et vous raconter les étranges événements qui me l'ont donnée. Je le sais, vous dis-je, je le sais positivement.

--Comment le télégraphe n'a-t-il pas déjà ?... Ah! le brouillard est tel depuis trois jours, que cela se comprend... Allons, mais vous me donnez votre parole d'honneur...

--Ma parole d'honneur, dit Tancrède avec l'accent de la loyauté.

--Eh bien, au revoir, mon associé! revenez demain matin.

Tancrède s'éloigna fort agité.

En le voyant partir:

--C'est quelque histoire de femme, pensa M. Nantua; ce beau garçon était sans doute caché dans quelque boudoir lorsque le ministre a lu ses dépêches. Il doit être discret, c'est cela.

La nouvelle était vraie, comme nous le savons. La baisse des fonds fut plus forte qu'on ne l'avait imaginé, et M. Nantua gagna une somme plus considérable qu'il ne l'osait espérer.

Tancrède eut sa part dans ses bénéfices, et cette fortune imprévue suffit à son ambition du moment.

Tancrède s'était dit:

--Je ne puis vivre sans argent.

Et il s'était mis en peine de trouver de l'argent.

Maintenant il se dit:

--Je ne puis vivre sans amour.

Et il se mit en peine de trouver de l'amour. C'était plus facile, dira-t-on; je ne le crois pas, moi. Les pauvres de cœur sont les plus nombreux à Paris; et comme il n'y a pas d'hospice pour ceux-là , on risque de les rencontrer partout, et ce sont ceux qui vous attaquent et vous dévalisent.

XII

LA CANNE EST EN DANGER

Rien n'est si dangereux qu'un premier succès. Tout bonheur est un piége que nous tend le destin. D'ailleurs, il résulte toujours de la grande application d'esprit qu'exige la réussite d'une entreprise audacieuse, il résulte toujours une fatigue de la pensée, une détente de toutes les facultés, une courbature de nos sens, une négligence, suite de l'enivrement même du triomphe, qui nous amène à compromettre le succès que la veille nous avons acheté par tant d'efforts. En bataille, en amour, en toute chose, le lendemain est un grand jour; LE LENDEMAIN!