La Bretagne. Paysages et Récits.

Chapter 12

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Le véritable centre de l'archéologie est le Morbihan, le classique pays des dolmens et des menhirs; là, à Carnac, en face des immenses alignements de pierres debout, à proximité de Locmariaker, un jeune érudit, M. de Keranflec'h, savant dans les origines et dans la langue de sa patrie, cherche à expliquer les monuments druidiques au milieu desquels il vit et à en déchiffrer le sens. Un examen attentif et persévérant, une rare perspicacité lui ont inspiré un système ingénieux, sinon certain, du moins probable, sur cet immense amas de pierres symboliques, qui, comme le sphinx, posent à la science une énigme dont jusqu'ici elles ont gardé le secret.

La société archéologique de Vannes est fort active: elle a fondé un musée, et elle compte des antiquaires connus par de nombreux travaux: M. Lallemand, qui s'occupe surtout de l'art aux premiers temps du christianisme; M. Rosenzweig, de la recherche des anciennes chartes et des archives; M. le docteur Halleguen, de Châteaulin, des antiquités romaines; plusieurs ecclésiastiques, M. l'abbé Marot, qui s'est appliqué aux antiquités celtiques; M. l'abbé Piederrière, à l'art du moyen âge; M. de La Morvonnais, enfin, qui a écrit sur l'architecture romaine en Bretagne un livre où les appréciations d'une critique fine et juste se joignent aux vues d'ensemble, et que l'Institut a couronné. Les numismates, de leur côté, éclairent les points obscurs de l'histoire de leur province. A Morlaix, c'est M. Lemière, à Rennes, M. Bigot; M. Bigot a publié et commenté toutes les monnaies de Bretagne, dans un volume qui lui a valu les distinctions des académies. A Fontenay, qui, par sa position, est une ville plutôt poitevine que bretonne, mais qui, par ses inclinations, se rattache à la Bretagne, habite un autre numismate, M. Fillon; mais M. Fillon n'est pas uniquement savant en médailles; il a rassemblé et publié déjà, en partie, une multitude de chartes, de pièces relatives à la Bretagne, à l'histoire de la Révolution et à la guerre de la Vendée. C'est à la fois un fureteur et un collectionneur, mais sans l'étroitesse d'idées qui accompagne souvent ces goûts exclusifs. De la masse de documents qu'il amasse il tire des déductions générales; aussi ses travaux ont-ils porté son nom hors de la province: ce n'est plus un savant de l'Ouest; Paris le connaît, et la Société royale de Londres l'a nommé son correspondant.

D'autres, comme M. du Laurens de La Barre ou le docteur Fouquet, recueillent les légendes populaires: La Fontaine avait bien raison de dire:

Si _Peau d'âne_ m'était conté, J'y prendrais un plaisir extrême.

Quoi de plus attachant, en effet, que ces récits légendaires où se révèlent les usages du peuple, ses traditions, ses croyances, ses superstitions, où sont si bien unis le diable à l'homme et les saints aux affaires de la terre, que le lecteur, entrevoyant vaguement ce qu'il y a de vrai, sans pouvoir le préciser, jouit à la fois de la poésie du rêve et du mystérieux attrait de l'inconnu? Bien plus, jusqu'à quel point ne croyons-nous pas nous-mêmes à ces histoires fantastiques? on ne saurait le dire. En voyant la bonne foi, le ton sérieux et convaincu du narrateur, en l'entendant citer ses témoins, accumuler ses preuves, désigner du doigt les monuments du récit, on se demande qui se trompe ici, et si ce peuple, qui tout entier atteste la vérité de ces faits, n'a pas plus de bon sens que le sceptique qui en rit. Il va sans dire que MM. Fouquet et du Laurens de la Barre ne sont que les rapporteurs de ces légendes: M. de la Barre est plus littéraire et plus moraliste, M. le docteur Fouquet plus naïf; il ne raille pas, on voit qu'il sait parfois à quoi s'en tenir, mais il ne fait pas de réflexion qui vous désenchante; au contraire, il a le respect de ces moeurs, de ces croyances; il vénère les vieilles pierres, les lieux de pèlerinage, il raconte, comme un homme qui se plaît à ce qu'il raconte, et l'on se plaît à l'écouter[1].

[Note 1: Voir l'_Appendice_.]

La légende tient à la fois du conte, de l'archéologie et de l'histoire; elle sert de transition à l'histoire proprement dite: cette vieille province de Bretagne a conservé, avec sa foi, ses costumes et sa langue, un profond sentiment national, et l'histoire est pour elle une manière de témoigner de son respect pour les ancêtres. L'histoire de la Bretagne, depuis les temps les plus reculés, a été examinée, discutée et racontée sous toutes les formes: monographies de villes, biographies d'hommes illustres, vies des saints, descriptions topographiques. Les ouvrages publiés récemment sont presque innombrables: en première ligne, la _Biographie bretonne_, entreprise il y a déjà plusieurs années, par un savant dévoué et infatigable, M. Levot, bibliothécaire de la marine à Brest, qui, avec le concours de tout ce qu'il y a en Bretagne d'hommes instruits, a retrouvé dans les chartes, dans les archives et les papiers de famille, des faits ignorés, relatifs à des citoyens éminents oubliés ou méconnus, et dressé comme un inventaire complet de toutes les illustrations de sa patrie; puis, sous une forme plus scientifique, une autre histoire de la Bretagne, _les Anciens évêchés de Bretagne_, par MM. Geslin de Bourgogne et An. de Barthélemy, un des ouvrages les plus considérables qui aient été publiés depuis longtemps par les départements. _Les Évêchés de Bretagne_ n'auront pas moins de quatre gros volumes et un atlas de planches représentant les types de l'architecture religieuse, civile et militaire: histoire générale, histoire de chaque diocèse, de ses évêques, de ses établissements religieux, des villes, des fiefs, des paroisses, etc. C'est une revue exacte des événements et des institutions, un véritable monument élevé à l'ancienne Bretagne.

A côté de ces grandes oeuvres, voici une foule d'études spéciales: tandis que d'excellents érudits écrivent l'histoire de leur ville natale ou la vie de ses grands hommes, M. Ropartz, la _Vie de saint Yves_, patron de la Bretagne, l'_Histoire de Guingamp_ et celle _des Missionnaires et Fondateurs d'ordres religieux_ en Bretagne; M. l'abbé Mouillard, la _Vie de saint Vincent Ferrier_; M. de La Bigne-Villeneuve, l'_Histoire de Rennes_, et M. Cunat, de Saint-Malo, la Biographie de ces marins magnanimes, de ces vaillants corsaires, Suffren, Surcouf, du Guay-Trouin, qui s'élançaient, comme des milans de leur aire, de ce port fatal aux Anglais; d'autres approfondissent les questions les plus difficiles et les plus ardues: M. A. de Blois, de Quimper, les _Origines du droit breton_; M. A. de Courson, le _Cartulaire de Redon_; M. du Fougeroux, de Fontenay, les _Premiers temps de l'Histoire du Poitou_. M. Marteville, de Rennes, publie une nouvelle édition de l'ouvrage classique sur la Bretagne, le _Dictionnaire d'Ogée_; et, à la pointe la plus éloignée de l'Armorique, à Saint-Pol de Léon, petite ville qui fut autrefois un évêché, et qui aujourd'hui est presque déserte, un savant généalogiste, M. Pol de Courcy, auteur du _Dictionnaire héraldique de la Bretagne_, fait paraître un magnifique Album de miniatures (_fac simile_) du XVe siècle, le _Combat des Trente_, accompagné de documents puisés aux sources les plus authentiques sur les héros de cette lutte homérique, dont le glorieux souvenir est consacré par l'obélisque de la lande de _Mi-Voie_.

Dans les grandes villes, les ressources d'érudition permettent d'entreprendre des ouvrages étendus, comme les _Annales universelles_ de M. Fourmont, à Nantes, immense volume in-folio divisé en quinze ou vingt colonnes, où viennent se ranger côte à côte tous les peuples de la terre, depuis la création du monde. Il est facile de faire ces sortes de tables synoptiques; mais ce qui est moins aisé, et ce qui donne au livre de M. Fourmont une valeur sérieuse, c'est qu'il l'a composé à un point de vue scientifique. Il y a là plusieurs années de recherches laborieuses et une lecture immense: il est au courant de toutes les découvertes modernes, des travaux des savants de l'Europe et des savants de Calcutta; Zend des Persans, monuments du Mexique, Védas des Indiens et Kings des Chinois, lui sont aussi familiers que les traditions celtiques et les Eddas des Scandinaves; aussi, à la lueur de ce faisceau de lumières jaillissant de tous les points, il a, on n'ose dire débrouillé, mais éclairé le chaos des premiers temps, la séparation des peuples, leurs origines, leurs parentés, leurs migrations. Puis, après que, dans cette première partie, il a fait un rapide précis des événements, il reprend chaque période, il en écrit l'histoire morale: religions, langues, moeurs, institutions, philosophies, etc., dans la même forme synoptique, de manière à donner à la fois le spectacle de la marche de chaque peuple séparément, et du mouvement général de l'humanité, jusqu'au jour où le vieux monde vient, comme un grand fleuve, se jeter, se confondre et s'épurer dans le christianisme.

Là aussi, dans ces centres intellectuels, à Rennes, à Nantes, les études historiques ont une physionomie plus vive; on y livre des batailles d'érudition. Les écrivains bretons, avec leur opiniâtreté passée en proverbe, et leur franchise ardente, qui n'est pas moins remarquable quand ils traitent un point d'histoire contesté, prennent aussitôt les armes, attaquent et poussent devant eux, et frappent à coups redoublés tout historien coupable d'erreur, jusqu'à ce qu'il tombe abattu. Ainsi, à Rennes, M. Vert, M. de Kerdrel, qui a montré si clairement, si fortement, le véritable esprit de la _Réforme en Bretagne_, à l'occasion de l'_Histoire de la ligue en Bretagne_, par M. Grégoire; à Nantes, MM. Biré et Guéraud; à Vitré, M. de la Borderie. M. Biré s'est attaché à l'_Histoire de la Révolution_ de M. Michelet, qui avait touché à la Bretagne et à la Vendée, et il a fait de ce livre, d'une main aussi ferme que sûre, une dissection qui ne laisse rien de côté: omissions, oublis volontaires, silence sur les atrocités des républicains, exagérations emportées; il a montré à nu la faiblesse et la partialité de cet écrivain, naguère noblement inspiré, aujourd'hui troublé par le fanatisme, qui ne recherche pas la vérité, mais qui se passionne, qui ne raconte pas, mais qui plaide, qui ne peint pas, mais qui combat. M. Biré discute et écrit, comme on devrait toujours le faire, avec force, convenance, érudition et émotion.

M. Arm. Guéraud, correspondant du ministère pour les monuments historiques, est à la fois écrivain, antiquaire, libraire, imprimeur: intelligence vive, ouverte à tout, instruit en beaucoup de choses, il connaît très-bien sa province, hommes, livres, sol, monuments; il a publié sur plusieurs parties de l'histoire de son pays des notices importantes, entre autres celle sur le _maréchal de Raiz_, le faux Barbe-Bleue de nos contes, où, les pièces du procès en main, il a rectifié les erreurs populaires et montré, telle qu'elle était réellement, cette dure, vigoureuse et violente figure, sorte de Claude Frollo laïc, mélange de vices affreux et de brillantes qualités, courage, science, passions sauvages et cruauté de damné. Nul historien ne pourra désormais se passer de consulter l'ouvrage de M. Guéraud. Un livre plus important encore est le recueil des _Chansons de la Bretagne et du Poitou_ depuis les temps les plus reculés, recueil composé de plus de douze cents chansons, qui donne sur les moeurs, les usages, les coutumes et la langue des détails souvent négligés par les historiens, et singulièrement propres à compléter la physionomie d'un peuple.

Mais le plus savant des historiens bretons est M. de la Borderie, ancien élève de l'École des chartes, que le gouvernement a chargé de dresser le catalogue raisonné des archives et des pièces historiques de l'ancienne chambre des comptes de Nantes. Outre un grand nombre de fragments sur les points les plus obscurs de l'histoire de la Bretagne, M. de la Borderie a écrit l'histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, un des épisodes les plus dramatiques de la lutte que la Bretagne n'a cessé de soutenir contre l'ancienne monarchie pour le maintien de ses privilèges. On ne peut nier que ce récit ne soit fait dans un esprit de nationalité exclusif; mais un intérêt puissant s'attache à cette histoire, intérêt qui tient au talent original de l'auteur. Il n'a aucune prétention, il ne cherche pas les phrases à effet; on voit un homme préoccupé, avant tout, de montrer la vérité, et qui, la trouvant si contraire à ce que l'on a cru et écrit jusqu'ici, et si favorable à sa patrie, s'anime en vous la démontrant. Il est heureux et fier, comme il le dit quelque part, de publier des pièces si glorieuses pour son pays; il devient éloquent, et son émotion sincère gagne le lecteur; on partage son indignation ou sa pitié. Au milieu de ce récit net, ordonné, qui marche droit à son but et ne s'avance qu'à mesure que le terrain est bien affermi, le Breton se reconnaît: il a parfois des railleries et des sourires goguenards qui rappellent l'esprit gaulois, et pour lesquels il y a un mot gaulois aussi et expressif, le mot _gouailler_. Il est, de plus, doué à un éminent degré de la finesse bretonne, plus habile et plus déliée que la finesse normande si vantée. Il vous présente les choses d'une telle façon qu'il vous fait presque toujours conclure avec lui, et ce n'est que plus tard, en y refléchissant, que l'on s'étonne d'être allé si loin dans son sens. Il faut le dire: quelque étrange que puisse paraître une telle assertion au monde littéraire parisien, cette histoire de la _Conspiration de Pontcallec_, par M. de la Borderie, est supérieure à bien des oeuvres publiées à Paris, signées de noms illustres et vantées comme des chefs-d'oeuvre. On y trouve, à côté d'une érudition large et sûre, l'amour du sujet, l'agrément de la narration, la lucidité de la composition, la conscience de l'historien. Avec de telles qualités, M. de la Borderie n'a pas fait seulement ce que l'on nomme aujourd'hui si facilement et si vaguement un _beau livre_, il a fait un bon livre, un livre vrai, qui a épuisé le sujet et qu'on ne refera plus. On ne saurait mieux louer un historien.

II

L'Association bretonne.

Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et où se réflète son génie, l'_Association bretonne_.

Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et où il reste tant de ruines des anciens âges, des hommes intelligents ont compris que ces deux intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire locale. Les comices agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les sociétés savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a réunis: elle est à la fois une association agricole et une association littéraire. Aux expériences de l'agriculture, aux recherches archéologiques, elle donne de la suite et de l'unité; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, l'oeuvre des moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui défrichaient le sol et éclairaient les âmes.

Un appel a été fait dans les cinq départements de la Bretagne à tous ceux qui avaient à coeur les intérêts de leur patrie, aux écrivains et aux propriétaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un _bulletin_ mensuel, et un _congrès_ annuel. Le bulletin rend compte des travaux des associés, des expériences, des essais, des découvertes scientifiques; le congrès ouvre des concours, tient des séances publiques, distribue des prix et des récompenses. Afin de faciliter les réunions et d'en faire profiter tout le pays, le congrès se tient alternativement dans chaque département; une année à Rennes, une autre à Saint-Brieuc, une autre fois à Vitré ou à Redon; en 1858, il s'est réuni à Quimper.

A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, discutées, éclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à des recherches longues et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront pas ignorés; tant d'intelligences vives et distinguées, qui demeureraient oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but à leurs efforts; la publicité en est assurée, ils seront connus et appréciés. D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à Brest, de Nantes à Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, à Saint-Brieuc, s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper: il est un jour dans l'année où ils se retrouvent, où se resserrent les liens d'études et d'amitié.

[Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre national: ces congrès sont de véritables assises bretonnes; ils remplacent les anciens États: on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus nombreux qu'avant la Révolution, et de plus, mêlés aux nobles et aux bourgeois, les paysans.

La Bretagne est une des provinces de France où les propriétaires vivent le plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'année tout entière. De là une communauté d'habitudes, un échange de services, des relations plus familières et plus intimes, qui n'ôtent rien au respect d'une part, à la dignité de l'autre. Propriétaires et fermiers, réunis au congrès, sont soumis aux mêmes conditions et jugés par les mêmes lois; souvent le propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces mêlées animées, où l'on se communique ses procédés, où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue des prix et des encouragements, les riches propriétaires et les nobles traitent les paysans sur le pied de l'égalité; ici, la supériorité est au plus habile: c'est un paysan, Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du congrès de Redon.

Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours été en croissant; les congrès sont devenus des solennités: on y vient de tous les points de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les prix sont décernés en grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues en ligne partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon. Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnés par les académies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont jadis illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent de conquérir, en Afrique et en Crimée, une gloire nouvelle: le comte de Sesmaisons, le général Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la Villemarqué, de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux voisins, les dames de la ville, remplissent la vaste salle des séances, où se livrent des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement à leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se rendent à la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une population empressée comme pour une fête, au son des cloches, entre deux haies de troupes, à travers les rues de la ville, pavoisées du drapeau national breton, la bannière à hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut au peuple et que le peuple aime: quand il assiste à ces solennités, où il se voit représenté par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre et il se redresse avec un légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il est encore capable de grandes choses.

Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association bretonne a été dissoute: un zèle plus ardent qu'éclairé la représenta comme une réunion d'hommes qui, sous d'apparentes études d'histoire, cachaient des préoccupations moins désintéressées; on craignit qu'elle ne devint un foyer de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'étaient pas fondées: l'Association bretonne se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le concours de l'autorité; elle n'avait aucun des caractères des associations politiques, aucune des conditions des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que soit d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations qui ont amené sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui, pendant qu'elle a existé, a rendu tant de services à l'agriculture, à la science historique et archéologique, qui excitait dans cinq départements une émulation généreuse, donnait un but et un ensemble à leurs travaux, développait le goût des études sérieuses et tendait à former dans la province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du coeur de la France, réveillent à ses extrémités le mouvement, la pensée et la vie.

III

Musées et collections.

Outre leurs bibliothèques et leurs musées, on trouve dans presque toutes les villes de Bretagne des collections particulières. Paris, grâce à Dieu, n'a pas absorbé tous les chefs-d'oeuvre de l'art; plusieurs causes, le loisir, l'aisance, les héritages, la destruction ou la vente des vieux châteaux, le goût, enfin, des curiosités de l'art que développe l'uniformité d'une vie calme et inactive, ont facilité la formation des collections en province. Ces collections sont précieuses en ce qu'elles ont presque toutes le caractère local, qu'elles complètent ou expliquent l'histoire du pays. Sans doute, on ne saurait les comparer aux grandes collections de Paris; mais il est tel livre, telle oeuvre d'art conservés dans le musée d'une petite ville qu'envierait le Louvre ou l'hôtel Cluny, et que l'on est pourtant heureux de n'y pas voir. Ces beaux fragments que l'on rencontre au milieu d'objets souvent médiocres, on les examine avec un soin plus attentif, on les apprécie mieux; leur isolement même leur donne un intérêt de plus.

Ainsi, quel prix n'acquiert pas dans une ville de province le chef-d'oeuvre d'un maître, comme la _Chasse au lion_, de Rubens, et _le Christ en croix_, de Jordaens, du musée de Rennes, ou la satisfaisante et dramatique toile de Sigalon, l'_Athalie_, du musée de Nantes, une des rares compositions originales de ce consciencieux artiste, à qui l'étude assidue de Michel-Ange avait révélé l'énergie de l'expression, l'ampleur de la composition, la grandeur du style? Le manuscrit de _saint Augustin_, de la bibliothèque de Nantes, serait-il autant goûté s'il était à Paris, tandis qu'il n'est pas un étranger à qui l'on ne montre ce charmant spécimen de l'art du XVe siècle, dont les miniatures, du même style que les magnifiques manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne, semblent avoir été peintes par la même main, avec la même naïveté, la même couleur brillante et durable, la même finesse d'exécution et le même sentiment religieux. Et, dans les collections particulières, qui ne remarquera avec une vive curiosité la serrure signée _Donatello_, du cabinet de M. Mauduyt, merveille d'art et d'industrie à la fois, travail aussi savant qu'ingénieux, où s'est jouée la fantaisie de l'artiste florentin, et les manuscrits autographes de Dom _Lobineau_, l'historien de la Bretagne, appartenant à M. de la Borderie, et le recueil des lettres de _Camille Desmoulins_, de la collection de M. le baron de Girardot, dans lesquelles se montre sous un jour inconnu, comme père, frère, époux, le fougueux et éloquent écrivain de la Révolution? Enfin, où seraient mieux placés que dans un musée breton, à Dinan, ces reliques essentiellement bretonnes, la giberne de _La Tour-d'Auvergne_, qui ne fut pas seulement le premier grenadier de France, mais aussi un des premiers savants de la Bretagne, et les pantoufles de la _reine Anne_, que les Bretons appellent toujours la _duchesse_ Anne, et le casque de _du Guesclin_, le héros-breton?