La Bretagne. Paysages et Récits.
Chapter 15
Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, élèvent des bruits nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement arrêtés, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravité jusqu'alors inconnue; on les écoute avec une tristesse rêveuse et muette. C'est la grande mélancolie de la vieillesse, le silence, les méditations, les retours, les souvenirs: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie écoulée; il approche du sommet de la colline où son horizon finit, et où, le sol se rompant tout à coup, il va commencer un autre voyage dans un pays qu'il ne voit pas, et où nul ne le verra.
Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse, changement qui se précipite et dont le dénoûment est inconnu, voilà l'image de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va.
* * * * *
=APPENDICE=
I
Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et le Finistère, et qui feront connaître l'esprit du pays où elles sont nées. _La Lande de Lanvaux_ et _la Cathédrale_ sont extraites du livre de M. le docteur A. Fouquet, intitulé _Contes, légendes et chansons du Morbihan_; la légende de _Saint Christophe_ a été publiée par M. du Chalard, et celle du _Chêne de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de Bretagne et de Vendée_.
=LA LANDE DE LANVAUX.=
Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une immense plaine, où le voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères desséchées et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y découvre que des rochers brisés et des blocs bouleversés sur les sommets pelés de ce désert.
Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui filtre sous des gazons fleuris, point de lac azuré qui réfléchisse un feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des fondrières boueuses sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un glayeul.
Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir mutilé et que j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'étendait devant moi, un jeune pâtre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce familiarité de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre d'être indiscret, me dit: «--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisées?--Non, mon enfant, répondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit comment cela est arrivé.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère t'a appris.
«--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac à Pleucadeuc, on comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entouré de courtils et de vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.
«Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir comment allait le monde en ce temps-là, arrivèrent à ce village par une pluie battante, et trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus, portaient sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la charité, et tenaient en main des bâtons pour se défendre des chiens.
«Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus belle maison du village, demandant à entrer pour sécher leurs habits au feu de la cuisine; mais cette maison appartenait à M. Richard, qui était un ladre et un méchant. M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire entrer les saints comme ils le demandaient, il les menaça, s'ils ne s'en allaient au plus vite, de lâcher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent jusqu'à l'autre bout du village, et cette fois ils allèrent frapper à la porte de la plus pauvre cabane.
«Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, les voyant trempés de pluie, les reçut avec bonté, les fit asseoir à son foyer, alluma le plus promptement possible un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il avait obtenus en mendiant, car il était vieux, infirme, et ne pouvait plus travailler.
«Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, saint Pierre dit à Misère: «Tu es un brave homme; tu nous as donné tout ce que tu avais reçu, et ta charité a été bien faite, car elle a été faite de coeur et toute pour Dieu. Que ta foi soit égale à ta charité; forme un souhait et il sera accompli.» A ce langage, et surtout à l'odeur de sainteté qu'ils répandaient, Misère reconnut deux hôtes du paradis, tomba à genoux et leur dit «Je ne possède au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont volés chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. Comme ces fruits sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton désir soit satisfait!» dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux disparurent.
«A l'automne suivant, le pommier de Misère était chargé de beaux fruits, que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut M. Richard pris dans les branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: «Comment! s'écria Misère, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous êtes un voleur...» Et aussitôt le bonhomme courut appeler tous les gens du village. Tous accoururent, et crièrent _haro_ sur M. Richard, détesté à cause de son avarice et de sa méchanceté.
«M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère de l'aider à descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le jour s'agiter et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le lâcha, en lui disant: «Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous; mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas.»
«Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta à lui tout à coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misère. il faut me suivre; es-tu prêt?--Vous savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde et rien à y laisser; mais, cependant, il n'est âme qui n'ait un désir ou un regret en quittant ce monde, et j'ai un service à réclamer de vous. Vous êtes si bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous voyez, près de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour m'en cueillir une?--Qu'à cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une fois, être agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.--Et la Mort, sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ça lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts à ébranler l'arbre, elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort fut forcée de reconnaître là une main plus puissante que la sienne.
Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et faisait la sourde oreille à ses cris. «--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai tant de besogne à faire que je n'ai pas de temps à perdre.--Bien, bien! dit Misère, si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me rends la liberté, je te laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misère dure jusqu'à la fin des temps!»
«Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en main, et dans sa rage frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misère resta seul sur cette terre désolée!...»
=LA CATHÉDRALE.=
Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël revenait de la place Mainlière, à Vannes, où il avait donné ses soins à un tailleur de ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale, dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, avant de regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses inquiétudes, et, dans cette intention, il pénétra dans l'église et alla s'agenouiller au fond d'une des chapelles latérales.
A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le saint temple, l'obscurité y était presque complète, et le plus profond silence y régnait. Fatigué de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas à s'endormir, et si profondément, qu'il n'entendit ni la voix des cloches tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant la clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la cathédrale.
A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de froid se réveilla enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine à se rendre compte du lieu où il se trouvait; mais bientôt l'étrange spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la mémoire; car, au pied de l'autel près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une chasuble noire, à large croix blanche, était debout, prêt à commencer une messe, et sur l'autel, couvert d'un drap noir lamé de blanc, vacillaient les pâles clartés de deux bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en sautoir.
Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému de cette scène lugubre qui le surprenait tout à coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de répondant, et s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement un regard.
O terreur!!! ce prêtre était un squelette aux os sans chair, aux orbites creuses et vides!...
Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et ce ne fut qu'à l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa demeure.
Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, il restait toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses lèvres, et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres baisers pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus sa couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil était plus laborieux que ses pénibles veilles, traversé qu'il était de terreurs incessantes sur lesquelles son intelligence troublée n'avait aucun empire. Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, le malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre chargé de la direction de sa conscience, et de lui révéler la cause de ses terribles émotions.
«Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi votre âme à des terreurs qui sont peut-être le fruit d'une erreur des sens, et qui, si elles sont les effets d'une effrayante réalité, doivent être sérieusement approfondies, car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont le souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi pour être l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation nécessaire. Il faut donc, mon fils, dans le double intérêt de votre salut temporel et de votre salut éternel, aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure, l'apparition qui vous a tant épouvanté.
--Hélas! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas à ma faiblesse une épreuve qui me tuerait...
--Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous tentiez de la subir armé de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend invincible, et la prière est la plus sûre de toutes les armes; priez donc et croyez!... et si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez, mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!...»
Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se rendit à l'église, s'agenouilla dans la même chapelle et se fit enfermer encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'à l'heure attendue avec impatience et pourtant redoutée.
Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent d'elles-mêmes; l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette, revêtu de la chasuble de deuil, parut à l'entrée de la chapelle.
«Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier d'une voix émue, retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu tout-puissant, dis... que veux-tu?
--Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le spectre... Voilà déjà bien des années, oh! des années bien longues pour ceux qui souffrent! que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet autel, un chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, quand j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette négligence et cet oubli coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps fermé les portes du ciel à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de celui pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi que Dieu a choisi pour être l'instrument du salut de deux âmes!... Aussitôt le spectre et le gantier s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts commença; mais quand le prêtre eut prononcé le _requiescat in pace_, il disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisée, vit deux traînées lumineuses qui montaient au ciel...
Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit dans la prière l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux sourire aux lèvres, il y rapporta le calme et la joie, car son âme était complétement rassérénée.
=LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.=
Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était doué de robustes épaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confié l'emploi de passeur sur la rivière du Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord de l'eau avec ses douze apôtres; Christophe s'empresse de les prendre dans ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'égards.
«Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton salaire?
--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.
--Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai désirer soient forcés d'entrer dans mon sac.
--Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu ne demanderas jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin.»
Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits, de légumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut jurer de ne jamais succomber à la tentation? Un matin, Christophe, en passant dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira de mauvaises idées: «Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebâtir la chaumière des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi!»
[Note 1: Le Maudit.]
Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac. _Petra faut tho_[1]? Ce n'était encore qu'un homme, et il n'était pas devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut suivie de bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre monde, il ne laissait pas que de goûter les charmes de la bonne chère et tout ce qui s'ensuit. Or, un jour qu'après dîner, il se reposait à l'ombre sur le gazon, vint à passer _er diaoul_[2], qui se mit à le narguer et à lui faire toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, les poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt debout et la bataille commença; comme les forces étaient égales, deux jours dura la lutte, sans qu'on pût en prévoir la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et retombant l'un après l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne s'était heureusement souvenu de son sac: «Ah! _milliguet diaoul_[3], par la vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac.» Ce qui fut fait à l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il jette sur ses épaules, en cherchant dans sa tête comment il s'en débarrassera. Il passait près d'une forge où trois vigoureux compagnons battaient le fer rouge à grands renforts de bras. «Voilà mon affaire, se dit Christophe,» et s'adressant aux forgerons: «Tenez, leur dit-il, j'ai là un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'épaisseur d'une pièce de six liards, je vous donnerai un écu.--Accepté!» Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on le forge et le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commençait à poindre, on entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait:
[Note 1: Que voulez-vous?]
[Note 2: Le diable.]
[Note 3: Ah! maudit diable!]
«Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de là?
--Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille désormais.
--Je le jure.
C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir!»
A partir de ce moment Christophe changea tout à fait d'existence, il ne s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent plus de continuer à être le passeur du Scorff, il se retira dans un petit ermitage sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, entouré des nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation de sainteté. Cependant, lorsqu'après sa mort, il se présenta devant saint Pierre, qui, comme vous le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait jadis méprisé son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et dans sa distraction il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre de marches, et arrive enfin à une porte où se tenait un jeune homme de bonne mine qui l'engagea à entrer; mais Satan, qui passait par là, s'écria aussitôt: «Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour moi!»
Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau à l'entrée du paradis. On entendait au dedans une musique délicieuse qui augmentait encore son désir de pénétrer plus loin; aussi s'approchant le plus possible:
«Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez là-dedans! Si vous pouviez seulement entrebâiller la porte, on en jouirait un peu du dehors.»
Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais aussitôt Christophe jetant son sac à l'intérieur entre et s'assied dessus en lui disant: «Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.» On lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours resté dans le ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mérité une bonne place.
=LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.=
En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de _Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à l'entrée de la forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux regagnaient leur village après avoir visité des parents dans la paroisse de Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët pour traverser la rivière. Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel: Maharit entra dans la barque, et fut surprise de la voir s'éloigner aussitôt du bord: croyant que le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait _son cousin_ par précaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois; mais le bateau étant arrivé dans le courant, filait, filait toujours plus rapidement.
[Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]
«Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille d'une voix suppliante; que dirait Loïc Guern d'une telle folie?...»
Vaines prières: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait insensible, et la barque entraînée descendait toujours... toujours...
Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son fiancé à son secours. Debout sur la rive assombrie, enveloppés de leurs suaires, elle vit des spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menaçant: c'étaient les femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, au poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un cri de terreur, et tomba évanouïe au fond du bateau, qui disparut alors au détour de la rivière.
Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les côtés, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il écouta longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la feuillée.
«Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la fille curieuse a regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la croix en y entrant.
--Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me contez-vous là?»
Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une âme en peine, appelant à grands cris sa fiancée et le passeur tour à tour.
A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit à ses parents, à tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa les jours suivants à explorer tous les sentiers, à sonder tous les buissons de la forêt, sans découvrir aucune trace de sa _douce_ envolée. Enfin, trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue et de douleur, sur un rocher au bord de la rivière, il vit passer la vieille mendiante, qui lui adressa ces paroles:
«Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouvé Maharit, la jolie fille de Clohars-Carnoët?
--Hélas! non, répondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait être ma _moitié de ménage_.
--Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a regardé derrière elle dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite à la _plage des morts_.
--Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller, dussé-je!...
--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier qui mène la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui sont chéris de Jésus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont bénis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charité, mon enfant!...
--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim, depuis que j'ai perdu Maharit.
--Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te donner un conseil. Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit au village des _Korrigans_, dans la forêt, au-dessus de l'endroit appelé le _Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le bénitier de la chapelle de Saint-Léger, qui protège les fiancés, et tu viendras ici pour passer l'eau.
--Que ferai-je ensuite, ma bonne mère?