La Bretagne. Paysages et Récits.
Chapter 13
Je n'indique ici que quelques-uns des plus rares trésors. Les musées et les cabinets des villes de Bretagne possèdent, d'ailleurs, une quantité d'objets curieux ou importants pour l'art et l'histoire. Le musée de Rennes, outre une collection de 600 dessins italiens légués, au siècle dernier, par M. de Robbien, et où l'on admire des croquis de _Rembrandt_, de _Michel-Ange_ et du _Pérugin_, peut citer, après son Jordaens et son Rubens, plusieurs belles toiles: les _Noces de Cana_, attribuées à _Jean Cousin_, des _Casanova_, des _Paul Véronèse_, un _Tintoret_, un _Desportes_, et une scène de cour de _Clouet-Janet_, d'une touche aussi délicate que les tableaux de ce maître au Louvre. Le musée de Nantes est un des plus riches de province: outre plusieurs compositions de peintres anciens, il doit à la munificence de deux donateurs, M. Urvoy de Saint-Bédan et le duc de Feltre, une collection remarquable d'oeuvres des peintres contemporains, _Ary Scheffer, Ziégler, Grenier, Vernet, Léopold Robert_, deux ou trois toiles du meilleur temps de _Brascassat_, les _Taureaux attaqués par les loups_, entre autres, que Paris a revus et admirés à l'Exposition universelle de 1855; une suite, enfin, de dessins de _Paul Delaroche_, où l'on peut voir avec quelle gravité et quelle profondeur de pensée le consciencieux artiste étudiait ses sujets, et comment il parvenait à unir les qualités les plus diverses, la précision du dessin, la vivacité de l'expression et la vérité des caractères.
Les collections archéologiques ont été, on le conçoit, plus faciles à former; le goût et l'étude des antiquités poussait à recueillir de tous côtés les objets qui présentaient quelque intérêt historique ou artistique. Ici, les particuliers ont rivalisé avec les villes qui, presque toutes, ont fondé des musées archéologiques. Celui de Vannes se distingue par une collection d'armes celtiques trouvées dans le pays; le musée archéologique de Nantes, par des débris d'anciens monuments de la ville ou des antiquités locales, des sculptures de l'ancienne église de _Saint-Nicolas_, des tombeaux carlovingiens de _Rezé_, des chapiteaux mérovingiens de _Vertou_, des bas-reliefs gallo-romains provenant du _Bouffay_, des fragments de l'église de _Saint-Félix_, qui remontent au VIe siècle, etc. Quant aux cabinets particuliers, on peut à peine mentionner les principaux: à Rennes, celui de. M. _Aussant_, qui a rassemblé une quantité d'objets d'art et d'antiquités; à Fontenay, la savante collection de médailles de M. _B. Fillon_; à Nantes, la bibliothèque de M. _Dobrée_, riche en incunables et en livres rares, la collection d'autographes de M. _Lajarriette_, qui vient d'être vendue, celle de gravures de M. _Antime Ménard_; les tableaux de Madame _Barbier_, et les cabinets déjà cités de MM. Mauduyt et de Girardot. A Vitré, M. de la Borderie, qui est archiviste paléographe, a pris pour spécialité de recueillir les manuscrits relatifs à l'histoire de Bretagne, entre lesquels on doit signaler des papiers importants du prieur _Audren de Kerdrel_ et d'_Albert le Grand_. Le cabinet de M. le docteur Mauduyt est des plus variés: monnaies bretonnes, armes de tous les pays, antiquités égyptiennes, objets d'art; le tout catalogué et classé avec autant d'érudition que de goût. M. le baron de Girardot possède d'importants documents sur la Révolution et l'émigration, plusieurs lettres des rois de France; et, pièce inestimable, une très-éloquente lettre du maréchal de la Châtre à Henri III, datée de 1579, où il refuse d'exécuter les ordres du roi, qui lui commandait de massacrer les protestants dans sa province. Cette lettre, d'une irrécusable authenticité, prouve que le noble gouverneur d'Orthez eut des imitateurs, et qu'au temps même des luttes les plus passionnées, il se trouva des âmes généreuses, animées de sentiments vraiment français, et qui avaient conservé le respect de la vie humaine; l'histoire devra désormais citer le maréchal de la Châtre: lui aussi, sans l'avoir cherché et y avoir pensé, a droit à un renom immortel.
Le muséum d'histoire naturelle de Nantes a une spécialité: une collection de minéraux du département, qui en détermine les couches géologiques, et une longue suite de coquilles et de plantes marines recueillies par les capitaines de navires dans toutes les mers du globe. Mais le cabinet du conservateur du muséum, M. Caillaud, est peut-être plus curieux encore: de son voyage en Égypte, il a rapporté une foule d'objets, propres surtout aux usages domestiques, qui mettent, pour ainsi dire, sous les yeux, les moeurs de l'antique Thèbes, depuis les oreillers de pierre en croissant, sur lesquels on pouvait s'appuyer et dormir sans avoir chaud, jusqu'aux chats et crocodiles embaumés, depuis les souliers encore couverts de la boue du Nil, une boue de trois mille ans, jusqu'aux chaussettes et aux chemises de lin, dont la forme ne diffère guère des nôtres, depuis les fausses tresses et les perruques des dames égyptiennes jusqu'aux boîtes contenant le fard dont elles peignaient leur visage.
Enfin, il n'est pas jusqu'aux châteaux, où l'on ne rencontre de rares collections amassées par d'anciennes et opulentes familles, et qui sont ouvertes aux visiteurs comme ces galeries des palais de l'Italie, dont les maîtres sont moins les propriétaires que les gardiens; et, parmi ces châteaux, en première ligne, le château de la Seilleraie, près de Nantes, où, au milieu d'une multitude d'objets d'art précieux de statues de marbre, de curiosités venues de tous les pays, sont réunis dans une vaste salle plus de trois cents portraits des XVIIe et XVIIIe siècles; véritable musée français, galerie de grands hommes et de femmes célèbres dont s'est entourée, ainsi que d'une garde de glorieux ancêtres, une des plus nobles et des plus illustres familles de Bretagne, les Bec-de-Lièvre.
Ces musées, ces collections, partout répandues, ont bien plus de prix en province qu'à Paris. En province, où l'esprit se laisse facilement aller à la paresse, s'amollit et s'abat, où il n'est pas réveillé par cette production continue d'oeuvres de la pensée qui, sans cesse, tient Paris debout, on a besoin de secousses intellectuelles, et ces secousses, précisément, parce qu'elles sont plus rares, ont une action plus vive et plus profonde: la vue de ces chefs-d'oeuvre, rencontrés çà et là à de longs intervalles, est comme l'éclair qui découvre tout à coup un pan de ciel bleu, fait entrevoir au-dessus de la vie matérielle l'atmosphère des nobles pensées, et ramène dans les âmes le culte sacré du beau.
IV
Société académique de Nantes.--Poëtes et romanciers.
Nantes a tous les caractères de la grande ville moderne: son port, où des milliers de navires débarquent les produits de l'Amérique et des Indes; sa Bourse active, ses fabriques et ses usines bruyantes, aux hautes cheminées d'où s'échappe une noire fumée; les magasins et les cafés de ses rues neuves, resplendissants de glaces et de dorures, comme à Paris; et, dans les vieux quartiers, les boutiques sombres encombrées de ballots, de cafés, de sucres, des denrées de tous les pays du monde; son chemin de fer qui traverse la cité de part en part, le long de son beau fleuve, à vingt pas des navires, et emporte et rapporte incessamment, au vol de ses chevaux de feu, les lourds wagons de Paris à Nantes, de Nantes à Saint-Nazaire, reliant d'un double sillon la capitale à la mer; ses courses, ses théâtres, et ce mouvement, enfin, condition et marque distinctive de notre âge, violent, fiévreux, qui précipite les revirements de fortune, et qui, pour arriver plus vite, a trouvé des ressources nouvelles, la vapeur, l'électricité, la lumière du soleil, prompts comme nos désirs impatients.
Mais Nantes n'est pas uniquement une ville de commerce et d'industrie, préoccupée de vendre des épices, de raffiner du sucre ou d'armer des navires: les lettres, les arts, les sciences y sont cultivés avec zèle, ardeur, et, ce qui est plus rare, avec désintéressement.
Elle n'est pas, comme Rennes, le siège d'une faculté des lettres et d'une école de droit; mais le gouvernement a reconnu que cette grande cité a une importance exceptionnelle, et il y a fondé une _École préparatoire_ des sciences et des arts, sorte d'annexe aux Facultés, qui distribue un enseignement moins élevé que les Facultés, supérieur aux lycées, qui convient surtout à une ville riche et commerçante, et où les jeunes gens peuvent continuer leurs études littéraires et se maintenir au niveau du progrès des sciences. Ajoutez que Nantes possède une _École industrielle_, une _École chorale_, un _Cercle des beaux-arts_, à la fois école de dessin et galerie permanente d'exposition des ouvrages des artistes nantais, une _École secondaire de médecine_, une _Revue_, une _Société académique_, et de riches et beaux établissements scientifiques, muséum, musée, bibliothèque, etc.; que les arts, la musique, la peinture, la sculpture y sont cultivés, non par des amateurs, mais par des artistes dignes d'être partout estimés et distingués, et qui continuent cette noble suite de peintres provinciaux dont M. de Chenevières a fait connaître la vie ignorée et les oeuvres souvent admirables[1]: M. Charles Leroux, peintre de paysages, qui copie la nature bretonne avec amour et grandeur; M. de Wismes, auteur de ces grands ouvrages pittoresques, la _Vendée_, le _Maine_ et l'_Anjou_, aujourd'hui connus et répandus dans toute la France; M. Bournichon, M. Dandiran, toute une école d'habiles sculpteurs en bois; des statuaires surtout d'un talent éminent, Suc, grand artiste, mort il y a peu de temps, et M. Amédée Mesnard, son émule, plein d'imagination, de verve et de pensée, à qui a été confiée l'exécution de la statue équestre de Gradlon, placée sur le portail de la cathédrale de Quimper, auteur d'une quantité d'oeuvres populaires en Bretagne, entre autres, du fronton de Notre-Dame de Bon Port, composition de quatorze figures colossales, et de cette poétique statue de _sainte Anne_, qui, du haut d'un rocher, à l'entrée du port de Nantes, domine la ville et le cours du fleuve, et semble suivre et protéger les vaisseaux descendant à la mer!
[Note 1: _Peintres Provinciaux de l'ancienne France_, 3 vol, in-8°.]
Nantes n'est pas seulement la capitale de la Bretagne par son étendue et sa population; le nombre et l'importance des oeuvres de l'esprit en font le centre d'un grand mouvement intellectuel.
La Société académique de Nantes est connue depuis longtemps par des travaux sérieux qu'elle publie dans un Bulletin mensuel, et elle compte plusieurs hommes d'un mérite distingué: M. l'abbé Fournier, curé de Saint-Nicolas, ancien représentant à l'Assemblée constituante, dont tout à l'heure on dira l'oeuvre capitale; M. le baron de Girardot, secrétaire général de la préfecture, qui, mettant à profit un long séjour à Paris, la fréquentation des hommes éminents et le goût des études historiques, avec un zèle actif, une érudition vaste et variée, a entrepris des études sérieuses sur la Révolution, et à qui l'on doit un savant livre, _les Administrations départementales de 1790 à l'an VIII_, où l'expérience de l'administrateur a heureusement aidé l'historien; M. Guéraud, M. Fillon, que nous avons déjà cités; M. Dugat-Matifeux, ardent investigateur des faits peu connus de l'Histoire de l'Ouest, qui a publié une Étude sur l'historien Travers; des savants, M. le docteur Guépin, qui s'occupe d'études d'oculistique; M. Robière, de chimie; M. Huette, de curieuses observations de météorologie; M. le docteur Foullon, antiquaire et collectionneur, qui a traité de l'_Organisation de la médecine_ au point de vue des services publics, etc.
Mais le premier de tous est un savant illustre, qui n'appartient pas seulement à la Bretagne, mais à la France, le célèbre voyageur en Égypte, M. Caillaud. Doué de l'esprit le plus sagace et le plus pénétrant, il a fait en histoire naturelle plusieurs découvertes, une surtout, des plus intéressantes, pour laquelle la Hollande lui a décerné, il y a peu d'années, un prix extraordinaire, la découverte du _procédé de perforation des pholades_. On avait jusqu'alors cru que les pholades, petits mollusques très-communs sur les côtes de Bretagne, employaient, pour percer le dur granit où elles vivent, un acide qu'elles distillaient à travers les valves de leur coquille. M. Caillaud eut des doutes à ce sujet: il recueillit, près du Pouliguen, des pholades attachées à des morceaux de roc (gneiss), les plaça dans un bocal d'eau de mer incessamment renouvelée, et attendit l'effet de leur travail. Huit jours, quinze jours se passèrent sans que les pholades donnassent signe de vie, lorsqu'une nuit il fut éveillé par un bruit de scie qui retentissait dans le bocal; il se lève, et, à la lueur d'une lampe, il voit un des petits animaux se tournant et se retournant à droite et à gauche, avec un mouvement régulier, à la manière d'une vrille qui perce un trou; puis, après un certain temps, la pholade s'arrête, et un jet de poussière fine obscurcit l'eau du bocal; c'était le résidu de son travail, la partie du roc pulvérisé où elle avait pénétré, dont elle se débarrassait et qu'elle chassait au dehors. Et tour à tour le savant, attentif et charmé, surprend une à une les pholades accomplissant leur patient ouvrage, et se creusant leur demeure, l'arrondissant et la polissant, comme avec la râpe la plus délicate, sans autre instrument que leur coquille; et cette coquille, au lieu de se détériorer par le frottement continu, se développe à mesure que le travail avance; à la scie qui s'use une autre scie s'ajoute, puis une troisième, une quatrième, et ainsi de suite jusqu'à _quarante_, que M. Caillaud a comptées, et avec lesquelles le petit animal, à force de tourner et retourner sa frêle enveloppe, cette coquille que la pression d'un doigt d'enfant suffirait à briser, perce à jour le granit sur lequel s'émousse un ciseau de fer! phénomène admirable qui confond la sagesse humaine, et qui est un de ces millions de miracles naturels que Dieu nous fait voir constamment dans la création!
Il se publiait, il y a peu de temps encore, deux revues à Nantes: la _Revue des provinces de l'Ouest_, dirigée par M. Guéraud, avait choisi une spécialité précieuse, les documents inédits ou relatifs à l'histoire de la Bretagne, que d'actifs et intelligents archéologues, MM. Guéraud, Fillon, Marchegay, Duchâtellier, tiraient des archives départementales, épiscopales et municipales et des collections particulières, complétant ainsi, pour la province de Bretagne, la savante _Bibliothèque de l'École des chartes_; de plus un Bulletin bibliographique indiquait tous les ouvrages imprimés en Bretagne ou concernant les départements de l'ouest, ou qui ont pour auteurs des Bretons et des Poitevins. Cette revue n'existe plus.
La _Revue de Bretagne et de Vendée_ a été fondée par M. de la Borderie, qui a réuni autour de lui les hommes les plus distingués de la province. Là on retrouve plusieurs des écrivains bretons qui ont acquis à Paris une juste réputation par de grands travaux: MM. de Carné, de Courson, de la Gournerie, de Courcy, de la Villemarqué, etc.; à côté d'eux, de jeunes hommes d'un talent déjà mûr, et qui seraient estimés sur un plus grand théâtre: M. Alf. Giraud, ancien élève de l'École des chartes, auteur de notices sur Tiraqueau, Brisson, etc., écrites d'un style tour à tour coloré de poésie et aiguisé d'une pointe de raillerie gauloise; M. de Rochebrune, qui cultive et juge les arts avec goût et intelligence; M. Ropartz, dont l'Académie des inscriptions a distingué récemment les Études historiques; puis de vrais Bretons qui parlent et écrivent la langue de leurs pères, le breton: M. le Joubioux, M. Luzel, M. l'abbé Guillome, mort il y a deux ans à peine, et dont ses compatriotes ont dit que: «c'était le plus grand poëte qui ait écrit en langue celtique.» Car elle produit encore des fleurs de poésie celtique, cette vieille terre armoricaine, des poésies d'une saveur franche et d'un caractère original, nées du souffle des événements contemporains ou inspirées par le sentiment de la nature. La nature, les Bretons l'ont de tout temps vivement et profondément sentie, bien avant J.J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre; les poëtes n'ont jamais manqué en Bretagne, et les plus beaux chants, les plus populaires, sont dus à des paysans, à des pâtres, à des cloarecs, à de jeunes filles. Ce ne sont pas des paysans ordinaires, ces Bretons aux costumes pittoresques, qui parlent la langue nationale; qui ont gardé les moeurs antiques, et dont la vie se passe parmi les monuments des druides et les manoirs consacrés par la légende, dans les vastes landes couvertes de genêts et la solitude des grands espaces, ou en face de la mer, sur les âpres côtes aux rocs de granit. Autour d'eux il y a comme une atmosphère qui les transforme et les idéalise; on les trouve poétiques, et ils sont naturellement poëtes[1].
[Note 1: Voir l'_Appendice_.]
Tous les poëtes bretons qui se sont fait un nom dans la littérature contemporaine, MM. Ach. du Clésieux, H. Violeau, de Francheville et Brizeux, le barde breton par excellence, sont animés du même génie, s'inspirent des mêmes sentiments: la foi, la religion du foyer, le culte de la famille, l'amour du pays; tous connaissent cette passion de mélancolie, amante de l'infini, que Chateaubriand avait comme sucée au sein de la mère patrie, et qui lui donnait un si imposant caractère de gravité, enfin cette rêverie naïve et touchante qui valut à l'un d'eux, Raymond du Doré, l'hommage le plus délicat et le plus rare: il avait publié, il y a vingt ans, sans le signer, un volume de poésies; un jour, dans une ville du Nord, quelqu'un, une âme aimante sans doute, en rencontra un exemplaire, et il fut si ému par cette poésie douce et tendre, qu'il voulut faire partager à d'autres le charme qu'il avait ressenti; il le fit imprimer de nouveau, et, ne sachant quel nom y inscrire, il lui donna le gracieux titre de _Fleurs inconnues_.
Ce sont aussi ces qualités qui font l'attrait des vers de poëtes plus jeunes qui chantent aujourd'hui, M. Émile Grimaud, M. Stéphane Halgan, mademoiselle Élisa Morin, M. le comte de Saint-Jean, et un conteur qui, lui aussi, est poëte en prose, Jules d'Herbauge. Les _Récits et nouvelles_ de Jules d'Herbauge (sous ce nom se cache une femme qui porte un nom illustre, madame la comtesse de ........), ont été publiés en partie par la _Revue des Deux-Mondes_, et les juges les plus difficiles y reconnurent aussitôt un talent vraiment supérieur: une exposition simple faite avec un calme sûr de soi, force que possèdent seuls les maîtres; ils partent d'un pas mesuré, comme des gens qui savent quelle route ils ont entreprise et comment ils la doivent finir; les caractères se dessinant, l'action se nouant en peu de mots, sans réflexions par les faits mêmes; peu de dialogue,--le dialogue n'est souvent qu'un moyen de cacher l'embarras du romancier, qui n'est pas maître de son sujet; lorsque les caractères sont bien tracés, il n'est pas besoin de tant de paroles; aussi peut-on remarquer que les conteurs de notre temps qui excellent dans le dialogue ne dessinent pas de caractères;--un puissant intérêt dramatique, naissant du développement des passions, qui vous émeut, vous attache et vous entraîne, parce que l'auteur est lui-même ému des événements qu'il voit et qu'il met sous les yeux; l'impartialité dans la peinture des moeurs, une intelligence enfin des sentiments les plus divers. Deux nouvelles bretonnes, _la Jaguerre_ et _la Grande Perrière_, rappellent par la terreur, le fantastique et la vérité, les beaux récits de Walter Scott; dans d'autres, la finesse d'observation et une singulière connaissance des ruses féminines décèlent la main d'une femme.
Le comte de Saint-Jean, pseudonyme d'une autre femme qui a donné deux recueils remarquables par une verve poétique peu commune, et mademoiselle Élisa Morin, dont les vers sont sincèrement émus et souvent passionnés, continuent la pléïade de femmes poëtes auxquelles la ville de Nantes a donné naissance: mesdames Dufresnoy, la princesse C. de Salm-Dyck, Mélanie Waldor et Elisa Mercoeur.
M. Stéphane Halgan a publié un volume de poésies, intitulé _Souvenirs bretons_, où l'on reconnaît deux manières, l'imitation de MM. Hugo et de Musset, avec une certaine habileté dans la facture du vers; puis, et c'est la meilleure partie, les poésies vraiment bretonnes; car il faut remarquer que les pièces imitées sont des sujets vagues, étrangers à la Bretagne, et qui pourraient aussi bien être écrites à Paris qu'à Nantes ou à Rennes; mais quand M. Halgan traite un sujet breton, le poëte redevient lui-même; il s'émeut, il se complaît à ce qu'il voit et raconte. On dirait qu'il passe encore sa langue sur ses lèvres, quand il peint le souper de crêpes[1]. Voyez avec quelle netteté et quel tour pittoresque il décrit le brillant costume de Loc-Tudy (_le retour du Pardon_); il parcourt la plaine nue qui s'étend de Guérande au bourg de Batz, semée de mulons de sel et coupée de marais salants, et, en quelques traits, il en rend la tristesse et la sauvage grandeur, de même qu'il dessine fièrement la robuste population des paludiers du Croisic:
[Note 1: Voir l'_Appendice_.]
... C'est un beau peuple, un peuple jeune et mâle, A la taille élancée et svelte, aux yeux altiers, Aux cheveux longs et noirs, au teint blanc sous le hâle[1].
[Note 1: Voir l'_Appendice_.]
M. Stéph. Halgan est déjà un poëte breton, et plus il avancera, plus il deviendra Breton. M. Em. Grimaud n'a plus à se former, c'est le poëte national, qui cherche et qui trouve ses impressions dans l'histoire, dans le sol de son pays, la Vendée. Il avait commencé aussi, comme bien des jeunes poëtes, par l'imitation. Son premier volume, les _Fleurs de Vendée_, contient plusieurs pièces où l'on retrouve le faire, la coupe, les idées mêmes des poëtes de l'école romantique; mais le caractère original n'a pas tardé à se déceler. Il a en lui deux sources pures et profondes: le sentiment de la nature et l'amour de son pays; il sent les harmonies de la campagne; il erre le matin dans les champs, en écoutant d'une oreille attentive et charmée la bergeronnette et la fauvette qui _lui dit ses plus belles chansons_, le merle sifflant dans le buisson; il erre dans les bois en rêveur, avec cette mélancolie propre au Vendéen; ou bien savourant l'haleine du Bocage aux premiers jours de mai, le long des chemins couverts, il découvre les gracieux et frais mystères des hôtes du printemps[1].
[Note 1: Voir l'_Appendice_.]
Son pays, sa noble Vendée, il ne l'aime pas simplement, il la respecte, il l'admire, et il la chante comme un fils pieux; il recueille ses traditions et ses légendes, mais non pas à la façon des chroniqueurs froids et sceptiques; il les redit en sa poétique langue, avec l'accent et l'émotion de l'enfant qui croit, qui s'étonne, et qui frémit à ce qu'il raconte; il a la foi ardente et fière de ses pères:
Insultez-les, s'écrie-t-il, en parlant des vieux Vendéens!
Insultez-les, ô juifs, fils des anciens maudits! Ils vont où vous n'irez jamais, en paradis!
_La Pêche maudite_ est une terrible histoire; elle a pour refrain:
Il ne faut pas pêcher le jour des morts!
Une seule chaloupe part; elle est montée par un pêcheur impie qui a fait le tour du monde, un sceptique qui ne croit plus à rien:
Il n'a plus peur même des revenants!
Les poissons par milliers entourent sa barque; il jette le filet, mais tout à coup le poisson fuit comme par enchantement, et qu'amène-t-il? Une _tête de mort_!
Quand, à la fin de son premier recueil, le poëte s'écrie:
Qui te célébrera, Vendée, ô ma patrie? Quelle muse dira ta gloire et tes malheurs, O terre de géants et de genêts en fleurs?
on voyait bien qu'il sentait en lui une force qui le poussait, et qu'un jour il serait lui-même ce poëte vendéen.