La biche écrasée

Part 8

Chapter 83,839 wordsPublic domain

Traversant la boutique, les deux hommes entrèrent dans une pièce absolument obscure, sorte de galetas dont Antoine avait fait à la fois une remise pour les vieux cadres qu’il achetait dans les ventes et un atelier de photographie; car il avait été séduit, comme tant d’autres, par les plaisirs de la chambre noire, et Laroque, parfois, en souriant, l’appelait son cher confrère.

--Restez là, monsieur Laroque, dit-il, et ne bougez pas. Vous écraseriez quelque chose. Je vais dehors allumer la lanterne rouge. Il faut agir délicatement, délicatement!

Il revint bientôt avec la lanterne, dont la lueur sombre s’arrêtait à quelques centimètres du verre, comme repoussée par une obscurité si lourde qu’elle paraissait palpable et qu’on avait envie de l’écarter du geste.

--Tenez, voici l’affaire, dit Antoine.

Il élevait un cadre ovale comme on en fit, non seulement au dix-huitième siècle, mais jusque sous la Restauration. Ce cadre, qui n’encerclait aucun tableau, avait gardé le verre qui le couvrait.

--Eh bien? demanda le professeur, qui n’apercevait que cette vitre pâle et ternie.

--Regardez par transparence.

Laroque prit le cadre dans ses deux mains, l’appuyant sur son gilet, car il était assez lourd. Antoine, devant lui, dardait la lanterne.

--Voyez-vous?...

--Oui, dit Laroque, il me semble.

... C’était comme si le corps d’une noyée, remontant par miracle du fond de la mer, s’arrêtait à quelque distance de la surface. Une tête de jeune fille apparaissait sur cette glace vide, mais prête à s’évanouir, couleur de fumée, ombre d’une ombre; et cependant, on distinguait encore tout ce que la lumière, jadis, avait aimé: des cheveux fins et légers, lissés sur les tempes, les fleurs claires des yeux qui, comme sur un cliché, faisaient deux points sombres, et une autre tache pour le menton, très jeune, un peu pointu.

--J’ai entendu parler de ça, dit Laroque avec un haussement d’épaules indifférent. C’est un phénomène fréquent sur les verres qui protègent les vieux pastels: une poussière de couleurs se détache du papier desséché, se fixe sur la vitre, y laisse un calque vague. Ce n’est pas neuf, monsieur Antoine, ce que vous me montrez là, ce n’est pas neuf.

--Mais ce n’était pas un pastel, cria Antoine, c’était une peinture à l’huile. Je ne l’ai retirée du cadre que dans ce cabinet noir, hier matin. Et quant à la poussière... il y en a, de la poussière, et une bonne couche! Mais ce n’est pas du côté de la peinture, c’est à l’extérieur, du côté exposé à l’air; et c’est de la poussière comme celle qu’on voit sur toutes les glaces.

--Vous avez raison, dit Laroque, devenu très attentif.

--Alors, la cause de ça, la cause?

--C’est très curieux, oui... Mais la cause, si je vous disais toute suite que je la sais, je serais un malhonnête homme. Il faut réfléchir, il faut faire des expériences, enfin pouvoir reproduire le phénomène à volonté: alors, on peut dire qu’on sait. Jamais avant... Allons, au revoir, monsieur Antoine.

--Au revoir, monsieur Laroque.

Le professeur, jusqu’à son laboratoire de la rue Lhomond, marcha très vite. C’était ainsi toutes les fois qu’un nouvel aspect des choses se présentait à lui: une extraordinaire allégresse s’emparait de son cerveau et précipitait ses pas.

--Oui, se disait-il, oui, une infinité de matières arrêtent les vibrations lumineuses et les fixent. Toutefois la lumière détruit elle-même son œuvre. Elle décolore ce qu’elle a un instant coloré, elle refait une page blanche de la page qu’elle a noircie. Mais cette glace, pourtant, cette glace du portrait? Elle a dû conserver l’impression parce qu’elle a été plongée, l’ayant reçue, dans l’obscurité complète. Ces grains de poussière ont agi comme autant de plaques sensibles, comme autant de rétines. Et si on pouvait fixer l’impression, si on trouvait le moyen de la fixer, on aurait un cliché, une image. Il faudrait voir, il faudrait étudier ça.

Il rangea la question avec d’autres, dans un coin de sa tête ordonnée, et au laboratoire ne s’occupa que des expériences en train, avec ses préparateurs, sans effort, scrupuleusement, comme d’habitude. Ses aides le quittèrent pour déjeuner. Il demeura seul, travaillant toujours, prenant des notes, relevant des chiffres, infatigable. Vers deux heures, il prit une tasse de thé, sobrement, suivant son usage, et se rendit à l’amphithéâtre Daguerre, pour faire son cours. Puis il reçut des élèves, indiqua des plans de travaux. La nuit était complète, en ce jour de janvier, quand il rentra chez lui. Il avait faim.

--Je vais prendre un biscuit avant le dîner, songea-t-il gaîment.

Il ouvrit la porte de l’appartement avec sa clef, et d’un pas fut dans la salle à manger.

C’était une salle à manger d’appartement moderne, ouvrant sur le salon par une glace sans tain. Et il vit qu’une ampoule électrique était allumée dans le salon. Cela ne le surprit pas: sa femme recevait quelqu’un, sans doute. Mais il eut un choc physique, parce que cette lumière s’éteignit brusquement.

--Jeannie! cria-t-il à voix haute, Jeannie!

Il lui semblait avoir distingué une ombre, très près de sa femme, très près. Il ouvrit la porte du salon, les bras tendus.

--Jeannie!

Il entendit des pas étouffés qui fuyaient vers l’autre porte, gagnaient le vestibule puis l’escalier. Il comprit, avec la puissance de déduction, la roideur dans la recherche de la certitude d’un homme exercé à enchaîner des phénomènes. Dans un éclair, cent petits faits qu’il avait vus, qu’il avait enregistrés comme il enregistrait tout, par habitude, sans qu’il y prêtât attention, cent petits faits subitement réunis lui firent soupçonner la vérité: l’homme qui avait fui, c’était Jousseaume.

--Jeannie!

Il toucha un corps tremblant, prostré, sentit des joues brûlantes, une chair nue sous des voiles ouverts.

--Jeannie, dit-il d’une voix affreuse, dont le timbre le bouleversa lui-même, qui était-ce?

Elle ne répondit pas. Non, non, elle ne voulait rien dire. Elle avait trahi son mari, elle ne trahirait pas l’autre, elle ne trahirait pas deux fois.

--Avoue, avoue! C’était Jousseaume?

Elle secoua la tête.

--Tu as éteint pour que je ne sois pas sûr, pour que je ne sache pas?

--Oui! fit-elle, orgueilleusement.

Laroque entendit le bruit de sa robe frôlant les meubles, dans l’ombre, et demeura seul.

Il fit un pas vers le commutateur d’électricité, puis s’arrêta.

--On peut essayer, murmura-t-il.

Et il alla chercher, dans le réduit qu’il avait aménagé pour ses études, une petite lampe à feu rouge. Avec un linge très blanc, il frotta la glace, du côté du salon.

--Pas de poussière ici, dit-il. Mais le poêle à pétrole a fumé ce matin, dans la salle à manger.

Il recommença le même geste de l’autre côté de la glace: une trace resta sur le linge.

--Oui, on peut essayer, répéta-t-il.

Tout son sang-froid lui était revenu. Il ne s’agissait plus que de préparer une expérience. La première chose qu’il fit fut de coller de longues bandes de papier blanc tout autour de la glace, qu’il découpa nettement, avec un diamant de vitrier, et porta ensuite dans son laboratoire.

Le lendemain, il arriva avec sa physionomie ordinaire rue Lhomond. Jousseaume, cette fois, l’y attendait.

--Tiens, dit Laroque simplement, vous êtes guéri?

Jousseaume balbutia. Ses lèvres tremblaient.

--Tant mieux, continua Laroque, tant mieux, nous avons à travailler! Voici une boîte dans laquelle j’ai mis quelques petits morceaux de verre. Il est très important de n’ouvrir qu’à la lumière rouge. Les fragments sont couchés sur de l’ouate, et il faut faire attention à ne pas enlever la poussière, la petite couche de poussière qui est par-dessus... Je voudrais savoir si ces fragments ont gardé une impression.

--On ne voit rien, dit Jousseaume.

--Rien comme ça. Mais en trouvant le révélateur... Paris ne s’est pas bâti en un jour. Je sais bien que ce ne sera pas commode: les bains dilueraient la poussière. Enfin, laissez ces tessons. Je m’en occuperai tout seul, décidément.

Il travailla des jours, des jours avec un acharnement régulier. Madame Laroque l’avait quitté. Elle lui écrivit de Nice, le suppliant de pardonner. Il ne répondit pas. Il travaillait, voilà tout.

Enfin il dit à Jousseaume.

--J’ai trouvé. C’était très simple. Il n’y a qu’à doubler ces morceaux de verre d’une autre plaque sensibilisée, et ensuite... Mais vous verrez ça en opérant avec moi. Regardez, voici les clichés témoins.

On apercevait maintenant, sur les fragments qu’il avait apportés, l’image d’objets divers: un dos de fauteuil, la rosace d’un tapis, le coin d’une cheminée.

--Et bien? demanda Jousseaume.

--Oh! ça, c’était pour me rendre compte. Mais nous allons pouvoir travailler en grand. Vous viendrez chez moi, demain. J’ai un cliché qu’on ne déplace pas facilement.

--Mais... fit Jousseaume.

Depuis longtemps il avait deviné l’objet des recherches de son maître; et de le voir avancer chaque jour dans sa tâche, et de l’y aider, c’était comme si on l’eût traîné par la nuque avec un collier de force.

--Voyons, insista Laroque, vous viendrez, n’est-ce pas?

Le lendemain, ils étaient tous deux penchés sur la glace, maintenue par une armature de bois qui faisait cuveau.

--Le développement est-il terminé? demanda Laroque, d’une voix tranquille.

Jousseaume se retourna. Il prit un de ces gros blocs qui servent à presser les papiers photographiques, et le jeta sur la glace. Elle s’étoila seulement, maintenue par l’armature. Alors il s’acharna, la réduisit en miettes.

--C’était moi! cria-t-il. Vous le savez bien, que c’était moi! Et vous m’avez fait faire ce métier! Vous m’avez imposé cette torture; vous avez inventé ce supplice! C’était moi, moi, je vous le dis! Et que voulez-vous maintenant?

--Moi? dit Laroque, ironiquement. Rien. Vous venez de supprimer la preuve d’une belle découverte. Mais le cliché était un peu intime, et je peux en faire d’autres, maintenant, je suis sûr du procédé... A propos, madame Laroque est à Nice. Je n’ai plus besoin de vous. Ni d’elle. Vous pouvez allez la rejoindre, si ça vous fait plaisir. Vous l’informerez que je suis décidé à ne la revoir jamais!

Jousseaume s’éloignait, quand Laroque le rappela:

--Rendez-moi donc le carnet des manipulations, dit-il. Vous alliez le garder dans votre poche. A quoi pensez-vous?

DEVANT LA MACHINE

Ils étaient assez ivres tous deux, Bogaërt et Delebecque: ce dimanche-là, ç’avait été ducasse à Bareul. Aussi loin que les yeux pouvaient voir, devant eux s’étendait la plaine de Flandre, riche, humide, grasse, herbeuse, toute tachetée pourtant des cubes lourds des usines, hérissée de cheminées droites, d’ateliers aux toits en dents de scie, coupée partout de routes noires de charbon. Mais la terre est si fertile que le laboureur ne l’abandonne pas; et le flot des cultures, les blés encore verts, les betteraves sombres, les houblonnières échevelées, battaient ces îlots de briques rouges, sous le ciel d’un bleu lourd, pommelé de nues.

Une fanfare passa, sonnant de tous ses cuivres, avec un drapeau tricolore. Bogaërt régla son pas et fit le salut militaire, par habitude, comme s’il avait encore porté l’uniforme; et puis il se mit à rire, par réaction.

--Pourquoi qu’tu ris? demanda Delebecque. Il était tout hébété par les chopes qu’il avait bues, et marchait droit, mais trop raide. Bogaërt répondit:

--C’est qu’c’est moi, c’est moi, que j’suis Belge, qu’ai fait mon service pour la France, à la Légion. Et toi, mon vieux, toi qu’es Français, t’as pas tiré d’congé, t’as déserté; sans l’amnistie, tu serais encore en Belgique, au lieu d’faire rattacheur comme moi à la filature Wauters. C’est drôle, la vie, hein? C’est pas... c’est pas naturel!

--Si, c’est naturel, fit Delebecque, lentement. T’as fait comme tu voulais. J’ai fait comme je voulais. On se reproche rien.

--Bien sûr, répliqua Bogaërt, bien sûr. Mais pourquoi t’as déserté, dis, tout de même.

--J’m’avais marié, réfléchit Delebecque, rassemblant ses idées. J’pouvais pas laisser ma femme et ma p’tite. Et puis, pour qui je m’battrais? A quoi ça me servirait-il, la guerre? C’est des histoires de bourgeois. Ça ne sert qu’aux bourgeois. Si j’étais mort, si j’avais attrapé un mauvais coup, qui c’est qui les aurait nourris, dans m’maison? J’suis pas pour les choses que j’comprends pas. Voilà.

--T’avais peur de mourir, alors, interrogea Bogaërt, gravement, t’es pas brave?

Il posait ces questions sans méchanceté, dans l’idée que chacun a le droit d’arranger sa vie comme il l’entend. Delebecque, la cervelle obscurcie, médita encore; il répondit, sans songer lui-même à s’offenser:

--J’suis pas brave? J’suppose ben qu’t’as raison, on m’la déjà dit. Mais à quoi ça sert-il, j’répète, d’aller s’faire attraper du mal pour les autres?

L’ivresse développe la sensibilité des simples. Il frémit à ce moment, comme s’il avait senti une blessure dans sa chair.

--Tiens, dit-il, parlons plus de ça. Nous v’là rendus à c’maison. Viens prendre une chope, avant l’souper.

Ses grandes courses à travers le monde avaient rendu Bogaërt ivrogne. Mais il gardait toujours la tête froide, orgueilleux de bien porter la boisson.

--C’est du genièvre qu’il faut prendre, à c’t’heure, dit-il, pas d’la bière.

--J’en ai aussi, du genièvre, affirma le camarade, fièrement.

Ils entrèrent. Les quatre enfants de Céline, celle à Delebecque, jouaient sur le trottoir de briques, assez loin de la porte. A force d’attraper des coups toutes les fois qu’ils approchaient des deux marches du seuil, parce que leur mère, qui les passait au grès le samedi, voulait les conserver sans tache le plus longtemps possible, ils avaient pris une idée religieuse de la propreté et de l’obéissance. D’ailleurs, malgré leur ivresse, Bogaërt et Delebecque firent eux-mêmes attention: ils enjambèrent les degrés pour ne rien salir.

La maternité donne à beaucoup de Flamandes pauvres une beauté qui ne tient pas à leurs traits. Les yeux bleus de Céline étaient presque délirants dans sa figure maigre; son teint, fait pour être éclatant, s’était plombé, elle avait un nez, trop mince et trop long à la fois, et l’épuisement de ses forces tirait les deux coins de sa bouche. Mais quand elle avança vers les deux hommes, elle eut un geste d’une fierté singulière. C’était comme si la petite maison et la postérité sortie de ses flancs, non pas elle-même seulement, recevaient son mari et son hôte. Telle est la façon, à la fois ingénue et magnifique, des femmes de cette race d’être ménagères. Quand Bogaërt eut fait ses politesses, Céline emplit trois chopes d’une bière pâle, qui moussait très peu.

--C’est du genièvre qu’il veut, l’copain! dit Delebecque.

Et comme elle hésitait, voyant qu’ils étaient déjà très pris, une espèce de rage lui vint, un de ces désirs d’ivresse et de fatigue qui veulent être satisfaits tout de suite.

--Non de Dieu! cria-t-il, j’vas y aller, dans c’cave!

--Prends garde! dit Céline. C’est r’lavé seulement de c’t’heure. Des œufs qui s’avaient cassé.

Delebecque n’écouta pas. Il ouvrit la trappe de la cave, on entendit ses pieds chercher pesamment les marches, puis deux talons ferrés qui grinçaient sous le poids d’un corps déjà renversé, un juron, le bruit d’un corps qui glissait, enfin le tintement plat d’une cuve de zinc qui roulait sur le sol.

--La lessiveuse! dit Céline.

Elle aimait son homme, mais elle avait pensé d’abord aux choses de son administration, par instinct. Ses enfants avaient compris, au silence mortel qui se fit après ce grand éclat, qu’il venait de se passer une chose qu’il fallait savoir. Lucile, l’aînée, ôta ses souliers, prit son petit frère dans ses bras. Les autres entrèrent derrière elle, plus hardis, sans précautions. Ils virent Céline et Bogaërt qui remontaient, en criant, le corps de leur père.

--Il a rien, dit Bogaërt, essayant d’asseoir sur une chaise cette chose inanimée. Pourquoi qu’il bouge pas?

Le corps glissa et retomba sur le carrelage. Céline crut que son mari était mort; elle poussa un grand cri. Mais d’être ainsi allongé sur le sol ramena la circulation au cerveau du blessé, qui ouvrit les yeux.

--Il a rien, répéta Bogaërt. C’est la peur. Il a toujours peur... Hé, capon!

Delebecque aussitôt revenu à lui porta la main à son ventre. Sans hésiter, sa femme le dénuda et la chemise de grosse toile apparut toute pleine de sang. Les enfants s’étaient rapprochés. Céline les chassa, pour la décence.

Quand Delebecque qu’on avait porté sur son lit, dans sa chambre, revint complètement à lui quelques heures plus tard, le médecin ne s’en aperçut pas assez vite. Voilà pourquoi il ne put arrêter Bogaërt, qui disait:

--C’est vrai? C’est vrai qu’on n’y peut plus rien?

--Rien, répondit le médecin. L’urètre est brisé. Il va s’empoisonner très vite, et puis...

Il y eut un grand silence et Delebecque comprit qu’il était perdu. Alors il se fit dans son esprit un calme extraordinaire parce que, sur le moment, rien ne l’intéressa plus. C’est une bénédiction qui arrive souvent à ceux qui vont mourir. Il dit seulement:

--Si ça s’rait arrivé à l’usine, au moins, et pas ici Ah! y en a qui n’ont pas de chance!

Et Céline poussa le plus fort gémissement qui fût sorti de sa poitrine depuis l’accident, parce qu’elle avait compris ce qu’il voulait dire.

--Il n’aura rien! cria-t-elle. L’assurance ne lui donnera rien, pa’ce que c’est dans c’maison qui s’a tué!

Bogaërt la regarda un instant et comprit à son tour. Il cria:

--Bon sang d’bon Dieu, c’est tout d’même vrai qu’y en a qui n’ont pas d’chance! Mon pauv’ Delebecque, va, mon pauv’ Delebecque!

Depuis le malheur, il avait fait ce qu’il avait pu pour le camarade, mais tranquillement, gardant les yeux secs. Il en avait tant vu mourir, là-bas, en Afrique et en Chine! Mais ce guignon-là, ne pas même toucher l’assurance, parce qu’on fait la bêtise de tomber dans sa cave au lieu d’empoigner son avarie une demi-lieue plus loin, chez le patron; crever pour la peau, comme un bourgeois ou comme un soldat! C’était trop bête, trop injuste et trop triste. Il se mit à gueuler de rage:

--Lui qui avait si peur des mauvais coups! dit-il. Il n’a même pas la consolation d’attraper quéqu’ chose pour sa famille!

Céline gémissait tout doucement. Elle sentait avec confusion qu’elle aurait voulu regretter son homme pour l’amour qu’elle avait de lui, pour les nuits où elle avait senti la volupté passer sur son corps en ondes si fortes qu’elle en oubliait la fatigue du jour, pour la fierté qu’elle avait eue, après avoir été prise vierge, un soir de ducasse, pareil à celui-ci, d’être devenue par lui une femme mariée, vivant dans sa maison. Oui, elle aurait voulu le regretter pour tout ça, et elle ne pouvait plus! Elle ne pouvait plus songer qu’à une chose: que cette mort aurait dû lui rapporter, faire d’elle une veuve presque riche, donner des sous à ses enfants, jusqu’à leur majorité, et que le destin, au contraire, lui enlevait en même temps son plaisir amoureux, son orgueil domestique et son pain quotidien. Ah! misère de misère! il ne peut jamais rien arriver de bon aux pauvres gens, leurs malheurs sont toujours de plus grands malheurs que pour les autres. Elle se jeta sur le médecin:

--Y a quéqu’ chose à faire, tout de même, cria-t-elle, il doit y avoir?...

--Pour le guérir? dit-il à voix basse.

--Non, dit-elle, pour l’assurance?

Le médecin haussa les épaules. Ça ne le regardait pas.

Alors Bogaërt, à son tour, cria:

--Le monde, le bon Dieu, la société, le gouvernement, c’est des cochons!

--Laissez-moi dormir, supplia simplement Delebecque.

Il s’était retourné vers la muraille. Dehors, les enfants s’étaient remis à jouer.

* * * * *

Céline avait aimé son homme, elle l’aimait encore. Elle lui avait dévoué son corps comme épouse, ses mains comme ménagère; elle avait été, comme il convient, sa servante et sa femme. Pourtant elle dit, à haute voix, devant lui:

--Vaut mieux qu’il meure tout d’bon, à c’t’heure, vaut mieux qu’il meure! Quoi nous f’rons, s’il reste infirme!

--Et dire que s’il avait pris l’mal à l’usine, bon Dieu d’bon Dieu!... répéta Bogaërt.

Ils pensaient toujours à l’assurance et leur cœur s’emplissait d’amertume contre l’injustice du sort. Delebecque les entendait, mais il n’avait plus la force de parler. Il s’assoupit.

Vers neuf heures, il commença de trembler. Ses dents claquaient, il eut l’impression d’un grand froid, et cette sensation même le réveilla. Le médecin avait prévenu: «Il aura de la fièvre à cause de sa blessure, et puis, douze ou vingt-quatre heures après, son corps fabriquera des poisons, et alors...» Céline et Bogaërt se regardèrent: ça commençait comme on leur avait dit.

Mais Delebecque, bien qu’il ne dormît plus et souffrît beaucoup, demeura longtemps les yeux fermés. Il méditait de toute la force ingénue, douloureuse et maladroite de son pauvre cerveau. A la fin, il crut avoir trouvé. Il demanda, pour s’éclaircir d’un doute suprême:

--Dis donc, Bogaërt, le docteur Roger, c’est pas l’médecin d’l’assurance?

--Non, répondit Bogaërt.

--Et c’est-il vrai qu’ les médecins doivent rien dire sur les malades, rien du tout?

C’est ainsi qu’il définissait le secret professionnel. Céline et Bogaërt ignoraient le terme comme lui, mais ils avaient entendu parler de la chose; ils confirmèrent.

--Alors, dit Delebecque au camarade, tu vas aller l’trouver, l’docteur Roger, et tu diras qu’il a pas à parler, qu’il a rien vu. Tu entends: il a rien vu, il sait rien!

--Quoi c’est qu’tu veux? fit Bogaërt sans comprendre.

--T’as pas b’soin de d’mander. Faut faire... Et puis d’main, dis, tu passeras par c’maison ici, une demi-heure avant l’premier coup d’sirène à l’filature.

--Quoi c’est qu’tu veux? répéta encore Bogaërt. Pourquoi c’est qu’il faut que j’passe?

--Pour aider m’femme à m’habiller et qu’j’y aille, à c’filature.

Céline et Bogaërt crurent que la fièvre le faisait divaguer. Puisqu’il allait mourir, à quoi ça lui servirait d’aller encore une fois à sa machine? Autant finir dans son lit, ça fait une consolation, des vacances.

Mais Delebecque répéta:

--J’suis pas fou, j’sais c’que j’veux. Jure que tu viendras m’chercher?

--Je l’jure, dit Bogaërt.

* * * * *

Il revint le lendemain parce qu’il l’avait promis et qu’il aimait le camarade.

--Il a encore eu l’hémorragie à c’nuit, dit Céline, mais ça l’a soulagé. Est-ce qu’il vient pas de s’lever, à c’t’heure! L’idée l’tient. Possiblement qu’il va mieux et que c’médecin s’a trompé.

--Possiblement qu’il s’a trompé, confirma Bogaërt, ça s’est vu, des fois.

Il changea d’opinion quand il vit Delebecque. Ah! le pauvre bougre! Comment ça peut-il se faire qu’une seule nuit suffise à changer un homme et en faire un autre, qui lui ressemble à peine, qui est à la fois comme un enfant et comme un vieux? Jusqu’aux mains qui n’étaient plus les mêmes: plus blanches déjà, avec des doigts amincis, qui tremblotaient et griffaient dans le vide comme pour y crocher la vie! Toute la lumière, toute la tiédeur du jeune été entraient par la fenêtre ouverte; la journée serait brûlante, car, malgré l’heure matinale, pour avoir seulement marché un peu vite, Bogaërt se sentait tout en nage; et pourtant Delebecque grelottait. Il avait tenu bon, malgré tout; il faisait comme il avait dit: Céline lui passa un caleçon de grosse toile, un pantalon de velours, un tricot, parce qu’il avait froid, et lui-même entra ses pieds sans chaussettes dans les souliers lourds.

Sa femme apporta le café fumant. Il trempa ses lèvres dans le bol en secouant la tête.

--J’peux pas, dit-il, ça passe pas. C’est du vin qu’il faut, un verre de vin.

Dans les ménages des Flandres, aussitôt qu’il entre un peu d’argent dans la maison, au genièvre et à la bière on ajoute un peu de vin, breuvage de luxe considéré comme un élixir magnifique et spirituel. Céline alla en chercher une bouteille, et Delebecque, se forçant, coup sur coup, sans plaisir, but deux verres.

--De quoi qu’j’ai l’air? demanda-t-il.

Les deux qui le regardaient, n’osèrent pas répondre.