La biche écrasée

Part 11

Chapter 113,841 wordsPublic domain

--J’ai compris, dit-il. Je sais ce qui manquait. Je ne parvenais pas à fixer suffisamment mon attention, parce que je ne suivais pas assez la réalité. Je ne voyais pas la route jusqu’à Lille. Il faut que je voie la route, et que je la fasse.

--Comment ça? demanda Delsarte.

--C’est si facile! J’aurais dû y penser, fit-il. Je prends le train de quatre heures cinq.

--Vous avez la permission? fit Delsarte, étonné.

--Oh! non, répondit Doffoy, non. Je n’en ai pas besoin. Je vais voyager en idée. Il me manquait de voyager en idée pour fixer ma volonté.

Il déjeuna au bureau, comme il avait coutume, du contenu du panier qu’il avait apporté, et travailla ensuite très patiemment, l’esprit libre et dégagé. Mais, vers quatre heures moins le quart, il mit son pardessus et son chapeau.

--Tu pars donc, Doffoy?... demandai-je.

--Oui, fit-il avec un petit rire, je pars.

Et, à notre grande stupeur, il se rassit, et commença de parler, les yeux fermés:

--Voilà. Je vais à la gare. Je montre ma carte à Roullot, qui est au guichet. Une seconde, quart de place, pour Lille, s’il vous plaît?... Deux francs trente? Voilà... Le train n’a pas de retard?... Oui, je vais à Lille... Pour quoi faire?... Si on vous le demande vous direz que vous n’en savez rien, monsieur Roullot!

»On met en queue un fourgon pour Douai... On part... Voilà Blanzy, Feuchy, Rœux, et le grand marais du kilomètre 203 avec ses mottes de tourbe qui sèchent, et le passage à niveau de Corbehem...

Il ne prononçait pas ces paroles aussi vite que vous les lisez. Habitué à voyager, sur la ligne, il savait, à une minute près, le temps que le rapide mettait entre chaque station, et ne la nommait qu’au moment précis où la locomotive devait franchir les signaux... Vraiment, c’était comme s’il avait lu cet album qu’on place maintenant dans le filet, accroché par une bretelle, et qui donne aux voyageurs une description des pays qu’ils traversent.

--... Nous sommes à Douai; on décroche le fourgon... L’embranchement de Lens, celui de Carvin, Ostricourt... Elle est presque finie de bâtir, la nouvelle distillerie Maës... Quatre heures quarante... Voilà les forges de Seclin, avec les tas de laitier qui fument, quels gros tas!... ils augmentent tous les jours!... Maintenant, c’est Ronchin; dans cinq minutes, nous serons à Lille...

Ses muscles se tendirent, comme s’il sautait sur le quai d’une gare.

--Je vais à pied. La rue de la Gare, le théâtre, la Grand’Place, la rue Esquermoise, la rue Royale, et puis la seconde à droite, après l’église Saint-André. Voici la porte, deux marches, un marteau de cuivre, un petit miroir-espion à la fenêtre de gauche... Comme c’est propre, dans l’escalier... Louise, Louise!

--Vous la voyez? demanda Delsarte, dont la voix, involontairement, s’était faite très basse et comme confidentielle.

--Non... Mais je vois la lumière de sa lampe. Aussi vrai que vous êtes là, je vois la lumière de sa lampe... Maintenant, je vois la table, sous la lampe, et près de la table, le tambour à dentelles. Et puis...

Il s’arrêta et ne dit plus rien, parce qu’il la voyait, sa Louise! Tous ses traits se raidirent. On lui parla, il ne répondit plus.

Delsarte murmura:

--Il est caché-perdu.

C’est un mot du pays. Il voulait dire que Doffoy était ailleurs, perdu en effet dans une transe où il ne pouvait plus distinguer que les choses qui se passaient à quinze lieues, et que des yeux humains n’auraient pas dû voir. A la fermeture du bureau, on l’appela pour le réveiller:

--Doffoy! Doffoy!

Il n’entendit pas. Mais quelqu’un ayant, par hasard, agité un mouchoir devant ses cils, il frissonna comme si on lui eût jeté de l’eau à la figure et nous contempla d’un air stupide.

Or, il est sûr, si étrange que cela paraisse, qu’il reçut le lendemain une lettre qui lui faisait savoir que sa Louise était bien réellement, au moment de sa vision, assise sous sa lampe, devant son tambour à dentelles, et, à compter de ce jour, quand on s’ennuyait au bureau, il suffisait que l’un de nous demandât:

--Allons, Doffoy, si tu prenais le train?

Tout de suite, il nous décrivait le trajet d’Arras à Lille, et des choses qui véritablement se passaient durant ce trajet. Je me souviens encore de la fois où il nous prévint qu’un soldat, au moment des fêtes de Noël, était tombé d’une portière mal fermée sur la voie, au kilomètre 224, près d’Ostricourt, mais qu’il n’avait rien. Delsarte fit téléphoner par curiosité: on ne savait pas encore la nouvelle à Ostricourt, mais plus tard le téléphone interrogea: «Qui vous a appris?...» Cependant Doffoy n’était pas encore content. Il disait que sa fiancée, quand il lui écrivait ses visions, demandait par quelle personne il la faisait suivre, car elle se refusait de croire qu’il venait tous les jours en esprit auprès d’elle.

--Et pourtant je la touche, disait-il, mais elle ne le sent pas. C’est que je ne suis pas encore assez fort de volonté, assez détaché d’ici, assez transporté là-bas. Je veux qu’elle me sente près d’elle, physiquement.

Quelques semaines plus tard il reçut une dépêche qu’il lut d’un air radieux.

--Elle viendra me voir aujourd’hui à Arras, dit-il. Elle prend le train de 4 h. 27.

Delsarte était un brave homme. Il dit tout de suite:

--Celui qui passe ici à cinq heures vingt-cinq? Eh bien! Doffoy, vous pourrez quitter le bureau à cinq heures. On fermera les yeux.»

Mais il ajouta, par plaisanterie:

--Seulement, vous pouvez faire mieux encore, mon ami, c’est de l’accompagner... Mais oui, puisque vous allez si facilement en esprit d’Arras à Lille, pourquoi ne referiez-vous pas la route en sens inverse, et avec elle?

Doffoy répondit sérieusement:

--C’est une idée.

Il tomba aussitôt, comme il faisait maintenant presque tous les jours, dans une torpeur qui le rendait insensible à ce qui l’entourait, sauf quand on l’interrogeait sur ses rêveries. A la fin, Delsarte demanda:

--Eh bien! est-ce qu’on part?

--Oui. Sa mère ne l’accompagne pas, j’aime mieux ça... Elle a pris le tramway; elle entre dans un compartiment de dames seules, en secondes.

Il s’interrompit pour dire en riant:

--C’est la première fois que je voyage dans un compartiment de dames seules, moi! Je suis à côté de Louise, mais elle ne me voit pas.

Et il continua, selon sa nouvelle habitude, de parler tout seul, décrivant tous les petits incidents du voyage, donnant le titre du journal que lisait Louise, disant qu’il y avait trois autres dames dans le compartiment et que l’une d’elles emmenait son chien dans un panier, tandis que les deux autres étaient des amies qui causaient ensemble. Nous étions trop accoutumés à son bavardage pour l’écouter attentivement. Mais tout à coup sa figure prit une telle expression d’épouvante qu’il n’y eut pas une exception parmi nous, pas une! Tout le monde avait sauté sur ses pieds, des chaises tombèrent.

--Doffoy, qu’est-ce qu’il y a?

Lui-même avait fait un bond, exactement comme il eut fait dans un compartiment, les genoux limités dans leur élan par l’intervalle des deux banquettes, et il fit le geste d’enlacer quelqu’un et de le jeter de côté; un geste de mâle, qui a une femme à sauver, un geste instinctif, héroïque, vigoureux, démesuré pour sa force de vieil enfant souffreteux.

--Quoi, quoi? Voyons, Doffoy, qu’est-ce qui arrive?

--L’accident, dit-il,--et sa voix avait l’air de passer à travers une bouteille qui se vide,--l’accident. Oh! le bruit, le bruit; et ils crient, et tout se brise, les wagons, notre wagon, les planches qui éclatent... Louise!

Il fit encore le même geste protecteur et il tomba comme une masse, en portant les mains à son cou.

--La planche! dit-il une seconde fois. Oh! mon Dieu, mon Dieu!... Ah!...

Je n’oublierai jamais ce cri, ce cri horrible dans ce bureau paisible, où pas une plume n’avait bougé. Et les mains de Doffoy qui se mirent à griffer l’air, des mains d’agonisant!

--Doffoy! lui cria Delsarte en se penchant vers lui.

Mais il ne répondit pas, et ses yeux vides étaient devenus si affreusement plus vides!

--Doffoy! répéta Delsarte.

--Je... je crois qu’il est mort! murmurai-je.

La moitié des camarades s’étaient enfuis. Ils avaient peur, horriblement peur! Il y en a qui sont restés fous, des jours et des jours. Delsarte regarda tous ceux qui restaient, et demanda gravement:

--Où l’accident a-t-il eu lieu?

L’accident avait eu lieu au kilomètre 198, près de Brébières-Sud. Ce jour-là, on avait dédoublé le train de Lille, et entre les deux rames, par une incompréhensible aberration, un aiguilleur avait laissé passer le convoi léger qui dessert les charbonnages, et qui avait du retard. Mais je n’ai pas besoin de parler de la catastrophe de Brébières. Personne ne l’a encore oubliée, sur le Nord!

Le médecin de la Compagnie arriva. Delsarte et moi, nous avions étendu le corps de Doffoy sur le vieux canapé en moleskine qui servait aux veilles. Le médecin lui enleva sa jaquette et son gilet, et fendit sa chemise avec des ciseaux.

--Il a porté les mains derrière son cou, lui dis-je.

Le médecin regarda attentivement.

--C’est singulier, fit-il, il n’y a aucune trace de choc extérieur, et pourtant la moelle a fusé entre la cinquième et la sixième vertèbre cervicale, comme si on y avait enfoncé un clou. La mort a dû être instantanée...

Nous demeurâmes dans le bureau, pour veiller le pauvre Doffoy. Vers minuit on frappa à la porte.

--Ouvrez vous-même, me dit Delsarte. Moi, je n’ai pas le courage. Je sens que c’est elle, cette pauvre fille; je l’ai fait prévenir.

Nous vîmes entrer une jeune femme, dont le corsage et la jupe étaient en lambeaux, la figure et les mains écorchées. On l’avait arrachée des débris du wagon comme on avait pu, brutalement, pour la sauver de l’incendie qui commençait. D’un geste Delsarte lui montra cette forme raide, sur le canapé, et elle s’abattit à genoux, sans pleurer.

Quand on put l’interroger, elle dit seulement:

--Je ne sais pas comment c’est arrivé: j’étais dans un compartiment avec trois autres dames, quand le choc a eu lieu. Les parois du wagons ont éclaté, les planches sont sorties en échardes, comme des épées. Il paraît qu’il y en a une qui pointait vers moi. Je ne la voyais pas, mais je me suis sentie tirée de côté, violemment, par je ne sais quoi... Et c’est lui qui est mort, lui... Comment cela se fait-il?

Alors, je me rappelai le mot de Doffoy:

--Quand je serai assez fort de volonté, elle me sentira près d’elle, physiquement...

LA RÉVÉRENDE

--Waterloo Gardens, 27; c’est ici, cria André Dejoie en sautant du _hansom_ dont les roues caoutchoutées tournaient silencieusement depuis un quart d’heure sur la digue de Brighton.

Le numéro 27 de Waterloo Gardens était une petite maison qui ressemblait à toutes les petites maisons anglaises: étroite avec une baie très large à chacun de ses deux étages, et, au rez-de-chaussée, un perron surmonté d’un portique à colonnes doriques. Les marches du perron avaient été grattées poncées, lavées, blanchies. Elles resplendissaient; et l’ensemble évoquait vaguement l’idée d’une cage de perroquets au bas de laquelle on aurait oublié un marchepied fraîchement peint.

Deux sonnettes. A droite: _visitors_. A gauche: _servants_.

André tira la sonnette de droite. Ce geste eut pour résultat d’extraire des profondeurs du sous-sol une petite bonne dont les mâchoires étaient si proéminentes, et qui reniflait si fort, qu’il paraissait contraire à toutes les lois physiques que ses dents, attirées par cette pompe aspirante, n’eussent pas à la longue pris racine dans son nez.

--Vous voulez parler à la maîtresse? dit-elle, en jetant ce que le bon Dickens eût appelé un regard d’intelligence commerciale sur la malle d’André.

Et, se tournant à demi, elle cria:

--Miss Gray, c’est le gentleman qui a écrit pour une chambre. Est-ce que _vous veux_ venir?

Il est indispensable de noter ici pour les philologues que l’emploi de la seconde personne du pluriel du pronom personnel avec la seconde personne du singulier d’un verbe, est universel chez toutes les femmes de chambre du Royaume-Uni. Tout porte à croire qu’il en a été ainsi décidé en séance solennelle de leur syndicat.

Miss Gray était brune, ineffablement longue, cruellement maigre, et louchait très fort d’un œil, non pas à droite ni à gauche, mais vers le ciel, ce qui donnait à l’un de ses profils un air inspiré: l’autre profil était d’une bonne personne.

--Vous êtes le gentleman français qui a annoncé son arrivée, missieu Dijoille? dit-elle.

André Dejoie eut besoin d’un effort d’intelligence assez violent pour reconnaître son propre nom, ingénieusement déformé par la prononciation anglaise. On lui montra sa chambre; il l’eût souhaitée plus vaste.

--C’est bien assez grand pour un célibataire! dit miss Gray scandalisée. Il n’y en a qu’une autre, c’est pour un ménage. C’est le révérend Pearson, _curate_ de Padston, un pasteur de l’église anglicane, qui l’habite avec sa femme.

--Ça m’apprendra à me loger dans un _boarding-house_, songea mélancoliquement André. Une patronne louche, un pasteur, sa femme: je suis bien tombé! Ont-ils emmené le bedeau?

Il déballa en soupirant son bagage, sortit, se jeta dans la première cabine roulante qu’il trouva sur la plage. La fraîcheur de l’eau le pacifia. Il revint de meilleure humeur.

Il n’y avait qu’une seule personne dans la salle à manger, une femme qui lisait un roman, le visage tourné vers la fenêtre, aux derniers rayons du soleil mourant. D’abord André ne vit que ses cheveux, des cheveux clairs, retroussés en casque, et dont la couleur était profonde. La première couche, qui seule était blonde, en laissant transparaître une autre, d’un roux d’or rouge, et d’autres nuances encore, enfouies plus loin, semblaient lutter ensemble pour monter vers la lumière.

--Pardon, dit-il. Je croyais que le dîner était à sept heures.

--Sept heures et quart, répondit la blonde liseuse, qui tourna la tête.

Quel âge avait-elle? Dix-huit ou vingt ans? On n’en eut rien pu dire, sinon qu’elle était la jeunesse même. Mon Dieu! Est-ce que de tels vivants bijoux peuvent aller, venir, remuer comme des personnes naturelles, sans se casser? Avez-vous vu, le matin, le cœur tendrement rose des roses blanches de la Malmaison? Semblable était son teint. Et les pervenches, dont le bleu devient tout pâle quand un rayon de lumière les mordille à travers les feuilles? Tels étaient ses yeux. Des fleurs, du lait, des enfantillages, c’est à cela qu’on pensait en la voyant, et c’était délicieux de ne penser qu’à ces choses fraîches. André s’aperçut tout à coup que sa figure était pleine de sel et de sable, que ses cheveux étaient emmêlés, ses souliers pleins de poussière; il s’évada pour faire toilette.

Quand il redescendit, on était à table, et la maternelle miss Gray distribuait avec gravité un horrible potage julienne, fabriqué à raison de plusieurs tonnes par jour, et vendu en boîtes, par la maison Cross and Blackwell, de Londres. C’est ce qu’on appelle, en ce pays, faire la cuisine à la française. Cette opération terminée, les présentations eurent lieu, avec quelque solennité. André faillit crier: cette adorable et frêle petite chose, qu’il avait entrevue, tout à l’heure, c’était madame Pearson, la femme du clergyman. Était-il possible qu’elle fût mariée, mère de famille peut-être, révérende, quasi-prêtresse, femme d’un prêtre, ne faisant avec lui qu’une chair et qu’un sang, participant avec lui aux mystères sacrés qui, dans l’anglicanisme, sont presque exactement les mêmes que dans la religion romaine? L’éducation première du jeune homme, ses préjugés catholiques, devenus préjugés de race, éveillaient en lui un monde d’idées incongrues. Il songeait que les mains de cet homme en lévite, au col-carcan, au teint bien nourri, aux lèvres assouplies par la gymnastique des prières et des déclamations religieuses, que ces mains qui levaient le ciboire et rompaient le pain sacré, cette bouche qui les approchait la première, caressaient, baisaient ce tendre corps féminin, jouissaient de toute sa grâce!

--Mais, c’est très bien, songea-t-il, en faisant un effort sur lui-même. Ces gens-là sont en équilibre!

Ce fut d’abord au pasteur qu’il adressa la parole, et il n’y eut là de sa part aucune politique, mais une sympathie voulue envers le prêtre et une timidité involontaire envers madame Pearson. Ces yeux clairs, ignorants, innocents, et qui semblaient des yeux de muette, tant ils demandaient, lui inspiraient un sentiment auquel il ne pouvait donner de nom. Il croyait voir un animal, une femelle d’animal adorablement fine et jolie, s’approchant et disant du regard: «Je t’en prie, donne-moi quelque chose!» Et qu’est-ce que l’homme peut leur donner, à ces douces femelles: un bonbon, une caresse qui les fait frémir, mais pas de l’amour! Ainsi le révérend de Padston, voyant André si attentif envers lui, si froid envers sa femme, retomba vite dans l’habituelle apathie conjugale. La promiscuité du lieu fit le reste, amena une sorte d’intimité. Le soir, ils prenaient le café ensemble sur la terrasse: au loin, la mer s’élargissait, sourdement bruyante, rayée de la lueur des phares, mêlée vers l’orient à l’obscurité qui tombait. Allongée sur ses digues longues de deux lieues, l’immense ville de plaisir s’étendait en croissant, jetant sur l’eau assombrie ses estacades où chantaient des orchestres, dressant vers le ciel, où germaient les astres, ses hôtels à quatorze étages, ses music-halls, ses maisons innombrables, enfin son gigantesque aquarium, d’une barbarie romaine, peuplé de fauves terrestres, de lions et de fleurs de mer, de clowns, de danseuses, d’athlètes et de courtisanes.

Puis, quand la nuit était enfin tombée, ils sortaient tous trois pour errer une heure sur la digue. Une foule bigarrée s’y renouvelait à chaque instant. Les femmes longues et minces, souvent vêtues de blanc, avec des ceintures vertes, roses, noires, éclairaient vaguement l’ombre; les voitures, sur une autre chaussée, se succédaient sans fin; et les chevaux, parfois, faisaient un brusque écart en croisant une étrange caravane d’éléphants, de chameaux, d’onagres, portant des lanternes chinoises, des étincelles électriques, réclame vivante d’un cirque américain. Mais le plus amusant, c’était les chanteurs: non pas les _minstrels_ hurleurs, barbouillés de suie, ivres et stupides; mais des trios, des quatuors d’hommes et de femmes, masqués de velours ou de crêpe, chantant, aux sons d’un piano hissé sur une voiture que traînait un maigre cheval, des chœurs italiens nés sous un ciel plus chaud, des airs passés, quelquefois inconnus et qui semblaient pourtant des souvenirs d’enfance...

Or, un soir, ils entendirent, au lieu du piano habituel, les plaintes d’un harmonium, et, s’approchant, ils aperçurent, entre deux flambeaux qui brûlaient dans des vases de verre, l’instrument touché par une vieille fille dont la figure était laide et charmée. Alentour, une vingtaine de jeunes gens, des «clercs» de banque, des employés de commerce, des boutiquiers, répétaient d’une voix rauque et juste, sans timbre et brûlante de foi, la vieille hymne biblique traduite aux temps héroïques de la Religion:

«Le Seigneur règne, le Seigneur a régné, le Seigneur régnera partout et à jamais!»

Ils chantaient cela gravement, au milieu des minstrels hurleurs, des romances italiennes, des oisifs et des prostituées. André seul s’étonna.

--L’association chrétienne des jeunes gens, dit le révérend Pearson.

Et il s’arrêta, pour écouter le chef de chœur qui commençait à développer son texte, l’orgueil de sa mission dans les yeux.

Tout près, un escalier conduisait à la grève. Par un instinctif besoin d’isolement et de fraîcheur, André et madame Pearson le descendirent. Quelque chose de doux et d’âcre, une vibration amoureuse, comme un voluptueux volètement d’ailes invisibles, leur donna le frisson, et leurs yeux cherchèrent: la grève était aussi peuplée que la digue. Adossés au mur, couchés par terre, cachés dans l’ombre des cabines, des centaines de couples étaient là, qui s’enlaçaient. Le bruit des pas, l’enquête des regards, ne les troublaient nullement. Ils laissaient passer les survenants sans s’émouvoir, car «ils ne commettaient pas le mal», leur vue n’était pas obscène. Étroitement serrés, se touchant de tout leur corps, ils échangeaient seulement un baiser sur la bouche qui n’en finissait pas, semblait projeter leurs sens dans leurs têtes: caresse à la fois continente et peu chaste, si forte que, dans la petite bourgeoisie, des fiancés s’en contentent durant des années.

--... Le Seigneur règne, le Seigneur a régné, le Seigneur régnera!» clamait le jeune prêcheur, là-haut.

Ah! ce maître éternel, n’était-ce pas celui qui jetait ces gens l’un à l’autre, et auquel ils sacrifiaient, dans ce culte à la fois stérile et raffiné? Comme le bras de madame Pearson tremblait sous le sien, André l’étreignit tout à coup; elle eut un petit soupir, et leurs bouches se rapprochèrent.

Ils restèrent ainsi, de longues minutes. Devant eux, dans la nuit, croulaient les vagues.

* * * * *

Ce fut ainsi qu’André Dejoie fut initié à la première, et la plus nationale, des voluptés britanniques. Une fois que madame Pearson eut commencé de donner ses lèvres, elle ne fit plus aucune objection pour les offrir perpétuellement, mais lorsque André, enhardi, voulait obtenir davantage, elle lui disait si gentiment: «_Behave yourself, you bad man!_» (soyez sage, vilain!) qu’il se sentait redevenir enfant; et alors, il restait tranquille pendant cinq minutes. D’ailleurs, la maison était si petite, si banale, que, dans les courts instants où ils se trouvaient seuls, l’enfantillage même du baiser était dangereux. Ils ne se quittaient plus, se regardaient, puis baissaient les yeux, disaient deux paroles et se regardaient encore; et André comprit bientôt que le charme simple et puissant de son amie venait de ce qu’elle n’avait ni vertus ni vices, pas plus que d’idées, qu’elle ne réfléchissait jamais, ne pensait à rien qu’à ce qu’elle avait sous les yeux.

--Elle n’a pas d’esprit, voilà qui est sûr, songeait André: mais a-t-elle une âme?

Elle avait laissé deux enfants à Padston. Mais comme ils n’étaient pas à ses côtés, elle les avait oubliés. André n’apprit leur existence que par une lettre qui donnait de leurs nouvelles. «Mes petits chevreaux, si vous saviez comme je les aime!» Puis une autre chose la divertit, elle n’en parla jamais plus. Si elle était restée fidèle à son mari, c’est que la vie bourgeoise anglaise, surtout dans ces ménages d’église où tout est réglé, casé, codifié, ne lui accordait qu’un mâle et lui enlevait toutes possibilités d’en posséder plusieurs. Elle savait lire, écrire, on lui avait appris à faire des gestes, mais rien n’avait pénétré dans le fond de sa petite tête, où régnaient seulement des appétits, des instincts, un besoin d’imitation et de soumission tels qu’elle prenait en parlant l’accent français, enfin une naïve, et profonde et maternelle bonté. Quand il la suppliait d’être à lui, elle répondait:

--Je veux bien, darling, je veux bien. Mais ici, il n’y a pas moyen!

Cependant, un dimanche, M. Pearson, en sortant de l’office du matin, annonça qu’il était invité à déjeuner par un confrère. Ils eurent ainsi toute la première moitié de la journée devant eux. Ils prirent le parti de fuir, de rôder n’importe où, et marchant au hasard, parvinrent aux premières maisons du village de Shoreham, sur la côte.

--Il y a peut-être des auberges, dit André Dejoie. Et personne ici ne nous connaît. Vous n’êtes plus que ma chérie, vous êtes mon amour, mon grand amour..., et madame Dejoie, si vous voulez.

--Oh! oui, j’aimerais tant. Mais vous n’y pensez pas: un dimanche, dans l’après-midi, sans bagages... Vous ne connaissez pas l’Angleterre: les hôteliers de ce pays ne nous laisseront pas une minute ensemble.

--Hélas! dit-il, nous faut-il trouver une île déserte; mais enfin, si vous tombiez sur la grand’route, si vous étiez malade?

--Malade? Oh! la bonne idée! C’est vrai, je vais me trouver mal, vous allez voir!

Mais il suggéra: