Part 10
C’est ainsi que Castor et Zulma étaient entrés le même jour chez les Masseau. Castor était un chien courant un peu usé, grand dormeur le jour, grand aboyeur la nuit, bas sur pattes, long-coiffé d’oreilles, et l’œil malin, quoiqu’il fût devenu un peu trop gras, faute d’exercice. On pouvait voir l’âge du chien à ses dents, mais la femme ne marquait pas plus qu’un vieux cheval, dont elle avait la mâchoire longue, la carcasse maigre, les os secs et lourds. Madame Masseau, feuilletant dans la cuisine, un jour de désœuvrement, son livret de caisse d’épargne, s’écria stupéfaite:
--Vous n’avez que vingt-quatre ans, vous n’avez que vingt-quatre ans?
Zulma ne répondit pas un mot, parce que la question était telle qu’il lui était impossible de deviner la réponse que sa maîtresse désirait qu’elle fît. Si madame Masseau lui avait dit: «N’est-ce pas, Zulma, que vous avez bien quarante ans?» elle aurait acquiescé: «Bien sûr, comme dit Madame.» On l’avait beaucoup battue, toute sa vie. Plus souvent que le chien. Voilà pourquoi ses yeux étaient plus douloureux, plus malheureux, plus tendres et peut-être moins humains que ceux du chien. Elle était soumise, elle était domestique, elle était serve, éperdument, passionnément. Un soir que le dîner avait été à peine suffisant pour le ménage, madame Masseau dit à Zulma, avant d’aller se coucher:
--Au fait, vous avez acheté quelque chose pour vous?
--Madame, répondit Zulma, j’ai mangé les restes.
Il n’y avait pas de restes, et l’on découvrit que ce qu’elle appelait ainsi, c’était les morceaux que sa maîtresse, petite mangeuse et facilement dégoûtée, laissait dans son assiette. Avec sa face mongole, ses yeux bridés, son nez aplati, ses membres forts, mais mal attachés, elle paraissait la descendante d’une race très primitive, dominée, martyrisée, exploitée durant des siècles et des siècles par les autres races conquérantes, plus belles et plus volontaires, qui ont conquis et peuplé la France. Zulma n’était pas comme nous! Telle était peut-être la cause obscure et puissante de l’éloignement qu’elle inspirait. Elle était dévouée, patiente, fidèle, honnête, et pourtant les Masseau éprouvaient en sa présence un sentiment d’angoisse et de mécontentement contre lequel ils essayaient de lutter en vain.
--En tous cas, dit une fois madame Masseau, ce n’est pas elle qui fera monter des hommes.
--Pourquoi pas, répondit son mari. Elle est la fille de quelqu’un. Et si on n’a pas eu peur de sa mère, on pourrait bien maintenant...
--Il faudrait qu’un homme y trouvât son intérêt, observa sagement madame Masseau, et la pauvre fille n’a pas le sou.
--Mais alors... dit soudain son mari.
Ils se regardèrent, repris de la terreur maladive que leur inspiraient les rôdeurs. Si l’un de ces bandits faisait la cour à Zulma? Quelle chose inespérée que l’amour, pour une telle femme, et comme elle succomberait vite à la tentation! Ils avaient peut-être tort de se fier à elle.
--Pauvre fille, dit cependant madame Masseau, je n’ai jamais rien remarqué. Et puis... et puis non, décidément. Ce n’est pas possible! Tu ne l’as pas assez regardée.
Mais le premier soupçon venait d’entrer dans leur cœur.
Cette année-là, le printemps fut tardif. De grosses pluies lourdes et froides étaient tombées sans arrêt durant des jours, et les graminées, les tiges plates du froment, les feuilles mêmes des arbres, entraînées par l’incessante poussée de l’eau et du vent d’ouest, s’éploraient vers le soleil levant, toutes ruisselantes, pareilles aux herbes qui croissent au fond des rivières. Mais quelques jours d’ardent soleil survinrent soudainement; les fleurs, nées toutes ensemble, firent comme une explosion lumineuse dans cette campagne tachée de mesquines demeures et souillée de plâtras: tels sont les sublimes miracles de la saison divine! Au matin, ça sentait la verdure; sur le midi, la giroflée, le lilas, la sève tiède, les abeilles. Et la nuit, c’était la lune, pleine et claire, dont la lumière pâle, en nappes obliques, semblait chargée de parfums ténus.
Une fois, comme on n’avait pas pris encore l’habitude de fermer les volets, Masseau fut réveillé, dès cinq heures, par les premières clartés de l’aube. Il se leva, ouvrit la fenêtre, et, à son grand étonnement, distingua Castor, qui aurait dû être endormi paisiblement dans sa niche, assis sur le trottoir de la route. Il alla lui ouvrir, et constata que la porte était fermée à clef. Comment le chien était-il sorti? A la campagne, et pour des gens dont la vie coutumière est tout unie, le moindre incident prend une importance sans mesure. Masseau réveilla sa femme.
--Il n’y a qu’une explication, lui dit-il, tandis qu’elle réfléchissait, les yeux encore vagues: Zulma est sortie cette nuit et le chien l’a suivie. Elle ne s’en est pas aperçue, et l’a laissé dehors en rentrant.
--Ah! dit madame Masseau, quel dommage. Elle aussi se mettre à courir! Et quel monstre a voulu d’elle?
Alors, dans leur imagination pusillanime et détraquée, ils se figurèrent ce monstre, le mâle farouche et prêt à tout de cette femelle primitive, et ils eurent peur. Il firent venir Zulma.
--Vous êtes sortie cette nuit, ma fille, dit Masseau, brusquement.
--Moi? fit-elle étonnée.
--Ne niez pas. Le chien vous accompagnait et vous avez oublié de le faire rentrer. Vous n’allez pas me raconter que Castor a ouvert la porte tout seul et qu’il l’a lui-même refermée à clef. Il n’y a qu’un mot qui serve: je ne veux pas que cela se renouvelle.
Quinze jours plus tard, Castor fut retrouvé dans la rue, devant la porte. Il remuait la queue, mais d’un air un peu confus, et comme stupéfait de se trouver là. On fit venir Zulma pour lui signifier sa sentence. Dans sa cervelle obscure d’esclave soumise, il ne lui vint pas à l’idée de discuter sa condamnation. Elle disait seulement:
--Où qu’j’irai, où qu’j’irai?
Ses maîtres au moins venaient comme elle du Berry, ils connaissaient des gens qu’elle connaissait, et il lui semblait qu’en dehors d’eux il n’y avait plus dans ce nouveau pays qu’un peuple étrange, dont les mœurs inconnues l’épouvantaient.
--Vous irez retrouver votre bon ami, dit Masseau.
Alors sa douleur devint plus forte, horriblement amère, et pour la première fois, mêlée de colère et de révolte. Un amoureux, un amoureux, elle! Hélas! à son âge, avec l’ardeur du sang qui courait dans les veines de son corps disgracié, elle savait bien ce que c’était que «l’aiguillon de la chair», comme on dit au confessionnal, qu’elle continuait à fréquenter avant les quatre fêtes; elle avait trop vécu dans les rudesses campagnardes pour ne pas connaître ce que c’est que l’acte d’amour, et le bonheur de servir l’homme à qui l’on s’est donnée, elle qui n’avait jamais servi que des indifférents! Mais personne jamais n’avait voulu d’elle, personne n’en voudrait jamais. Et c’était pour ça qu’on la chassait, pour ça!... Avec sa petite malle, son mauvais petit coffre de bois noir, elle prit le premier train pour Paris. Elle mordait de désespoir ses mains déformées par les travaux serviles, et il n’y avait rien dans sa tête, rien que la fureur affreuse d’être punie pour une chose que son corps désirait et ne connaissait pas.
* * * * *
L’oncle Guittard revint pour les fêtes de la Pentecôte. Castor lui fit fête.
--Je vois bien le chien, fit-il gaiement, mais Zulma?
--Elle a mal tourné, dit Masseau.
--Mon garçon, dit l’oncle, c’est comme si tu me disais que tu as emporté la tour de La Châtre dans une gibecière.
--Je vous assure! confirma madame Masseau.
Et elle lui conta comment, à deux reprises, on avait trouvé Castor sur la route, et ce qu’il en fallait évidemment induire. L’oncle Guittard jura du haut de sa voix.
--Imbécile! dit-il à son neveu. Est-ce que tu ne sais pas que Castor est un chien courant? Et est-ce qu’il y a dans ton jardin quelque chose, un kiosque, une plate-forme, où il puisse monter la nuit pour voir de loin?
--Non, dit Masseau.
--Eh bien, il montait sur le mur, voilà tout, en se servant de sa niche comme de marchepied. Et comme le mur est étroit, il retombait de l’autre côté. Tous les chiens courants font ça, c’est leur instinct. Et vous avez fichu la fille à la porte? Pauvre Zulma, pauvre Zulma!
Il n’en dit pas plus long: étant un homme d’action, il n’aimait pas s’appesantir sur l’irréparable. La bonne était loin, maintenant. Où la retrouver, dans ce grand Paris? Les Masseau respectèrent son silence, soucieux de la rancune qu’il pouvait leur garder, car l’oncle Guittard n’avait pas d’enfants.
* * * * *
L’oncle, d’ailleurs, hâta son départ. Masseau le conduisit à la station. A son retour, il aperçut Castor, qui, attaché dans sa niche, tirait sur sa chaîne. Ses yeux quêtaient une caresse. Masseau lui allongea un grand coup de pied...
Ce fut ainsi que Castor, à son tour, connut l’amertume de l’injustice.
LE NUMÉRO 13
De temps en temps Élise Herminier se réveillait, parce que ses reins lui faisaient mal, par grandes ondes brusques: c’étaient les muscles qui se remettaient en place, après l’accouchement; le médecin l’avait prévenue. Les angoisses qui l’empêchaient de respirer, faisant palpiter douloureusement son cœur, lui mettaient la sueur au front et la troublaient davantage, sans trop l’inquiéter: le plus fort était fait, puisque le gosse était là, bien vivant. Il ne lui fallait qu’allonger la main pour l’atteindre, puis-qu’on l’avait couché à côté d’elle tout simplement.
Sur les journées qu’elle gagnait à faire des ménages, Élise avait pu économiser de quoi préparer la layette indispensable, non pas ce qu’eût coûté un berceau; et le petit dormait, collé à sa chair, dans l’étroite couchette dont une voisine bienfaisante venait de changer les draps à la hâte. Si elle avait eu plus de force, ça lui aurait fait plaisir de le démailloter pour voir ses bras, ses jambes, son petit corps infime, enfin, admirer ce mystère, devant lequel s’étonnait confusément son âme: qu’elle qui était une femme, elle eût fait un petit homme.
La pièce était si étroite que, pour lui donner de l’air, et parce qu’il faisait très chaud, on avait laissé grande ouverte la porte, sur laquelle le chiffre 13 se distinguait, plaqué en noir sur la peinture; et sans bouger la tête, Élise apercevait un couloir carrelé, taché à intervalles réguliers par les rectangles bruns que faisaient d’autres portes également numérotées: spectacle monotone et morne qu’offre à Paris le sixième étage des maisons bourgeoises. Élise connaissait tous ceux qui, chaque soir, se réfugiaient dans ces chambres pour y dormir quelques heures; un gardien de la paix du quartier, tous les domestiques de la maison, une couturière, une vieille femme chenue et recroquevillée qui logeait au 16, quatre numéros plus loin, et que tout le monde enviait, à l’étage, parce qu’elle terminait sa vie bien tranquillement, avec six cents francs de rente laissés par un ancien maître.
--C’est même bien étonnant qu’elle ne soit pas venue voir par ici, songea Élise, elle qui n’a rien à faire.
Et comme le médecin rentrait accompagné de la couturière, elle demanda:
--Dites donc, mademoiselle Emmeline, qu’est-ce donc qu’elle fait, madame Granchet? Elle qui est si obligeante.
La couturière se sentit tout à coup froid dans le dos. Elle détourna la tête: Madame Granchet avait justement passé dans une attaque, la nuit précédente, sans un cri, sans que personne s’en aperçût avant le matin. Ce n’était pas une chose à dire à une accouchée! Et puis, dans le peuple, on a peur de la mort, une peur naïve et sacrée. Mademoiselle Emmeline se félicitait d’avoir une bonne raison, en donnant des soins à Élise, pour ne pas veiller la morte; d’autres qu’elle s’en chargeraient.
Elle regarda le médecin.
--Madame Granchet est malade, dit-il.
--Dans son lit? fit encore Élise.
--Oui, dans son lit.
Il avait prononcé cette phrase brève d’une voix volontairement indifférente, et tout de suite, examina l’accouchée: il valait mieux détourner la conversation. Élise venait d’être saisie d’une de ses crises. Toute pâle subitement, elle ouvrait la bouche comme font les petits oiseaux qui agonisent. Mais cela ne dura qu’un moment; les couleurs lui revinrent, elle sourit. Le médecin l’ausculta, l’oreille penchée sur son cœur, et demeura grave. Élise ne pensait guère à elle: à ses côtés le petit, réveillé maintenant, vagissait comme un chat qui miaule.
--C’est un bel enfant, n’est-ce pas, dit-elle.
--Oui, dit le médecin, c’est un bel enfant.
Et il lui donna de l’eau sucrée. Les vagissements se calmèrent. On n’entendit plus que le bruit presque imperceptible de cette langue encore indécise qui tétait instinctivement la cuiller de métal. Élise écoutait, alanguie et bien heureuse. Le médecin sortit dans le couloir et la couturière le suivit.
--Elle va bien? demanda-t-elle.
--C’est une cardiaque, répondit-il, et elle a fait de l’hémorragie. Sans ça... c’est un accouchement comme tous les accouchements. Elle s’en tirera tout de même, s’il n’arrive rien. Il ne lui faut pas d’émotion, voilà tout. Ça vaut mieux qu’elle n’ait pas su la mort de la voisine...
Il s’en alla en consultant son carnet de visites. Les médecins de quartier n’ont pas beaucoup de temps à perdre, surtout auprès des accouchées de l’Assistance publique.
--Donnez-lui de l’air, laissez la porte ouverte, dit-il seulement en partant.
Mademoiselle Emmeline revint s’asseoir au chevet du lit de l’accouchée avec son ouvrage, et commença de coudre, assise près de la fenêtre, pour profiter du jour qui baissait déjà; et la vieille fille pensait en elle-même qu’il y avait de l’avantage à n’avoir pas connu les hommes. Qu’est-ce qu’elle allait devenir, cette Élise Herminier, qui faisait des ménages, avec un enfant sur les bras, qu’elle ne voulait pas abandonner? Le père était loin sans doute, à cette heure: un valet de chambre de la maison, qui s’en était allé, cherchant une autre place. Éternelle et banale aventure.
Élise, fermant les yeux essayait de dormir. Elle avait maintenant de grands frissons, à cause de la fièvre qui venait. On peut en préserver les accouchées riches et celles qui vont se faire soigner dans les hôpitaux; mais les femmes pauvres, qui ont conservé des traditions, des préjugés, des superstitions, et qui s’obstinent à mettre au monde leur enfant chez elles... ce n’est pas possible. D’invisibles et perfides nuées, laissées par d’anciens malades et d’anciens malheureux, traînent toujours dans les logis impurs. Elles se glissent dans les poitrines épuisées de misère, dans la tasse de lait du matin, dans la blessure intime de l’enfantement. On ne peut pas empêcher ça, et puisqu’elles n’en meurent pas toujours il n’y a qu’à laisser faire!
Insensiblement, un peu de délire monta au cerveau d’Élise: un délire triste qui, à sa joie de jeune mère, fit succéder les terreurs monstrueuses qui viennent du cœur palpitant et harassé, gagnent la conscience, l’affolent, la supplicient, et retournent à ce cœur d’où elles viennent, pour augmenter l’affre de ses battements. Pourquoi n’avait-elle pas tué ce germe qui maintenant était un homme, et voulait vivre? Comment le ferait-elle vivre, et comment vivrait-elle avec lui? Elle faisait et refaisait des comptes que son intelligence affaiblie n’arrivait pas à finir: deux heures à sept sous de l’heure, tous les matins, chez madame Dodu; une journée tout entière, le jeudi, chez madame Renou. Le dimanche, personne ne la demandait, malheureusement. Tout le monde sort à Paris, maintenant, le dimanche, même les plus petits ménages; non, il n’y avait pas moyen, pas moyen... Et si elle tombait malade?... Alors, quoi, c’était la faim tout de suite: pas d’économies, rien que des dettes. Et si elle mourait? Ah! elle mourrait, elle en était certaine, elle mourrait! Elle eut au cœur, à ce moment, des pincements, des torsions, avec un grand bruit intérieur, comme d’un tambour tapé sans mesure contre sa poitrine. Elle mourrait! Elle se vit roulée, toute blanche, dans un drap blanc au fond d’un cercueil, tandis que le petit devenait bleu, criant de faim, au fond du lit.
* * * * *
A ce moment, deux employés des pompes funèbres passaient devant la loge du concierge portant une chose longue, enveloppée d’un drap noir.
--C’est pour chez madame Granchet, dirent-ils.
--L’escalier de service, au sixième, couloir à droite, numéro 16, dit la concierge, qui comprit.
Les hommes montèrent. Il était tard. Ils étaient un peu avinés. Au sommet de l’escalier, ayant soufflé, ils tournèrent à droite. Et l’un d’eux demanda:
--Quel numéro qu’on nous a dit, en bas?
--Au 13, répondit l’autre.
--Au 13 ou au 16?
Le premier porteur hésita:
--J’sais plus, maintenant, fit-il. Le 13, le 16, ça rime, ça se confond... Mais on verra bien, si c’est ouvert. On doit la veiller, la défunte.
Il jeta un regard dans le couloir et continua:
--C’est bien au 13. La porte est ouverte, y a du monde, et la défunte y est aussi, tu peux voir.
Sous la fenêtre, la couturière s’était assoupie, l’aiguille à la main, et, dans l’ombre portée par le mur, Élise Herminier, couchée dans son lit, toute droite, suivait d’un regard intérieur les ombres farouches qui remplissaient sa tête.
Les deux croque-morts entrèrent délibérément et posèrent leur fardeau sur le carrelage.
--V’là la bière! dirent-ils en se redressant.
L’un avait tiré le drap noir et l’autre tenait des vis dans ses mains.
Élise ouvrit les yeux, vit ces deux hommes, le drap noir, le cercueil et les vis. Le cercueil? Quoi, quoi, c’était donc vraiment pour elle? Quoi! Elle voulut crier: pas un son dans sa bouche. Elle voulut bouger: pas un geste, elle était paralysée. Il n’y eut de vivant, une seconde, que son cœur atrocement douloureux. Et puis plus rien.
La couturière, réveillée, courut vers elle:
--Madame Élise! madame Élise!
Le petit seul cria.
* * * * *
Ce fut ainsi que mourut Élise Herminier, fille-mère.
LA COLLISION DE BRÉBIÈRES-SUD
Si jamais quelqu’un nous eût dit, au bureau de l’inspection commerciale du chemin de fer du Nord, à Arras, où j’étais alors stagiaire, que le petit Doffoy, notre camarade, était marqué pour accomplir des choses impossibles au reste des hommes, et mystérieuses, nous aurions haussé les épaules. A vingt-six ans, il avait l’air d’en avoir dix-sept. Il marchait à genoux rapprochés, comme une femme, le dos arrondi, la poitrine étroite. J’ai vu quelquefois, chez le caissier de la gare de fausses pièces de cent sous faites d’un alliage de cuivre avec un peu d’argent qui blanchissait le métal, mais en lui laissant un reflet jaune: c’était la couleur de ses cheveux. On aurait cru qu’il l’avait grattée en les lavant au vinaigre et à la potasse, et que cette couleur était retombée sur son visage en petites taches de rousseur. Enfin ses yeux ennuyaient: des yeux d’un bleu terne et vide qui ne regardaient rien et n’avaient pas de reflets, pareils à certaines mares de ce pays crayeux: de loin elles ont une belle nuance bleu vert; mais, quand on s’approche, on n’y voit plus rien, ni le fond ni le ciel. On dirait qu’il n’y a jamais assez de lumière pour les réveiller, elles sont dans le jour comme au plus profond des nuits.
Doffoy, très bon employé, n’était jamais remarqué des chefs qu’au moment de l’année où ils doivent rédiger les notes signalétiques. Alors, lisant son nom sur une feuille partagée en colonnes, le sous-inspecteur rêvait un instant: il fallait qu’il pensât quelque chose de Doffoy, et justement il n’en pensait rien. Doffoy était pour lui une mécanique qui servait à faire des calculs de taxes d’après des barèmes réguliers: est-ce qu’on donne des notes aux machines à écrire? En vérité, matériellement, on ne voyait pas Doffoy, bien qu’il eût un corps, comme tout le monde, tant ce corps était insignifiant.
Il semblait que l’esprit le fût aussi. Ce n’était point que Doffoy n’eût des opinions, et ne les exprimât, mais elles étaient presque toujours dictées par ses convictions religieuses, restées très vives. Le dimanche il allait à la grand’messe, souvent aux vêpres, et ne manquait ni un pèlerinage ni une procession. Une telle ferveur disciplinée est assez fréquente dans ce pays, qui fut espagnol. Toutefois c’est une des tendances de l’Église actuelle d’affecter de n’avoir plus peur de la science. Doffoy lisait donc des ouvrages de vulgarisation dont l’objet est de démontrer l’accord de cette science avec la foi. Il en existe maintenant toute une bibliothèque, et qui parlent de tout, depuis l’astronomie jusqu’à l’hypnotisme. La tendance de ces ouvrages est de montrer, sous les faits et les lois, la manifestation d’une volonté providentielle. Ainsi l’âme naïve de ce petit expéditionnaire avait fini par concevoir l’univers comme un perpétuel miracle, une ombre projetée sur l’infini par des mains qui font des signes. Mais personne ne s’en doutait.
Aux approches de la trentaine, il était resté très timide avec les femmes, et parfaitement chaste. Ce fut donc pour nous un grand étonnement de le voir revenir d’un voyage à Lille, avec une photographie qu’il n’arriva point à nous cacher plus d’une demi-journée. Il aimait. Il aimait de toute la force de son cœur puéril et de son corps vierge, et il devait épouser «la personne» le jour où il passerait commis. Le bureau de l’inspection commerciale d’un chemin de fer, dans une ville de province, n’est pas un lieu où l’on se pique de délicatesse; mais il ne s’aperçut jamais qu’on le raillait, et parfois avec grossièreté. Il n’y a rien de plus vrai et de plus fort qu’une expression populaire: il n’était plus de ce monde. Tout ce qui, sur la terre, était jeune et beau, lui paraissait comme une dépendance naturelle de son amour: la couleur des feuilles, celle des fleurs et leur parfum, le tintement clair d’une cloche, le bruit retentissant des quatre pieds d’un cheval lancé au galop sur le pavé; et il regardait maintenant les filles avec un air hardi et ingénu, comme s’il n’eût pas douté qu’elles eussent pu toutes être à lui, puisqu’il était préféré de celle qui lui paraissait la meilleure et la plus belle. Cependant, comme il était pauvre, et la Compagnie chiche de congés, malgré le quart de place dont disposent les employés il n’allait que rarement la voir.
Mais il arriva un jour au bureau avec une idée qui s’empara si violemment de son cerveau qu’il ne put s’empêcher de dire tout à coup, en ouvrant un magazine,--je crois que c’était _l’Écho du merveilleux_:
--Pourtant, il paraît qu’on peut se transporter par la pensée auprès des êtres qu’on aime beaucoup, qu’on aime pleinement, et les voir, et se faire sentir à eux. Je vais lui écrire, lui faire savoir qu’elle me verra, demain soir, à cinq heures. Il suffit de tendre sa volonté.
Tout le reste de l’après-midi, et toute la journée du lendemain, il ne parla que de son grand projet, et, lorsqu’il l’oubliait un instant, l’un de nous le lui rappelait par plaisanterie, ou par cette habitude de bavardage oisif qui est le propre des employés de bureau. A cinq heures, il s’absorba complètement, les coudes sur la table.
--Eh bien? dîmes-nous, au bout d’un quart d’heure.
Il était demeuré complètement immobile et silencieux. Quelqu’un le tira violemment par le bras, et il s’abattit, à demi renversé, sur son pupitre.
--Je n’ai rien vu, dit-il d’une voix plaintive, rien du tout. Et pourtant j’avais bien concentré, concentré...
Il y avait des larmes dans ses yeux vides.
Delsarte, le commis principal, prononça:
--Parbleu! c’est des blagues. Vous feriez mieux de vous remettre à vos tarifs. Les dix wagons de charbon envoyés de Lens à Fismes... C’est sur l’Est, Fismes. Comment est-ce qu’on départage, entre les deux Compagnies?
Doffoy renouvelait tous les jours son expérience, et elle ne réussissait jamais.
--Je lui ai écrit, disait-il, je lui ai dit que je serais près d’elle. Mais elle m’a répondu qu’elle ne sent rien. Vous avez raison, ce sont des histoires, des histoires... Et pourtant j’aurais eu tant de plaisir!
Mais un lundi, quand il arriva au bureau, un nouveau projet avait réveillé son espoir.