La biche écrasée

Part 7

Chapter 73,900 wordsPublic domain

Hermot essuya lui-même le corps poli et gracieux. Il embrassait prudemment cette chair tendre qui sentait les caresses et s’étirait sous elles. Quand les baisers couvrirent le front, l’enfant leva la tête, d’un air intelligent et ravi. Alors le père le posa sur le tapis, du côté du ventre, et cette petite chose vivante, qui ne pouvait encore marcher, essaya de se dresser sur les pieds et sur les mains. Hermot claqua des doigts derrière lui, mais il ne se retourna pas.

--Marcel, mon petit Marcel! fit Hermot presque involontairement.

Les enfants, dès les premiers mois arrivent à répondre à l’appel de leur nom. Pourtant, Marcel continua de jouer sur le tapis sans entendre. Hermot frappa dans ses deux paumes, assez fort, sans parvenir à attirer son attention.

--C’est étrange, murmura Hermot. C’est très étrange!

Cependant comme sa femme venait de rentrer dans la pièce, il ne dit rien.

Il y a peut-être quelque chose de contagieux dans les inquiétudes les plus silencieuses. Quand son mari eut quitté l’appartement, madame Hermot, en rhabillant Marcel, fit entendre ce léger bruit des lèvres où les enfants, même quelques semaines seulement après leur naissance, savent reconnaître un baiser. Celui-ci ne bougea pas plus que lorsque venaient du dehors ces mille rumeurs que les jeunes êtres ne remarquent jamais, parce que l’expérience leur apprend vite qu’elles ne sont pour eux les causes ni d’une peine ni d’un plaisir. Alors, elle aussi, d’une voix troublée, presque douloureuse déjà, appela, comme l’avait fait Hermot:

--Marcel, mon petit Marcel!

Et l’enfant continua de sourire aux choses, inconscient du cri, n’ayant rien perçu. Madame Hermot le saisit passionnément dans ses bras, l’emporta comme pour le sauver d’un danger.

--Mon Dieu, mon Dieu! Mon petit, mon cher petit!

Elle pleurait silencieusement. Tout à coup, elle se dit:

--Ce n’est pas sûr. Et tant que ce ne sera pas sûr, il ne faut pas _qu’il sache_!

Elle venait de penser à son mari.

Ils vécurent ainsi des mois et des mois, et chacun cachait à l’autre une crainte qui grandissait. Hermot n’avait pas voulu consulter le médecin du ménage. «Il dirait tout à ma femme, songeait-il; ou bien il ferait des expériences qui lui révéleraient cette angoisse.» Mais il alla interroger un spécialiste. «Il faudrait que je voie votre fils», lui dit celui-ci. Cela était impossible. «Alors, continua le spécialiste, il faut attendre. C’est peut-être un retard de développement. Ou le contraire: il y a des enfants qui ne prononcent leur premier mot qu’à quinze ou seize mois justement parce qu’ils sont très intelligents. Ils sont distraits parce qu’ils emmagasinent des sensations. Espérez.»

Mais à mesure que le temps coulait, Hermot sentit qu’il n’avait plus rien à espérer. Sourd-muet! C’était un sourd-muet qu’il avait engendré. Il se l’imaginait vivant toute une vie affreuse dans un silence mortel, séparé des humains; et les sons, la musique, les paroles devinrent à ce père une douleur. «Il ne connaîtra pas ça, pensait-il; il n’entendra jamais ce que j’entends, il ne m’entendra jamais. Et j’avais tant de choses à lui dire, tant de choses!»

Puis il réfléchissait que sa femme ne savait pas encore leur malheur, et il ne lui parlait, avec gaîté, que de choses indifférentes. Madame Hermot l’imitait. Elle mettait, à dissimuler sa douleur, un acharnement plus farouche encore. Elle avait consulté leur médecin habituel; elle avait été voir, elle aussi, un spécialiste. Non, il n’y avait plus d’espoir, on le lui avait dit, il n’y avait rien à faire. Son enfant était muré dans le silence, pour jamais. Ah! si elle avait pu parler, soulager sa peine! Mais pourquoi enlever à son mari les quelques mois de tranquillité, de bonheur qui lui restaient? Hermot ne voyait l’enfant que de rares minutes chaque jour, il ne pouvait avoir deviné, toutes ses paroles montraient assez qu’il ne se doutait de rien. Parfois, regardant Marcel, il disait:

--Quels yeux, quels admirables yeux!

Ils étaient pareils, en effet, à des fleurs extraordinaires et sombres, croissant dans un abîme où nul n’oserait aller les cueillir. C’est que déjà les autres sens se développaient pour se substituer à celui qui ferait toujours défaut. L’enfant était aussi très adroit de ses mains, d’une singulière intelligence tactile...

L’existence du mari et de la femme devint atroce. Dans le dévouement sublime qu’ils mettaient l’un et l’autre à garder ce secret, ils ne retrouvaient plus leur amour, ils se sentaient tristes et lointains. C’était leur affection même qui sombrait dans leur effort, et aucun pourtant ne se décidait à parler.

* * * * *

Ce fut vers cette époque qu’on acheva, sur le boulevard presque suburbain qu’ils habitaient, les travaux du Métropolitain. La chaussée était devenue sonore et vibrante comme une caisse à violon; un jour les trains électriques commencèrent à courir sous terre. Les objets se mirent alors à danser étrangement, les meubles tremblaient. Parfois, sans qu’on sût comment et qu’on y touchât, un verre se brisait. Un jour qu’ils étaient dans la salle à manger, à la fin d’un repas mélancolique et muet, Hermot distingua au plafond un bruit qui lui fit lever les yeux. C’était le tenon de la suspension qui descendait, descendait d’un mouvement de plus en plus rapide, au milieu d’une fine poussière de plâtre. Il eut à peine le temps de crier à sa femme:

--Prends garde, la suspension! La suspension qui va tomber!

Tous deux, repoussant leur chaise, s’étaient reculés vers le mur. Marcel était assis sur une chaise très haute, près de la fenêtre, hors de danger. Le lourd lampadaire de cuivre s’abîma sur la table, écrasant les faïences, broyant jusqu’au bois, le perçant pour tomber sur le plancher; et une explosion n’eût pas retenti davantage dans cette pièce étroite. Mais Marcel n’avait même pas fait un geste. Ses regards étaient demeurés tournés vers la fenêtre, d’où l’on apercevait un pan de ciel et des oiseaux.

--Il n’a pas eu peur! dit madame Hermot.

--Non, dit son mari, il ne pouvait pas avoir peur.

Et à ces simples mots, une même révélation éclata dans leurs âmes.

--Tu savais! dit madame Hermot. Oh! mon ami, tu savais donc!

--Et toi aussi! cria Hermot. Ah! que tu es brave! Ma pauvre, ma pauvre femme!

* * * * *

Ils venaient de comprendre qu’ils avaient maintenant le droit de pleurer ensemble, et qu’ils allaient s’aimer, pour leur long sacrifice commun, comme jamais encore ils ne s’étaient aimés.

LA PEUR

--C’est très drôle, dit le peintre Bervil en posant sur la table brune de la brasserie le journal qu’il venait de lire. C’est vraiment très drôle.

Il riait silencieusement. Son amie Suzanne Demeure demanda:

--Qu’est-ce qui est drôle?

--Ça ne vous amusera pas: vous ne connaissez pas la personne. Mais le maître, dit-il en se tournant avec une nuance de respect vers le sculpteur Darthez, le maître l’a connue, lui!... Ce n’est qu’une annonce de quatrième page: «Mademoiselle Élise Dorpat, somnambule extra-lucide. Tout le passé! Tout l’avenir!»

--Eh bien, dit Suzanne, ce n’est pas neuf. Il y en a vingt par jour, des annonces de somnambule. Et les somnambules, on a beau dire, il y a des jours, des jours...

--Oui, dit Bervil, j’entends. Toutes les femmes ont besoin du miracle. Elles vont de la grotte de Lourdes à l’antre des pythonisses qui vaticinent pour cent sous. Mais s’il fut jamais une de ces pythonisses pour démontrer que, de nos jours, la prophétie est un métier comme celui de mercière ou de marchande à la toilette, c’est bien Élise Dorpat. Darthez l’a connue, et c’est pour ça que la nouvelle doit l’amuser autant que moi. Elle était modèle, il y a quinze ans, cette Élise, elle posait l’ensemble, à dix francs la séance, dans les ateliers: une fausse maigre, fine, mince, blême, avec un air de rêverie mystique. Je ne sais quel étudiant en médecine, sans doute, s’avisa de découvrir en elle un «sujet» et en fit un médium. Je dois avouer qu’elle avait le physique de l’emploi. C’est quelque chose, et je présume que sa nouvelle industrie lui donna des bénéfices, car lorsque au bout de quelques années elle épousa un brave employé de l’octroi parisien, on prétendit qu’il ne l’avait pas prise tout à fait pour ses beaux yeux.

»Jusqu’ici, rien que de banal. Mais voilà que, l’autre jour, je la rencontre sur le boulevard Raspail, son ancien quartier, en grand deuil, vieillie, fripée, déformée, un filet de ménagère au bras. Je la salue, elle me rend mon salut, vient à moi, me prend la main mélancoliquement.

»--Hélas! dit-elle, j’ai perdu mon pauvre mari. Que faire? Et je m’ennuie tant! Je crois que je vais _reprendre le sommeil_.

»Entendez-vous? Elle parlait du don de seconde vue, du mystère, des voiles de l’avenir, comme un épicier retiré qui dirait: «Je vais reprendre le commerce.» Vous ne trouvez pas qu’il y a quelque chose de changé depuis le chêne de Dodone, les prêtresses de Delphes et la sybille de Cumes?

--Je ne sais pas, dit Darthez d’une voix lente. C’est plus compliqué que vous ne croyez, Bervil, c’est plus compliqué!

Ses doigts palpaient l’air comme pour modeler des formes. Habitué à traduire sa pensée par des lignes et non par des mots, ses mains étaient devenues plus adroites que son langage.

--Vous croyez à la veuve de M. Dorpat, commis principal d’octroi, somnambule extra-lucide! s’écria Bervil.

--Ce n’est pas, comme vous l’avez dit, un carabin qui a lancé la petite Élise dans sa nouvelle carrière, continua le vieux sculpteur, c’est moi. Et je puis vous assurer que je n’oublierai jamais dans quelles circonstances.

»Vous n’avez pas connu Élise il y a vingt ans. Une figure délicieuse et supra-terrestre qui semblait descendre des nues. Elle avait des yeux inoubliables, un peu effrayants, extraordinairement clairs; clairs et vides, tant qu’on n’y versait pas une pensée. Mais voilà justement pourquoi c’était un modèle incomparable. On n’avait qu’à lui dire: «Élise voilà ce que c’était qu’Ophélie, Penthésilée, Imogène.» Et c’était Penthésilée, Imogène, Ophélie, que vous aviez devant vous; non pas telles qu’elles furent pour le premier qui les créa, mais telles qu’on les imaginait soi-même. Elle lisait votre pensée, elle devenait votre pensée vivante, incarnée. Et si l’on cessait de songer à la chose qu’on voulait faire, elle perdait la pose, ce n’était plus rien, tout de suite, que l’effigie toute pâle d’une jolie petite fille morte. C’était étrange, je vous dis, très étrange.

»En ce temps-là, je rêvais d’un groupe qui devait s’appeler _Immortalité_: une femme soulevant la tête d’une enfant, et la regardant avec un air tout à la fois de doute déchirant et d’espoir passionné... parce qu’on ne sait pas, qu’on ne saura jamais ce qui se passe après l’arrêt définitif des mouvements chez les êtres; mais on voudrait tant qu’il y ait quelque chose qui survive d’eux, quand on les a aimés! La maquette achevée, il se trouva que mon atelier n’était pas assez haut pour la masse de glaise que je voulais élever et que la terre y séchait trop vite. J’en louai un autre, dans une partie de l’impasse Boissonnade, qui a été détruite depuis. Je n’étais pas riche, alors, et cette pièce assez vaste, froide et grise, n’avait rien de somptueux. C’était une ancienne écurie que le propriétaire,--jugeant sans doute qu’un artiste, même pauvre, paierait malgré tout plus qu’un cheval,--avait transformée en ouvrant une baie vitrée au-dessus de la porte. En face, une espèce de galerie, ou plutôt une soupente, servait de chambre à coucher. Le sculpteur qui l’avait habitée avant moi, un Américain, paraît-il, n’y avait rien laissé qu’un énorme bloc de plâtre, carré, adhérent au sol par son poids et les qualités mêmes de cette matière. Sans doute, il avait dû en faire un socle pour un de ses essais, et je lui donnai dans mon esprit la même destination. En attendant, je le recouvris d’un lambeau d’étoffe et m’en servis comme de support pour une lampe à réflecteur, assez puissante, dont je me servais quand la fantaisie me prenait de dessiner le soir. Mon mobilier, à cette époque, tenait dans une voiture à bras. Le lit même, une espèce de divan assez large, fut bientôt hissé dans la galerie, qu’il remplissait tout entière. Puis je fis venir de la glaise et me mis au travail avec ces alternatives de joie sans borne et de découragement que connaissent tous ceux qui ne sont pas de purs instinctifs.

»Je ne pensais qu’à mon œuvre. J’entendais la question, pleine de cris et de larmes, que se posait la mère devant ce corps frêle, à jamais froid, déjà diminué; je portais en moi la forme rigide et désolante de la petite morte. J’avais décidé tout de suite qu’Élise me poserait ce cadavre puéril et douloureux. Qui donc plus qu’elle portait sur son visage cette expression de vide hagard et inquiétant? Mais, avant même que je me fusse mis à plaquer les blocs de terre grise sur le bâti de bois qui les attendait, je fus envahi par un sentiment qui m’avait été inconnu jusque-là. Jusque-là? Non. Je l’avais éprouvé dans mon enfance, comme vous, sans doute, comme tous les fils et toutes les filles des hommes: la peur sans cause qui vous prend dans une chambre noire, la peur qui vous fait appeler maman, la bonne, n’importe qui, pour qu’on apporte une lumière, parce qu’on deviendrait fou, à force de trembler et de pleurer, s’il n’y avait pas de lumière! Et quand on vous dit: «Tu n’es qu’un poltron, il n’y a personne, il n’y avait rien!» c’est seulement par fausse honte qu’on n’ose pas répondre: «Il y avait quelque chose! J’en suis sûr, je l’ai senti.» Si l’enfant avait déjà la connaissance des mots abstraits, il dirait: «C’était une _Présence_, un être invisible, mais qui flotte, qui plane, qui existe.» Eh bien, et surtout précisément aux heures obscures, dans cet atelier, dès les premiers jours, je sentis une Présence! J’avais peur comme les enfants, sans savoir pourquoi, peur atrocement. Une angoisse me prenait à la gorge dès que j’entrais dans cette pièce nue, banale, froide, où il n’y avait rien que des moulages apportés par moi-même, des linges humides et l’ébauche de mon groupe, ce que, dans notre argot d’atelier, nous appelons un «boulot». Et puis si, au crépuscule, je n’allumais pas ma lampe tout de suite, c’était une sensation affreuse que je vais essayer de vous faire comprendre. J’ai visité, sur les confins du Siam, le temple sublime d’Angkor, miracle de beauté qu’une forêt vierge tient enseveli depuis mille ans. Dans la plupart des immenses galeries, aux ouvertures obstruées par les éboulis et les lianes, la nuit est presque absolue et perpétuelle; et si on entre brusquement, voilà que, sans bruit, sans aucun bruit, on se sent enveloppé, baigné, noyé dans un grouillement larvaire, un tourbillon silencieux qui vous étreint depuis les pieds jusqu’aux cheveux. Mais la cause d’une si grande épouvante est risible: des milliers de chauves-souris que l’invasion a troublées et qui, en s’envolant, effleurent vos mains, vos joues, tous vos membres. C’est ça que je ressentais dans mon atelier! Seulement, il n’y avait pas de chauves-souris. Il n’y avait... il n’y avait que la Présence, la Présence avec ses invisibles ailes, sa viscosité, son horreur indicible. Comment moi, qui ne suis qu’un sculpteur, pourrais-je mieux m’expliquer? Le plus grand poète ne trouverait pas de mots; il n’y en a pas.

»Je pris l’habitude, aussitôt que je voyais baisser le jour, de fuir mon atelier, d’errer par les rues. Je ne rentrais que tard, le plus tard possible. Parfois, je ne rentrais pas du tout. Allez, les hommes, je vous le répète, restent toujours des enfants: quand ils sont malheureux, souffrants ou terrifiés, ils ont encore bien plus besoin des bras d’une femme qu’aux jours où ils se sentent forts et sans crainte. Mais quand par hasard il me fallait rester chez moi, toujours cette impression d’ailes invisibles, cette angoisse à la gorge, et la lampe! Je ne vous ai pas encore dit: la lumière de la lampe dansait comme si vraiment des ailes avaient passé dessus; et toutes les nuits, vers une heure, un souffle froid, venu je ne sais d’où, l’éteignait net, net, net! Vous vous rappelez les paroles de la Bible: «Les poils de ma chair se sont hérissés.» J’avais, à ce moment, la peau comme une râpe et un goût dans la bouche... la peur donne un goût amer, dans la bouche. Il y a beaucoup de gens qui l’ignorent: moi, je le sais, je vous assure.

»Sans ce dernier phénomène, évident et brutal, je me serais persuadé, je crois, que seul le caractère funèbre de l’œuvre que j’avais commencée avait mis mon cerveau et mes nerfs en désordre; je fus quelques jours sans y travailler. Mais l’oisiveté m’était encore plus pénible que l’effort; elle me laissait livré tout entier à cette abominable hantise. Un matin, ayant résolu de reprendre ma besogne, j’envoyai un mot à Élise pour qu’elle vînt poser dans l’après-midi. Au moins, il y aurait un être humain près de moi, je ne serais pas seul.

»Je la vois encore, enveloppée dans une grande mante en laine des Pyrénées,--nous étions en plein hiver,--modeste vêtement de fille pauvre qui ne laissait voir de toute sa personne que son beau visage infiniment pâle et ses yeux de lac gelé. Je parlais avec volubilité pour m’étourdir:

»--Voilà, dis-je, la pose n’est pas fatigante. Tu n’as qu’à t’étendre là, aussi raide, aussi droite que tu pourras. Tu es une petite fille morte, comprends-tu? Ce n’est pas difficile n’est-ce pas?

»Elle eut un léger frisson après lequel son visage et ses yeux se glacèrent encore davantage.

»--Mais il y a déjà une morte, ici, dit-elle, il y a une morte!

»Je criai:

»--Comment le sais-tu?

»Ce qu’elle venait de dire répondait tellement à mon angoisse et à ma terreur que si j’eusse été moi-même l’assassin, je n’aurais pas eu d’autres paroles. Élise répondit à voix basse et lentement:

»--Je ne sais pas, je ne sais pas plus que vous. J’ai peur avec vous. Voilà.

»Elle était tombée assise sur un escabeau de bois, et bientôt parut m’oublier. Ce n’était plus en moi qu’elle puisait sa pensée, mais ailleurs, semblait-il, dans cette atmosphère affreuse qui m’avait étouffé durant des jours et des nuits. Elle se releva, parcourut l’atelier comme si elle eût cherché des traces.

»--Ils étaient deux ici, avant vous, dit-elle, un homme et une femme... une femme plus âgée que moi. Oh! que l’homme la détestait! Il y a encore de sa haine dans le plancher, dans les coins, et là-haut!

»Elle gravit le petit escalier qui menait à la galerie, et s’assit sur mon lit, la tête dans ses mains.

»--Elle a couché là où je suis, des années. C’était son dernier amour. Mais l’homme avait assez d’elle. Peut-être aussi qu’elle savait des choses... Le marteau est dans le coin de droite, en face de la porte... La femme dort, l’homme ne dort pas. Il écoute les heures. Il gâche du plâtre, des sacs, des sacs, des sacs. Onze heures, minuit, une heure... l’homme souffle la lampe.

»Je frissonnai. C’était l’heure où ma lampe s’éteignait.

»--Il monte l’escalier tout doucement. Il a pris le marteau. Le voilà près du lit... Ah! La femme s’est réveillée. La voilà qui court, pieds nus... Et maintenant, elle est toute nue: les mains de l’homme ont déchiré sa chemise. Elle s’échappe, elle est sur la première marche de l’escalier, mais le marteau l’a rattrapée, le marteau l’a rattrapée!

»Après? demandai-je, après, Élise?

»--L’homme gâche encore du plâtre. Il met la femme dans le plâtre. Elle est comme assise, on dirait une momie... Maintenant elle est cachée, on ne voit plus rien... Elle est là! Elle est dans le socle, là, sous la lampe!

»Elle s’arrêta, glacée de nouveau, toute raide.

»J’avais pris un marteau, comme l’autre, celui dont elle venait de parler! A grands coups, je tapai sur le bloc de plâtre. Par morceaux, tout blancs d’abord, puis noircis, puis pourris, puis... mais il y a des choses qu’il ne faut pas dire: c’est trop hideux! par morceaux, le bloc s’en allait. Puis ces morceaux montrèrent des formes en creux: un moule, un effroyable moule! La morte était là, accroupie, ramassée sur elle-même comme un enfant qui n’est pas encore né.»

«C’est comme ça qu’Élise Dorpat s’est découvert le don de seconde vue, ajouta Darthez après un silence.

--Mais alors, dit Suzanne Demeure, elle... l’a encore aujourd’hui, comme ce jour-là?

--Ça, je n’en sais rien, fit Darthez.

Et, repris par le doute poignant qui le torturera jusqu’à la fin de ses jours, il cria:

--Est-ce qu’on peut jamais savoir? Est-ce qu’un homme est sûr d’avoir du génie toute sa vie, hein! toute sa vie? Eh bien! alors?...

POUSSIÈRES

--Les jolies fleurs! dit le professeur Laroque de ce ton plein, grave, amoureux, qu’il avait à certains moments de sa vie, «sans cause», disaient ceux qui ne comprenaient pas. Car il y avait une cause: la joie qu’il éprouvait de sentir la vigueur de sa pensée, sans user encore de cette vigueur. Il y a une volupté à se savoir intellectuellement riche, et à ne pas encore dépenser.

Avant d’aller à son laboratoire, il déjeunait tous les matins à l’anglaise, dès neuf heures, d’un œuf et d’une côtelette qu’il arrosait de quelques tasses de thé très noir. Il s’avouait que ce moment, où il ne travaillait pas, était le meilleur de sa journée. Son cerveau lui paraissait si fort et si vif! Il ne voyait pas les obstacles: d’un bond, il franchissait d’immenses espaces intellectuels, touchait le but, considérait comme réalisés les objets de ses travaux, découvrait d’autres espaces à explorer, et se disait: «Quel bonheur! Il n’y a d’éternel que la possibilité de toujours découvrir.»

--Les jolies fleurs! répéta-t-il.

Ce n’était pourtant que des mimosées, des œillets rouges, une branche de lilas blanc, noyés dans des feuilles de houx épineux, pourpres et vertes comme certaines carapaces de bêtes marines. Mais il pénétrait plus loin que la forme et l’apparence des choses, il songeait aux milliers d’actions chimiques et lumineuses qui les avaient produites--et ces actions avaient fait aussi de la beauté, et c’était plus mystérieux que tout le reste!

Immobile, les coudes sur la table et les deux mains sous le menton, Madame Laroque le regardait. Il contempla son beau visage, et dit avec reconnaissance:

--C’est pour moi que tu les as choisies... Ma petite femme, ma chère petite femme!

Madame Laroque eut un frisson intérieur. Non, elle n’avait pas pensé à son mari en disposant cette gerbe! Et depuis bien des mois ce n’était plus à lui qu’elle pensait: il était devenu si absorbé, si personnel! Et c’était aujourd’hui, précisément, aujourd’hui qu’il redevenait expansif, qu’il se montrait joyeux, aimant, confiant! Par contenance, elle tourna la clef d’un petit poêle à pétrole, qui fumait.

--Tu vas au laboratoire? dit-elle évasivement.

--Oui, je vais au laboratoire, chanta Laroque. Où irais-je, où irais-je au monde! Il n’y a que Jousseaume qui n’y sera pas. Il est malade, Jousseaume.

Madame Laroque rougit. Elle savait pourquoi Jousseaume n’irait pas au laboratoire.

--Eh bien! poursuivit-elle, pense donc à t’arrêter chez Antoine, l’encadreur de la rue Coëtlogon, pour réclamer le tableau que nous lui avons donné... Tu n’oublieras pas?

--Non, répondit-il, je n’oublierai pas. Je n’ai pas de chance, personne ne me prendra jamais pour un savant: je ne suis pas distrait!

C’était vrai. Il y avait toujours de la place dans son cerveau toujours rangé, il portait à toutes choses la même exactitude qu’à ses expériences. Quelques minutes plus tard, il s’arrêtait devant la boutique d’Antoine.

Le vieil artisan essuya sur sa blouse blanche ses mains poissées de mastic.

--Vous venez pour votre cadre? fit-il. Je le ferai porter chez vous, monsieur Laroque, il est fini... Mais entrez donc, il faut que je vous montre quelque chose qui vous intéressera, vous qui vous occupez de photographie.