La biche écrasée

Part 12

Chapter 123,606 wordsPublic domain

--Déjeunons d’abord. On n’aurait qu’à vous imposer la diète pour vous guérir.

Ils entrèrent au _Red Lion_. Dans une salle à manger étroite comme une cabine de navire, on leur servit un repas de viande froide. Madame Pearson avait la mine joyeuse et concentrée d’un enfant qui prépare un tour. Tout à coup, elle se leva, porta la main à sa gorge, se mit au balcon, se rejeta sur une chaise, allongea les jambes, étira les bras, offrit à André et à la maid qui les servait, le spectacle d’une attaque de nerfs à son maximum de violence. La déformation, par pur jeu, de ces traits puérils et charmants; l’embarras répugné qu’on éprouve devant tout être humain quand on sait qu’il ment; le sentiment de supériorité sur la malade que donnait, à tous les biens portants qui l’entouraient, la conviction de leur propre santé; tout cela inspirait à André une espèce de gaieté furieuse, une impression de ridicule vis-à-vis de lui-même, de rancune contre cette femme qui semblait si candide, et jouait sans faiblir cette grosse comédie.

Autour de madame Pearson, qui ne répondait que par des mots entrecoupés, l’hôtesse, ses deux filles, les bonnes s’empressèrent; et toutes présentaient un remède. L’hôtesse offrait des sels, une des femmes de chambre un citron, une autre du vinaigre, et la cuisinière qui n’avait rien, criait:

--Chassez le chat, chassez-donc le chat! C’est très mauvais la vue des chats, dans ces maladies-là!

On la coucha, de force. Elle disait: «Mon mari, je veux mon mari!» Et la bonne hôtesse interpellant André: «Allez-donc! ces hommes, en voilà un qui serait capable de rester à table.» Il obéit, et trouva madame Pearson au lit déjà. Elle mourait de rire:

--Avez-vous vu comme elle était bien imitée, l’attaque! Oh que c’est amusant! Darling, embrassez-moi.

Il l’embrassa. Qu’elle était jolie, avec ce corps si frêle et si plein, si lumineux et si ferme, que ses éclats de rire mêmes le faisait à peine trembler. André la prit dans ses bras. Ils s’étreignirent.

Et tout à coup, ils entendirent, dans la rue calme et muette, vidée de tout être humain par le repos dominical, un effroyable bruit, l’éclat discordant d’ophicléides, de grosses caisses, de cymbales, la passée ignoble dans le doux silence, d’une fanfare mal réglée.

--Ce n’est rien, dit André au bout d’une seconde: «la bande» de l’armée du Salut, tout simplement.

Mais mistress Pearson l’avait pris des deux mains aux épaules, et l’éloignait d’elle, un peu tremblante, le regard chargé du premier remords qu’il eût vu dans ses yeux.

--André, dit-elle, c’est peut-être plus mal, aujourd’hui, quand tout le monde... tout le monde est aux églises?

Un instant très court André demeura interdit, puis il crut à une insupportable et hypocrite affectation. Mais non, il savait qu’elle ne pouvait mentir. Et il lui sembla enfin qu’il _voyait_ quelque chose, qu’il découvrait un peu de l’inconnu qui gît dans les êtres. Et se penchant vers madame Pearson, il la baisa au front, avec un véritable amour viril. Il venait de comprendre que tout ce qu’on avait pu enseigner à cette innocente petite âme, c’était des formes extérieures et des conventions, et que, quoi qu’elle fit jamais au monde, elle resterait toujours, absolument, irresponsable et irréprochable. Si c’était vrai, que l’adultère fût un crime ou un péché, la faute en retombait sur lui, sur lui seul. Il prenait tout sur lui, donc il était maître. Etait-ce l’influence du ciel, de l’Océan, de l’âme de ce peuple qui flottait épandue dans l’air? Pour la première fois, il venait de penser comme un mâle anglais aurait pensé.

LA VICTOIRE EN CHANTANT...

25 juillet 1907.

JOURNAL D’UN PARISIEN EN 1920

... Ce sera demain le 17 juillet. Ce jour, anniversaire de la mort de Bonaventure Espérandieu, est devenu celui de la nouvelle fête nationale. Il y aura des fleurs, des chants, des femmes qui s’en iront par les chemins, vêtues de clair, heureuses, disant: «On ne tuera plus nos fils!» Et tous les discoureurs--parce qu’il en faut--dans les moindres villages, en phrases plates, ou gonflées, ou naïves, célébreront la mémoire de Bonaventure, tandis que dans les académies, les amphithéâtres de Sorbonne, tous les palais scientifiques de France, on lira des essais sur le grand savant qui n’est plus, on glorifiera la patrie qui lui a donné naissance, on dira qu’au moment où tout semblait s’y dissoudre, les lois, les mœurs, la foi en l’avenir même de la race, un culte était resté, celui de la science, et que c’est par la science qu’elle fut enfin sauvée. Mais personne n’osera dire toute la vérité, personne n’osera parler sincèrement du _vrai_ Bonaventure Espérandieu, tel que je l’ai connu: dévoré de génie et brûlé d’alcool, éblouissant, crapuleux, sublime, haillonneux, enthousiaste, plein de vertus qu’on était en train de perdre autour de lui, de vices pour lesquels les hypocrites le méprisaient, simple comme un enfant, tout étourdi de rires, de délire et d’ivresse.

C’est dans un café que je le rencontrai pour la première fois, naturellement, un petit café près de la Porte-Maillot, un dimanche matin, le 12 novembre, vers dix heures, au moment où passait le cortège qui chaque année allait encore, à cette époque, déposer une branche de chêne sur le monument qu’ont élevé nos pères à ceux qui sont tombés en défendant Paris. Et ces gens défilèrent devant nous.

C’étaient pour la plupart de très vieux hommes, tout blancs de cheveux, et mis comme des petits employés. Mais l’un d’eux, fier d’être officier de réserve, avait revêtu son uniforme. Ils allaient, encadrés par des musiques militaires, ils allaient, portant devant eux un drapeau tricolore sur lequel on lisait: «Oublier, jamais!» Et quelle que fût la banalité des fanfares, elles retentissaient dans les cœurs. Ce sont des instincts antiques et sauvages que ceux qu’éveillent en nous ces trompettes de cuivre. Elles existaient déjà voici longtemps, longtemps, à l’aurore de l’âge du bronze, dans la grande barbarie des temps héroïques. Les airs qu’elles sonnent sont restés les plus près de cette barbarie. Avant même les temps lointains ou disparaît la ruine de Troie, ils annonçaient les villes prises d’assaut, les rouges incendies, les femmes violées, les cadavres spoliés, nus sur les champs de carnage, les hommes en cuirasse hurlant près des galères. Voilà pour quoi ça secoue... Parfois, sous nos yeux, un vieux cheval de fiacre, se souvenant qu’il avait été dans la cavalerie, levait la tête et reniflait. Parfois un cavalier et une amazone arrivaient au petit trot. Leurs chevaux aussi pointaient les oreilles et dansaient. Alors le cavalier se tournait à demi sur sa selle, rappelant de loin, avec sa petite moustache, sa cravate haute et sa redingote, un de ces romantiques qui revécurent par l’imagination les grandes batailles que leurs pères avaient livrées. Et la petite amazone avait elle-même le cœur tout secoué par ces cuivres. Elle pilait du poivre en même temps, et on ne saura jamais pourquoi elle serrait les lèvres: à cause de son âme émue, ou qu’elle avait l’assiette indécise et un peu froissée.

C’est ainsi que ce cortège montait vers Courbevoie, à la fois semblable à un astre et à un refrain de café-concert.

Ces impressions que je ressentais d’une façon confuse, Bonaventure Espérandieu, que je ne connaissais pas encore, les traduisait à côté de moi dans une espèce de soliloque lyrique. On eût dit qu’il rêvait tout éveillé, et, quand il s’arrêtait, un seul mot prononcé par moi presque involontairement le faisait repartir. Je le suivis tout naturellement quand il se leva. Je le suivis exactement comme les gamins suivaient la fanfare--et il me mena vers l’Arc de Triomphe. C’est à ce moment que je remarquai ses yeux: des yeux extraordinairement brillants, profonds, plus qu’humains, dont l’iris était à la fois agrandi et brouillé par une ivresse habituelle--des yeux d’archange enchaîné en enfer.

Il murmura d’une voix basse.

--Hein? Vous ne l’avez jamais regardé, vous ne l’avez jamais regardé? Personne ici ne sait plus ce qu’il veut dire.

L’Arc énorme et harmonieux dominait Paris. Son porche immense semblait fait pour encadrer le soleil. Il abritait des pigeons sauvages et des noms héroïques. Il s’élevait sur ses quatre pieds comme si, jailli du sol d’un seul coup, il fût demeuré figé dans le redressement d’un orgueil éternel.

Bonaventure murmura encore:

--Il ouvre sur le ciel et sur la gloire.

Puis il ajouta:

--Il faut le regarder du côté des groupes de Rude. Etex était un cochon!

Il montrait du doigt l’_Invasion_ brandissant sa torche, faisant fouler, aux pieds de ses cavales, les vieilles femmes et les vierges; mais en face, des adolescents et des vieillards, la bouche pleine de cris, les yeux forts de courage, épaule contre épaule montaient vers le triomphe ou la mort.

--On ne sait plus maintenant, répéta-t-il, ce que ça signifie. Ah! passer là-dessous, un lendemain de victoire!

Il récita: «Nous irons à Sparte, maudire le sol où fut cette maîtresse d’erreurs sombres, et l’insulter, parce qu’elle n’est plus!»... O mon pays, toi seul as la lumière, l’ingénuité malgré tout, la gaieté: et tu mourrais!

Je ne suis qu’un bourgeois de Paris, assez riche, peu lettré. Je ne comprenais pas que cette Sparte dont il parlait était une autre Sparte, plus proche de nous, et dont nous avions souffert l’insulte; mais sa passion m’entraînait, je lui demandai naïvement:

--Vous êtes poète?

--Moi? dit-il. Si vous voulez: j’ai inventé une lyre, une lyre... Mais non, je ne suis qu’un pauvre expérimentateur de physique, vivant au fond d’un grenier, à Montmartre. Et pourtant, pourtant... Ah! si la guerre éclatait!

Elle éclata! Tous s’en souviennent, de ce jour noir. Elle éclata malgré toutes les prières, les reculades, les agenouillements. Elle éclata, parce qu’on avait trop parlé de paix, trop adoré la paix, trop prêché en même temps la guerre entre classes à la place de la guerre entre peuples; comme si ces gens, là-bas, n’étaient pas, eux aussi, d’une autre classe, puisqu’ils avaient un autre idéal! Les imbéciles qui avaient chanté ces romances, les aliénés qui avaient suscité ces haines, se réveillèrent un matin devant la menace d’une défaite et l’évidence que cette défaite signifierait la ruine matérielle de quarante millions d’hommes, à qui le vainqueur imposerait des conditions telles qu’il leur serait désormais impossible de gagner leur pain. Car ce n’est plus pour se voler des terres qu’on se bat, aujourd’hui, c’est pour s’emparer du travail, pour être seul à pouvoir travailler, et faire de l’or. Ah! tout ce désarroi, tous ces politiciens lâches qui récriminaient les uns contre les autres, et qui tous avaient raison, hélas! de récriminer; et ceux--les fous inutiles--qui demandaient «la vie des coupables». Je rougis encore de honte, quand j’y pense. On se reprit assez vite, pourtant. On savait que ce n’était pas seulement une question d’honneur ou de territoires, qu’on allait combattre pour n’être pas condamné à mourir de faim; et les hommes partirent graves et résolus, à travers les rues muettes.

Seule la figure de Bonaventure éclatait de joie, quand il vint me trouver.

--Vous n’êtes jamais venu dans mon grenier, me dit-il. C’est le moment! Et puis, vous m’aiderez. J’ai besoin d’argent. Vous me donnerez de l’argent, n’est-ce pas?

Je m’aperçus que depuis quelques mois il avait dû boire plus encore que de coutume. Ses traits étaient gonflés dans sa face blême, et ses mains tremblaient. Je l’accompagnai sans confiance, presque sans curiosité, heureux cependant d’une démarche où je trouvais la distraction d’une horrible angoisse: quelques jours seulement nous séparaient de la grande bataille, et après... je frémissais en y pensant.

Bonaventure, en passant devant la boutique d’un armurier, me pria d’acheter quelques cartouches pour fusil de chasse. Nous montâmes ensuite jusqu’à son logis. C’était pis qu’un grenier: un bouge. Dans un coin, les draps sales et défaits d’un mauvais lit. Au milieu de la pièce, une table à tréteaux portant des instruments de physique dépareillés. Rien que du désordre, et en moi l’impression douloureuse que j’avais affaire à un fou, qui vivait dans un rêve grossier, entretenu par la débauche. Il se mit à rire comme un enfant.

--Ça ne vous paraît pas engageant, dit-il. Bah! Le Bon faisait ses expériences sur un coin de table, avec des boîtes de carton. Mais tenez, voici la lyre!

C’était une lyre, en effet, ou plutôt une sorte de cythare qui se distinguait des instruments ordinaires par quelques cordes d’aspect singulier, les unes d’une longueur démesurée, les autres extrêmement courtes.

--Mais vous n’êtes pas fort, dit Bonaventure. Il faut commencer avec vous par la démonstration pour débutants.

Il tendit sur un chevalet une corde en boyau qu’il pinça d’un coup d’ongle. Elle rendit un son clair, qui s’éteignit lentement.

--Elle donne le _la_, continua Bonaventure, le _la_ de la troisième octave.

Tout en parlant, il saupoudrait la corde d’une poudre jaunâtre.

--Maintenant, dit-il, je prends un violon, le violon du tzigane fou, n’est-ce pas... et je lui fais donner ce même _la_ de la troisième octave.

Il avait saisi l’archet d’une main curieusement exercée, malgré son tremblement. La note chanta dans l’air calme, et, au même instant, de la corde tendue sur le chevalet, une légère explosion répondit.

--Vous avez compris?

--Non, dis-je.

--C’est l’expérience classique pratiquée devant les collégiens, fit Bonaventure. Les vibrations _la_ du violon se communiquent à la corde tendue sur le chevalet. Elle vibre par sympathie. Elle vibre seulement aux vibrations de la note qu’elle rendrait si elle était touchée, comprenez-bien. Et à ce moment, le fulminate de mercure dont elle est saupoudrée, explosif très sensible, détone.

--Et alors, demandai-je, une cartouche, un obus?

--Une cartouche, un obus n’éclaterait que si leur détonateur était en contact avec une corde tendue, en sympathie elle-même avec un instrument de musique puissant... Je pourrais jouer tous les airs du monde sans ébranler les cartouches que vous avez dans la poche.

J’avais oublié les cartouches. Je les jetai sur la table avec une certaine anxiété. Bonaventure rit de nouveau.

--Seulement, dit-il, c’est ici que j’interviens. J’ai trouvé! Je suis sûr que j’ai trouvé. Je ne vous donnerai pas mes formules exactes, et ceci pour deux raisons: ou bien vous êtes scientifiquement nul, et alors vous ne comprendriez pas. Ou bien vous pouvez vous assimiler ces formules, et alors mes droits d’auteur courraient un risque. Mais je vais employer une comparaison: aimez-vous qu’on taille un bouchon, un bouchon de liège, à portée de vos oreilles?

Je frissonnai.

--Bonaventure, criai-je, vous savez bien que je ne puis le supporter! Rien que l’allusion que vous venez de faire me détraque. J’en ai les nerfs agacés et la chair de poule!

--Bien! fit Bonaventure. Et c’est un petit bruit, pourtant, un bien petit bruit que celui d’un canif sur un bouchon. Mais c’est justement parce que c’est un petit bruit. Sachez qu’au delà des sons que vous entendez il existe des notes trop aiguës ou trop basses pour être perçues par l’oreille. Leurs vibrations sont des multiples ou des sous-multiples de celles qui vous parviennent, et elles ont des propriétés particulières. Celles que produit le couteau mordant le liège sont déjà presque de ce genre: elles attaquent vos cellules nerveuses. Prolongées ou mieux choisies, elles les décomposeraient. Eh bien, j’ai découvert le nombre de vibrations sonores qu’il faut pour décomposer et faire éclater tous les explosifs connus, et je puis produire ces vibrations.

--Alors? demandai-je, n’osant pas comprendre encore.

--Alors, je puis faire sauter ces cartouches devant vous, sur cette table... N’ayez pas peur: tous les chasseurs savent qu’une cartouche qui explose à l’air libre ne fait qu’éparpiller à quelques centimètres autour d’elle le plomb qu’elle contient. Du reste, nous n’allons garder que deux de celles que vous avez apportées et mouiller la poudre des autres... Voilà qui est fait. Maintenant, regardez!

Il s’approcha de la lyre avec une espèce d’archet bizarre.

--Ce sont des vibrations très aiguës qu’il nous faut. Tenez-vous bien, intéressant nerveux!

L’archet passa sur les cordes, toutes les cordes. Elles résonnèrent, pleines, fortes, harmonieuses, en octaves qui s’élevaient toujours. Puis ce fut le silence. Comment dirai-je? Un silence empli d’un bruit qu’on n’entendait pas. Un silence qui dévasta tous mes nerfs, qui me fit mal à crier. Et lui-même, ce Bonaventure, se mit à trembler de tous ses membres, plus pâle, plus décomposé que moi, car ses nerfs étaient en plus mauvais état, à cause de l’alcool.

--... Flouc!

Une légère lueur, un bruit mou, la pièce qui s’emplit de fumée: les cartouches gisaient éventrées sur la table, et leur carton brûlait lentement, comme de l’amadou.

--Voilà! dit Bonaventure, simplement.

Ce fut quelques heures à peine après cette expérience que nous partîmes vers l’Orient terrible, enflammé, ensanglanté déjà. Bonaventure emportait un autre instrument incomparablement plus puissant que le modèle de son atelier, capable de communiquer très loin les vibrations mystérieuses. Cet instrument était achevé, mais Bonaventure avait besoin d’argent uniquement pour payer l’industriel qui l’avait construit sur ses plans, et c’est pourquoi il avait réclamé mon aide, le malheureux! Je payai, et une automobile nous emporta.

Ah! la France envahie, les gens en fuite sur les routes, les pauvres carrioles pleines de femmes misérables et d’enfants affamés, les fermes pillées par ces fuyards mêmes, toutes les horreurs de la panique! J’ai vu ces choses, je les ai vues. Mais on ne les reverra plus jamais: le monde est libéré de ces terreurs, aujourd’hui.

Je conduisais l’automobile. Bonaventure, à chaque instant, portait à ses lèvres un flacon plein d’un alcool qui l’exaltait sans le griser: il ne connaissait plus, depuis longtemps, la possibilité de l’ivresse, mais il devenait fou. Et je me disais: «Il m’a rendu fou moi-même. Rien de tout cela n’est vrai, rien! Nous marchons vers le ridicule, en même temps que vers la captivité ou la mort.» Mais lui, il répétait perpétuellement, avec un rire affreux:

--Et dire qu’Amphion bâtissait les villes aux sons de la lyre! Nous autres...

Alors, il touchait du pied la grande lyre de fer étendue devant nous. Elle rendait une lamentation formidable, un cri terrible, immense et sombre. Et Bonaventure dressé, les bras en croix ricanait encore.

Comment nous arrivâmes, la nuit tombée, aux environs de Neucharmes, où se trouvait concentrée, par son grand mouvement en avant, l’armée ennemie; comment nous parvînmes à nous installer au sommet de la Nauve, cette hauteur ardennaise d’où nous dominions des lieues et des lieues de pays, je ne le sais plus. Nous étions affolés par l’imminence de l’acte, nous marchions comme des somnambules, pénétrés cependant par cette angoisse harassante que connaissent tous ceux qui ont tenté une grande chose: «Nous sommes sûrs, mathématiquement sûrs du succès. Et pourtant!»

Bonaventure planta la lyre sur une dalle de grès rouge.

--C’est là, dit-il. Nos troupes sont loin derrière, hors de l’atteinte des vibrations. C’est là!

A perte de vue, des feux de campements brillaient dans l’ombre. Parfois d’un village plus fortement éclairé, les chants de soldats ivres montaient vers nous. A nos pieds un cavalier passa, porteur sans doute d’un ordre, et le retentissement des quatre fers de son cheval, lancé au galop, nous fit blémir.

--Hâtons-nous, dit Bonaventure. Si on venait!

Mais quand il eut pris son grand archet, il cria, malgré nos craintes:

--Il faudrait pourtant quelque chose, quelque chose d’abord... Hourra! J’ai trouvé:

_La victoire en chantant nous ouvre la barrière_...

La haute lyre sonna les premières notes de l’hymne héroïque. Elles s’en allaient lentes, graves, puissantes. Un corbeau noir et triste s’envola en gémissant. Au-dessus de nos têtes, les sapins s’agitèrent. Il s’épandit de la terreur. Les soldats qui chantaient au loin se turent étonnés, vaguement troublés déjà, ployés sous la menace et le mystère.

--Et maintenant, dit Bonaventure, maintenant!...

Ce fut encore, comme dans son grenier, un silence effrayant, un silence strident, plein d’ombres mordantes, mais mille fois plus fortes, la ruée perfide dans l’air nocturne des vibrations inouïes multipliées par milliards, farouches et toutes puissantes, l’élan muet de la mort qui se précipitait à son but.

--Ah! assez! criai-je. Tu ne vois donc pas, malheureux, que nous aussi nous allons mourir!

C’était en nous la décomposition des cellules nerveuses, la secousse mortelle, la dissolution de l’être. Nous n’y avions pas pensé. Oui nous allions mourir. Je vis tomber Bonaventure, le premier. J’eus à peine le temps ensuite de percevoir une conflagration géante, l’éruption d’un volcan, le bruit de dix mille caissons éclatant à la fois, le crépitement sec et successif de milliards de cartouches, pareil à celui d’une machine à écrire manœuvrée par une main gigantesque. Un clocher à la toiture en forme de bulle, tel qu’il y en a beaucoup dans l’Est, s’ouvrit comme le couvercle d’une grosse marmite avant de tomber sur le sol. Le cri de trois cent mille douleurs et de cent mille agonies répondit à la lyre. Je perdis connaissance.

* * * * *

Quand je revins à moi, un homme me mettait une compresse d’eau glacée sur le crâne.

--Et Bonaventure, demandai-je, mon ami?

On ne me répondit pas. Mais je vis une pauvre forme misérable, étendue à mes pieds. Ses nerfs, à lui, n’avaient pas résisté. La farouche musique de la lyre avait été trop forte pour ses cellules trépidantes et brûlées d’alcool. Mais l’ennemi? Il n’y avait plus d’ennemi. Il n’y avait plus que des débris sanglants, des blessés par centaines de mille, une déroute sans nom, sans exemple, et comme il n’y en aura plus jamais, parce qu’il n’y aura plus de guerre: on n’oserait plus.

_La Victoire en chantant_... Ah! cette nuit terrible!

FIN

15 novembre 1909.

TABLE

LA BICHE ÉCRASÉE 1

LE MIRACLE DE TOLLENAËRE 17

LA FORCE DU MAL 29

L’ACCIDENT 61

LE BON PÈRE 73

LA BONBONNIÈRE 85

REPOS HEBDOMADAIRE 101

LE RAT 113

LE MERLE 127

LES CHIENS 151

LE SECRET 167

LA PEUR 179

POUSSIÈRES 195

DEVANT LA MACHINE 211

LE BINOCLE 237

CASTOR ET ZULMA 251

LE NUMÉRO 13 267

LA COLLISION DE BRÉBIÈRES-SUD 279

LA RÉVÉRENDE 299

LA VICTOIRE EN CHANTANT 319

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--9802-5-10.

* * * * *

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