La Bretagne. Paysages et Récits.

Chapter 6

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Quelques mots du poëte raniment ces souvenirs profonds, les étrangers l'interrogent, et le grenadier de la vieille garde ouvre les pages depuis longtemps fermées du livre de son passé. On se sent grandir à ces récits de guerre, de ces combats qu'on n'a pas livrés, mais qui réveillent en nous les plus nobles sentiments: l'amour de la patrie et de la gloire, le dévoûment et le mépris de la mort. Il dit les guerres homériques où il se trouva, le siège de Saragosse, cet assaut des murs, des rues, des maisons, où les assiégés furent dignes de leurs vainqueurs, la campagne de France, Champ-Aubert, Montmirail, derniers grands coups d'aile de l'aigle blessé au haut des airs. Il était du petit nombre des soldats d'élite qui accompagnèrent l'Empereur à l'île d'Elbe. Il l'avait vu solitaire et soucieux errer sur la grève, s'arrêter au bord de la mer, du côté de la France, fixant sur l'horizon son long regard, comme s'il eût voulu passer par delà. Et quelques jours après c'était le départ, et la marche rapide à travers la France, et la troupe fidèle grossissant dans sa course, entraînant avec elle les volontés et les coeurs, puis courant vers le nord heurter les nations, et se dissipant et s'évanouissant enfin aux coups de la foudre.

Et, après avoir rappelé ces luttes de géants, ces efforts d'un héros qui combat le monde et ce désastre sans retour, lorsque ses lèvres se fermaient, le vieux soldat demeurait accablé et morne; les yeux baissés, il écoutait comme les derniers bruits de la bataille, la rumeur lointaine d'une armée qui fuit dans les ombres.

Le poëte, alors, pressant sa main d'une étreinte affectueuse: Marc Jaffrain, j'ai fait pour toi des vers; un jour, quinze ans aujourd'hui se sont passés,

Je te dis: d'un projet je sens la noble envie: Veux-tu m'abandonner le reste de ta vie? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Une larme brilla dans ton oeil expressif, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et ton front devint fier comme un jour de combat. Puis, bientôt poursuivant notre obscure conquête, D'un groupe d'orphelins tu marchas à la tête. Le matin, le clairon annonçait le réveil; Je te vois, devançant le lever du soleil, Guider tes vingt enfants à l'âpre labourage, Et par des chants pieux ranimer leur courage. La journée à sa fin, tu t'asseyais alors, Ton devoir s'appliquait aux travaux du dehors, Le mien était d'ouvrir à ces intelligences Les régions de l'âme et des humbles sciences; Et, lorsque finissait l'heure de la leçon, Prenant sur tes genoux le plus petit garçon, Retenant mieux que lui le sens de la parole, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . D'un jour rempli goûtant le repos plein de charmes, Que de fois je serrai ta main forte avec larmes! Et, depuis, le Seigneur a béni nos travaux[1].

[Note 1: UNE VOIX DANS LA FOULE: _à Marc Jaffrain_.]

Et le poëte encore dit la troupe d'orphelins, qui _au signal du travail a saisi la charrue_, la _terre fécondée_ par les sueurs, la pensée marchant _dans des sentiers nouveaux_, les _biens réparateurs_ répandus _par la grâce d'en haut_, l'oeuvre enfin, _complète et bénie_,

Dont après vous, mon Dieu, le fondateur c'est lui!

Et, tandis que passaient devant ses yeux, dans une langue harmonieuse, ces quinze ans de travaux, de vive ardeur et de dévoûment, un naïf sourire éclairait le front du vieux soldat; il se réjouissait de ce bien qu'il avait fait, et que, semblable aux enfants, aux poëtes, aux âmes noblement douées, il avait déjà oublié.

Le paysage qui encadre ces scènes familières ou héroïques, a une grandeur solennelle: c'est la mer, la mer immense, _barrant et nivelant l'horizon sous sa ligne sombre_, comme dit le poëte[1]; à de certaines heures, après qu'elle s'est retirée à une longue distance, en laissant nue sa grève de sable fin où se dessinent mille méandres, elle revient précipitée, grandissant à chaque pas, envahissant en peu d'instants le vaste espace lentement délaissé. Alors le père: Allons, à cheval! à cheval!

[Note 1: Amédée Pommier.]

Ma grande fille, heureuse avec tes dix-huit ans!

en avant dans la mer! Vis-à-vis de ces flots qui s'avancent d'un irrésistible mouvement, l'homme a comme un désir sauvage de lutter avec eux; un fier instinct le pousse, il semble qu'il veuille faire sentir aux éléments sa supériorité et sa force souveraine. Et, le front battu par la brise, aspirant l'haleine amère, tous deux vont au-devant de la masse d'eau vivante et profonde, et un cri de mâle volupté s'échappe de leurs lèvres:

Ta joie, ô jeune fille, est l'azur du ciel même! La vague où nos chevaux entrent jusqu'au poitrail, Fait naître sur ta joue un reflet de corail, Quand tu t'émeus de ce baptême[1].

[Note 1: A. du Clésieux, _Promenade_.]

Ainsi se passe la vie du poëte, face à face avec la nature, vie de la famille et du travail qui garde comme un souvenir des scènes de la Bible et d'Homère, ou mieux encore de l'existence indépendante des nobles Bretons des premiers siècles, bardes, agriculteurs et guerriers. C'est la vraie vie de l'homme, simple et fortifiante, et qu'un autre poëte, il y a longtemps déjà, idéalisa en ces beaux vers:

. . . . Sur un rocher, devant l'éternité, Devant son grand miroir et son fidèle emblème, Devant votre Océan, près des grèves qu'il aime, Vous êtes resté seul à veiller, à guérir, A prier pour renaître, à finir de mourir, A jeter le passé, vain naufrage, à l'écume, A noyer dans les flots vos dépôts d'amertume; Repuisant la jeunesse au vrai soleil d'amour; Patriarche d'ailleurs pour tous ceux d'alentour, Donnant, les instruisant, et dans vos jours de joie Chantant sur une lyre![1] . . . . . .

[Note 1: Sainte-Beuve, _Pensées d'août, à Ach. du Clésieux_.]

Parfois, après plusieurs années d'absence, le poëte vient à Paris; il passe quelques soirs dans ce monde des salons agité par tant de passions diverses, qui espère si vite, qui désespère plus vite encore. Les projets précipités, les oeuvres commencées, les monuments qui surgissent du sol, ces quartiers neufs qui s'improvisent, ce luxe bruyant, cette foule toujours empressée, ces joies, ces abattements sans mesure, cette vie ardente qui se remue, gronde et éclate en rumeurs confuses, passent devant lui comme un éblouissement. Quelle mêlée, quels contrastes! Bien et mal, charité sincère et vanités de charité; oubli de l'âme, de l'éternité, et aspirations à la foi; la même foule se ruant aux théâtres pour y savourer les âpres émotions des filles de marbre, et se pressant dans les temples, suspendue à la parole d'un prêtre qui lui dévoile ses vices secrets; se rassasiant, en sa soif immodérée de plaisir, de voluptés sans les goûter; et presque au même instant, à la voix d'un orateur, au chant d'un poëte, se recueillant attentive, écoutant d'une oreille délicate et charmée les accents inspirés qui réveillent en elle les sublimes sentiments, longtemps assoupis, jamais éteints, qu'il suffit de remuer pour qu'il en jaillisse une flamme comme d'un foyer immortel!

Et lui, nouveau venu, étranger à cette mêlée, au bord de cette tempête de la vie sociale, plus émouvante que la tempête des flots qui battent ses grèves, il s'anime, son coeur bat vivement à ces vives impressions; et, parmi ces _voix de la foule_, lui aussi il jette sa voix, cri énergique du _vates_, poëte et devin, essayant d'arrêter cette foule qui court au hasard et qui prodigue chacun de ses jours comme si chaque jour n'avait pas de fin. Il écoute, il contemple la rumeur de cette fournaise où mugissent mille matériaux en fusion, ce qui surgit à la surface, ce qui vole en l'air, ce qui fait éclater les applaudissements ou est accueilli par les huées. Et ce _Paris, bourse, mode, sermon, théâtre, charité, faux plaisir, ni vice ni vertu_[1], le drame du siècle, il en trace à grands traits une large fresque, comme ce tableau de naufrage que le peintre antique avait suspendu sur le rivage au bord des vagues bruissantes.

[Note 1: Titres des principales pièces du volume de poésies intitulé: _Une voix dans la foule_.]

De toutes les cités ô cité souveraine, Paris, qui t'a donné ton fier bandeau de reine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tes foules éveillant, comme au loin les rameurs, De sourds mugissements ou de vastes clameurs? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le travail t'embrassant, quand sa grande aile s'ouvre, Depuis le Panthéon jusqu'aux sommets du Louvre, Animant les marteaux, la scie et les leviers, Et ne laissant dormir aucun de tes quartiers; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tes orchestres géants, tes fêtes colossales, Tout ce tumulte enfin, ce brillant coloris Qui rend belle à ton front ta couronne, ô Paris!

Cette voix, ainsi que son modèle, a ses cris d'enthousiasme et de douleur, de désolation et de dédain, d'admiration et de colère; mais elle ne se confond pas avec toutes les autres. Ces émotions profondes du poëte, elles ne vibrent pas du même son que les émotions de la multitude, elles ont un accent étrange, inaccoutumé, et qui, par sa dissonnance, les fait entendre au-dessus de l'universelle clameur. Ce poëte est un chrétien agissant; il possède ces vertus chrétiennes qu'a ignorées le monde antique: il juge, il condamne, mais il aime; il s'émeut des douleurs de l'humanité, de ses vices, de ses erreurs, il sait ce que valent les _coeurs souffrants_, les _coeurs aimés_; d'une voix douce et tendre il les encourage et les console; il fait briller la lumière immortelle aux yeux des faibles et des égarés, et il les entraîne après lui dans son aspiration vers Dieu.

VII

La mer.

=Brest.--Douarnenez.--Le bec du Raz.--Légende de la ville d'Is.=

Nous aimons tous la mer; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa plaine immense: nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect; nul qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est une amie; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se hâtent, comme on court vers un être cher après son absence. En face de la mer, les âmes tendres sont plus rêveuses, les esprits puissants plus méditatifs, les plus insensibles même s'étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et, des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là, à la regarder.

Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, et la mer? quel charme ont ces flots qui passent? quelle cause de cet universel attrait? Est-ce son immensité? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son uniformité? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui, lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant; je sais qu'elle ne manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même, toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon; mais, toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu.

Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir; là est la vraie vie immuable, éternelle, et qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce regard que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste de l'âme qui se porte vers l'idéal; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui est en nous demeure, la soif de l'infini; et, enveloppés par le corps, ne pouvant pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le signe et l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La mer semble tenir sa vie d'elle-même, elle nous fascine, et nous la regardons avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie, l'arrêter et la fixer.

La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée que l'Océan; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés: c'est une suite de criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée. Telle est la côte qui regarde l'Angleterre; au point où le rivage fait un coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer, au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte; sur quelques points même, elle s'est retirée: autrefois elle brisait ses flots contre les murs de Dol; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois lieues; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas, s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a bu toute l'eau; et elle est devenue fraîche, fertile, richement cultivée, semée de milliers de beaux arbres.

Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés du côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant les traces des tempêtes qui les ont âprement taillés: on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île.

De son sommet on embrasse une vaste étendue: devant soi la baie de Cancale tout entière, à gauche la côte de Bretagne qui fuit vers l'ouest, à droite celle de Normandie qui monte vers le nord, et dans la mer même, tour à tour île et presqu'île, le mont Saint-Michel, bâti sur les rochers et s'élançant en pointe comme une pyramide. Le mont Saint-Michel est une forteresse; le Mont-Dol, au contraire, est un lieu de prière et de secours. Sur le point le plus élevé, les Bretons ont élevé une statue de la Vierge; de fort loin en mer, on voit se dessiner sur le ciel sa forme blanche. De cet écueil où jadis se brisaient les navires, aujourd'hui la Vierge clémente dirige les matelots et leur indique la route du port.

A l'ouest, la côte de Bretagne a un autre caractère en face de l'Atlantique, elle est largement et profondément ouverte: là, l'Océan a toute sa puissance, rien ne l'arrête, ses longues lames viennent du fond de l'horizon sans obstacle, jusqu'à cette terre qui semble se détacher en avant pour leur résister. Ainsi qu'un fort de granit, le Finistère a devant lui une armée qui l'assiège et l'assaille incessamment de ses vagues innombrables, lutte de la force immobile contre l'action qui ne se repose pas. En ce combat qui dure depuis des siècles, la terre, si rude qu'elle soit, a été vaincue: l'Océan, avançant d'un mouvement lent et continu, pied à pied, gagne un peu chaque jour; il sape, il ronge, il mine; il s'insinue patiemment par les plus faibles endroits. Ici, s'enfonçant dans le sol, il perce des puits ouverts en entonnoirs, de hautes arcades sous lesquelles il passe comme un triomphateur, en élevant sa rumeur qui ressemble à celle d'un peuple; là, il creuse des grottes profondes, des cavernes sonores dont il heurte le fond d'un coup sourd de ses lames, comme un bélier qui bat une muraille. Tels le _Trou du Diable_ et les _Grottes de Morgatte_, dans la presqu'île de Crozon, que la mer a taillées largement dans le roc.

Mais, à de certains jours, jours d'attaque générale, la mer ramasse toutes ses forces, hérisse son dos de vagues et se précipite contre la terre d'un élan si violent et si emporté qu'elle franchit d'un coup les remparts de granit; l'enceinte est entamée, la brèche est ouverte, une vaste étendue s'efface sous les flots. L'assaut de la mer a réussi, la voilà établie en cette place, elle n'en sortira plus. De l'ancienne enceinte de la terre, il ne reste çà et là que quelques rochers isolés (Ouessant, Sein, Belle-Ile, Houat, Hoedic, etc.), bastions séparés du corps de la place, perdus au milieu de l'ennemi, et destinés, tôt ou tard, à être engloutis.

C'est ainsi qu'ont été découpées dans la masse de la presqu'île les grandes baies de Brest, de Douarnenez et d'Audierne.

A Brest, la mer n'a pu rompre qu'une petite langue de terre, mais, s'élançant par cette passe étroite (le Goulet), elle a étendu sa nappe profonde jusque bien avant dans les terres et a formé cette rade immense où eussent manoeuvré à l'aise les trois mille vaisseaux de Xerxès, abri sûr, préparé de longue main pour les flottes, et où le génie de Richelieu fonda le plus puissant arsenal de la France.

Le port de Brest, lorsque nous le vîmes pour la première fois, était rempli de vaisseaux qui revenaient de Crimée, et avaient fait la campagne de Sébastopol et de la Baltique. On débarquait tous les jours des bombes, des boulets, des fragments de fer rouillés et brunis, ramassés sur les champs de bataille. Dans les conversations des marins et des soldats, à chaque instant retentissaient les noms glorieux d'Inkermann, Traktir, la Tchernaïa, Malakoff, et ces grands souvenirs, évoqués par ceux qui avaient fait cette histoire, donnaient au discours un air héroïque; il semblait entendre des éclats de clairons. Sur la poupe des vaisseaux on lisait des noms immortels: _Austerlitz, Napoléon, du Guesclin, Jean-Bart, Duquesne, la Reine Blanche, Louis XIV_; çà et là se dressaient muettes les canonnières formidables: la canonnière, une masse sombre, large de proue et de poupe, épaisse de bordage, un bloc noir de fer, avec un court et gros tuyau au milieu; elle marche, pas un homme n'apparaît sur le pont, elle semble voguer seule par sa propre impulsion; on dirait un monstre, un de ces grands cétacés que l'on voit flotter à la surface de la mer. En face des murailles ennemies elle s'arrête; tout à coup, de ses sabords jaillissent des boulets énormes dans un nuage de fumée; elle frémit et résonne avec un bruit sourd en ses flancs de fer. L'ennemi étonné qui l'examinait curieusement, aux entailles qu'elle fait dans ses murs, reconnaît une machine de guerre[1]. A son tour, il riposte, mais sur la carapace de fer les boulets ricochent et vont tomber dans les flots; la plus lourde bombe imprime à peine une trace à ces plaques impénétrables. Ce n'est pas un vaisseau de guerre, c'est une citadelle d'airain, comme en rêvent les conteurs de combats de géants; elle vomit le feu, les génies qui le lancent sont invisibles.

[Note 1: Les Russes, à Kynburn, prirent un instant les canonnières pour des _chalands_, gros bateaux de transport.]

Tout ce port était animé d'un mouvement puissant et fort, comme un corps robuste où la vie ne s'arrête pas. Entre les grands navires, par d'étroites passes et de sinueux canaux, circulaient en tous sens des barques de toute forme et de toute grandeur, et la svelte baleinière aux avirons flexibles, volant rapide comme un oiseau, et les larges chalands, pesamment chargés, que vingt-quatre vigoureux rameurs, les bras tendus sur leurs longues rames, se baissant et se relevant d'un mouvement uniforme, font avancer péniblement. Le long du quai, des bandes de forçats halaient des barques que guidait un autre forçat, seul debout à l'arrière: une corde passée sur l'épaule, penchés à la file, ils allaient d'un pas lent et lourd, sans hâte, sans ardeur. Pourquoi s'efforcer? mollesse et ardeur sont également indifférents; pourquoi se hâter? le temps pour eux ne marche ni plus ni moins vite, ils ont devant eux l'éternité. Tandis que ces hommes avilis passaient près de nous, couverts d'ignobles casaques, la tête à demi cachée sous leurs bonnets jaunes, figures pâles et rayées de rides basses, à l'oeil terne, à la bouche déformée, physionomies sinistres ou abruties; en entendant le chant monotone qui règle leurs pas pesants et qu'accompagne le cliquetis lugubre des chaînes, une horreur secrète nous serrait le coeur, nous détournions les yeux et nous nous écartions de ce spectacle terrible; et eux, nous les sentions nous poursuivre de leurs longs regards, enflammés d'envie, de désirs féroces et d'une haine furieuse contre ces heureux de la société dont ils étaient séparés comme des damnés.

Sur les larges quais étaient amoncelés les munitions et le matériel de guerre, les canons de toute grandeur, rangés en lignes rigides, et allongeant leurs cous noirs et lustrés, depuis les légères pièces de campagne jusqu'aux lancastres dont la gueule engloutirait le corps d'un homme, les boulets entassés en piles régulières, les bombes monstrueuses que deux hommes portent avec peine, et les ancres colossales qui dressent à quinze pieds en l'air leurs dents de fer, et dont on lit le poids énorme écrit sur leurs tiges: _huit mille livres, dix mille livres_; et les grands câbles de fer couchés au pied des ancres, que l'on ne peut soulever qu'à l'aide d'une machine, et que la mer, d'un coup de ses vagues, casse comme un fil de soie en ses heures de colère; et, tout le long du port, les magasins, les hôpitaux, les casernes, les ateliers où les masses de fer sortent toutes rouges de la fournaise, et, aplaties sous les marteaux pesants, s'allongent en longues bandes que manient, enroulent et tordent les forgerons demi-nus, haletants, et passant comme des spectres aux lueurs d'un brasier étincelant.

Longtemps on suit les sinuosités de ce port qui s'enfonce dans les terres, au milieu de ce formidable appareil de guerre, entre les magasins aux hautes murailles, aux mille fenêtres, et les vaisseaux aux mâts pressés, qui s'élèvent comme des citadelles. Qui connaît Paris et son prodigieux labeur, les révolutions de ses quartiers brusquement coupés en larges trouées; qui a vu, à l'Exposition universelle, les colossales machines de l'industrie remuant leurs longs leviers et tournant leurs grandes roues qui broyaient en mille sens les produits infinis de la matière, s'étonne encore et est comme épouvanté de cette active puissance de l'homme, de cette ardeur incessante, acharnée à accumuler les moyens de destruction et les machines de mort, de cette formidable usine de la guerre, enserrée en des remparts de granit et où s'entassent sans relâche les engins de fer depuis deux cents ans.

Tel était Sébastopol! nous disaient les marins: sa rade, se prolongeant dans les terres, pouvait aussi contenir toute une flotte, son port était aussi vaste que Brest; ses bassins, ses magasins, ses arsenaux étaient aussi bâtis en granit, ses forts taillés dans le rocher. En quelques jours, toute cette force a été anéantie: les assises de roc des bassins ont été brisées et précipitées dans la mer, les magasins, renversés de leur faîte, ont sauté en l'air; ces longues rangées de constructions massives, casernes, ateliers, arsenaux, tout ce Brest que vous voyez, supposez-le secoué en ses fondements par les mains de Titans souterrains, arraché de sa base, et, forts, bastions, quartiers entiers bouleversés de fond en comble, _foulés aux pieds comme la moisson dans l'aire_[1], voilà Sébastopol aujourd'hui: des blocs de granit entassés et laissés là pêle-mêle par la tempête de la guerre!

[Note 1: Isaïe, XXI, 10.]