La biche écrasée

Part 6

Chapter 63,898 wordsPublic domain

Deux heures plus tard, ayant lui-même fait son cours au lycée Leverrier, il revint chercher la petite, qui avait pris sa première leçon, et joué, surtout joué. A travers le Luxembourg, elle eut de ces bonds qui font penser aux moineaux quand ils sautent dans les allées. Et lorsqu’elle marchait tranquillement, lorsqu’elle consentait une minute à marcher tranquillement, elle portait en arrière tout le haut de son corps, qui reposait sur ses reins étroits, ravalés, bien nerveux. M. Fauche, qui n’avait de sa vie auparavant regardé comment c’est fait, une petite fille, en était tout émerveillé, comme un sauvage qui voit pour la première fois une comète, une étoile à queue, un astre insolite, inquiétant et très beau, éclaté on ne sait comment, au milieu du ciel, et qui sûrement va s’en aller, comme il est venu, d’une manière incompréhensible.

En traversant la cour de sa maison il aperçut la cage du merle, toujours accrochée au mur. Les deux pattes agrippées à un barreau, au-dessus du nid en molleton vert, l’oiseau faisait remonter, de son gésier jusqu’à son bec, la pâtée qu’il avait broyée pour le compagnon qui venait de lui tomber des nues. Des ondulations régulières faisaient frissonner les plumes de son cou; il fermait les yeux, comme ravi; et le petit merle, perpétuellement affamé, sortait du fond de son gosier grand ouvert une langue rose, pointue, cornée, toute tremblante de gourmandise.

Le concierge, d’un air impatient, sifflait au vieux _la Marseillaise_. Mais lui, ce merle jadis artificiel artiste, tout hagard maintenant, tout hébété et enthousiaste aussi de son rôle nouveau, n’arrivait plus à se rappeler l’ancienne chanson. Il s’y efforçait tout de même, on le voyait bien. Il baissait la tête, clignait ses yeux noirs, polis, ardents, peut-être même parfois retrouvait-il une ombre de souvenir. Mais à l’heure même il ne pouvait pas siffler, puisque sa gorge était occupée à préparer, à broyer, à faire descendre cette pâtée pour le petit. Non, décidément, il avait autre chose à faire! Une puissante injonction, celle qu’entendent tous les oiseaux nicheurs, mâles et femelles, quand la saison est venue, lui commandait d’oublier tout ce que, dans une oisive captivité, il avait appris; et sa pauvre cervelle était tout étourdie des conseils encore brouillés de l’instinct revenu.

M. Fauche fut assez troublé de cette correspondance singulière entre l’aventure de cet oiseau et la sienne. En même temps, il pensa au _père Goriot_, puis au _Canard sauvage_ d’Ibsen, et s’en blâma, comme il faisait toujours quand une réminiscence littéraire venait en lui s’incorporer à un sentiment vrai, pour en gâter peut-être la force et la sincérité. C’est un des plus tristes soucis des lettrés et surtout des professeurs: ils retrouvent dans tous les coins de leur mémoire des images de leurs impressions, même les plus ingénues, et s’exagèrent alors la stérilité de leur âme, de leur sensibilité, de leur imagination. M. Fauche haussa les épaules, tout mélancolique.

--Je savais déjà, songea-t-il, que je n’étais pas assez bon pour faire un archéologue. Je comprends aujourd’hui que je ne suis qu’un vieux pédant. Mais, allons, allons, je suis comme ce merle: je peux toujours donner la pâtée!

Toutefois, il sentait bien que cette façon de rendre hommage aux lois de la nature n’était encore qu’une illusion, une duperie où lui et l’oiseau voulaient se plaire. Etait-il seulement le père de Marie-Blanche? Il l’ignorait.

C’est ainsi que le vieil homme et le vieux merle s’évertuèrent, chacun de son côté. Le merlot poussa vite. Son bec s’effila, jaune comme une fleur; il eut de belles plumes noires, si lisses et fines que son père adoptif, maintenant, prenait plaisir à se frotter contre elles; et il sifflait des phrases étonnantes, très courtes, mais toutes neuves, que personne jamais ne lui avait enseignées, et que lui dictait son instinct. L’autre, le vieux, écoutait d’un air attentif, ébouriffé depuis les ailes jusqu’à la queue, et il essayait de répéter. Mais il avait trop sifflé les airs des hommes, il n’était plus sûr de lui, il hésitait, s’arrêtait, et recommençait d’écouter, plein de tristesse et tout béant. Du reste, il avait bien d’autres soins. Il nettoyait le nid de son élève, il lui montrait à se baigner, à manger les graines sans les éparpiller, à s’épouiller le corps depuis les pattes jusqu’à la gorge. Le merlot se laissait faire, et de temps en temps, tout innocemment, sans doute pour s’amuser, il donnait un coup de bec sur la nuque du vieux, à un endroit où les plumes, se faisant rares, s’élimaient comme un tapis sur lequel on a trop marché. C’était un jeu qui intéressait beaucoup Marie-Blanche quand elle y assistait. Et quand le vieux criait un peu, parce que ça lui faisait mal, elle riait de tout son cœur. Le merlot avait l’air de rire aussi.

Elle se laissait aimer, Marie-Blanche, et voilà tout. Elle était à la fois caressante, presque voluptueusement, et très sèche, avec insouciance. Mais elle devenait belle, elle peuplait la volière, et c’était tout ce que le pauvre M. Fauche demandait. Parfois, il songeait, avec un doute horrible: «Comment est-ce que je l’aimerai plus tard? de quelle manière?» Il avait peur, étant plein d’honnête respect des lois et de la morale, que quelque chose d’ambigu et de pervers se mêlât jamais à son affection. Parfois il croyait distinguer, dans les traits, dans les gestes, la voix de l’enfant, un souvenir des traits, des gestes de la voix d’Estrella, et il se disait: «Cela vaut mieux ainsi.» Puis il était repris d’une jalousie furieuse, à quoi il voyait bien qu’il était père, vraiment père et rien que cela. D’ailleurs Marie-Blanche ressemblait surtout à madame Fauche. Elle en avait l’intelligence un peu fausse mais lucide, le manque d’imagination, la coquetterie, le désir passionné du plaisir. Un jour le professeur l’entendit qui demandait à la vieille Louise:

--Je ne resterai pas toujours ici, n’est-ce pas? On s’ennuie. Comment c’est fait, ailleurs?

Oui, bien sûr, elle s’en irait un jour. Elle s’en irait avec le même dédain, la même impatience que sa mère, et sans qu’il y eût rien à dire. Elle s’en irait parce que c’était la loi fatale. M. Fauche pensait perpétuellement au jour où elle s’en irait.

* * * * *

Or, un beau matin, il aperçut, en descendant son escalier, un groupe nombreux qui s’agitait autour de la cage des deux merles. Quelqu’un disait:

--Je le savais bien. J’avais prévenu! C’est mauvais de laisser un trop vieil oiseau avec un si jeune.

M. Fauche s’approcha. Alors il vit, au fond de la cage, le vieux merle roidi, les pattes renversées, les deux ailes déchiquetées. Il avait un grand trou sanglant à la nuque et ne remuait plus. Il était mort, et tout froid déjà, tout froid!

Quelqu’un dit encore:

--Oui, c’est à force de lui frapper dans le cou avec son bec, comme pour rire, qu’il a fait ça, le jeune. Une fois que le sang est venu, il s’est acharné. C’est leur habitude, à ces petits, quand le printemps vient, et qu’ils se sentent furieux d’être en cage.

* * * * *

Et M. Fauche s’enfuit. Il avait le cœur serré comme s’il venait d’entendre une prophétie.

LES CHIENS

Jeanteaume, le berger communal de Gicey, après avoir mangé son quartier de miche et son fromage, but un coup de vin et se coucha près de la rigole de Champromain, au frais, pour dormir pendant la grosse chaleur. Au-dessous de lui, c’était un grand breuil bourguignon, une vaste prairie verte où croissaient cinq ou six beaux chênes trapus, presque noirs dans l’air éclatant et sec, ceinte, vers le penchant du coteau, par un murger de pierres sèches, et partout ailleurs de fossés d’eau vive. Le soleil de midi plombait. Du silence, de la lumière, une chaleur pesante. Les bêtes, ruminant à peine, restaient droites sur leurs pieds, sous les arbres à l’ombre courte: huit vaches, quelques bœufs, un jeune taureau maigre, nerveux, ses petits yeux sanglants clignés sous la frisure des poils du front; et tout ce troupeau éclatait d’un blanc clair, fin, sans tache, signe de la pureté du sang charolais.

Derrière le murger, la route de Gicey courait, étroite, bordée de gros blocs calcaires, toute grillée de soleil, et si chaude que l’atmosphère, au-dessus d’elle, devenue visible, faisait de petits tourbillons vaporeux. Du confin de l’horizon, une automobile darda, espèce de comète folle, avec une queue de poussière, et on l’entendit avant de la voir: grondement régulier du moteur bien en règle, froissement de l’air qu’elle fendait comme un projectile, et qui sifflait, puis un grand cri, le hurlement subit de la sirène parce que la route tournait:

«Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je suis la mort! Hou!»

Le taureau pointa contre la chose rouge, mystérieuse, et la rage lui vint parce qu’elle avait disparu, du champ de ses yeux myopes, avant qu’il eut compris ce que c’était; les vaches frémirent si fort qu’il en tomba quelques-unes, des plaques de bouse collées à leurs tétines! Les bœufs furent plus lents, mais ils se rappelèrent vaguement le courage de leur sexe aboli: il firent le cercle, les cornes en avant, la bave aux lèvres. Réveillés de leur sieste, ils attendirent l’ennemi: rien! Rien, après une si grande secousse, une menace qui devait provenir d’une bête si formidable, ce n’était pas possible! Le troupeau devint fou. Sur ses jambes tremblantes, il se mit à danser.

Jeanteaume, le vieux berger, restait toujours allongé sous son buisson, les yeux fermés. Hubert Petite-Main, le facteur aux quatre phalanges amputées, coupait au plus court, sa tournée faite, par la digue de Champromain. Il cria:

--Oh! Jeanteaume, oh! Tu ne f’sôs mie garde. Tes bêtes qui vont zaguer!

Jeanteaume croisa ses mains, pour se lever, sur ses genoux perclus. Ses deux chiens, deux grands briards au poil rude, avaient déjà compris. Ils étaient debout, les pattes en ordre pour la course, et l’échine en arc. Mais ils attendaient l’ordre.

--Qu’est aqui? fit Jeanteaume.

--Moi, Petite-Main, le facteur. Tes bêtes qui vont zaguer, que j’disôs!

Le taureau reniflait, jetait derrière lui la terre par grosses mottes herbeuses qu’arrachaient ses quatre sabots, trépignait. Les vaches, autour de lui, pivotaient, valsaient, entraînaient la folie des bœufs massifs et stupides. Puis tous ensemble ils s’ébranlèrent, franchirent le murger d’un bond pesant qui fit jaillir de la boue, coururent vers le grand canal, à une lieue de là. C’est ce qui s’appelle zaguer: le coup de démence collective qui s’empare de tout un troupeau, le disperse, fait que des bêtes parfois tombent fourbues et mortes, après avoir tourné en cercle durant des heures.

Jeanteaume soufflait dans sa corne de fer: Pôôte! Pôôte! Bah! les animaux n’entendaient plus ce langage séculaire. Heureusement, les deux chiens étaient là. Un geste les jeta au galop vers le grand canal, où il fallait arriver avant que le troupeau y tombât. Jeanteaume, lui aussi, essaya de courir. La sueur de son dos séchait tout de suite, bue par la chaleur, et une calotte de plomb lui pesait sur le crâne. Ah! comme il avait mal autour de la tête, au-dessus des deux yeux! Mais les briards savaient leur métier. Autour des ruminants précipités, ils retentissaient d’abois, les crocs sortis des gencives. Arrêtant sa fuite, le troupeau se groupa en demi-cercle, retrouvant la tactique héréditaire, faisant enfin ses gestes de défense habituelle, affermi devant une menace qu’il connaissait. Jeanteaume n’eut plus qu’à le reconduire au breuil.

Contre les flancs des bêtes matées, les deux chiens marchaient d’un pas souple, insoucieux de la soif qui faisait ruisseler de salive leur langue molle et pendante. Dans leur pupille orange, il y avait un éclair intelligent, le sentiment fier de la victoire remportée. Mais Jeanteaume se sentait tout drôle. C’était comme si on lui avait serré un ruban d’acier autour de la cervelle, à l’endroit où ça peut faire le plus de mal. Il y avait aussi son cœur. Qu’est-ce qu’elle avait, cette vieille mécanique, à taper contre sa poitrine douloureuse, puis à s’arrêter net? Et alors sa vue se troublait, il avait envie de vomir. Il sentait passer aussi, devant ses prunelles, des mouches qui n’existaient pas; et il les écartait de la main, d’un geste incessant.

--Faut que j’rentre, songea-t-il, faut que j’rentre. Ça n’va point.

Il héla le petit Guillaume, le fils au Perdu, lui donna la garde du troupeau et se dirigea vers Gicey.

--Hé! berger, lui dit-on sur la route, où c’est qu’t’as bu? T’étios tout bleu, à c’t’heure, tout bleu du nez aux ouilles.

Mais il ne répondit point, parce qu’il n’avait plus la force.

* * * * *

Le lendemain, on fut étonné, dans le village, de ne pas entendre sa trompe, car il cornait d’habitude au petit jour, pour avertir que c’était l’heure d’ouvrir les étables. On les ouvrit tout de même et les bêtes, d’instinct, se dirigèrent vers les pâtures. Ce fut seulement sur le midi que la Louise, la servante du châtelain de Clomot, entra chez lui pour lui porter une miche de sa fournée. Elle vit Jeanteaume étendu sur son lit, la face bouffie et le nez pincé, tout habillé, avec ses souliers aux pieds, sa corne en bandoulière; et ses deux chiens étaient couchés en travers de la couverture, l’œil mauvais.

Elle referma la porte en criant:

--Le Jeanteaume est mort! Jésus mon Dieu!

Et tous ceux qui n’étaient pas encore partis pour les champs, les vieilles femmes, les gosses, l’instituteur, le maire, le châtelain de Clomot, s’assemblèrent autour d’elle.

--Il est mort! que j’vous dis: j’ai vu sa goule toute noire!

Le maire rouvrit la porte et voulut s’approcher du lit. Mais les deux chiens s’étaient dressés tout debout sur la couette rouge. L’un gardait la tête, l’autre les pieds du pâtre, ramassés pour bondir, grondant, les lèvres basses, la fureur hérissant le poil de leur échine. Le maire s’arrêta net.

--Ça d’vôt échoir, dit-il. Il se f’sôt vieux, le berger, ben trop vieux pour le métier.

Il ajouta l’air savant:

--C’est une insolation. Faut dresser l’acte de décès et prévenir Tronchin, l’charron, qu’il fasse la bière.

L’instituteur, qui était secrétaire de la mairie, s’en alla pour dresser l’acte de décès, et le Tronchin arriva pour prendre la mesure du mort et lui donner son habit de planches. C’était un géant, le Tronchin, un homme de force. Les grands troncs de sapin que traînent les fardiers, il les soulevait à lui tout seul par un bout, tandis que ses aides détachaient la chaîne qui les serre. Eh bien, il recula devant les chiens:

--C’est qu’ils m’mangerôent! dit-il.

Quelqu’un dit derrière lui:

--C’est-y qu’t’as peur, le Tronchin?

--Vas-y, toi! répondit le géant.

C’était Petite-Main, le facteur, qui avait parlé. Il franchit la porte basse en chantonnant d’un air doux, pour flatter les chiens:

--Bellement, Fidèle! Bellement, Poloche!

Les deux briards ne firent qu’un bond, et Petite-Main cria:

--Vingt dieux! ils m’ont mordu!

Il avait été happé au jarret, comme une vache mauvaise. On vit du sang sous son pantalon déchiré, et il s’enfuit en boitant.

Le Tronchin haussa les épaules. Il connaissait bien ces bêtes-là: rien à faire. Et puis cet homme de force aimait la force et le courage. Ces chiens lui touchaient le cœur.

Pierre Bel, le garde-chasse, envoya sa femme chercher du pain trempé, des os, des râclures de fromage.

--Il n’ont point mangé depuis hier soir, dit-il. Il voudront manger, p’t’êtr’ ben.

On disposa la nourriture sur le seuil de la porte. Les deux chiens ne bougèrent pas. Ils n’avaient pas l’air de voir.

Alors, tous les hommes qui étaient là se ruèrent sur eux avec des bâtons. On était bien obligé d’en finir, on ne pouvait pas rester là toute la journée, il fallait bien les assommer. Les morts c’est fait pour être enterré: ces brutes de chiens ne comprenaient pas ça.

Ils ne comprenaient pas çà, mais ils savaient la manœuvre! Ils étaient d’attaque, ils étaient de combat. A chaque assaut, ils reculaient un peu, se tassaient sous le lit, puis lançaient leur gueule puissante: un seul jappement, un seul coup de crocs, et le compte y était! S’ils étaient atteints à leur tour, ça ne se voyait pas, sous le rude matelas de leur poil gris; et l’étroitesse même de la porte basse les empêchait d’être tournés.

Alors, le châtelain se tourna vers Pierre Bel:

--Avec deux cartouches de chevrotines!... fit-il.

Le garde-chasse leva les bras.

--Moi, dit-il, moi! Un chasseur, un garde!

Il ne savait pas dire, il n’avait pas d’éloquence, mais il sentait bien, dans le fond de son âme, qu’il ne devait pas tuer des bêtes d’une race alliée à l’homme depuis des milliers de siècles, des bêtes qui le servent contre les autres bêtes. Ça ne se peut pas, c’est un crime.

--Eh bien! dit le châtelain à contre-cœur, qu’on aille me chercher mon fusil.

On lui apporta le fusil, et des cartouches de double zéro. Il chargea lentement. Quand ils entendirent le bruit du levier qui basculait, Fidèle et Poloche levèrent la tête. Leurs yeux prirent un air d’étrange douceur et de terreur résignée. Ils étaient de la campagne, ils savaient à quoi ça sert, un fusil. Mais ils n’abandonnèrent pas leur poste.

Le châtelain visa très attentivement Poloche à la tête, et fit feu. Le beau chien s’affaissa comme si on lui eût fauché les pattes; il avait le crâne broyé. Mais Fidèle se précipita. Il avait l’instinct des animaux braves, il voulait mordre avant de mourir. Le châtelain tira nerveusement et ne lui cassa qu’une patte. Fidèle lécha son moignon brisé et fit entendre une plainte horrible, déchirante, qui remplit la chambre, envahit la rue, monta jusqu’au ciel parce que les femmes du village, à leur tour, eurent des hurlements de chiennes. Et beaucoup d’hommes aussi pleuraient.

Le châtelain rechargea son arme et tua Fidèle d’un coup de fusil dans l’oreille.

* * * * *

Ce furent la Couterotte et la Pierre Bel qui veillèrent Jeanteaume, la nuit, quand il fut dans le cercueil. On n’avait rien allumé, qu’une petite lampe à pétrole et le feu de l’âtre, pour mettre la bouilloire et faire le café. Vers minuit, la Couterotte crut entendre comme une espèce de sifflement léger. Elle crut d’abord que c’était la bouilloire qui chantait. Mais ce n’était pas la bouilloire: c’était de la bière que venait ce bruit! La Couterotte saisit le bras de la Pierre Bel, sans rien dire: le sifflement continua. Les deux femmes tombèrent à genoux, non pas pour une prière, mais parce que la peur leur coupait les jambes. Il s’écoula une minute encore. Il y avait dans la chambre une vieille horloge, un coucou. La Couterotte eut l’idée d’en décrocher les poids pour arrêter le mouvement, et mieux entendre. Elles entendirent: le corps venait de se retourner dans le cercueil! La Pierre Bel cria:

--Au secours! au secours! au secours!

Des lumières parurent aux vitres; il y eut des bruits de pas.

--Au secours! répétaient les deux femmes; le berger n’est pas mort!

Quand on eut fait sauter le couvercle de la bière, on aperçut Jeanteaume qui reprenait son souffle, la figure encore violette, les veines du cou gonflées. Il ouvrit les yeux d’un air hébété, sans voir où il était. On le jeta sur son lit, on porta la bière dans la rue, on la brisa en morceaux, qu’on cacha dans le fournil. Des femmes sanglotaient; et le vieux Jeanteaume, parce qu’il était ressuscité, leur paraissait une espèce de dieu.

Le lendemain, on voulut lui donner à manger. Le berger secoua la tête. Non, il ne pouvait pas manger! Mais il dit:

--Faut seulement donner la soupe aux chiens.

Les autres blêmirent. Le berger continua, la langue embrouillée:

--Mes chiens... où c’est qu’ils sont?

On n’avait pas eu le temps d’enlever leurs cadavres. On les avait jetés seulement dans le petit jardin, derrière la maison. Jeanteaume se leva, prenant son bâton parce qu’il chancelait. Tout nu sous sa chemise, il ouvrit la porte en trébuchant et aperçut les deux corps jetés l’un sur l’autre, les pattes raides. Il cria:

--Mes chiots, mes deux pauvres chiots! Qui c’est qui les a tués? Comment que j’vas faire berger, maintenant?

Ses genoux étaient encore bien faibles. Il s’abattit près des deux bêtes dont le sens mystérieux avait compris ce que les hommes ne voulaient pas voir. Personne n’osait rien dire. Pendant longtemps, on n’entendit que la voix du berger qui pleurait:

--Mes chiots... mes deux bons chiots!

LE SECRET

Madame Hermot ouvrit la porte du cabinet de travail de son mari.

--Armand, dit-elle, tout est prêt pour le bain de bébé. Tu viens? Tu as encore le temps, avant de partir pour le bureau.

Ils n’avaient qu’une servante, et pour que le tub de bébé fût préparé avant le départ de son mari, il fallait à madame Hermot quitter son lit de bonne heure, accorder moins de temps à sa toilette, sacrifier un peu des soins qu’elle donnait à sa beauté. Mais sa maternité prêtait à son corps jeune et à ses traits charmants une souplesse et un éclat qui triomphaient des négligences. Toute sa chair était comme pénétrée de ce bonheur délicieux et calme qui n’était plus seulement, comme aux premiers jours de son mariage, celui de la volupté révélée et satisfaite. Pour connaître toute la joie que peut donner l’amour, il faut aimer encore son mari, et avoir eu, depuis peu de temps, son premier enfant. On est si reconnaissant à l’un de vous avoir donné l’autre, on éprouve dans tout son être une telle impression de renouvellement, de jeunesse et d’ardeur! Le plaisir même prend un sens magnifique et fort qui le prolonge et l’ennoblit. On se dit: «C’est donc à ça, que ça sert, à ça!...» Alors, il y a des instants où l’on met dans l’étreinte une espèce de reconnaissance fougueuse et sublime.

Hermot se leva, plein de l’impression d’un bonheur paisible et radieux. Il y avait un peu de gris sur ses tempes, la quarantaine avait déjà sonné pour lui. A cet âge, certains hommes éprouvent plus fortement encore l’orgueil de la paternité que la passion de l’amour. C’est la nature qui le veut ainsi: ils sont fiers de se perpétuer, de prolonger dans l’avenir une puissance de vivre qui bientôt chez eux va décroître. Ils disent: «mon fils» ou «ma fille» presque avec le même sentiment de douceur étonnée qu’ont les femmes. Voilà pourquoi le mari marchait d’un pas si vif et pressé. Mais il était amoureux aussi. En suivant, dans le corridor étroit, la forme mince et légère qui le précédait, il sentait son cœur bondir.

La bonne tenait le petit, déjà tout nu, au-dessus de la vasque en métal clair, qu’un rayon de soleil, entrant par la fenêtre, illumina gaiement; et l’enfant que ces reflets faisaient un peu loucher, fermait les yeux par instants. Il avait sept mois; des plis de graisse formaient des bourrelets sur ses cuisses et ses bras, et son ventre un peu gros mettait une ombre vers son sexe innocent.

La bonne le posa sur le tub, bien assis sur son derrière, les jambes croisées; l’eau était tiède, exactement à la température de son corps délicat. Pourtant ce contact le surprit, il cria quelques secondes. Puis, il se calma. L’éponge, passant sur son dos très gras comme une caresse, détendit ses nerfs dans un plaisir très doux; il essaya de la saisir; ses gestes encore mal adaptés dépassaient le but, ses gencives, où une petite dent laiteuse perçait, riaient voluptueusement. Ses cheveux, courts comme un pelage, s’emplirent de savon, et on lui faisait renverser la tête pour que la mordante écume n’atteignit pas ses paupières.

A ce moment on sonna.

--Madame, c’est le boucher, dit la bonne.

Madame Hermot eut un moment d’hésitation. Elle avait l’habitude de commander elle-même les provisions du jour. Hermot sourit.

--Laisse-moi seul avec bébé, dit-il, je ne lui ferai pas de mal.

Et madame Hermot sourit à son tour en s’en allant.