La Bretagne. Paysages et Récits.
Chapter 7
La rade de Brest est ouverte à l'extrémité de la Bretagne, en face même de l'Océan; de l'autre côté de la presqu'île, la mer a déchiré et emporté une longue bande de terre et a formé ainsi la baie d'Audierne qui regarde le golfe de Gascogne. Cette baie, peu profonde, battue à la fois des vents de l'ouest et du sud, est inhospitalière aux matelots; mais, comme s'il eût voulu diminuer pour les vaisseaux les chances de naufrage, entre la rade de Brest et la baie d'Audierne, Dieu leur a préparé une autre retraite, la baie de Douarnenez, aussi vaste et aussi sûre que la rade de Brest, et d'un accès plus facile. La rade de Brest est fermée par un goulet étroit, afin de garder les vaisseaux de guerre; la baie de Douarnenez s'ouvre par une large passe, on y entre et l'on en sort aisément, elle est propre au commerce, aux petits navires et aux bateaux; arrondissant en un vaste demi-cercle sa courbe grandiose, c'est moins la mer qu'un bassin de pêche. Trois ou quatre petits ports s'abritent au fond des anses, et dans ces petits ports semble se cacher tout un peuple de pêcheurs aux aguets prêt à s'élancer dès qu'une proie est signalée, et dès qu'il l'a saisie, revenant vite, chargé de butin, le déposer dans ses magasins, comme la fourmi.
Le principal de ces ports, Douarnenez, fournit des sardines à presque toute la France. Comme les villes de bains, il a deux physionomies; il y a le Douarnenez d'hiver et celui d'été: l'hiver, c'est un bourg de quinze cents habitants; l'été, pendant la saison de la pêche, c'est une ville de dix mille âmes. Veut-on avoir une idée de cette pêche: qu'on sache que Douarnenez et les trois petits ports groupés comme des faubourgs à ses côtés, Lequet, Triboul et Porut (leurs noms ne se trouvent sur aucune carte), emploient à la pêche de la sardine plus de huit cent cinquante barques, et que chaque barque, montée de cinq à six hommes, rapporte chaque jour de quinze à vingt-cinq mille sardines: la pêche durant quatre mois, que l'on calcule quelles brèches ces huit cent cinquante barques ouvrent dans l'incommensurable armée qui, tous les ans, vient invariablement s'engouffrer dans la baie; et pourtant, malgré ses pertes sans nombre, cette armée, continuant sa marche, est encore pour les côtes plus éloignées une mine féconde, les marins du golfe de Gascogne puisent encore à pleins filets dans ses rangs inépuisables; et chaque été, en un ordre immuable, sans qu'aucune révolution vienne à l'encontre, recommence le même mouvement par le même chemin, et des millions de petits poissons descendent en colonnes serrées le long des côtes, pour servir de nourriture à l'homme indifférent devant ce spectacle incessant de la providence de Dieu!
Le matin, toutes ces barques légères dressent leurs petits mâts, et, tendant leurs voiles au vent, elles partent ensemble, sous le clair soleil, comme une volée d'oiseaux. Pendant la première heure, la baie est toute couverte de points blancs, pâquerettes semées sur la mer bleue. Puis la svelte escadrille s'avance de plus en plus vers la haute mer, et le dernier petit point blanc disparaît. En l'absence des pêcheurs, la ville silencieuse semble déserte: la pêche sera-t-elle bonne? un orage ne se lèvera-t-il pas? Mais le soleil s'abaisse, et les voiles reparaissent au loin, fendant l'onde plus lentement sous leur charge lourde: la ville alors se réveille, les portes des maisons s'ouvrent et les rues se remplissent, le mouvement est général; les femmes, avec leurs paniers, se hâtent, descendant au port, et dès que la flotille, s'alignant en rangs pressés, touche le rivage, elles s'élancent et envahissent les bateaux, comme si elles les prenaient à l'abordage: un va-et-vient rapide s'établit aussitôt des barques au rivage, on entasse le poisson dans les paniers, on s'appelle et on crie, les prix se débattent, c'est le marché. Bientôt les lanternes et les flambeaux s'allument, chaque barque en est éclairée; en un clin d'oeil une illumination s'improvise, des milliers d'étincelles s'agitent sur les vagues mouvantes, et l'on voit les jeunes filles aux jupes retroussées, le panier sur la tête, courir d'un pied agile sur la planche étroite et frêle, comme des ombres.
Au delà de Douarnenez, et en tendant vers l'ouest, la terre, resserrée entre deux baies, s'allonge comme un grand fer de lance vers l'Océan: c'est, avec la côte de Penmark, le point le plus inculte de la Bretagne, le _bec du Raz_: à mesure que l'on avance, les collines diminuent de hauteur, le sol s'abaisse, et tout, avec le sol, semble s'affaisser. Les maisons, à peine hautes d'un étage, sont comme accroupies, les arbres, battus des vents de la mer, chétifs et étiolés, ne s'élèvent qu'à quelques pieds au-dessus des toits. Des champs de sarrasin, où il y a plus de pierres que de terre, sont entourés de petits murs de cailloux amoncelés sans ordre; et ces petits murs bas, croisant à l'infini leurs lignes blanches, ressemblent à des milliers de tombes d'un cimetière abandonné.
Des landes pâles recouvrent comme d'un manteau sombre la plaine morne et déserte; çà et là pointe une croix ou le clocher aigu d'une chapelle. Des moutons noirs paissent une herbe rare dans d'étroites enceintes; un cheval isolé tourne autour du pieu où il est attaché; de distance en distance apparaît debout un pâtre immobile; à son attitude, à sa forme vague qui se dessine sur le ciel gris et que la perspective allonge, on ne sait si c'est un être vivant ou quelque débris druidique; on est près de le prendre pour un menhir.
Puis, plus de maisons, plus de champs, plus même les petits murs de pierres entassées: la lande partout, des sables et des pierres, une terre arrondie en mamelons qui montent et s'abaissent par grandes vagues, comme la mer. Enfin, d'un point plus élevé, on aperçoit tout à coup la mer, non plus seulement à droite et à gauche, mais partout, devant soi, faisant le tour de l'horizon à perte de vue. Des blocs de rochers énormes s'avancent longuement parmi les flots, comme si la terre voulait faire un pas de plus et poser son pied de granit dans l'Océan. Rien que la mer, et, sur cette mer nue, un navire perdu dans l'immensité.
Encore quelques pas, vous voilà au bord: un tapage, un bruit continu, une rumeur incessante, sourde et déchirante à la fois, comme d'un canon qui gronderait au loin. Ce sont les vagues qui roulent sur les écueils, s'y déchirent en larges nappes, et, pressées l'une par l'autre, viennent frapper les rocs à pic du rivage, leur donner l'assaut et monter contre leur muraille impassible, pour retomber à leurs pieds en glauques remous, mugissant et grondant comme des lionnes à demi domptées.
Au pied de ces rochers on s'arrête un instant, puis, poussé par cette curiosité infinie de l'homme qui tend toujours plus avant, on les veut franchir. On escalade leurs sommets aigus, leurs aiguilles dentelées, leurs assises penchantes. Et là, comme dans les montagnes, en ces vastes solitudes de la mer, la distance trompe; on croyait n'avoir devant soi que quelques rocs; ils grandissent en approchant, le but recule à mesure qu'on le croit toucher; après ces rocs, d'autres encore. Et, quand, montant, descendant, se baissant çà et là pour cueillir _l'oeillet de poëte_, petite fleur d'un rose pâle qui croît sur une mousse rèche et rase, on est parvenu à quelque angle hérissé, quand, en s'accrochant à une aspérité de la pierre, on se penche au bord de l'abîme où bouillonne et bruit et tempête la vague verdâtre, on écoute ce fracas formidable, on regarde cette onde vivante, sans se fatiguer, sans s'en rassasier; on est comme enivré de cette rumeur qui, depuis des siècles, toujours la même, a été écoutée des Bretons et des Celtes, et qui, aujourd'hui comme alors, emplit l'âme d'une terreur secrète et d'une tristesse solennelle.
C'est là le bec du Raz: à cette masse de rocs que battent les flots sans cesse irrités, et qui gît, étendue comme le squelette d'un géant exhumé, finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, âpre, inculte, sol dur que percent à chaque pas les rocs et les pierres, des côtes escarpées, la mer sauvage, et à l'horizon, une île montant de la mer, l'île de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient séparés des hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel.
Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect désolé: la baie de Douarnenez est une des conquêtes de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont, de tout temps, été considérés par les peuples comme des effets de la colère de Dieu, la punition des crimes de leurs pères. La science qui examine ces rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer les révolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques hommes, échappés aux lames rapides, plus rapides que les plus vites coursiers, reviennent après la tempête et interrogent d'un pas hésitant le sol bouleversé, ils trouvent, à la place des lieux qu'ils cherchaient la mer, la mer qui étend au loin sa plaine sans fin et sans fond; où était une ville, les flots; la vague maintenant apaisée, comme dans les vers du poëte, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau étincelant au soleil, rien de ce qui est englouti ne paraît.
Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans les coeurs; ils se disent que ce peuple, emporté tout d'un coup et sans rémission, n'a pu être frappé sans l'avoir mérité: les actions du passé se lèvent devant eux, et des fantômes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abîme. Alors, on se rappelle le mot de l'antique vieillard: que Dieu punit les peuples des crimes de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à leurs enfants, et ceux-ci le répètent aux générations qui suivent, et ainsi se perpétue la tradition vivante, immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, qui change sans cesse ses systèmes.
Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en quel lieu précis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait), existait, il y a quinze siècles, au temps déjà du christianisme, une ville riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de forme hiéroglyphique, IS. Face à face de la mer, Is n'était séparé des vagues toujours menaçantes que par une digue élevée dont les écluses se fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour ouvrir cette porte, quand il en était besoin. Le roi de ce temps-là, Gradlon, était sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au sien, comme un talisman; mais la fille de Gradlon, Dahut, était de la race des Messalines; elle _avait pris pour ses pages les sept péchés capitaux_, et, comme Marguerite de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les flots. Là, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqués; ses voluptés étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du plaisir au milieu des rugissements des tempêtes: au matin, un ressort du masque subitement pressé brisait les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps était précipité dans un gouffre.
Mais un jour, Dieu la frappa de démence: lasse de posséder de faciles voluptés, elle voulut, ainsi que Néron, jouir d'un spectacle inattendu, d'une cité tout entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança sur la ville: elle déroba au roi son père la clef d'argent de la porte des écluses, et elle l'ouvrit à l'Océan; l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle eut, sans doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons croulantes, de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres sans nombre, que rêvent certains hommes, mélange de sauvagerie et de civilisation, qui artistes en leurs féroces instincts, se donnent, une fois dans leur vie, la joie de contempler de _sublimes horreurs!_ mais, quand elle se fut rassasiée des tortures de toutes ces victimes, de cette ville sombrant comme un vaisseau, à son tour elle eut peur; le flot grandissant roulait vers elle; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout à coup sent les griffes du châtiment, ce cri qui venge en un seul instant l'humanité et atteste la justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son père, l'entendit; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille, l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitôt, reprit sur une langue étroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course précipitée. Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait Gradlon de ses mains crispées, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui disait à son père: «Si tu te veux sauver, lâche ce démon! jette-le aux flots qui le demandent!» C'était comme le _Coeur mort qui bat_, dans la fiction du poëte, le remords qui appelait lui-même le châtiment; et alors éperdue, jetant derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle tomba en arrière, et, comme une bête féroce affamée, le flot bondissant la dévora.
L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa proie, arrêta subitement sa course, ses vagues soulevées s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au delà du lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.
De la ville d'Is, il ne resta rien; où s'élevaient ses tours et bien par delà, s'étendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable à une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps à la mer basse, apparurent sur la plage humide de grands débris, de larges quartiers de pierres chargées de sculptures étranges, et de signes écrits en une langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses rudes secousses emmena ces ruines éparses au fond de ses abîmes, et la plage déserte ne fut plus qu'une surface de sable uni.
Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la haute mer, en retirant son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le câble tendu, il s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un pan de muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. Elle est là, au fond des flots, à jamais perdue, et l'oeil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la nuit, quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc retentissant des vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des amants d'une nuit de Dahut.
Là-bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres sur le rivage. Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle d'un nom sinistre, _baie des Trépassés_, de ce chaos de rocs où la mer s'engouffre en des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'_Enfer_.
VIII
Saint-Florent.
=Monument de Bonchamp.--Passage de la Loire.--L'abbaye.=
La Loire descend, d'Angers à Nantes, entre deux rives largement écartées, aplaties, à travers de vertes îles; à mi-chemin, elle fait un coude, et l'on se trouve en face d'un coteau semé de bois, dont la croupe s'étale arrondie, et laisse traîner dans l'eau ses dernières branches, comme un gros bouquet de feuillage; au sommet, le fût svelte et blanc d'une colonne se détache dans l'air; c'est Saint-Florent.
C'était un jour d'été; assis sur le penchant de ce coteau vert, je voyais la vaste campagne parsemée de clochers et de maisons, vivante et retentissante de bruits, qui s'étendait au loin et s'unissait vaguement au ciel abaissé. La Loire brillante emportait vers les grandes villes les barques, aux voiles déployées; à l'horizon, non loin d'Angers, la ville noire, éclataient les toits hauts et les murs blancs du château de Serrent que visitent les princes; de l'autre côté, apparaissait le bourg de Mauves qui, par sa prairie, touche à Nantes, d'où l'on descend vers la mer. Sur les îles de sable jaune que couvre ou délaisse le fleuve en ses fréquents caprices, de petits enfants, aux jambes nues, couraient près de leurs boeufs qui rongeaient les basses feuilles des saules du bord; dans l'herbe, chantaient les insectes, et les oiseaux amoureux partaient du milieu des branches. La terre, calme en son immobilité qui respire, semblait livrer à l'homme son domaine et ses trésors, le convier au bonheur et à la joie.
Oui, aujourd'hui, c'était la paix; mais, dans le passé, tout ce qui m'environnait ne rappelait que luttes, combats, destruction. Les murs que je touchais, les bourgs que l'on me montrait dans la plaine, l'île étendue à mes pieds, ont, depuis deux mille ans, été le théâtre de scènes incessantes de carnage: Romains et Gaulois, Bretons et Angevins, Anglais et Français, républicains et Vendéens, ont tour à tour possédé, perdu, reconquis, couvert de ruines, de sang et de morts cette terre riche et féconde. Cette île au milieu du fleuve était, au VIIIe siècle, le repaire de pirates normands; elle s'appelle l'_île Batailleuse_; sur cette esplanade qui domine la Loire, au moyen âge, s'élevait un château-fort, d'où un baron avide rançonnait les barques au passage. A l'autre bord, un autre château, nommé la Madeleine, surveillait de son côté la Loire. Entre les deux seigneurs, la guerre était permanente: Angevins de Saint-Florent et Bretons de la Madeleine passaient et repassaient sans cesse le fleuve, et se livraient des combats acharnés. Les Angevins finirent par être domptés; ils cédèrent aux Bretons l'extrémité de l'esplanade qui s'avance comme un haut promontoire au-dessus du fleuve; cette pointe de terre s'appelle encore la _Bretagne_; tout à l'entour c'était l'Anjou, ce petit coin seul était la Bretagne; les vainqueurs ont perpétué leur triomphe en ce qui demeure le plus d'un peuple, le nom et la langue.
Mais notre temps laisse à la postérité de plus émouvants souvenirs: ce bourg que l'on aperçoit en face est la Meilleraye où Bonchamp expira; cet autre, Varade où il fut enterré; dans celui-ci, à Saint-Florent même, il fit grâce aux prisonniers républicains, et on lui a érigé un tombeau; c'est ici que les Vendéens vaincus passèrent la Loire, et ici que fut tiré le premier coup de canon qui alla éveiller Cathelineau dans sa chaumière: c'est comme le résumé des guerres de la Vendée.
Le 10 mars 1793, on devait tirer au sort, à Saint-Florent, pour la levée de trois cent mille hommes. Dans un carrefour formé par deux ou trois rues au haut de la ville, les jeunes gens du pays, leurs bâtons à cordon de cuir à la main, étaient réunis en groupes nombreux et agités. Leurs pères leur avaient dit qu'en devenant soldats de la république, ils serviraient les ennemis de Dieu et de la religion. Ils étaient bien résolus à ne pas partir, mais la plupart ne savaient ce qu'ils avaient à faire; seulement, quelques-uns, venus avec leurs fusils, s'étaient cachés dans les maisons voisines et attendaient. De son côté, le commandant républicain avait fait traîner jusque-là une pièce de canon qui, braquée sous une grande porte, menaçait la place et les rues.
On commence l'appel des conscrits; pas un ne se présente; l'ordre est donné de saisir les réfractaires; les gendarmes sont accueillis par une huée générale; les paysans, faisant le moulinet avec leurs bâtons, les bousculent et les repoussent. Le chef de la troupe somme alors la foule d'évacuer la place; la foule, menaçante, demeure immobile; il commande le feu, les paysans s'enfuient de tous côtés; en un clin d'oeil, la place fut déserte; personne n'avait été tué.
Mais, à l'instant, des fenêtres des maisons, du fond de la place, des angles des rues, part une fusillade nourrie; la troupe surprise et découverte se trouble; les paysans reviennent, les plus braves s'élancent sur la pièce avant qu'elle tire de nouveau; les soldats se sauvent, le canon est pris.
Trois jours après, les cloches de toutes les paroisses, sonnant le tocsin, jetaient aux mille échos du Bocage, de la Loire à la Plaine, et de Saumur à la mer, le cri de guerre de tout un peuple. La Vendée entière était debout, debout pour son roi, et bien plus encore pour son culte et son Dieu, pour ces croyances intimes et profondes, vraie vie de l'homme, force et vertu du foyer domestique, pour la guerre sacrée, selon le mot antique: _Pro aris et focis_. Voilà la raison de la résistance héroïque de ce peuple, qu'on a appelé un _peuple de géants_; il est tombé sous le nombre, il n'a pas été vaincu; sa cause a triomphé: la religion qu'il avait défendue sur les champs de bataille de la Vendée.
Maintenant, du haut de cette esplanade, voyez-vous, dans la vaste plaine, cette foule confuse, paysans, femmes, vieillards, enfants, pêle-mêle avec les chevaux, les canons, les chariots, cent mille êtres humains se hâtant, se pressant aux bords du fleuve; ces barques chargées allant et venant d'une rive à l'autre; ce jeune chef, la Rochejaquelein, tout enflammé, galopant et donnant des ordres; dans une voiture traînée à petits pas, Lescure blessé à mort? Entendez-vous les cris, les mouvements confus, le bruit du canon lointain?
Huit mois se sont écoulés; après avoir défait six armées, pris Thouars, Saumur, Angers, battu Kléber et ses Mayençais, le peuple vendéen, décimé enfin, dans une dernière bataille, à Cholet, fuit le sol de la patrie, et, comme le cerf blessé, se jette dans le fleuve, aspirant à l'autre bord, pour y prolonger sa lutte et sa vie.
Cependant, dans une salle carrelée d'une petite maison, au bas de la ville, Bonchamp était étendu et près d'expirer. Des femmes pieuses l'entouraient de leurs soins, soins inutiles, il le savait, et ce général, que si peu de mois venaient de rendre immortel, attendait en priant l'heure de l'éternel repos.
Au même moment, cinq mille prisonniers républicains étaient entassés dans un ancien couvent, en face de plusieurs canons chargés à mitraille.
La masse du peuple avait franchi le fleuve; il ne restait plus au delà que quelques milliers d'hommes; la question alors s'éleva: que faire des prisonniers, bouches inutiles et ennemies? On ne pouvait les garder; il y avait péril à les relâcher. Une proposition alors est jetée dans la foule, une de ces propositions violentes qui se font jour dans les temps de crise, qui n'appartiennent à personne, et que tout le monde accepte: Il faut s'en défaire! il faut les fusiller! Le mot vole et bientôt devient un cri général, la volonté du peuple.
Dans la chambre même où Bonchamp agonisait, les officiers s'en entretenaient; il ne s'agissait plus que de désigner l'heure. Bonchamp alors, les entendant, se souleva de son lit avec effort; il fit signe à quelques-uns des chefs de s'approcher, et, d'une voix qu'entrecoupait la souffrance: «Mes amis, j'ai une prière à vous adresser; c'est sans doute la dernière, mais, avant que je meure, assurez-moi qu'elle sera écoutée: je demande qu'on ne tue pas les prisonniers.»
C'est à ce beau moment que le sculpteur David l'a représenté[1]: le voici, ce généreux homme, tel qu'il dut être, se dressant à demi, le corps ouvert par la blessure, la figure tirée par la douleur, la main tremblante, le regard comme éclairé, déjà presque hors du monde, et cherchant à se dérober un instant encore à la mort, pour donner à d'autres cette vie qui, par sa bouche entr'ouverte, va s'échapper!
[Note 1: Le monument de Bonchamp est dans le choeur de l'église de Saint-Florent.]
Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par cet irrésistible choc des grandes pensées qui toujours entraînent les hommes, preuve sublime qu'ils ont une âme: Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce! grâce! Et ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive à la porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande: Laissez-les aller, s'écrie-t-il, grâce! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne!