La Bretagne. Paysages et Récits.

Chapter 8

Chapter 83,918 wordsPublic domain

Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant à travers la foule qui s'écarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes, jusqu'à perte de vue du bourg; en quelques instants tous avaient disparu; il n'en resta pas un à Saint-Florent.

Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, que ces prisonniers, à peine sauvés, aient tiré presque aussitôt sur leurs libérateurs. Seulement, et c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, à la fin du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, où elle espérait trouver encore les Vendéens: le représentant Choudieu, qui marchait en tête avec une escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens; on lui apprit que tous avaient franchi le fleuve.--Mais leur artillerie? demanda-t-il.--Ils n'ont pu l'emmener; ils en ont laissé ici une grande partie.--Où sont les canons? dit-il vivement; quelqu'un peut-il m'y conduire?--Moi, je vais vous y mener! s'écria un jeune garçon de douze ans, en se présentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa botte, et le mit en selle devant lui; puis, suivi de ses cavaliers, il arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les Vendéens, soit hâte, soit ignorance, ne les avaient pas encloués. Le représentant, alors, de ce lieu élevé, aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple vendéen, encore haletante, fuyant à travers les ombres qui s'abaissaient: Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre présence. Il fit mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces sur Varade; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir inoffensifs sur le sable.

Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon qui, jadis, dans l'impatiente ardeur de son âge, avait guidé Choudieu; et, en rappelant ces détails qui réhabilitaient le parti contraire, cet homme, coeur franc et loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester qu'un crime de plus n'avait pas souillé ces luttes fratricides.

J'étais à la place même où avaient été pointés les canons de Choudieu; là s'élève aujourd'hui la colonne commémorative de Bonchamp, et, à côté, le couvent, jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison aux républicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les confins de la Bretagne et de la Vendée, ait été le rendez-vous d'événements extraordinaires, il a été incendié, non par les républicains, comme on le pourrait croire, mais par un Vendéen. Son nom était Poitevin, mais on l'appelait _Chante-en-Hiver_: ainsi que les peuples primitifs des forêts américaines, ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur langue pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la guerre, le soldat de Bonchamp revint à Saint-Florent et qu'il revit ce couvent où, enfant, il avait prié Dieu, et dont les républicains avaient fait une caserne, dans sa foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son épaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammées dans le couvent: le feu gagna aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé de flammes. Les habitants du bourg accoururent; debout sur un pan de mur à demi écroulé, Chante-en-Hiver suivait les progrès de l'incendie; il arrêta ceux qui voulaient l'éteindre: Non! non! dit-il; ne faut-il pas que la maison de Dieu soit purifiée des bleus? Et la foule immobile laissa l'incendie dévorer le couvent.

Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en vain à déchiffrer l'inscription qui y était gravée; les plaques de marbre de la base ont été brisées en 1832 par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements qui emportent ce siècle justement appelé le siècle des révolutions, que, dans ses tours et retours, il efface aujourd'hui les oeuvres d'hier et n'en laisse que des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux chefs vendéens comme des monuments de l'antique Grèce; ces événements, dont il reste encore des témoins, ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés, marqués que par des débris.

Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a été mutilé, la statue de Cathelineau, que les Vendéens lui avaient érigée en face de sa maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, ce paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient élevé au premier rang. Il y avait parmi les capitaines vendéens des gentilshommes de haute naissance, de savants officiers; lorsqu'ils voulurent nommer un général en chef, ils élurent Cathelineau. C'est qu'il possédait les qualités par lesquelles les hommes sont partout dominés: la fermeté calme, qui est le plus grand signe de la force, le sens droit et la netteté de vue dans le conseil, l'enthousiasme dans la bataille; sa modestie et sa candeur le faisaient aimer, sa piété et sa vie sans tache, respecter; il semblait que Dieu marchait avec un tel homme; on l'appelait le _saint de l'Anjou_. Quand il eut expiré, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces simples mots à la foule agenouillée: «Le bon général a rendu son âme à qui la lui avait donnée pour venger sa gloire,» oraison funèbre qui embrasse, dans sa brièveté, le génie du héros, la croyance du chrétien, et le but sublime où il tendait.

Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête devant la maison de Cathelineau, devenue une auberge; on lui montre le four où le Vendéen cuisait son pain, sa chambre transformée en écurie; vis-à-vis, une petite place triangulaire est jonchée de débris; là était le monument: la statue gît dans l'humble cimetière de la paroisse.

De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie relevées: à Saint-Florent, le couvent a été restauré; dans la maison même où il a expiré, un tombeau a été érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent côte à côte Bonchamp et Cathelineau, le général paysan près du général gentilhomme. Ces restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais à la religion: dans le couvent on a établi une école de Frères; la maison, où est placé le tombeau, est devenue la chapelle d'une école de Soeurs: une sainte femme, un généreux et noble Vendéen[1], ont réparé ces ruines pour les consacrer à des oeuvres pieuses: c'est le vrai sentiment de la Vendée. Ainsi, tout est à sa place: cette auberge, établie dans une demeure héroïque, cette statue brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette chapelle qui protège la tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractère de ce siècle, l'industrie triomphante, la vieille royauté renversée, et la religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule gardienne des généreux souvenirs.

[Note 1: Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]

IX

Les vieilles villes.--Les vieilles maisons.

=Dol.--Dinan.--Morlaix.--Lannion.--Cesson.=

La petite, comme la Grande-Bretagne, est une terre de marins: la position avancée de cette large presqu'île dans l'Océan, entre le golfe de Gascogne qui tient à l'Espagne, et la Manche qui tient à l'Angleterre, ses ports naturels, les nombreuses rivières qui descendent du plateau central, et, comme les rayons d'un cercle, aboutissent à la mer, ont été cause que, de tout temps, la vie s'est portée aux extrémités. Dès l'antiquité, les Bretons furent marins et pêcheurs; la force résistante de l'Armorique était sur les côtes. C'est Vannes et Nantes qui, avec leurs flottes, soutinrent contre César la lutte la plus courageuse et la plus longue.

Malgré les siècles et les révolutions, ce caractère de la Bretagne n'a pas changé. Le centre est morne, la circonférence animée; un moine comparait cette presqu'île arrondie en demi-cercle à la couronne de sa tonsure, un chevalier à un fer de cheval bien fourni à l'entour et presque vide au milieu. La plupart des villes importantes de Bretagne sont des ports, des ports situés non pas sur le bord de la mer, mais à quelques lieues de l'Océan, sur de petites rivières navigables où le flot porte les navires. Elles ont ainsi des villes du centre les beaux arbres et la verte campagne, du port de mer l'animation et le mouvement; on y sent la mer voisine sans la voir, son air âpre et fortifiant. Dans quelques-unes (à Lézardrieux, à Lannion) les deux rives sont réunies par un pont suspendu, haut, léger, semblable à ces ponts de lianes des fleuves du Nouveau Monde, et sous lequel passent les navires aux longs mâts: lorsque soufflent les grands vents de la mer, ils agitent et soulèvent ce chemin aérien; on le voit monter et descendre d'un mouvement uniforme comme une poitrine qui respire; le piéton qui passe en chancelant sur cette planche tendue dans l'air, la mer au-dessous de soi, se hâte, luttant contre le vent et faisant le signe de la croix, et, quand il l'a traversée, il entre au bout du pont, dans une petite chapelle, rendre grâces à Dieu.

La position de ces petites villes attire et plaît; la partie principale est bâtie le plus souvent sur une colline: à Quimperlé, à Tréguier, à Dinan, apparaît tout en haut la tour de l'église; autour sont groupées les maisons; le port est au-dessous, la ville des marins et des pêcheurs. Autrefois elles étaient fortifiées; peu à peu elles ont rasé leurs remparts, et les deux cités se sont réunies. Quelques-unes cependant ont gardé leurs vieux murs. En arrivant à Guérande, on se trouve tout à coup devant une ligne de hautes murailles; de distance en distance saillissent de grosses tours renflées; une porte à créneaux et à meurtrières s'ouvre béante avec sa herse suspendue, les fossés sont encore remplis d'eau; c'est véritablement une ville du XIVe siècle; on verrait se promener sur le rempart un homme d'armes couvert de fer, et le pot en tête, on ne s'en étonnerait pas.

La campagne qui entoure la ville est une vaste plaine sèche, dénudée; à peine, çà et là, quelques arbres rabougris et rongés par le vent de la mer; des plaques d'eau reluisent au soleil, découpées en petits carrés réguliers, ce sont les marais salants; partout ailleurs, des monticules de sable. Ce coin de terre aride rappellerait l'Afrique à un voyageur: la plaine sablonneuse et brûlée, le désert; les mulons de sel qui la jalonnent de leur cône pointu, les tentes dispersées d'une tribu; les paludiers vêtus de blanc qui galopent sur leurs petits chevaux entre les lagunes, les Arabes au burnous de laine, courant à travers le désert.

Par delà ce désert, s'étend la mer bleue qui, dans l'éloignement, semble immobile, et sur laquelle glissent les vaisseaux.

Guérande est en plaine, Dinan sur une montagne, avec un port sous ses grands murs. Du haut de ses remparts, vous découvrez, tout en bas, une toute petite rivière, un ruisseau, où circulent de petites barques, de petits et étroits bateaux à vapeur, un petit quai étroit aussi, bordé de vieilles maisons pressées, et sur ce quai (les jours de marché) des centaines de voitures et de chariots entassés, et parmi ces chariots une fourmilière blanche et noire d'hommes et de femmes, parlant, criant, gesticulant, avec un bruit confus, une sourde rumeur qui monte jusqu'à vous, tout cela au fond, à plusieurs centaines de pieds, comme dans un entonnoir; et ces bateaux, et ces maisons, ces chariots et ces hommes sont si petits, que vous diriez d'un jeu d'optique.

Maintenant entrez dans l'intérieur de la ville; devant vous s'ouvre une rue du XIVe siècle, presque intacte, longue et tortueuse; c'était la coutume du moyen âge: avec les rues tortueuses on se préservait de la grande chaleur et des attaques de l'ennemi. Vous connaissiez les maisons du moyen âge par les gravures et les vieux tableaux; vous les retrouvez ici debout, habitées, vivantes; ces images sont la réalité. Oui, voilà, à droite et à gauche, les maisons serrées l'une contre l'autre, dressant les pointes de leurs pignons aigus; voilà les porches carrés à gros piliers de bois, les boutiques à basse devanture; ces porches ôtent une partie du jour au rez-de-chaussée, et vous croiriez que c'est un désavantage; au contraire, les marchands étalent leurs denrées sous le porche et s'y tiennent eux-mêmes; la maison est ainsi ouverte à tout venant. On circule sous les porches, à travers les ballots, les caisses et les paniers; c'est à la fois la maison et la rue, un continuel commerce des boutiquiers avec les passants. Voilà les étages surplombant l'un sur l'autre, à peine séparés par des poutres étroites, les fenêtres à mille compartiments, à petites vitres qui se touchent presque: la maison en est toute éclairée, la lumière y entre de tous côtés, et avec elle, la gaîté. Voilà la façade sillonnée de poutres croisées, enchevêtrées en losanges, trèfles, triangles, rosaces, dans tous les sens; et, sur tous ces montants, supports et croisés, un débordement de dessin capricieux, la plus inépuisable imagination, l'ornementation la plus fantastique.

Ici, à Dol, où l'on trouve les plus vieilles maisons de la Bretagne (il y en a quelques-unes du XIIe siècle), les piliers des poutres sont couronnés de gros chapiteaux carrés où l'on déchiffre quelque bête symbolique, moitié homme et animal, une tête de femme à trompe recourbée, un lion ailé aux pieds d'oiseau, un porc avec des jambes d'homme; toujours quelque invention propre à récréer les yeux et à égayer les passants. Là, à Tréguier, le décorateur c'est le maçon: sur la façade recrépie, entre les poutres croisées, avec la pointe de son marteau il a tracé mille petits dessins, étoiles, soleils, arabesques, chiffres entrelacés; de loin c'est une façade blanche, de près c'est une guipure, une broderie; A Dinan, à Morlaix, à Saint-Brieuc c'est le tour du sculpteur: toute poutre est tailladée, ciselée, bosselée; ici des portraits en médaillon, avec la coiffure antique; là des scènes de chasse, où chiens et veneurs courent, le long de la frise, après un cerf qui s'embarrasse dans les branches; sur la poutre principale, au milieu de la façade, s'étagent et montent, du pavé jusqu'au toit, cinq ou six personnages en pied, un chevalier armé de toutes pièces, casque en tête, la lance à la main; au-dessus, Hercule avec sa massue et chaussé de grandes bottes; plus haut, un saint Christophe colossal, portant Jésus sur ses épaules; aux angles des rues, un être grotesque se penche et se détache de la maison comme s'il venait saluer le passant, ou un nain bossu ouvre sa grande bouche d'un air narquois, et pointe sur vous ses petits yeux en ricanant; ou, mieux encore, un bonhomme, vêtu de l'habit breton, veste brodée, gilets étagés et bariolés, chapeau à bords retroussés, longs cheveux descendant jusqu'au milieu du dos, braies plissées à peine attachées aux reins, accroupi et soufflant de ses joues bouffies dans le biniou dont la panse s'épanouit entre ses bras: c'est la représentation même de l'homme du pays, le type national; il porte le nom de la ville: à Vannes, c'est _Vannes et sa femme_; Nantes a _ses enfants Nantais_; dans l'église de Mauron il y a un pilier qu'on appelle le _Mauron_; ici le bonhomme se nomme _le Morlaix_.

Puis, au milieu de ce peuple de statues, d'images d'hommes, de monstres, d'animaux, partout, aux angles des rues, presque à chaque maison, la niche consacrée, la niche de la sainte Vierge, la bonne Vierge et l'enfant Jésus, habillée de beaux habits, toute peinte et dorée, et couronnée de fleurs, entourée de petits cierges et de lanternes qu'on allume aux jours de fête; et alors c'est, par toute la ville, une guirlande de feux suspendus, une illumination resplendissante et joyeuse.

Ailleurs, à Lannion, d'une étroite rue, d'une venelle (la Bretagne a conservé sur les écriteaux de ses rues ce vieux mot qu'emploie encore la Fontaine), vous débouchez sur la place du Marché: à droite, à gauche, devant vous, toutes les maisons sont peintes du haut en bas, rouges, brunes, vertes, bleues; c'est un éblouissement, et ces couleurs vives, variées, à côté l'une de l'autre, ne sont pas criardes, ne choquent pas l'oeil: les poutres grises, les ardoises bleuâtres, les vitres claires, les lignes blanches du plâtre, le fond rouge ou bleu, tout cela se mêle ensemble, se confond en un harmonieux ensemble; le soleil s'est arrêté là et y a jeté un rayon de son prisme diapré; ces maisons étincelantes sont animées, on y sent circuler la vie.

Oui, la vie: rien n'est plus vivant que cet aspect des villes de Bretagne: elles sont trop éloignées du centre pour avoir suivi la mode; à peine quelques maisons modernes font disparate: les maisons, une fois construites, sont restées telles qu'il y a quatre siècles; partout la couleur éclatante, ce qui frappe, ce qui saisit, et avec la couleur, les formes variées, le mouvement et la vie. La vie, c'est le caractère du moyen âge; époque agissante, il marchait, il se remuait, il se constituait: voilà pourquoi sa qualité particulière est la couleur, non la ligne: la ligne est la qualité d'une époque assise, où tout est défini, rangs, principes, institutions, comme au XVIIe siècle; la couleur, c'est la qualité d'une société qui cherche une position, qui change de place et se tourne sans cesse, qui est en _révolution_, le mot dit la chose. Voilà aussi pourquoi l'école romantique, s'est tant éprise du moyen âge, elle sentait que le moyen âge et l'époque où elle parut étaient dans des conditions analogues; la ligne ne lui convenait pas avec ses beautés régulières, imposantes et ordonnées; ce qui lui était propre, c'était la couleur, l'agitation du drame, la vie en marche comme une armée.

Les détails sont en harmonie avec l'ensemble; à mesure que vous avancez dans ces rues étroites, vous êtes frappé de signes particuliers qui vous disent que vous n'êtes pas en France: les maisons de toute la ville sont numérotées dans un ordre unique (à Paimpol, à Auray, à Lamballe, etc.) comme en Allemagne; le n° 560, par exemple, n'est pas celui d'une rue, mais un des numéros de toute la ville; cette classification uniforme doit remonter au XVIIe siècle, quand la nation s'unifiait, que tout tendait à former un centre, un bloc. Sur les enseignes des boutiques, vous lisez des noms rauques et durs à prononcer, des noms celtiques: _Kerharo, Péchic, Quémener, Le Corb, Kerest, Cosquer, Coëffic, Le Houédec, Langloch, Sancio, Kergroës_. Au fond de ces petites boutiques, dans la demi-ombre, près des ballots proprement rangés, vous apercevez la haute coiffe d'une bretonne assise, tricotant avec une impassible régularité; de vieux meubles brunis et luisants encombrent la chambre trop étroite, des bahuts, des tables sculptées, des lits à plusieurs étages, montant l'un sur l'autre jusqu'au plafond, comme dans un navire. Quelquefois, reste d'une aisance disparue, le lit n'est pas seulement un meuble ordinaire: large, profond, il a des portes comme une armoire, avec des ferrures ouvragées, des balustres sculptés à meneaux délicats; c'est presque un monument. Tel était celui que nous vîmes à Léhon, près de Dinan, dans une petite maison dont la porte était toute grande ouverte, selon l'usage de Bretagne; une pauvre vieille femme était là, assise sur un escabeau à trois pieds, tournant d'une main ridée un vieux rouet finement découpé, du temps de Louis XIII. Ce rouet, le grand lit fermé, à rosaces, qui tenait tout un côté de la chambre, le banc de bois et la table à pieds tournés, la vieille femme dans l'exact costume breton, on eût dit que rien n'avait bougé depuis des siècles; madame de Sévigné s'y serait reconnue: «Combien gagnez-vous, ma bonne femme, à filer ainsi tout le jour?--Quatre ou cinq sous, dit-elle.» Ce devait être le même prix au XVIIe siècle. Comment donc fait-elle pour vivre? Nous demeurâmes silencieux et attendris en face de cette humble résignation qui ne se plaignait pas.

Il y a quelque chose de sacré dans les habitudes anciennes, dit Cicéron. Le vieux mobilier des siècles passés est conservé en Bretagne, même dans les églises; on trouve des bancs sculptés dans les cathédrales de Tréguier, de Quimper, ou des confessionnaux du même style que le lit de Léhon, à balustres, à rose, et à serrure compliquée (dans une petite chapelle de Châteaulin). Dinan a un musée; dans ce musée, il y a de tout, des pierres et des médailles, des poteries et des tableaux; mais de plus, il y a quelque chose de particulièrement breton, des reliques bretonnes, la pantoufle de la duchesse Anne, la giberne de Latour d'Auvergne, le casque de du Guesclin.

Est-il besoin de dire qu'en Bretagne plus qu'ailleurs on rencontre de ces vieux châteaux-forts, démantelés, tombant en ruines, qui, du haut de la colline où ils sont plantés, semblent surveiller la campagne, et sur lesquels s'attache involontairement le regard du voyageur? S'il faut dire la vérité, tous les châteaux-forts se ressemblent, qui en a vu deux ou trois peut se figurer les autres; et pourtant, une ruine intéresse toujours l'homme; c'est que là, toujours il fait la comparaison de son état présent avec son état passé; parmi ces pierres écroulées se relèvent et passent les hommes d'autrefois; ce que regardent les yeux n'est que l'enveloppe de ce que rêvent sa mémoire et sa pensée. Parfois même le présent est debout à côté du passé comme à Cesson.

La tour de Cesson (prés de Saint-Brieuc) était jadis une puissante forteresse; pendant la guerre de la succession de Bretagne, entre Blois et Montfort, c'était par là qu'arrivaient les Anglais, alliés de Montfort; Montfort avait-il le dessus, il tenait Cesson, et y recevait ses renforts d'Angleterre; Blois était-il le plus fort, il s'en emparait et empêchait les Anglais de débarquer. En trente ans de combats, Cesson passa ainsi plusieurs fois de l'un à l'autre. Au temps de la Ligue, il devint le repaire d'un capitaine ligueur qui pillait et rançonnait tout le pays; mais un jour vint où Henri IV, résolu à remettre toutes choses en ordre, obligea les gouverneurs de forteresses à se soumettre, ou, quand ils ne se soumettaient pas, les fit pendre. Le château de Cesson fut alors abattu; il ne resta debout que la tour du donjon ouverte à tous les vents.

Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, ancien représentant, esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque, les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme sur tous les bords de la mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre; cette inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une solennelle tristesse; l'homme sent que là sa force est impuissante; c'est une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours. Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà et là de larges espaces où il a planté des arbres verts; ces pauvres petits arbres, du fond de ces trous, élèvent timidement la tête de quelques pouces, jusqu'à ce que l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête brusquement et leur dise aussi en son langage: Tu ne monteras pas plus haut!

Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs de la vieille tour; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la pleine mer par les fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds; mais il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et surplombent au-dessus de sa tête; il désespéra d'atteindre, avec ses petits étages, le haut de cette ruine découronnée, et il se résigna à construire son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe de notre temps.