La Bretagne. Paysages et Récits.
Chapter 5
En sortant de Vitré, on suit un joli chemin qui serpente; à un détour, on longe un mur qui soutient une terrasse; une simple barrière, au bout de ce mur, sépare le chemin d'un vaste préau: on est arrivé. Ce préau c'est la grande cour; à droite, la chapelle, ronde comme un pigeonnier; à gauche, les servitudes; au fond des bâtiments en équerre, au milieu desquels s'élève une tour à plusieurs pans, le château. Les gravures en donnent une assez exacte idée; c'est plus qu'une maison, et ce n'est pas tout à fait un château. A peine depuis deux siècles y a-t-on touché. A l'exception de la teinte grise dont le temps a recouvert la pierre, tel il devait être au temps de madame de Sévigné.
Rien de plus simple, et, pourtant, combien cette modeste demeure émeut plus que ces grands châteaux que l'on rencontre partout et qui s'étalent somptueusement dans leur architecture neuve! C'est qu'ici, il y a une âme qui vivifie tout, et qui donne un sens à ce que l'on voit. On n'est point ici étranger et isolé, on marche accompagné d'une personne que l'on ne voit pas et qui cependant est présente, cette charmante femme, si vive et si gaie que tous ceux avec qui elle avait commerce en étaient animés et réjouis, une de ces femmes autour desquelles on se groupe, qui, en quelque lieu qu'elles aillent, et dès le premier moment, deviennent le centre d'un monde et exercent, sans y songer et naturellement, le prestige d'une douce et légitime royauté.
Aussitôt, et par un soudain mouvement de l'esprit, ses lettres, ses récits reviennent en notre pensée. C'est dans cette cour qu'un dimanche, à l'instant où elle finissait d'écrire à sa fille quelques-unes de ces lignes d'une tendresse qui ressemble à la passion, en regardant par la fenêtre, elle vit arriver un grand et nombreux train de seigneurs, «quatre carrosses à six chevaux, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main, et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lokmaria, les barons de Guais, les évêques de Rennes, de Saint-Malo...» On suit cette brillante société dans le salon. Ce salon, à peu de détails près, est le même qu'en 1672; au rez-de-chaussée, éclairé à la fois par la cour et par le jardin, tout en boiserie, selon le style du temps, ce qui avait autrement de grandeur que nos papiers peints moirés et lustrés; une vaste cheminée, large, profonde, avec de beaux chenets de bronze qui, ainsi que tout ce qui se faisait dans ce temps, semblent faits pour durer des siècles; sur la cheminée une de ces hautes pendules incrustées d'écaille et de cuivre, comme on en voit dans les palais de Louis XIV; puis, suspendus aux panneaux, dans de vieux cadres sculptés, les portraits brunis de toute cette famille de guerriers, de magistrats, de fins et spirituels courtisans, de saintes même, les Rabutin, les Sévigné, les Coulanges, les Chantal, noble et grave compagnie parmi laquelle elle vivait, et avec qui, lorsqu'elle levait les yeux de son papier, elle échangeait des pensées et continuait la causerie étincelante, gracieuse et attachante de ces lettres que l'on se passait de main en main et dont on s'arrachait des copies.
Du salon on entre de plain pied dans le jardin, un vaste jardin carré, à grandes allées droites, «tout à fait sur le dessin de Lenôtre» avec des arbres artistement taillés et une double ligne d'orangers vieux déjà de son temps, un vrai jardin français, avec une terrasse à l'une des extrémités. Les Rochers sont situés sur un plateau et la terrasse en est le point le plus élevé: de là, on embrasse toute la campagne d'alentour, arrondie comme un vaste cirque, basse au premier plan, puis montant en pente douce jusqu'à l'horizon. Cette campagne a un aspect monotone: ce ne sont que bois et landes; à peine une ou deux maisons et un clocher au milieu des arbres: tout fait silence, on est au bout du monde, dans un désert. Et, en se retournant, on a devant soi le jardin fermé par les arbres du parc comme par un rideau, le jardin plat et sans voix dont la solitude prolonge la tristesse du paysage: bientôt, le calme universel qui plane autour de vous envahit et domine l'âme, on n'a plus envie de parler, et l'on ralentit le pas.
Dans le parc, même solitude: le mail a été abattu, mais ils existent toujours ces vieux arbres qu'elle-même avait plantés, qu'elle avait vus «pas plus hauts que cela,» et qui avaient formé ces belles avenues couvertes dont elle disait: «C'est passer une galerie que d'aller au bout.» C'est là qu'elle se sauve dès le matin, emportant avec elle un «petit livre, un livre de dévotion et un livre d'histoire,» Tacite, la _Vie de saint Thomas de Cantorbéry_, le Tasse, les _Iconoclastes_, et surtout et le plus souvent Nicole, Nicole qui est «de la même étoffe que Pascal,» qu'elle ne se lasse pas de louer, de recommander à sa fille et à ses amis, et dont elle voudrait, tant elle s'en trouve l'esprit nourri, «faire un bouillon pour l'avaler.» Là, elle passe des jours «toute seule, tête à tête, rêvant un peu à Dieu, à sa providence, possédant son âme,» allant du livre de dévotion au livre d'histoire, «cela fait du divertissement,» de temps en temps interrompant sa lecture pour admirer «ces beaux arbres devenus grands et droits,» ces longues allées «où l'on est mieux que dans une chambre,» où il ne vient personne, et dont «rien n'égale le silence, la tranquillité et la solitude.»
Vous figurez-vous cette grande dame habituée à la conversation des plus beaux esprits de Paris et de Versailles, que le gouverneur de Bretagne et la princesse de Tarente, et tout ce qu'il y avait de distingué aux États de Bretagne, venaient chercher, emmener malgré elle, et dont il semblait qu'on ne pouvait se passer, la voyez-vous absorbée et ravie par la tristesse de ces bois solitaires? afin de la mieux savourer «marchant à l'aventure,» prêtant l'oreille au chant de mille oiseaux, au murmure des feuilles, «ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante!» et s'arrêtant au bout d'une allée «où le couchant fait des merveilles!»
Ce n'était pas une mode alors d'affecter pour la nature une admiration qui dégénère en une adoration impie; on n'en parlait pas pour faire des phrases; mais, ainsi que ces grands hommes dont le génie se fortifie par les contrastes, ainsi que Molière, si plaisant au théâtre, si morne dans le monde, cette femme éblouissante de gaîté sentait naïvement la poésie du spectacle de la terre, sentiment fatal aux coeurs faibles, aux caractères faux, mais qui élève les âmes droites et sainement trempées.
Elle restait tard en ces bois: «Je n'en reviens pas que la nuit ne soit bien déclarée, que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon air.» Cette chambre est une pièce au rez-de-chaussée, longue, à panneaux de boiserie comme le salon, et éclairée par une seule fenêtre: au fond, le lit; le long des murs, des fauteuils de soie cramoisie; près de la fenêtre, le secrétaire ouvert, et l'écritoire de laque et le registre où elle recueillait les meilleures pensées des auteurs; puis, dans un angle, le cabinet avec l'étroite psyché drapée, et les boîtes et les petits ustensiles de toilette, et le petit fauteuil rond et bas où elle s'asseyait pour se faire poudrer: tout cela y est encore. Voilà le lieu choisi, séparé des grands appartements où elle se retire le soir, «une bonne chambre avec un grand feu.»
Ce n'est plus le temps de la rêverie vagabonde, c'est l'heure de la méditation et des fortes lectures: elle les fait le plus souvent en compagnie de son fils ou de l'abbé, ou de quelqu'un de ces familiers que l'on avait au XVIIe siècle, intermédiaires entre le serviteur et le maître, dont on disait _un tel, gentilhomme appartenant à M. le Prince_, et que l'on traitait, à qui l'on parlait avec une simplicité aimable qui mettait à l'aise sans humilier. Elle préférait lire à deux, car «il y a une grande différence entre lire seule ou avec des gens qui relèvent les beaux endroits et qui réveillent l'attention.» Et ces livres (elle fait observer qu'elle garde pour le soir tout ce qu'elle a de plus gros), ce sont des histoires, Amyot, Josèphe, Davila, Guichardin, des traités de philosophie, Pascal, Descartes, Mallebranche, ou les Pères, les _Homélies_ de saint Chrysostome, saint Hilaire, saint Prosper, Abbadie, les _Variations_. Elle a sous la main les moralistes, les poëtes, les ascètes, qu'elle a apportés de Paris, et rangés dans son cabinet; peu de romans; et si elle «se laisse prendre à la glu de la Calprenède et de sa Cléopâtre,» ce n'est qu'un moment, un souvenir de jeunesse, et elle s'en excuse comme d'une faiblesse.
Telles étaient les études habituelles aux femmes de la plus haute société de ce temps, des études sérieuses, solides, presque viriles; la plupart, et madame de Sévigné la première, savaient et parlaient plusieurs langues, l'italien, l'espagnol, quelques-unes le latin. Et ces études, elles les continuaient non-seulement jusqu'à l'âge où elles se mariaient, mais toute leur vie, non pour s'en prévaloir, mais pour être capables de converser avec les hommes, de connaître les choses les plus utiles au vrai but de la vie, pour s'améliorer et se perfectionner. De là cette sûreté de jugement, cette justesse de goût, cette langue exacte, pleine, nourrie, qui s'unissaient à la grâce, à la légèreté, à la délicatesse propres à la femme, et rendaient leur conversation si aimable et leur commerce si attachant. Parfois, une marquise de La Fayette, une madame de Sévigné, écrivait un petit livre de récits, de portraits faits d'après les modèles qui avaient passé autour d'elle, ou des lettres, mémoires improvisés, qui mettaient en scène le roi, et la cour, et la ville, et toute cette société, la plus brillante de notre histoire; et, dans ce petit livre qu'on avouait à peine, dans ces lettres écrites sans effort, au vol de la plume, les juges les plus difficiles reconnaissaient, et la postérité admire en s'étonnant la fine observation et la peinture fidèle des hommes, des moeurs, des caractères, et la pensée, l'éloquence, le style précis, la force comique, mieux encore le véritable esprit et le charme, les plus rares qualités des grands écrivains.
Madame de Sévigné n'a pas décrit son château; si elle jette çà et là quelques mots sur son parc, son jardin, sa chambre, son mail, c'est à propos de ce qui se passe, de ce qu'elle fait. Une préoccupation vaniteuse ne la fait pas parler; elle ne pouvait moins dire, et, cependant, par ce peu de mots, elle donne une idée exacte et vraie de ce qui est; lorsqu'on va chez elle, ce que l'on attendait, on le trouve. M. de Chateaubriand, au contraire, s'est attaché à faire un imposant tableau du lieu où il passa sa jeunesse: pour le haut personnage qu'il y va peindre, il faut un cadre colossal. Le Combourg qui reste dans l'esprit après la lecture de ses Mémoires, c'est un château immense, aux vastes salles sans nombre, un désert de pierres, _où auraient été à l'aise cent chevaliers avec leur suite_; du village il est à peine question; on voit seule la terrible forteresse, noire, menaçante, isolée, surgir du milieu des bois. Les habitants de ce sombre manoir prennent alors une proportion énorme: le père, dur, silencieux, redouté de toute sa famille, renfermé le jour, et n'apparaissant que quelques heures le soir, comme un spectre dont la présence comprime les sentiments, les voeux et jusqu'aux paroles de sa femme et de ses enfants; la mère brisée et mourante sous cette étreinte de fer; la soeur rêvant mélancoliquement d'une passion fatale qu'elle combat sans savoir comment la nommer; le fils enfin, triste, inquiet, sauvage comme Hippolyte, passant ses journées dans les bois, et, un fusil à la main, s'enivrant de l'indépendance des landes désertes. On dirait d'une famille des temps homériques, d'un de ces clans perdus dans une gorge de montagnes, qui communique à peine avec le reste du monde, et dont les fils sont déjà des héros: par son aire haut montée, par ses premiers coups d'aile, par ses penchants de roi, il a voulu se montrer aigle dès le commencement.
A l'exception de quelques bois qui ont été abattus, rien n'a changé à Combourg: la grande allée près du préau, les servitudes, le préau même, les marronniers au pied du perron, le château, sont intacts; l'impression que l'on reçoit n'est pourtant pas tout à fait d'accord avec celle des _Mémoires_. En arrivant dans le bourg, ce n'est pas sans étonnement qu'on le trouve à la fois si considérable et si rapproché du château: c'est, non pas un petit village, mais presque une petite ville, aux rues larges, aux maisons des XVe et XVIe siècles, en pierres de taille, séparées, isolées l'une de l'autre par d'étroites ruelles, comme dans plusieurs villes de Bretagne, ce qui leur donne l'apparence de logis féodaux. Le portail de l'avant-cour du château s'ouvre directement sur l'une des rues; le château est ainsi, sauf la grandeur, comme une des maisons du bourg. Il en fait partie intégrante; ce voisinage amoindrit un peu son importance.
Vu du préau, le château, avec ses grosses tours rondes, ses toits aigus, ses mâchecoulis, sa façade morne percée de deux ou trois fenêtres, son haut perron, a un aspect imposant; mais, à l'intérieur, l'effet n'est plus le même. La salle qui sert de vestibule est basse et mesquine, la cour petite, étroite, comme ces cours des maisons de Paris qui ressemblent à des puits entre de hautes murailles. On rencontre deux ou trois pièces qui seraient grandes à la ville, mais pas une de ces vastes salles des vraiment grands châteaux de Clisson, de Tiffauges ou même de Sucinio; le reste n'est que chambres de dimension médiocre et petits cabinets dans les tours; on cherche cette multitude de chambres dont parle M. de Chateaubriand, on les a vite comptées et visitées: non-seulement cent chevaliers et leur suite n'y auraient pas été à l'aise, mais, on le peut affirmer, trente personnes y seraient gênées.
Cette exagération sur un point si facile à vérifier donne quelques doutes sur le reste. Puis, en parcourant le château, on vous montre la chambre de Chateaubriand enfant: c'est une petite chambre, ronde, dans une tour, à fenêtres étroites, qui l'empêchent d'être sombre plutôt qu'elles ne l'éclairent. On y a apporté les meubles qu'il avait dans sa chambre à Paris, en ses dernières années: un petit lit de fer, des rideaux de calicot attachés à un ciel-de-lit en fer, un crucifix de fer, un encrier de fer, un bénitier de fer, une table du bois le plus commun. Voilà les meubles de M. de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur! Quoi! c'est là la table où il écrivit cette pompeuse description du château de ses pères, et où, tout en protestant n'y attacher aucune importance, il eut soin de rédiger, en tête de ses mémoires, une si complète généalogie de sa famille! tant d'orgueil avec un mobilier plus modeste que celui d'une cellule de moine! A la fois la superbe montant au faîte et s'écriant: Voyez comme je suis grand! et l'humilité descendant plus bas que le dernier des visiteurs! On ne s'abuse pas à cette simplicité affectée; ce n'est pas l'imagination qui l'a égaré; il y a parti pris: il a voulu forcer l'admiration par un contraste sensible à tout le monde; il faut, comme en face de son tombeau, que l'on dise: Quelle modestie! Oui, la modestie de ce philosophe au manteau de mendiant dont les trous laissaient voir son orgueil, cette humilité s'étale si publiquement qu'elle produit le même effet que la plus dédaigneuse fierté: on en est blessé, on la dédaigne aussi et l'on n'en tient compte.
Il est des écrivains qui gagnent à être fréquentés; telle est madame de Sévigné. L'homme n'aime rien tant que de trouver l'homme dans un auteur; c'est ce qui fait le charme des anciens, de Plutarque en particulier, et madame de Sévigné, en écrivant, est restée femme. M. de Chateaubriand, au contraire, tend sans cesse à ne pas paraître homme, il pose comme un être en dehors, au-dessus de l'humanité; il ne songe qu'à se faire admirer; il n'a ni naturel ni naïveté, on sent partout l'effort, dans son style comme dans sa vie: aussi n'inspire-t-il pas de sympathie; on consent parfois à l'admirer, on ne parvient pas à l'aimer; et l'on ne va pas volontiers chercher un maître qui vous parle toujours de haut. Madame de Sévigné se fait tout d'abord aimer, ce n'est qu'en second lieu qu'on l'admire, et, plus on la connaît, plus on désire la visiter.
VI
Saint-Ilan.
=Colonie agricole.--un poëte et un soldat bretons.=
Lorsque l'on suit la côte âpre et haute de la baie de Saint-Brieuc, à une lieue environ de la ville on aperçoit une flèche neuve et élégamment découpée qui domine la campagne: c'est la chapelle de Saint-Ilan, et cette chapelle indique aussitôt quelle pensée a inspiré cette colonie d'agriculteurs et d'orphelins, asile de charité ouvert au repentir, à la renaissance morale et au dévoûment.
Bientôt apparaissent les toits d'ardoises de la ferme, les étables, les ateliers, les bâtiments d'exploitation groupés sur une pente douce qui descend à la mer. Tout alentour, les champs sont mieux cultivés, les arbres plus vigoureux, les prairies plus vertes et plus fraîches: on sent partout une sollicitude intelligente et toujours présente. Dans les sentiers sinueux passent, conduisant de beaux attelages, des hommes, de jeunes garçons, vêtus de la blouse uniforme du travail: à leur air, à leur tenue régulière, on reconnaît que ce ne sont pas des paysans ordinaires; en les disciplinant la règle les a ennoblis. Les enfants ont une allure heureuse, le visage gai, un regard ouvert qui semble interroger et vouloir saisir la réponse; les hommes, une démarche grave, une physionomie sereine et sérieuse à la fois, quelque chose de concentré et d'ardent, comme on se figure les premiers chrétiens: ce sont, en effet, des chrétiens, et les enfants, des orphelins, de pauvres petits abandonnés, retirés du vagabondage ou du vice, rendus par la religion et le travail à la vie de l'âme et à la santé du corps; les _frères laboureurs_, d'énergiques successeurs des moines qui défrichèrent du même coup, en Bretagne, les champs et les coeurs. Et ces frères, et ces orphelins guidés par quelques prêtres, composent cette colonie de Saint-Ilan fondée par un poëte[1], ruche d'où se sont déjà élancés des essaims nombreux d'agriculteurs, mère féconde dont les enfants sont destinés à couvrir un jour l'Armorique de leurs associations laborieuses, réalisant, sans emphase et sans discours, l'alliance fraternelle du riche et du pauvre, avec la charrue et sous le signe de la croix.
[Note 1: M. Ach. du Clésieux.]
Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le _naïf manoir_[1] entouré et surmonté de grands arbres entre lesquels on voit la mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui étonne l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite il se sent pénétré, dont il jouit et goûte la saine quiétude; le silence sur la terre, et dans l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que le coeur écoute, toujours attentif et également charmé de cette plainte monotone, lui qui change incessamment.
[Note 1: M. Sainte-Beuve.]
On entre dans cette paisible demeure; un petit salon, sanctuaire de la famille, est décoré de tableaux recueillis avec un soin délicat et sous l'inspiration d'une pensée unique: des sujets religieux, une vue de Rome, le _forum_ semé de ruines, image immortelle de la société païenne détruite, quelques portraits, celui de Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du prince Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la première pierre de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une place choisie, présent inappréciable du peintre, une reproduction excellente du _Saint Augustin et sainte Monique_ d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, et le fils, ce _Platon purifié_, selon le mot du grand philosophe chrétien[1], ils conversent un soir, appuyés à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en leurs regards l'infini des cieux; les sublimes pensées montent de leur âme, ils ont cette aspiration de l'immortalité qui, dans les natures élues, se change en une passion épurée, et les soulève de la terre et les transfigure, comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.
[Note 1: Saint Thomas d'Aquin.]
Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on se recueille et l'on médite; voyageur venu des grandes villes, une atmosphère calme descend sur vous et vous enveloppe; vous sentez un apaisement inaccoutumé.
Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte qui, naguère, au temps des vives luttes littéraires, combattit au premier rang, et qui, sorti jeune encore de la bataille, a fait de la charité la mission et le but de sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à ces enfants qu'il instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs, sous le ciel, à cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où l'on revient toujours le coeur content et le front dégagé; la vaste étendue des champs qui s'enfoncent à l'horizon, la terre où le germe croît sans bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hâte, avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille réunie, l'épouse pieuse, les filles belles de cette beauté éclatante et ferme des filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce tutoiement du maître respecté qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure bretonne; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierté nationale qui semble protester et revendiquer son antique gloire.
Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous étrangers de France, nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commença un chant de guerre, _Lez-Breiz_, le Chevalier breton, héroïque récit d'une lutte corps à corps de Bretons contre Français, et où les Bretons étaient vainqueurs:
Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton, S'apprête un combat, combat de renom.
Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait cadencé comme le pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantôt il semblait suivre les coups répétés des épées sur les casques d'acier. Et la jeune Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano muet, sans autre accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs, s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal:
J'aperçois Lez-Breiz, suivi de ses gens, Bataillon nombreux armé jusqu'aux dents;
ou de sa voix fière entonnant l'hymne du triomphe de Lez-Breiz:
Treize combattants tombés sous ses coups! L'insolent Lorgnez, le premier de tous. Lez-Breiz sur leurs corps s'en vint s'accouder, Et se délassait à les regarder[1].
[Note 1: A. Brizeux, _Histoires poétiques_.]
Et nous, souriant à cet enthousiasme, nous admirions sa beauté pure, et cette noble jeune fille nous apparaissait comme la figure idéale de la Bretagne des anciens âges, célébrant les chocs chevaleresques et chantant d'héroïques morts.
Ou bien, ce sont d'autres scènes d'un caractère antique: à la fin du repas qui rassemble la famille, entre dans la salle un ancien soldat, naguère vaillant serviteur du grand Empereur, aujourd'hui contre-maître de Saint-Ilan. Le poëte, d'un regard affectueux et cordial, lui montre une place entre ses deux filles; et le vieux soldat, qui porte sur sa poitrine la croix qu'il a payée du prix de ses blessures, s'asseoit à la table hospitalière où on lui sert une coupe d'un vin qui réjouit son coeur. La tête droite, la physionomie grave, de cette gravité que donne l'habitude de l'obéissance, le regard calme et ferme, il se tient immobile et attentif, en cette placidité propre aux vieux soldats qui, à la fin de leur vie, se recueillent silencieux dans le souvenir des combats éloignés.