La canne de M. de Balzac

Chapter 3

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--M. Nantua, chez qui vous êtes allé l'autre jour, qui vous a si bien recommandé à moi, a renoncé à l'idée de vous admettre chez lui pour le même motif.

--Comment! il me trouvait...?

--Trop beau, mon cher, trop beau; il a eu peur pour sa fille.

--Mais c'est absurde, tout cela! s'écria Tancrède hors de lui.

--Non pas, cela est fort prudent, et à sa place j'aurais fait comme lui. Mais écoutez, je m'intéresse à vous. Achille Lennoix, ce jeune ingénieur qui vient d'obtenir la concession d'un chemin de fer de Paris à Saint-Quentin, m'a demandé quelqu'un; celui-là est jeune, il n'a point de femme, point de fille à marier, et je crois que vous ferez son affaire. Je lui ai écrit cette lettre pour vous, portez-la-lui de ma part, et vous serez bien reçu. Adieu, mon beau jeune homme, ne perdez point courage, et ne vous en prenez qu'à la nature des difficultés que vous rencontrez, elle a été trop prodigue envers vous; tout se paie dans la vie. Au revoir, j'espère, et mille regrets.

Ce fut ainsi que Tancrède, refusé pour la seconde fois, se sépara du bon M. Poirceau, directeur de la compagnie d'assurances contre l'incendie.

IV

TROISIÈME ESPÉRANCE

M. Achille Lennoix était un homme plein d'imagination et d'activité, et toujours la proie de ses idées; il avait un coup d'œil prompt; il se décidait vite, et au risque de se tromper; car il prétendait qu'on perd moins de temps à commettre et à réparer une erreur qu'à hésiter entre deux combinaisons et à choisir le meilleur parti à prendre. Il avait tant travaillé, tant sollicité depuis un mois, pour obtenir cette concession d'un chemin de fer de Paris à Saint-Quentin, qu'il était tombé malade--et, comme il était horriblement contrarié d'être malade quand une si grande affaire le réclamait, à force de se tourmenter, il se mettait hors d'état de guérir.

Tancrède entra chez lui. M. Lennoix le regarda rapidement des pieds à la tête, causa quelques minutes avec lui--et puis sa résolution fut prise.

--C'est l'homme qu'il me faut, pensa-t-il. Il a bonne façon, ce garçon-là ; il va nous faire honneur: on verra que nous n'employons pas que des maçons.

Ensuite ils parlèrent mathématiques, Tancrède était assez fort en mathématiques; on parla de l'Angleterre, Tancrède s'offrit pour faire un voyage à Londres, sachant parfaitement l'anglais. Il offrit aussi de venir travailler le soir même près du malade, comprenant tout ce que M. Lennoix devait éprouver d'ennui par l'oisiveté où le condamnaient ses souffrances. M. Lennoix saisit cette idée avec empressement. Les deux jeunes gens s'entendirent à merveille.

Après une heure de conversation, Tancrède se retira, et son subit ami lui donna rendez-vous pour le soir à sept heures après dîner.

En le voyant partir, M. Lennoix se frotta les mains:

--Ce jeune homme me convient, pensa-t-il. D'abord il m'a compris; il a vu tout de suite que ce qui me rend malade, c'est de perdre mon temps. Je devinerais que c'est un homme d'esprit, rien qu'Ã cela.

M. Lennoix était loin de s'alarmer de la beauté du nouvel employé; au contraire, cet air noble et distingué le séduisait. Les gens de mérite sont _possibles_ à séduire par ce qui est bien: il n'appartient qu'aux petits esprits de s'effrayer des avantages--et puis les hommes d'imagination ne sont jamais envieux. Ils valent mieux que tout le monde dans leur avenir; personne ne marche où ils vont, personne n'est jamais arrivé où ils prétendent: ils ne peuvent envier ce qu'ils voient, car ce qu'ils rêvent est au delà .

Pendant que M. Lennoix se livrait à ses réflexions, Tancrède se perdait dans un corridor.

C'était l'heure fatale, l'heure de mélancolie et de mystère, où le soleil, qui est encore l'astre du jour pour l'homme des champs, n'est plus, pour le triste habitant des villes, qu'un réverbère à moitié éteint, qu'une lanterne mourante et perfide qui, dans l'ombre, égare ses pas. Sur les grandes places, les quais, les boulevards, il fait encore jour--dans les rues, c'est un doux crépuscule, un quasi clair de lune--dans l'intérieur des maisons, c'est la nuit--et dans les corridors, qu'est-ce donc? ténèbres, profondes ténèbres!

C'est l'heure de toutes les fautes, l'heure des vols et des aveux; c'est l'instant où la rougeur n'est pas visible, où l'on peut dire: «Je vous aime,» effrontément, et malheureusement on le dit--c'est l'heure où l'ouvrière trop laborieuse persiste à travailler et se trompe: cette lueur incertaine égare ses yeux; elle passe, dans un canevas, une maille dans le filet, que sais-je? Elle commet une toute petite erreur qui cause par la suite de grands dérangements; c'est enfin l'heure où les antichambres sont désertes, où les domestiques allument les lampes: il y en a même de prudents qui ont déjà fermé les volets avant que les lumières n'aient paru.

Tancrède s'égarait dans une obscurité complète en sortant de l'appartement de M. Lennoix. Il nagea quelques instants dans le sombre corridor, comme sur un fleuve étroit, se retenant des deux côtés au rivage; il craignait un escalier inattendu, ses pas étaient inquiets. En appuyant ses bras aux parois du mur, il rencontra une porte qui céda aussitôt, et il se trouva dans un petit salon fort élégant, que le réverbère de la rue éclairait suffisamment à travers la fenêtre.

Une faible lueur filtrait entre la fente d'une autre porte vers laquelle Tancrède se dirigea. Il frappa légèrement par prudence.

--Entrez, dit une assez douce voix.

Tancrède ouvrit la porte.

--Pardon, madame, dit-il en voyant une petite femme assez jolie et assez jeune s'avancer vers lui.

--Monsieur, dit-elle, puis elle s'arrêta.

L'aspect du beau jeune homme lui semblait une apparition divine.

--Monsieur désire parler à mon...

Elle allait dire mon fils, mais le mot expira sur ses lèvres: elle aurait voulu n'avoir que seize ans.

--Je vous fais mille excuses, madame, dit Tancrède, mais il n'y a pas de lumière dans le corridor... et...

--Vraiment, monsieur, cela est incroyable. Baptiste! allumez donc la lampe! Baptiste, venez éclairer monsieur.

Baptiste allumait trop de lampes en ce moment pour en avoir une seule à apporter.

--Il ne vient pas. Je vais vous éclairer moi-même.

En disant cela, madame Lennoix (car c'était la mère de M. Lennoix) prit son bougeoir qu'elle avait allumé pour cacheter une lettre; et, malgré les instances que fit Tancrède, elle le conduisit jusqu'à l'escalier.

Et puis elle le regarda partir.

Cette circonstance n'est rien en apparence, et cependant qu'elle fut terrible!... Ô rencontre fatale!....

Madame Lennoix était dans l'âge où l'on recommence à admirer les beaux hommes. À quinze ans on les admire par instinct; à quarante, par conviction.

Ce qui prouve que les avantages de vanité et de convention mondaines sont des niaiseries, c'est qu'avec l'âge on les méprise; c'est qu'en vieillissant, ce qui est vrai, ce qui est réellement beau, a plus d'attrait pour nous que ces agréments imaginaires, ces qualités factices qu'on trouvait jadis préférables à tout. Ainsi, la femme qui, à vingt ans, choisit un fat mal tourné parce qu'il est duc ou parce qu'il a de beaux chevaux--à quarante ans, si elle est veuve, épousera un jeune homme qui n'aura ni célébrité ni fortune.--Ainsi, l'homme qui a passé sa jeunesse à courir après de faux plaisirs, de faux honneurs, à cinquante ans se retire dans sa terre pour y respirer un air pur, y semer des sapins et du blé noir, et là il se sent plus heureux.

Est-ce donc qu'il faut avoir étudié le monde pour apprendre à aimer la nature? Si les jeunes gens savaient cela, que d'ennui ils éviteraient! que de dégoûts, de jours amers ils pourraient s'épargner! comme ils resteraient dans leur ville natale; qu'ils y seraient heureux! Cela me rappelle ces deux charmants vers que M. de La Touche adresse à un de ses amis, en lui parlant des bords enchantés de la Creuse:

Le bonheur était là sur ce même rocher D'où nous sommes tous deux partis--pour le chercher!

Ces vers devraient être gravés en lettres d'or à l'entrée de tous les villages. Quelle douce morale ils renferment! quelle leçon!

Madame Lennoix était ainsi revenue, par les effets de l'âge, aux pures émotions du cœur. Elle ne put voir Tancrède sans un trouble plein de charmes, et sa douce image la poursuivait encore lorsqu'elle rentra dans son appartement. Désormais pour elle plus de repos. Les perfides traits de Cupidon l'ont blessée, car le dieu malin s'occupe encore des mères de famille à marier. Elle aussi elle sent qu'elle aime... qui?... toute la question est là .--Les passions de madame Lennoix ressemblent aux résolutions de son fils: elles sont promptes.--Mille pensées corruptrices et entraînantes viennent aussitôt l'assaillir:

--Je suis riche, je suis libre, je suis encore jolie et jeune, puisqu'un architecte m'a prise l'autre jour pour la femme de mon fils; qui m'empêche de me remarier? Mon fils me néglige, ses affaires l'absorbent; il peut s'éloigner d'un moment à l'autre, je resterais seule. Pourquoi ne pas profiter de mes avantages pendant qu'il en est temps encore?

C'en est fait, elle est décidée: c'est une beauté qui n'a pas de temps à perdre.

Tremblante, elle va chez son fils.

--Quel est ce jeune homme, dit-elle, qui sort à l'instant de chez vous?

--C'est un ami de M. Poirceau; il m'est très-recommandé par lui.

--Est-ce un jeune homme de bonne famille?

--Oui, certainement: c'est le fils d'un officier distingué, M. Dorimont.

--Dorimont! c'est un joli nom qui lui va bien. Vous êtes-vous entendu avec lui?

--Oui; ma mère, parfaitement; il est plein d'esprit, et il m'a paru fort instruit.

--Avoir de l'esprit, et être si beau!

--Oui, en effet, il est bien.

--Bien, bien; mais il est admirable! je n'ai jamais vu un aspect plus séduisant, des traits plus distingués, une physionomie plus expressive: grâce, noblesse, finesse, il réunit tout!

--Ah! mon Dieu! comme vous vous enflammez, ma mère, dit M. Lennoix en riant; en vérité, je crois que vous voulez l'épouser.

À ces mots, madame Lennoix devint rouge, rouge comme une jeune fille.

Or, connaissez-vous rien de plus pénible, de plus triste pour une personne qui a de la délicatesse dans le cœur, que d'avoir fait rougir sa mère?

M. Lennoix fut d'abord affligé d'avoir causé de l'embarras à une femme qu'il respectait; mais ensuite cette rougeur singulière l'alarma.

Il avait fait une mauvaise plaisanterie, sans nulle idée qu'elle pût s'appliquer aux pensées de madame Lennoix; mais cette rongeur, l'émotion qu'il regardait dans les yeux de sa mère, tout cela lui inspirait, la crainte d'un événement auquel il n'avait jamais songé. Un autre incident vint encore le décider dans ses terreurs.

La sœur de madame Lennoix entra.

--Mon neveu, dit-elle, quel est ce jeune homme qui sort de chez vous et que je viens de rencontrer dans la cour? Quelle tournure! quel beau visage! jamais je n'ai rien vu de si admirable! Champmartin doit venir dîner après-demain chez moi; il faut absolument, ma sœur, que tu m'amènes ce jeune homme; il y a de quoi tourner la tête à un peintre! c'est à se mettre à genoux!

--Allons, bien! voilà ma tante qui s'en mêle, pensa M. Lennoix.

--Est-ce que tu ne l'as pas vu, ma sœur?

--Si vraiment, répondit madame Lennoix toute troublée... Mon fils l'a à peine remarqué.

--Mon neveu a la berlue, en ce cas! s'écria la tante, qui avait aimé un artiste dans sa jeunesse;--il faut être privé de sens pour ne pas voir que c'est le plus bel homme de Paris, du monde entier! Raphaël, Carlo Dolci, Le Poussin, Murillo, n'ont pas, dans tous leurs chefs-d'œuvre, un type comme celui-là . Pour moi, je n'ai jamais vu une plus belle tête!

Madame Lennoix ne disait rien, elle restait émue, elle était modeste: c'était son beau jeune homme,--à elle qui l'avait admiré la première. Ce n'était plus à elle qu'il appartenait de le louer. Ne lui avait-elle pas offert dans sa pensée son cœur, sa fortune et sa main?... Elle attendait qu'il voulût bien répondre; maintenant, la délicatesse exigeait qu'elle ne se mêlât plus de rien.

Le fils, au regard d'aigle, pénétra dans l'âme de sa mère. En un moment, tous ces fléaux lui apparurent: mariage absurde, fortune partagée, tyrannie d'un beau-père, procès, querelles, déménagement, séparation, enfants, peut-être! petits frères très-mal venus, larmes, ruine, drames intérieurs, scènes de famille, ennuis de tous genres...

Et sa résolution fut prise au même instant.

Et le soir même, lorsque Tancrède rentra dans sa demeure pour faire sa toilette, on lui remit un billet de la part de M. Lennoix.

La fièvre avait repris au jeune malade, disait la perfide lettre, et le médecin exigeait impérieusement le plus grand repos; il ne pouvait donc pas songer à reprendre ses travaux de fort longtemps.

Quelques jours après, Tancrède alla s'informer des nouvelles de M. Lennoix. Le portier répondit que M. Lennoix allait beaucoup mieux, et qu'il était sorti.

Tancrède aperçut à la fenêtre madame Lennoix, leurs yeux se rencontrèrent... il devina tout.

La conduite du fils lui fut expliquée par un seul regard de la mère.

--Malheur à moi! s'écria Tancrède; toujours des femmes!... et il s'éloigna furieux.

Et comme son désespoir était au comble, il prit le seul parti raisonnable dans sa position. Il alla passer la soirée à l'Opéra.

V

LA CANNE DE M. DE BALZAC

Nous l'avions bien dit, que l'extrême beauté est un malheur pour un homme, surtout pour un jeune homme qui a sa fortune à faire. Vous comprenez maintenant ces paroles, qui d'abord ont paru inintelligibles: «Il était une fois un jeune homme très-beau qui était triste,» et vous comprenez aussi pourquoi il se sentait découragé, et pourquoi il maudissait la nature.

C'est que trois fois ce pauvre Tancrède avait été repoussé, précisément à cause de cette même beauté qui lui semblait un brillant avantage, et qui n'était pour lui qu'une source de désappointements et de chagrins.

Que faire?... s'enlaidir?--Quel homme en aurait le courage!--quelle femme le lui aurait conseillé!...

Il alla donc à l'Opéra. Quand un malheur est sans remède, la sagesse est de l'oublier; quand on ignore la route qu'il faut suivre, on se fie au hasard, et l'on fait bien. Le hasard n'est hostile qu'aux gens qui négligent pour lui leurs devoirs;--pour l'homme qui n'a rien à faire, et qui a le droit de chercher des aventures, le hasard est toujours favorable.

On donnait _Robert le Diable_ ce jour-là . Tancrède alla se placer à une stalle de l'orchestre; mais à peine il était assis, qu'un objet étrange attira ses regards.

Sur le devant d'une loge d'avant-scène se pavanait UNE CANNE.--Était-ce bien une canne? Quelle énorme canne! à quel géant appartient cette grosse canne?

Sans doute c'est la canne colossale d'une statue colossale de M. de Voltaire. Quel audacieux s'est arrogé le droit de la porter?

Tancrède prit sa lorgnette et se mit à étudier cette _canne-monstre_.--Cette expression est reçue: nous avons eu le concert-monstre, le procès-monstre, le budget-monstre.

Tancrède aperçut alors au front de cette sorte de massue, des turquoises, de l'or, des ciselures merveilleuses; et derrière tout cela, deux grands yeux noirs plus brillants que les pierreries.

La toile se leva; le second acte commença, et l'homme--qui appartenait à cette canne--s'avança pour regarder la scène.

--Pardon, monsieur, dit Tancrède à son voisin; oserais-je vous demander le nom de ce monsieur qui porte de si longs cheveux?

--C'est M. de Balzac.

--Lequel? l'auteur de la _Physiologie du Mariage_?

--L'auteur de la _Peau de Chagrin_, d'_Eugénie Grandet_, du _Père Goriot_.

--Ah! Monsieur, je vous remercie mille fois.

Tancrède se mit de nouveau à lorgner M. de Balzac et sa canne.

Mais cette canne le préoccupait.

--Comment, se disait-il, un homme aussi spirituel a-t-il une si vilaine canne?--Peut-être contient-elle un parapluie; il y a un mystère là -dessous.

L'affectation--que mettait Tancrède à ne pas regarder la scène, à toujours, toujours lorgner du même côté, donna le change à une très-jolie femme dont la loge était voisine de la loge de M. de Balzac. La jeune femme minauda, croyant que c'était elle que ce beau jeune homme contemplait.

L'affectation--que mettait cette jolie femme à regarder à la même place dans l'orchestre, donna le change au voisin de Tancrède qui se mit à lorgner exclusivement la jolie femme, ne doutant pas que ses regards ne s'adressassent à lui.

Enfin l'affectation de son voisin à lorgner toujours la même femme attira l'attention de Tancrède, qui devina alors clairement que ces œillades étaient pour lui.

La preuve, c'est que, dès que ses yeux eurent rencontré ceux de la jeune femme, elle cessa de le regarder.

Mines--rougeur--petite toux--boa rejeté sur les épaules--petit gant ôté pour laisser voir une blanche main--cassolette vingt fois ouverte et respirée--airs penchés--demi-soupirs--regards obliques--sourires furtifs, toute cette pantomime infaillible de la coquetterie féminine fut au même instant employée pour prévenir Tancrède qu'il allait être aimé.

Il se le tint pour dit--et, lorsqu'un peu avant la fin du spectacle, il vit sa jolie conquête se lever et quitter la loge où elle était, il sortit de l'orchestre et alla guetter sa belle au bas du grand escalier.

Elle le vit, et ne sembla pas étonnée; elle oublia d'être émue, mais elle parut méditer un projet.

Sur ces entrefaites passa un député qu'elle connaissait à peine; il était pressé et marchait vite. Elle l'arrêta.

--Vous irez demain aux Italiens, dit-elle?

En disant ces mots, elle regarda Tancrède.

--Moi? répondit le député. Pourquoi cela? je n'y vais jamais. La musique m'ennuie à mourir, je n'aime que les ballets.

La jeune femme s'inquiétait fort peu de ce qu'aimait le député. Elle l'avait fait servir à entendre ce qu'elle voulait dire à un autre. Son rôle était fini, elle lui rendit la liberté.

Pendant ce temps, le bel inconnu jouait aussi sa petite pantomime. Son air parfaitement sérieux--son maintien ultra-respectueux--son regard particulièrement langoureux--exprimaient suffisamment sa pensée.

La jeune femme ne pouvait plus douter de sa victoire; alors elle fit ce que font toutes les coquettes--après avoir été scandaleusement provoquantes, elles affectent tout à coup une superbe dignité; mais il faut pour cela qu'elles soient bien sûres qu'on ne puisse pas s'y méprendre; elles ne hasardent la dignité que lorsqu'elle ne peut plus leur faire de tort.

Or donc, la fière Célimène de la rue de Provence, voyant que son esclave lui était soumis, s'éloigna noblement d'un pas d'impératrice, sans daigner jeter un regard sur lui, mais se disant tout bas, dans sa vanité satisfaite:

--Il a compris.

VI

PRÉOCCUPATIONS

Tancrède rentra chez lui à moitié consolé de ses malheurs. Les distractions ont cela d'agréable, si elles ne chassent pas le chagrin, elles le vieillissent, du moins; les événements même indifférents, que l'on met entre la mauvaise nouvelle du matin et le soir, la reculent presque d'une année; alors c'est un vieil ennui dont on ne daigne plus souffrir. Notre imagination ressemble à nos domestiques, qui, pour nous apaiser quand nous leur montrons une chose cassée, nous répondent avec sang-froid. «Oh! il y a déjà bien longtemps!» C'est absurde, et pourtant cela nous console aussitôt.

Tancrède avait oublié madame Lennoix, son fils et tous les chemins de fer imaginables, préoccupé qu'il était de l'Opéra, de M. de Balzac, de sa canne, et puis de sa nouvelle conquête.

--Ce n'est pas toujours un malheur d'être beau, se disait-il, puisque... car enfin... cette femme ne me connaît pas, et si... eh bien! c'est sur ma bonne mine.

Il se coucha et s'endormit. Au milieu de la nuit, il s'éveilla. Il était agité; il ne pouvait s'expliquer ce qui le tourmentait. Il pensait, il pensait, il pensait vite et malgré lui.

À cette jolie femme qui voulait l'aimer?

Non, ce n'était pas un rêve d'amour.

À madame Lennoix qui voulait l'épouser?

Non, ce n'était pas non plus un cauchemar.

Il pensait, vous le dirai-je?... Ã la canne de M. de Balzac.

Madame Lennoix, c'était un danger passé.

La jeune coquette, c'était une aventure dont le dénouement était prévu: il n'y avait là ni mystère ni merveilleux; mais cette canne, cette énorme canne, cette monstrueuse canne, que de mystères elle devait renfermer! elle pouvait même renfermer!

Quelle raison avait engagé M. de Balzac à se charger de cette massue? Pourquoi la porter toujours avec lui? Par élégance, par infirmité, par manie, par nécessité? Cachait-elle un parapluie, une épée, un poignard, une carabine, un lit de fer?

Mais par élégance on ne se donne pas un ridicule pareil, on en choisit de plus séduisants.--Par nécessité?--je ne sache pas que M. de Balzac soit boiteux, ni malade; d'ailleurs un malade qui peut badiner avec cette canne-là me semble peu digne de pitié. Cela n'est point naturel, cela cache un grand, un beau, un inconcevable mystère. Un homme d'esprit ne se donne pas un ridicule gratuitement. J'aurai le mot de cette énigme; je m'attache à M. de Balzac, dussé-je aller chez lui le questionner, l'ennuyer, le tourmenter; je saurai pourquoi il se condamne à traîner avec lui partout cette grosse vilaine canne qui le vieillit, qui le gêne, et qui ne me paraît bonne à rien.

Enfin, la preuve que cette canne couvre un mystère, c'est qu'elle me préoccupe; car, au fait, qu'est-ce que cela me fait, à moi?

Ainsi se parlait Tancrède. Ce raisonnement, qui paraît d'abord une niaiserie, ne manquait pas cependant de justesse. Quand une chose nous est de sa nature très-indifférente et qu'elle nous préoccupe singulièrement, c'est un indice que nous devons nous en inquiéter. Notre instinct nous inspire, nous avertit, notre intelligence flaire ce que notre raison ne voit pas, car l'instinct c'est le nez de l'esprit... Mille pardons de cette absurdité, malheureusement elle exprime ma pensée.

Après une heure de semblables réflexions, Tancrède se rendormit.

Le matin, en s'éveillant, il se demanda ce qu'il avait à faire: rien, absolument rien. Il n'avait aucun protecteur à aller éprouver, aucune lettre de recommandation dont il espérât quelque bon résultat. C'était le fier désœuvrement du désespoir; et comme il n'avait aucun reproche à se faire, que toutes ses démarches avaient échoué sans qu'il y eût de sa faute, Tancrède se mit à savourer ce qu'il appelait sa liberté. En effet, cet état sera la liberté tant que dureront les mille écus de sa mère.

Pauvre mère! elle avait dit: «Il ne faut pas qu'il arrive sans argent à Paris;» et alors elle s'était mise à l'œuvre, et elle était parvenue à composer mille écus--elle avait trouvé ce que les alchimistes cherchent depuis tant d'années: le secret de faire de l'or.

Que de petits diamants, que de boucles d'oreilles, d'étuis, de dés en or, de bracelets, d'anneaux, de ciseaux même il a fallu rechercher, rassembler, et puis faire peser, pour arriver à composer une si grosse somme avec deux mille francs pour tout revenu!

Cette bonne madame Dorimont, que de petits et cruels sacrifices il lui a fallu faire pour parvenir à ce trésor! que d'hésitations et peut-être de regrets!

--Quoi! cette chaîne aussi?