Part 9
Il alla se placer devant le petit miroir de quatre sous qui lui avait servi la veille à se faire la barbe. Il s’étudiait à marcher droit, il grinçait des dents, à force de serrer les mâchoires. Et ce fut lui qui fit la réponse:
--De quoi qu’j’ai l’air? D’un qui va s’habiller d’planches. Voilà. Ça peut pas aller comme ça, faut trouver un truc.
Alors, par une inspiration subite, voyant cette couleur du vin, chaude et rouge, de ses doigts rugueux il s’en barbouilla le visage. Et c’était pour qu’on pensât en le voyant: «Ce n’est pas le mourant qui était là tout à l’heure, c’est un autre homme», et qu’on n’eût pas pitié de lui... La sirène de la filature retentit tout à coup: un long meuglement farouche, qui dura cinq minutes, passa sur les arbres, l’herbe des prés, les blés encore verts en les faisant frémir, imprima aux poitrines humaines une vibration intérieure. Et Delebecque prononça d’une voix presque naturelle, malgré la tremblote du bout de la langue qui le faisait bredouiller un peu:
--Hein, on part?
--Mais j’t’ai pas pansé, mon homme! cria Céline.
--M’panser, dit-il avec une sorte de rire, tout d’même, c’est pas ça qui s’rait à faire!
Et Bogaërt, sans savoir pourquoi, sentit les sanglots lui monter à la gorge. Il ne savait pas ce que Delebecque voulait faire avec cette mascarade, mais il trouvait ça beau, il trouvait ça fou, il trouvait ça brave.
--Mon vieux, dit-il, mon vieux!
Il lui avait passé un bras autour du cou, légèrement. Mais l’autre était si faible qu’il plia tout de suite.
--Pas comme ça, dit-il, non... Donne-moi l’bras, soutiens-moi.
Ils descendirent l’escalier ensemble. Delebecque s’appuyait d’une main à la petite rampe de frêne.
--Ça va mieux, pas? demanda Bogaërt. Ça s’en va, ton mal?
--Non, répondit-il tranquillement comme s’il s’agissait d’un autre, ça s’en va pas. J’vais mourir, vois-tu, j’suis foutu. Mais t’as-t-il vu l’médecin?
--Oui, dit Bogaërt, de la tête.
--Et il dira rien, c’est sûr?
--C’est sûr, fit-il encore.
--Eh ben, jure-moi qu’toi aussi tu diras rien, jamais rien, à personne, malgré c’qui arrivera. Tu jures?
--Oui, dit encore Bogaërt.
Ce fut tout, ils ne se parlèrent plus. Delebecque s’engagea sur la route qu’il avait faite tant de fois. Ça lui faisait un peu de bien, de la reconnaître, ça le poussait, d’être dans le torrent des autres ouvriers qui s’en allaient pesamment, comme lui, vers le même but. Le bruit de leurs pas traînants se mêlait, dans ses oreilles, au bourdonnement du sang, et il marchait, ne songeant qu’à avoir l’air de tout le monde, malgré ses entrailles déchirées, son ventre qui lui paraissait s’ouvrir par l’intérieur, et la source rouge qui, encore une fois, s’était rouverte. Il la sentait couler sur ses cuisses, elle s’y caillait en grumeaux dont les poils de sa chair étaient agacés. Heureusement, on ne le regardait guère ou on le regardait sans s’étonner. C’était un lendemain de ducasse, d’autres que lui avaient les yeux malades, la lèvre basse, le teint mâché, la démarche un peu vacillante. L’ivresse aussi est une maladie, seulement on en revient, c’est la différence. Cette idée banale occupa quelque temps son cerveau avec une force excessive, puis il devint sensible aux odeurs comme il ne l’avait jamais été. Des exhalaisons de vase mêlées à celles des drèches d’une sucrerie, lui soulevèrent le cœur, accrurent la crainte qu’il avait de s’évanouir. Les vapeurs de chlore qui sortaient des grandes pièces de toile qu’une blanchisserie avait étalées sur un pré lui piquèrent, au contraire, agréablement les narines. Il fut comme une femme à qui ont fait respirer un flacon de sel.
Comme il se plaignait à voix basse que le choc de ses souliers, sur les pavés inégaux, lui retentissait dans le corps, Bogaërt, qui le soutenait toujours, lui fit suivre les trottoirs de brique, le long des maisons. Chaque fois que Delebecque apercevait une porte ouverte, surtout celle d’un estaminet, il était obligé de détourner les yeux. Ce n’était pas qu’il eût envie de boire, mais il connaissait trop ces demeures, il y voyait trop bien la place où il aurait pu s’asseoir, et il était si fatigué! Seulement il songeait aussi: «Il ne faut pas que je m’arrête: je ne pourrais pas repartir!» C’est ainsi qu’il marchait mourant, et qu’il atteignit la porte de la filature.
Il fallait, d’après le règlement, se faire «piquer» entrant à l’heure. C’est à ce moment-là, surtout, qu’il devait songer à bien se tenir: un comptable n’est pas un camarade, c’est l’homme qui est déjà de l’autre côté, avec les patrons. Il défila _bien_, il défila comme un vivant ordinaire, et son œil chercha l’approbation de Bogaërt, qui dit:
--Tu as étalé!
C’était le terme militaire, celui dont l’ancien engagé à la légion avait honoré là-bas, sous d’autres cieux, les efforts héroïques des hommes, la lutte victorieuse de la volonté contre le désespoir, la faim, l’épuisement des longues routes, l’épouvante et le fer. Alors Delebecque le déserteur, celui qui n’était pas brave, eût presque un sourire.
Maintenant, ils n’avaient plus qu’à prendre leur poste à la machine. C’était une vieille compound horizontale, qui actionnait les organes de la filature. De temps en temps, les frères Wauters pensaient à la remplacer, puis ils attendaient une année meilleure. Et pour Bogaërt et Delebecque, ils ne s’en plaignaient point, parce qu’il eût fallu, pour comprendre et manœuvrer une machine neuve, une souplesse cérébrale qu’ils n’avaient plus. Les deux chauffeurs qui avaient entretenu les grilles, durant la nuit, venaient de disparaître, remplacés par une équipe fraîche. Delebecque remplit les graisseurs, et Bogaërt, après avoir examiné le serrage des éclisses et des raccords d’écrou, fit sonner le métal des pièces comme on ausculte une personne, et débraya. A travers la glissière, silencieusement, la crosse du piston s’ébranla, le gigantesque volant se mit à tourner, l’air ronfla dans la salle; et il y eût aussi, venant de partout, ces mille petits bruits qui disent que les machines sont usées, qu’il y a du jeu dans leurs membres, qu’elles fatiguent plus qu’elles ne devraient.
Delebecque était chez lui, maintenant, à son poste, Bogaërt lui dit:
--Repose-toi si tu veux, va! On suffit!
--Non, fit Delebecque. Tout à l’heure j’aurais plus la force.
La force de quoi! Bogaërt, depuis ce matin, avait peur d’avoir deviné. Mais ce n’était pas son affaire et peut-être que le camarade avait raison. Les deux chauffeurs à côté leur jetaient parfois un mot, et Delebecque avait le courage de faire celui qui entend. Avec un chiffon gras il essuyait les pièces comme d’habitude, presque avec le même soin, avec le même fini qu’en ses jours de santé. Quand il eut terminé en bas, Bogaërt lui vit gravir les coussinets, au-dessus de la fosse, pour continuer son travail dans les parties supérieures. La bielle d’acier, claire, bien huilée, tournait autour de sa manivelle comme un genou qui galope. Delebecque se baissa.
--Prends garde, vieux! gueula Bogaërt. Nom de Dieu, t’es fou!
A son cri, les chauffeurs avaient levé la tête. Ils virent Delebecque, atteint au ventre par la tête de bielle, retomber comme un sac le long des coussinets. En une seconde Bogaërt fut auprès de lui agenouillé.
--Ça y est, maintenant! dit Delebecque à voix basse. C’est plus dans m’ maison que j’l’ai eu, l’accident, c’est ici, à l’usine. T’es témoin, pas? les chauffeurs, ils sont témoins!
Sa pauvre face douloureuse avait une expression de sérénité, presque de triomphe. Il l’avait enfin, le droit à l’assurance, il l’avait, non pour lui, mais pour Céline, pour les gosses; il pouvait mourir tranquille, oui! Ça y était.
L’un des frères Wauters, prévenu, vint en courant. Bogaërt ne le laissa point parler.
--Il n’y avait pas d’balustrade du côté de la bielle, dit-il seulement.
Le patron comprit. Ce manque de précaution, de la part de l’employeur, couvrait l’imprudence de l’ouvrier. Il faudrait payer.
Delebecque avait entendu. On venait de lui arranger une civière. Il serra les mains de Bogaërt.
* * * * *
--Tu vois que j’ l’ai décrochée tout d’même, l’assurance, dit-il.
Et il mourut deux jours après...
LE BINOCLE
D’un gros vol plat et confus, à la fois rapide et pesant, avant que nous eussions pu tirer un seul coup de fusil, la compagnie de perdreaux s’était envolée vers la lisière du bois de Champromain. Les chiens interrompirent leur quête, levant le nez d’un air indécis: car les chiens sont des animaux qui se dirigent par l’odorat, mais en chasse, ils ne savent pas voir; ils n’en n’ont même pas l’idée. Alors, les sifflant, Jacques Bertus et moi, nous marchâmes vers les arbres.
D’abord, il fallut traverser des labours fraîchement charrués. Nos souliers ramassaient sous eux la glèbe molle, que nous jetions parfois au loin d’un grand coup de pied, comme une fronde lance un caillou. Puis une clôture en pierres sèches nous arrêta.
Des ronces y avaient poussé, formant une muraille verte, épineuse et drue, qui paraissait infranchissable. Mais nous la battîmes avec nos fusils à l’endroit où cette barrière était plus mince. Autour de nous, les gouttelettes de rosée retombaient en pluie; plus loin, retenues aux poils rudes des ronciers, elles tremblotaient doucement, toutes pénétrées de lumière, chacune reflétant à elle seule le soleil entier; une toile d’araignée était aussi toute transfigurée par ces perles vivantes, un arc-en-ciel minuscule y jetait sa courbe irisée, et l’araignée elle-même, immobile au centre, était comme une étoile noircie.
Je passai le premier par la brèche que nous venions de faire et tendis la main à Bertus. Il la dédaigna, malgré ses cinquante ans sonnés, escalada les pierres roulantes et sauta de l’autre côté. Une des branches de l’arbuste revint sur son visage et lui fit tomber son binocle.
Sa figure changea d’expression. Elle est d’habitude calme, assez froide, avec quelque chose de volontairement fermé. Nous avons connu un Bertus qui fiait souvent, mais c’est il y a des années, et nous savons tous, nous ses amis, quelle douleur intime et toujours présente, dont il ne faut pas lui parler, a changé son caractère. Mais ce tout petit et banal accident venait de le transformer encore, comme il eût fait de tout homme dont la vue est courte. C’était maintenant un malheureux presque aveugle, et ridicule pourtant, parce qu’on avait conscience qu’il n’était pas aveugle: des traits contractés, des yeux clignotants, où une larme apparaissait par un réflexe purement physique.
--Tâche de le trouver, dit-il, d’une voix suppliante. Moi, je ne peux pas chercher; tu sais bien que je n’y vois plus!
Je ramassai le binocle qui était tombé dans la boue, et l’essuyai avec mon mouchoir.
--Il n’est pas cassé, lui dis-je.
Bertus le remit sur son nez en poussant un soupir de soulagement.
--C’est une infirmité que d’être myope, fit-il, une véritable infirmité que d’être obligé de porter des verres... Et puis, mon vieux, c’est à ça que je dois le malheur de ma vie, tu sais ce que je veux dire.
Oui, je savais: Bertus, qui est peintre, avait fini par épouser un vieux modèle, une femme avec laquelle il avait longtemps vécu, et qui l’avait toujours fait souffrir. Un instant, il l’avait quittée; nous l’avions cru libéré, nous l’avions vu rapproché d’une femme charmante, jolie et simple, parfaitement intelligente et bonne, dont il paraissait profondément épris. Et, six mois après, la nouvelle nous surprenait: Bertus retournait à son ancienne liaison, faisait la sottise suprême, incompréhensible, stupide, impardonnable: il épousait.
--Il faut que je te conte ça, dit-il, en s’asseyant sur un gros bloc tombé de la clôture, son fusil à côté de lui. Tu verras comment les plus petits événements, et les plus risibles, peuvent causer de l’irréparable. Tu te rappelles le moment où j’avais enfin rompu avec Jeanne. Je n’avais été retenu jusque-là que par un sentiment beaucoup plus fréquent, je crois, dans les liaisons, chez les hommes que chez les femmes: la crainte pitoyable de faire souffrir. C’est un souci dont les femmes sont presque toujours préservées par leur nature même, à moins qu’elles n’aient un tempérament de filles perdues. Aussitôt qu’elles n’aiment plus, elles éprouvent une répugnance physique insurmontable; parfois elles vous font comprendre leur résolution avant même de s’en rendre compte; et quand elles ont dit: «Vous m’ennuyez!» c’est le glas qui sonne; on peut conduire son amour au cimetière. Nous autres mâles, qui sommes moins exclusifs, des aventures passagères, quand nous n’aimons plus une femme qui nous aime, suffisent à endormir nos révoltes. Nos sens calmés, il ne reste en nous qu’un attendrissement résigné pour celle qui nous est devenue indifférente et qui, pourtant, nous fait sentir que nous sommes encore tout pour elle. On craint sa douleur et ses larmes, on la garde, en se demandant, suivant les jours, si c’est lâche veulerie ou bien bonté; et cela peut durer toute la vie si l’on ne devient vraiment amoureux. Je ne rompis que lorsque je rencontrai Cécile Dangeot.
»Alors, il me sembla que j’étais comme un peuple qui secoue des siècles de tyrannie, d’oppression et de servitude. Tu sais ce qu’était cette malheureuse Jeanne et ce qu’elle est encore. Elle m’a brouillé avec tous mes amis, jalouse non seulement des femmes, mais des hommes, par crainte qu’ils ne me voulussent mener à leurs propres femmes où à leurs maîtresses; par crainte aussi de leurs conseils, ou de l’étonnement qu’elle lit dans leurs yeux de voir associés deux êtres si dissemblables. J’ai connu toute l’horreur d’aimer sans être aimé, d’être entouré de soins qui me rappelaient perpétuellement que j’étais aimé, que je n’aimais pas, et que, pourtant, je laissais s’accumuler des dettes de reconnaissance dont le total m’effrayait. Et, cependant, il me semblait que je ne devais rien, que, s’il existait un tribunal devant lequel on pût plaider ces causes-là, il aurait jugé que vraiment je ne devais rien! D’abord, parce que ma seule présence, si longtemps, aux côtés de cette femme, m’avait acquitté; ensuite, parce qu’elle n’avait jamais fait la seule chose qui m’eût rendu la chaîne supportable, et qui eût été de la dissimuler à mes propres yeux. Mais Jeanne ressemble à ces gardes-malades qui entourent de fleurs, de potions, de questions, celui qu’elles soignent, mais oublient de lui enlever, à l’heure qu’il faut, le vésicatoire qu’elles ont elles-mêmes posé, et qui le brûle.
»Voilà pourquoi l’amour que j’éprouvai pour Cécile Dangeot me pénétra d’une joie si vaste qu’il me semblait n’avoir pas assez de mon enveloppe humaine pour la contenir. C’était une effusion perpétuelle de toute ma sensibilité, une exaltation triomphale et presque douloureuse dont craquaient mon corps et mon cerveau, et j’en étais ébloui comme un mineur dont la lampe s’est éteinte et qui retrouve brusquement la lumière. Je me rends compte aujourd’hui que c’est précisément tout ce qu’il y avait de démesuré dans cette vague sentimentale et sensuelle qui amena notre désaccord, et qui m’a repoussé dans le trou profond et sale où je croupis. Je ne compris pas la tranquillité sincère, la douceur inaltérable et toujours uniforme de Cécile, sa manière délicieuse et silencieusement reconnaissante de recevoir en apparence plus de preuves d’amour qu’elle n’en donnait, ce qu’il y avait d’immense, de magnifique et d’insondable dans la profondeur d’un amour presque muet et toujours cependant dévoué. Ce que je voulais, je m’en rends compte aujourd’hui, était parfaitement fou. Je voulais qu’elle fût elle-même, et, en même temps, l’autre, que je n’avais jamais aimée et que je voulais retrouver en elle: pour avoir tout, pour jouir de tout, pour ne rien perdre de tout ce qui avait été ma misérable et détestée fortune.
»Et c’est ainsi, mon pauvre vieux, que la catastrophe est arrivée. Olive Schreiner, la romancière sud-africaine, a écrit un jour que toute chose a un côté extérieur qui est ridicule, et un côté intérieur qui est solennel. Les amants ne voient jamais que le côté solennel, et je te prie de ne pas rire de l’incident dont je souffre encore. J’allais chaque soir retrouver Cécile dans son appartement de l’avenue du Trocadéro. Le balcon donnait sur cet espace où la déclivité du sol a empêché de construire des maisons, et j’apercevais, chaque soir d’été, le même paysage sublime: la Seine, toujours vivante au milieu de la ville comme morte; la tour Eiffel, que les enchantements de la nuit changeaient en un magnifique enfantillage; la Grande Roue, qui semblait un énorme soleil de feu d’artifice en train de s’éteindre, et la masse sombre et sans bornes des maisons où dormaient les hommes. Voilà dix ans de tout cela, aujourd’hui, et je ne puis encore regarder cet aspect de Paris sans un serrement de cœur: il est comme un visage que j’ai aimé et qui n’est plus à moi.
»Cette nuit-là, je ne sais encore quels farouches reproches je faisais à Cécile parce que je ne trouvais pas en elle tout ce que j’attendais. J’ai toujours eu, je crois, une imagination très forte. La passion en avait décuplé la puissance et l’avait déviée. J’étais arrivé avec le rêve d’une conversation délirante dont j’avais construit d’avance les demandes et les réponses, et ces réponses ne vinrent pas. Cécile répliquait par des phrases tendres et sensées qui me paraissaient autant d’insultes ou d’ironies. Je finis par me pencher vers elle, dans un mouvement où il y avait autant de colère que de désir; elle fit un geste un peu effrayé.
»Et dans ce geste, mon ami, mon binocle, pris dans ses cheveux, tomba et vint se briser sur le trottoir. Ma fureur était tombée en même temps que lui. Je n’étais plus que le pauvre aveugle tâtonnant que tu as vu tout à l’heure, je n’éprouvais plus que le besoin d’être conduit par la main dans une chambre, vers un lit, d’être guidé, caressé, aimé, comme un infirme autant que comme un amant. Cécile dit, de sa voix toujours égale:
»--Il est cassé. Vous n’en avez pas d’autre?
»Puis elle reprit son raisonnement au point où elle l’avait laissé.
»Et alors un souvenir se précipita sur moi comme la foudre sur un arbre. Cette scène, exactement la même, j’y avais assisté quelques mois auparavant, chez l’autre! C’était elle, Jeanne, qui m’accablait de reproches violents auxquels j’opposais une raison tranquille, des phrases fatiguées; et un geste identique avait fait de moi un aveugle, comme aujourd’hui. Et je me souvins du grand désespoir excessif, absurde, mais pitoyable, de Jeanne: «Mon Dieu! c’est moi qui ai fait ça! Ce n’est pas ma faute, mais c’est moi. Tu n’y vois plus, tu n’y vois plus! Où veux-tu que je te conduise? Qu’est ce que tu veux que je fasse pour toi?»
»Je ne sais quelle rage affreuse bouleversa mon cerveau. Là-bas, là-bas, on me connaissait, on avait su, après tout, quelquefois, les mots qu’il fallait à mes besoins et à mes peines. Et je partis, sans un mot de plus; j’allai dans la nuit frapper à cette porte dont j’avais horreur, dont j’ai toujours horreur, à la porte de l’autre!
»Ce n’est que plus tard, et quand mon sort était définitivement et tristement réglé, que j’ai réfléchi que Jeanne avait la vue faible comme moi, et pouvait compatir à mon désarroi, tandis que celle que j’avais vraiment aimée, et que j’aime encore, ne pouvait physiquement en avoir aucune notion. J’ai peur que ce ne soit trop souvent comme ça, dans la vie et qu’on se brouille avec un être humain pour des choses qu’il ne peut pas comprendre, qu’il a le droit de ne pas comprendre!»
* * * * *
Bertus s’était arrêté, tout pensif, et j’étais épouvanté moi-même de la cruauté perfide des infiniment petits. Oui, dans la vie passionnelle, leur rôle est aussi funeste que dans la vie physiologique. Leur travail est également invisible et mortel! Quelques secondes encore nous demeurâmes silencieux. Puis Bertus souffla longuement:
--Si on allait rejoindre les perdreaux? dit-il.
CASTOR ET ZULMA
Castor, c’était le chien des Masseau, et Zulma, c’était leur bonne. Ils étaient arrivés ensemble, envoyés par l’oncle Guittard, après la première visite qu’il fit au jeune ménage. Vieux campagnard, grand chasseur, les yeux accoutumés aux vastes espaces, aux éteules, aux buissons, aux rochers des vals de l’Indre, l’exiguïté des choses dans ce coin de banlieue parisienne où les Masseau étaient venus s’établir, l’avait étonné.
--Alors, vous vous trouvez bien, ici, mieux qu’à La Châtre? demanda-t-il.
Il venait d’ôter sa pipe de ses dents, arrondissant le bras comme s’il avait peur de se cogner au mur. Un tremblement du sol annonça l’arrivée d’un nouveau train à la station de Clamart. Les lourdes roues de fer, bloquées par leurs freins, patinaient sur les rails, et, sans siffler, la locomotive jeta une bouffée de vapeur dont les lambeaux attardés tombèrent dans les arbustes du jardin. Tout le long de la rue, ce n’était que de petites maisons presque toutes pareilles, faites de meulières roses ou de briques rouges, avec un seul étage, des volets généralement verts, un perron de poupée devant la porte et un terrain minuscule fermé jalousement d’un mur, comme s’il eût contenu des trésors et non pas seulement trois pieds de lilas, une plate-bande de myosotis et quatre mètres carrés de gazon.
--Mais oui, mon oncle, nous sommes très bien, dit madame Masseau.
Son mari expliqua qu’on avait l’avantage d’être à la campagne, et pourtant à sept minutes de Paris par le chemin de fer. C’était pour lui un grand avantage. Une fois à la gare Montparnasse, il n’avait plus que quelques pas à faire dans la rue de Rennes pour entrer dans la succursale du Crédit Mobilier, où il était commis aux titres.
--C’est égal, dit l’oncle, ce n’est pas moi qui louerai la chasse de Clamart! Ça doit manquer de perdreaux!
Masseau secoua les épaules. Il n’était pas chasseur, détestait, au fond, la campagne, mais l’énormité de Paris l’intimidait; et resté petit bourgeois de la petite ville berrichonne où il était né, il se sentait plus à l’aise dans cette banlieue parisienne où tout semble rapetissé. Cependant le ménage avoua deux soucis. Masseau redoutait les apaches, et sa femme déplorait de ne pouvoir garder une bonne. Elle ne les payait que trente francs par mois: c’était des jeunesses, et les garçons bouchers, le laitier, jusqu’aux ouvriers de l’usine Wallerand, les débauchaient au bout d’une quinzaine.
--C’est de leur âge, à ces petites; laisse-les faire, dit l’oncle Guittard, gaillardement.
--Quand elles le font, et elles le font toutes, répondit Masseau, je les fiche à la porte. Ça n’est pas leur vertu qui m’intéresse: la vertu d’une bonne! Mais je ne veux pas qu’elles couchent avec des gens qui ne m’ont pas été présentés. Qui me dit que l’amant d’une jeune personne, que je connais elle-même pour avoir été la chercher dans un bureau de placement, n’est pas un cambrioleur? Donc, c’est par prudence que je renvoie toutes celles de mes bonnes qui ne se conduisent pas comme des vestales. Mais il en résulte que nous n’en gardons aucune. L’expérience a fini par me démontrer que la classe des servantes se divise en deux catégories seulement: celles qui reçoivent leur bon ami dans la maison, et alors je puis être égorgé dans mon lit; et celles qui sortent pour aller rejoindre ce bon ami, et alors, en leur absence, la maison reste ouverte, ce qui n’est pas moins dangereux! Il nous faudrait un chien. Tu ne pourrais pas, de ton Berry, nous envoyer un chien?
L’oncle Guittard se mit à rire:
--Tu auras de ma main, dit-il, la bête et la bonne. La bête est de garde. Et pour la bonne, si celle-là court le guilledou, c’est que vos mâles de Paris ont du courage!