La Bretagne. Paysages et Récits.

Chapter 14

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Il l'a été, il l'est: dans _les Vendéens_, il a peint les sublimes actions de cette guerre héroïque et douloureuse, et alors l'enthousiasme l'emporte sur ses ailes: le poëte est presque un soldat, il y a en lui quelque chose de contenu, comme un sauvage désir de parcourir la lande le fusil à la main. Il n'admire pas seulement Bonchamp, Lescure, Cathelineau, Charette, la Rochejaquelein, les héros avec lesquels il marche à la bataille, au supplice, à la mort; il les aime et les fait aimer.

V

Monuments.

Ce pays de foi n'a pas changé: nulle part on ne construit un plus grand nombre d'églises, et de belles églises. Il en a été en Bretagne comme à Athènes: Athènes était peuplée de plus de quatre mille statues; le goût y devint général, le sentiment du beau, pour ainsi dire, naturel. En Bretagne, toutes les églises sont jolies; la vue d'oeuvres excellentes y a conservé plus qu'ailleurs la pureté du goût; à part Brest, ville nouvelle (elle n'a pas plus de deux cents ans), où les églises sont d'un style bâtard, sans caractère et sans grandeur, toutes les constructions récentes ont été conçues dans le style _gothique_, qui ne devrait pas s'appeler autrement que le style _catholique_.

Du nord au midi, partout s'élèvent des chapelles, des basiliques, des cathédrales: à Lorient, à Saint-Brieuc, à Quimper, à Dinan, à Nantes. Saint-Brieuc, en même temps qu'il restaure son église de Saint-Guillaume, construit l'élégante chapelle de Notre-Dame de l'Espérance, imitation du XIIIe siècle. A ses portes, le fondateur de la colonie de Saint-Ilan, M. Ach. du Clésieux, a posé, au bord de la mer, une jolie chapelle, ornée de sculptures exécutées par un statuaire du pays, M. Ogé, et dont le blanc clocher, hardi, élancé, découpé à jour, se détache sur le fond du ciel et guide au loin les matelots qui longent la côte armoricaine. A Nantes, il n'y a pas moins de dix églises en voie d'exécution: d'abord, la cathédrale, _Saint-Pierre_, dont l'achèvement a été résolu il y a peu d'années, et il ne s'agit pas seulement d'ajouter quelques parties peu importantes au vaste édifice, mais d'en doubler presque l'étendue; quand elle sera achevée, ce sera le dôme de Cologne de la Bretagne; puis la _Madeleine_, l'église des _Jésuites_, la chapelle du _petit séminaire, Saint-Clément_, les _Minimes, Notre-Dame de Bon Port_, le _grand séminaire, Notre-Dame de Toute Joie_, etc.

Et chacune de ces églises est remarquable par quelque détail caractéristique. Ici, à la Madeleine, c'est un baldaquin curieusement colorié, comme on en voit dans quelques villes du midi de la France et de l'Italie; là, à Notre-Dame de la Salette, une chaire en pierre d'un bel et harmonieux effet; à la maison des Minimes, occupée par la congrégation des missionnaires diocésains, une serrurerie artistique, de riches verrières exécutées par un Nantais, M. Échappé; des tableaux décoratifs en émail, de Devers, qui, par la propriété qu'ils ont de résister à l'action de l'air, conviennent si bien à orner les portiques et les galeries à jour; la cour du grand séminaire a été entourée par M. Nau, architecte de la cathédrale, d'un noble et sévère cloître roman, etc. Ailleurs, c'est un trait de moeurs: entrez à Saint-Clément, qu'a construit dans le style du XIIIe siècle M. Liberge; au fond du choeur, encore inachevé, vous verrez une petite statue de la Vierge que les ouvriers y ont placée, avec cette inscription naïve, inspirée par une vraie foi bretonne:

SOUS LA PROTECTION DE MARIE TOUT GRANDIT.

Le culte de la sainte Vierge est d'ailleurs si populaire en Bretagne, que même les habitations particulières se sont mises sous sa garde. En sortant de Saint-Clément, on s'arrête devant l'hôtel Briant-Desmarets, élégant logis imité du XVe siècle, avec porche largement ouvert, cheminées en spirales, pinacles finement fouillés, ogives et clefs de voûtes ciselées, fenêtres à croisées et à meneaux, goules, guivres et tarasques allongeant le cou sous le toit, girouettes fantastiques, toute la brillante et coquette ornementation du gothique le plus fleuri; au milieu de la façade, sous un dais à jour, suspendu en l'air comme une couronne, apparaît debout la Vierge souriant d'un sourire qui bénit, et à qui l'on dirait que ce palais est consacré.

A Quimper, les tours de la cathédrale étaient découronnées de leurs hautes flèches; l'évêque a eu l'idée de faire appel à la piété des fidèles; il a demandé à chacun un sou; personne dans le diocèse, même les plus pauvres, ne s'est abstenu; les riches, au lieu d'un sou, ont donné cent francs, et au bout de peu d'années, le double clocher s'est dressé au-dessus de la ville de saint Corentin.

C'est le moyen âge, dira-t-on: oui, c'est le moyen âge et il n'y a pas que ce trait. Vous venez de voir les fidèles concourir de leur bourse à l'oeuvre; en plus d'un lieu, les ouvriers donnent par semaine une journée de leur travail; d'autres renouvellent des arts presque perdus; un maçon de Tréguier, Hernot, taille dans le granit ces grands calvaires compliqués, tels qu'en exécutaient les imagiers du XVe Siècle, où trente, quarante personnages représentent les scènes de la Passion avec une vivacité d'expression et un mouvement animé qui vous saisit et vous émeut. Un autre ouvrier de Rennes, Hérault, sculpte des chaires en bois d'une ornementation aussi délicate et aussi finie que les belles boiseries de la cathédrale de Saint-Brieuc, qui furent sculptées aussi au XVIIe siècle par un paysan. Enfin, pour compléter la ressemblance, l'architecte de ces églises souvent est un prêtre. L'église des Eudistes, à Redon, a été bâtie sur les plans de M. l'abbé Brune; la chapelle des jésuites, à Nantes, par un père de la compagnie, le P. Tournesac; Notre-Dame de la Salette, par M. l'abbé Rousteau; et les églises construites par ces ecclésiastiques ne le cèdent à celles des architectes spéciaux ni en science, ni en goût, ni en harmonie. Le génie du XIIIe siècle s'est réveillé avec l'ardeur religieuse, et s'est posé, comme jadis, sur la tête d'humbles prêtres et de pauvres paysans.

«Les antiquaires ne comptent-ils pas parmi les ecclésiastiques sur tous les points de la France, des collaborateurs et des amis? a dit un vénérable prélat[1]. L'amour de la science n'est-il pas une partie de l'héritage ecclésiastique? L'histoire l'atteste: c'est aux évêques et aux moines que l'art gothique est redevable de ses vrais chefs-d'oeuvre et de ses plus incontestables grandeurs.» L'église Saint-Nicolas, de Nantes, en est une preuve nouvelle; on peut dire qu'elle est l'oeuvre de deux hommes supérieurs, l'architecte, M. Lassus, et le curé de Saint-Nicolas, M. l'abbé Fournier. M. Lassus, mort il y a peu de temps, était, avec M. Viollet-Leduc, l'architecte de notre époque qui connaissait le mieux l'art du moyen âge; il appartenait à cette école qui, il y a trente ans, en face des formes grecques et romaines que l'on s'obstinait à imposer indifféremment aux églises, aux casernes et aux palais, proclama l'excellence de l'architecture gothique, son caractère national, sa convenance avec notre climat, son appropriation au culte catholique. La restauration savante de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle avait déjà témoigné de l'étendue de son érudition et de la sûreté de son goût. Il lui a été donné de produire deux oeuvres complètes: l'église de Belleville et Saint-Nicolas de Nantes, considérés aujourd'hui comme les reproductions les plus exactes, les plus correctes et les plus élégantes du XIIIe siècle. A Nantes, il eut le bonheur d'être secondé par le curé, M. l'abbé Fournier, un de ces hommes qui, quel que soit le milieu où ils se trouvent, savent donner le branle, le mouvement et la vie: activité qui ne se lasse pas, ardeur toujours prête, intelligence rapide, connaissances variées et étendues, amour du beau, M. l'abbé Fournier avait tout ce qu'il fallait pour concevoir, entreprendre et mener à fin une oeuvre aussi considérable. Pas de difficulté qui le rebutât: le gouvernement ne pouvait donner qu'une subvention insuffisante, il prévit quelles sommes énormes coûterait son église: il n'hésita pas, il se mit à l'ouvrage, comptant sur la foi et la charité de ses paroissiens, et elles ne lui ont pas manqué. L'architecte et le curé s'entendaient; ils avaient tous deux rêvé une église modèle, rien ne fut négligé: ornementation extérieure, sculpture délicate, vitraux, statues, peintures murales, le pavé même, fait en labyrinthe, comme dans les anciennes églises, ils ont voulu avoir tout ce qui reproduisait le caractère et la physionomie des basiliques du temps de saint Louis. L'architecte ne comptait pas avec le temps, le curé avec l'argent; l'architecte cherchait en tout la perfection; pas un détail qui ne lui coûtât des recherches; il feuilletait les manuscrits du moyen âge pour une serrure comme pour un balustre; le curé, quoique désireux de jouir de son église comprenait pourtant ces scrupules du savant; il l'aidait et le soutenait de ses conseils et de son goût. En moins de huit années le monument était construit et livré au culte; il ne reste plus que les clochers à élever et quelques ornements à finir. Saint-Nicolas de Nantes aura coûté des millions; l'architecte et le curé auront attaché leur nom à cette grande oeuvre; l'un était la pensée, l'autre le bras; tous deux, comme au moyen âge, on les représentera s'agenouillant devant le trône de Dieu, avec une église dans la main.

[Note 1: Mgr George, évêque de Périgueux, au Congrès archéologique de 1858.]

CONCLUSION.

Telle est en Bretagne l'activité des travaux de l'intelligence, une activité générale et féconde, et ce que nous avons dit de la Bretagne, on le peut dire des autres provinces de la France. Le vulgaire parfois, en voyant des hommes raisonnables s'éprendre de l'étude des antiquités, sourit de dédain. Un archéologue trouve une poterie romaine, une médaille presque fruste, le voilà absorbé: à quoi bon?--A quoi?--compléter une collection.--A quoi bon la collection?--A fixer une époque indécise de l'histoire, à mieux connaître les hommes, les moeurs, les usages, la marche des civilisations disparues, pour développer et faire progresser la nôtre, conformément à cet instinct de perfectionnement indéfini et à ce sentiment de grandeur inconnue que Dieu a mis dans le coeur de l'homme.

Sans doute, tous ces travaux n'ont pas la même valeur; mais tous sont utiles et serviront un jour. L'histoire, disait Pline le Jeune, de quelque manière qu'elle soit écrite, fait plaisir. Il y a plus: il ne faut pas voir dans les études locales des savants de province le travail isolé, mais le but, non la notice parfois sèche, décolorée et froide, mais le résultat qu'ignore peut-être son auteur. Il existe des auteurs mal récompensés de leurs utiles et rudes travaux, et que l'Anglais Johnson appelle les _pionniers de la littérature_. Les archéologues sont les pionniers de l'histoire, laborieuse avant-garde qui défriche et nettoie le sol, semblable à ces colons de l'Amérique qui s'avancent à travers les forêts et les immenses prairies, ouvrant de larges éclaircies, et sillonnant du soc de leurs charrues le terrain où bientôt s'élèveront les grandes cités. Ces collections, ces recherches minutieuses, les systèmes qu'elles enfantent, ces documents, trésors cachés et tirés, pour ainsi dire, de fouilles souterraines, ce sont les matériaux de l'histoire, emmagasinés, rangés, étiquetés. L'historien, plus tard, viendra faire sa ronde, et choisira et emportera les morceaux qui conviennent au grand édifice qu'il conçoit; ce sont là les éléments d'une véritable et nationale histoire de France, qu'on écrira un jour en dix volumes, et qui, en attendant, se rassemble en mille.

On ne peut, sans émotion, contempler ce grand mouvement qui se fait par toute la France et qui s'applique aux monuments et aux antiquités de notre histoire. La société nouvelle, si ardente et si pressée d'agir, rencontre à chaque pas des restes de l'ancienne, et se hâte de les recueillir et d'en marquer le caractère. C'est une maison qui croule; tout va s'effondrer; on met de côté, on ramasse, on classe les objets les plus précieux ou les mieux conservés; la jeune société va d'un autre côté, et elle ne veut pas que les os de ses ancêtres soient dispersés; sentiment naturel à l'homme, il comprend qu'il y a une solidarité entre lui et son passé: dans ces oeuvres du passé, ces monuments, ces débris, quelque différence qu'il y ait entre le présent et le point de départ, il reconnaît le germe de l'esprit qui l'anime lui-même, les progrès qu'il a faits, les transformations qu'il a subies; il s'intéresse à ces hommes d'autrefois, parce que ce sont ses aïeux; il sent palpiter quelque chose en lui qui est une partie de leur âme et de leur vie!

XV

Paysages.

=Pontivy.--Redon.--Ploërmel.--Guémenée.--Josselyn.--Le champ du combat des Trente.=

Tandis que les villes situées dans les montagnes du Centre, les montagnes Noires et les monts d'Arrée, ont le mieux gardé les vieilles traditions, et qu'il n'est pas de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, Gourin, Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de plus en plus, le caractère national; à mesure que l'on s'avance vers l'est, elles ont une physionomie moins accusée; on marche de désenchantement en désenchantement.

Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, Ploërmel? Les partisans de l'ancienne royauté nomment Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle appellent Napoléonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus les seconds. Il y a là deux villes juxtaposées: la vieille, à rues étroites, à maisons anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a son château démantelé, que personne n'habite et dont les pierres s'écroulent une à une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordées par le canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir Napoléonville.

Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles églises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cède en rien aux plus remarquables églises de Bretagne, son antique halle supportée par des piliers à base du XIe siècle, rappellent d'abord les vraies cités bretonnes du Finistère; mais on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles sous le pont de la Roche-Bernard, jeté entre deux rochers à deux cents pieds au-dessus de l'eau, arrivent de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait que, chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant. La prédiction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a construit des quais, creusé un large bassin, bâti de vastes magasins. Par Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les ports de l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports, cosmopolite.

Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui semble indiquer l'indifférence de race et de caractère. Un musicien célèbre a placé le sujet d'une de ses oeuvres à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, il aurait su que nulle part le génie breton n'est moins marqué: on n'y parle pas breton; le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs de l'intérieur; Ploërmel n'a même pas de véritable Pardon. C'est une petite ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la France.

Il reste pourtant quelques débris: c'était là jadis le coeur de la Bretagne; on est près de Josselyn, de Guémenée, du champ du combat des Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau château, avec ses deux façades dissemblables, les grosses tours sur la rivière, et la gracieuse et légère décoration de la façade de la cour, marquant, chacune à sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la féodalité et l'élégance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, comme la couleur plus pâle de la vieillesse qui commence s'étend sur un beau visage. Qu'est devenue la splendeur de cette maison? où sont les princes de cette fière et illustre famille, les Soubise, les Guémenée, les Montbazon?

Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un canal qui, ici, s'unit à la rivière, participant ainsi du cours d'eau créé par Dieu et du fossé creusé par l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.

Voilà que commence l'automne: le ciel a pâli, sa voûte immense est toute couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dôme semble frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie comme une glace, reflète en traits arrêtés les longs peupliers qui bordent ses rives; ils s'alignent comme une armée, un léger frisson court sur leur cime sans la faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme une grande voix, la nature entière. Dans cette universelle paix, quelques bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'aperçoit pas chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs suspendent et recommencent leurs coups cadencés; sur le sol sonore, les fléaux lourdement retombent; à leurs coups pesants, on dirait la plainte de l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient.

Le soleil ne paraît pas dans le ciel; le bleu éclatant a fait place à une lumière terne; ce n'est pas la froide clarté de l'hiver, ce n'est plus la chaude transparence de l'été: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui murmure; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la terre et les eaux; la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, rêveuse et étonnée, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé ses pensées, s'arrête et demeure immobile, les yeux fixés sur un point invisible, et comme suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira.

A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente d'une colline, Guémenée, vieille petite ville qui n'est guère formée que d'une rue, et la rue de vieilles maisons à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de lierres; c'est une des dernières images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand nom de Rohan.

La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le bruit d'un bois qui se casse en craquant. La vallée est comme recouverte d'une gaze; les arbres, au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise avec le ciel abaissé; la voûte du ciel est changée en une vaste coupole de plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend à grand bruit, abondante comme les pleurs qui s'écoulent de l'oeil de l'homme, quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans son coeur.

Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper leur charge, s'enlèvent et se dissipent en tous sens, argentés par le soleil pâle: en quelques instants, le voile de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, éclairée; ses plans, doucement inclinés, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge éclatent à travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent, comme d'une bordure, dans une rangée d'arbres au feuillage presque noir; tout alentour, les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel; en un endroit, elles se rompent, et à travers la brèche s'ouvre une campagne qui fuit dans un lointain infini, où le regard s'attache, et où il poursuit l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dédaigne l'heure présente et attend l'avenir qu'il ne possédera peut-être pas.

Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes et de terres à demi cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, à moitié chemin à peu près, vous rencontrez une barrière qui sépare de la route un massif de pins. Là était jadis le _chêne de Mi-voie_; vous êtes au champ du _combat des Trente_! Là un poëte voulait que l'on dressât un monument brut comme les rochers de la vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues taillées à grands coups; corps solides, le casque en tête et l'épée à la main, couverts de fer et changés en granit. Alignés sur leurs piédestaux carrés, rangés en bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté inébranlable, on eût reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient comme les témoins indestructibles de l'héroïque histoire, de la foi et des fortes moeurs d'un vieux peuple.

Mais ces épiques projets ne germent plus que dans quelques têtes bretonnes: les pensées de la multitude sont emportées vers des soucis plus pressants: qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du XIVe siècle? Un obélisque où s'effacent chaque jour les noms qui y sont écrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de l'époque qui produit hâtivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de la durée.

Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne connaissait pas l'été; leur souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne semblent pas changés, ils sont verts encore; mais peu à peu ils prennent une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, puis jaunissent; une couleur de rouille s'étend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se prépare; la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang d'un homme qui coulerait par tous les pores; la fin de l'année est proche; la nature, lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents marquent le feuillage pour la mort.

Bientôt ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes cimes des arbres, qui se balancent alternativement à droite et à gauche, comme un pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des arbres est l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de Dieu à l'homme; il se sent secoué dans sa force, il n'a plus les pieds fermement posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans ses os, et il hésite pour la première fois. Les arbres ne sont pas tout d'un coup dépouillés; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur ruine soit entière. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme par des brèches, et ces brèches une fois ouvertes, ce n'est plus une à une, c'est par bandes, par masses qu'il les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi, deviennent plus laides et plus hideuses: les premières feuilles étaient jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque en poussière. Ainsi de l'homme: après que les années de son été ont donné leur moisson, le vent du tombeau se lève; comme les feuilles des arbres, une à une ses facultés pâlissent; elles tombent l'une après l'autre, ses sensations vives et ses impressions frémissantes; il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son coeur, tout est frappé dans sa beauté; tout ce qui faisait sa force s'envole.