Part 5
Il y a des gens qui disent que les alcooliques n’ont jamais faim. C’est vrai quand ils sont vieux. Mais quand on est jeune, qu’on n’a pas encore ses vingt ans, comme Patsy O’Neill, qui, à cette heure, traînait ses jambes au delà de Whitechapel, dans Commercial Road, ce n’est pas la même chose. A cet âge, ne manger durant des semaines que des tartines au beurre rance, accompagnées de mauvais thé, tout noir à force d’avoir décanté son tannin; y ajouter, quand on peut, une saucisse faite de mie de pain, mouillée de sang d’âne ou de cheval, ça remplit suffisamment l’estomac: on se croit nourri, on à l’habitude. Et alors, si des fois la veine vous tombe d’être embauché aux docks pour charger du charbon sur un navire, et qu’on touche des cinq ou six shillings par jour, on ne change pas son régime. Seulement on y ajoute de la bière et du whisky. Ça donne la force qu’il faut, on tient le coup, et, par-dessus le marché, on est gai, on rigole, tant que ça dure! A ce métier-là, on n’a pas encore toute sa barbe qu’on a déjà l’air d’un petit vieux, ou plutôt d’un Chinois, si vous voulez, avec les yeux drôlement rapetissés, tirés vers les tempes, et les os des joues qui vous sortent de la peau. On devient susceptible, on a des nerfs comme des cordes à violon; cependant, les muscles poussent sur les bras et dans le dos. Bonne machine humaine! On la fait travailler en y mettant n’importe quoi!
Mais quand le travail vient à manquer, qu’on n’a même plus le shilling nécessaire pour dormir en chambrée, boire le thé à un demi-penny la tasse, manger les tartines au beurre rance ou la saucisse à la mie de pain trempée de sang d’âne ou de cheval, et qu’on trouve encore tout de même, en roulant les docks, un _pal_ (je veux dire en français, un copain, un poteau), qui vous paye un verre par-ci par-là,--avez-vous remarqué qu’on vous offre parfois à boire, jamais à manger? S’offrir à manger, ça n’est pas poli entre pauvres bougres,--alors on sent sa faim mécaniquement parce que l’estomac est vide, et on devient furieux. Il y avait trente-six heures que Patsy, qui avait passé la nuit sur un banc, les pieds entortillés dans de vieux journaux pour avoir moins froid, n’avait rien mangé, et il avait bu quelques verres. Il avait envie de mordre et de griffer, il se sentait comme un chat dans un tonneau, enragé, quoi!
La nuit tombée, il redescendit Commercial Road. Tout le long de la chaussée, les petites charrettes, pleines de victuailles, s’annonçaient par un éclairage de becs au naphte, sans globe ni verre d’aucune sorte, semblables à des torches ou des lampes à souder devenues folles, illumination sauvage et magique. Il y avait des bananes, il y avait des gâteaux à la graisse, et surtout l’odeur des _plaices_ frites--quatre sous une plie tout entière, roulée dans la farine et bouillante--poursuivait ses narines. C’est une chose étrange, mais l’idée de voler, soit de la nourriture, soit n’importe quelle chose qui se pût échanger contre de la nourriture, ne monta pas un instant au cerveau de Patsy O’Neill. Non qu’il y eût de sa part moralité raisonnée, mais il était comme les chiens de Constantinople, qui crèvent de faim devant l’étal d’un boucher sans rien y prendre: crever de faim, c’est lent, et ils gardent l’espoir de trouver un os par terre; tandis que s’ils essayaient de happer un morceau, cent hommes les assommeraient, ce serait la mort immédiate. Tel est le point de départ de leur vertu; les vieux dressent les petits par leur exemple, et aujourd’hui la race ne raisonne plus, elle ne sait rien, sinon que ça ne se fait pas. Le point de départ de la vertu de Patsy était le même. Et songez que pourtant il était enragé! C’est bien à ça qu’on peut juger la force sainte des prohibitions sociales, surtout en Angleterre, où les humains, qui sont durs, ont fait les lois à leur image.
Et plus Patsy, rongé de faim, accumulativement ivre, se sentait faible sur ses jambes, plus il agitait dans sa tête une inutile férocité, quelque chose comme de la voracité cérébrale. Vers Larch-Lane, une petite rue presque noire, car, en contraste avec les arcs électriques tout flamboyants de Commercial Road, son unique bec de gaz n’a l’air que d’un vers luisant, il aperçut des gens qui se pressaient. Dans Larch-Lane s’ouvre le bar du _Red Lion_, où parfois, avec la complicité de la police, sans doute, il y a des matches de boxe. Ça serait toujours une distraction de voir assommer quelqu’un: Patsy entra au _Red Lion_.
Il fut très surpris de n’y pas trouver ce qu’il y comptait voir. Nulle aire de lutte délimitée par des cordes, pas de seconds avec l’éponge et la bouteille d’eau, pas d’arbitre en redingote et chapeau haut de forme. Dans le salon d’arrière on s’entassait autour d’une très ordinaire table de café, qu’une boîte en bois, dont le couvercle était fait d’un grillage, occupait tout entière. Cette boîte rectangulaire, longue de cinquante centimètres environ, sur moins de la moitié en hauteur, portait sur l’un de ses petits côtés un trou rond, large comme une tête d’homme, en ce moment fermée par une porte en fil de fer. La paroi qui faisait face à ce trou était entièrement grillé. A l’intérieur un rat, un de ces gros rats bruns de Norvège, si abondants sur les navires, tournait sans arrêter.
Le patron dit:
--Voilà le jeu: faut tuer l’rat avec les dents en passant la tête par le trou d’homme. On a le droit d’avancer la tête tant qu’on peut, on ne doit pas la ressortir plus loin que les oreilles. Le rat peut faire comme il veut. Mais s’il se r’tire à l’aut’ bout, et ne veut plus rien savoir, ceux qui ont parié pour lui ont l’ droit de l’ pousser avec ces lardoires, à condition de n’ pas attraper la figure de l’homme. Si on l’ pique, l’homme, le rat est disqualifié, il a perdu. A part ça, faut qu’l’homme bouffe le rat ou qu’il s’avoue vaincu. Qui c’est qui marche?
--_Well_, demanda Patsy brusquement, quels sont les _stakes_? Quel est l’enjeu?
--Y a une demi-couronne si tu bouffes le rat. Rien du tout, si tu lâches. Les amateurs peuvent parier. C’est-y qu’ tu marches?
Une demi-couronne, ça fait deux shillings et demi. De quoi manger deux jours.
--J’y vas! dit Patsy.
Il ôta sa vieille jaquette, achetée chez un fripier du marché juif, et la plia comme un objet de luxe. Cependant il eut honte, parce qu’il vit, comme s’il ne l’avait jamais regardée auparavant, qu’elle était toute verdie dans le dos. Mais quand on ouvrit le trou il passa bravement la tête.
Le rat, surpris, fit un bond en arrière et se rejeta au fond de la boîte. Cependant il sifflait furieux, de ce sifflement singulier qui tient de celui des serpents et du crissement des singes en colère; et puis sans doute il avait faim, comme Patsy! Sentant, sans y rien comprendre, le patron lui piquer les reins par derrière, il bondit sur la figure humaine qu’il avait devant lui. Patsy voulut l’avoir, et tout de suite. On entendit, sur la peau du cou de cette bête, claquer ses dents. Le rat se retourna, comme s’il eût été en caoutchouc. Il était dégagé!
Patsy comprit que l’animal, maintenant, était à côté de lui, tout contre sa joue. Mais il ne le voyait pas. Et il avait peur, peur, peur! Et pourtant il ne fallait pas qu’il retirât la tête plus loin que les oreilles! Il la tourna, prudemment, vers la gauche; et comme il commençait à distinguer deux tout petits yeux noirs, brillants de rage, il sentit subitement comme de grosses aiguilles qui lui transperçaient la lèvre. Le rat l’avait mordu à la bouche même, et ne le lâchait plus. Patsy hurla.
Deux cents regards ardents se penchaient vers la boîte. Quelqu’un dit:
--Une demi-guinée à un contre trois pour le rat.
--Tenu! dit une voix. L’homme est bon.
Et ça lui rendit du courage, à Patsy, cette approbation. S’il avait pu voir la figure de celui qui venait de parler, ça lui aurait fait encore plus de bien. Mais il ne pouvait pas, et il gardait toujours dans sa chair ces dents fixées comme des hameçons. Cependant, il fallait respecter la règle du jeu: il se posa les mains sur la nuque, pour bien savoir où étaient ses oreilles.
--Une guinée contre quatre pour le rat! dit un parieur.
Et personne n’accepta l’enjeu, cette fois. Patsy jura: Il ne sentait plus son mal, tant cet abandon l’indignait. Doucement, il baissa le cou et, de tout le poids de son crâne, pesa sur le rat. C’est lourd une tête d’homme! Les os de la bête craquèrent et, tout à coup l’étreinte des dents se détacha. Hourra!
Le rat, encore une fois, s’était réfugié dans le fond de la boîte. Celui qui avait parié pour lui vint lui piquer le derrière. Le rat fit un bond sur place, mais ne bougea pas.
Les paris tombèrent à égalité. Patsy crachant du sang, avança aussi loin qu’il put. Le rat se ramassa sur lui-même et alors Patsy, par une feinte, retira le cou. Le rat bondit. Mais l’homme, instruit par ce qui venait de se passer, avait levé la tête, et quand le rat fut dessous, lui dévorant le nez, il le comprima de toutes ses forces contre le fond de la boîte avec sa joue droite, et tint bon. On ne vit plus que les pattes de la bête qui gigotait. Patsy l’écrasait lentement.
--C’est pas juste! dit l’homme qui avait parié pour le rat. Il doit l’tuer avec les dents!
Mais d’autres étaient d’un avis contraire. Patsy entendit qu’on s’injuriait au-dessus de la boîte. Alors quoi? s’il étouffait le rat, on lui refuserait sa demi-couronne! Ah non! Il lâcha le rat, qui fit un mouvement pour fuir... Un bruit de mâchoire qui se referme, d’os, de peau, de chairs mâchées, broyées, triturées. Ça y était, cette fois! Patsy bouffait son rat par le milieu du corps, et il serrait, serrait, serrait! Il étouffait dans cette boîte, où il ne respirait plus que par le nez, mais il serrait toujours, presque évanoui de chaleur, d’angoisse et de dégoût.
Il sentit pourtant qu’on lui frappait doucement l’épaule.
--_You’re the winner, man, the brute’s dead!_
(Vous avez gagné, lui disait-on, la bête est morte!)
Il lâcha prise et sortit la tête du trou. Son sang coulait par six blessures, deux au nez, deux dans la bouche, deux à la lèvre supérieure. On l’assit sur une chaise pour le laver sommairement avec une éponge. Il souriait, les yeux très vagues, dans une impression de gloire. L’homme qui avait parié sur sa chance lui offrit un verre de whisky, et il le but. Le patron lui avait remis la pièce d’une demi-couronne, qu’il serra dans sa poche, sous son mouchoir.
Et tout à coup, son orgueil d’Irlandais se réveilla: l’idée de ce qu’on se doit. Quelqu’un lui avait payé un verre, et il n’avait pas rendu la politesse! Il commanda deux autres whiskies et paya six pence pour les deux. Mais l’homme fit renouveler les consommations.
A minuit, un policeman passa d’une façon ostensible devant le bar: il fallait fermer. Le patron poussa tous ses clients dehors. Patsy sortit avec le monde. Il titubait très fort. Dans le coin le plus sombre de Larch-Lane, il s’arrêta, eut un hoquet et vomit trois fois. Puis il fouilla dans sa poche, et la trouva vide; tout ce qu’il avait gagné, dans cette bataille, il l’avait bu, pour l’honneur. C’est alors seulement qu’il se rappela qu’il n’avait pas mangé.
LE MERLE
_Allons enfants de la patrie_ _Le jour de gloi_...
Après avoir sifflé ces quatorze notes, le merle s’arrêta net, comme si on lui eût coupé la gorge avec des ciseaux. M. Fauche, dont la fenêtre était ouverte sur la cour, au cinquième, juste au-dessus de la cage, eut un plissement douloureux du front, entre les deux yeux. Ses rides, car il était déjà, d’apparence, un vieil homme, en augmentèrent. Les vieux ne devraient jamais avoir de chagrin, et on ne devrait jamais les ennuyer, parce que, dès qu’ils ont du chagrin ou qu’ils s’ennuient, tout de suite ils ont l’air plus vieux: et c’est très triste.
Il y avait longtemps, ah! bien trop longtemps, que le concierge avait mis ce vieux merle en prison, pour lui apprendre à chanter; et le malheureux oiseau n’avait jamais pu aller plus loin que ces quatorze premières notes de _la Marseillaise_. En hiver, on le gardait dans la loge, et d’ailleurs il ne chantait guère. Mais, aussitôt que le printemps bourgeonnait aux branches, aussitôt que l’air se faisait tiède, aussitôt que M. Fauche, qui aimait le ciel bleu, ouvrait sa fenêtre pour voir au moins un pan de ciel bleu, le concierge suspendait la cage à la muraille, dans la cour, et le merle commençait:
Allons enfants de la patrie Le jour de gloi...
Quatorze notes, toujours quatorze notes! M. Fauche en devenait fou. Si le merle avait chanté toute _la Marseillaise_, et toute la journée, M. Fauche l’eût beaucoup mieux supporté. Il aurait accepté ce bruit comme celui du roulement des voitures, ou le grondement régulier des machines de l’imprimerie Godard, adossée à sa maison. Mais le merle ne chantait que quatorze notes, toujours quatorze notes, et, toutes les fois qu’il recommençait, un espoir, un espoir douloureux et perpétuellement déçu, saisissait M. Fauche. «Cette fois, il va en siffler quinze!» Et il écoutait! Mais le merle était buté.
M. Fauche, professeur de seconde au lycée Leverrier, avait pris l’oiseau en horreur. Durant des années, il demeura convaincu que s’il n’avait pu encore terminer sa thèse, sa belle thèse de doctorat sur _l’Architecture alexandrine et syrienne dans ses rapports avec l’art roman_, c’est que cette bête lui rompait la cervelle. Mais après avoir travaillé trois mois loin de Paris, à Montreuil-sur-Mer, il dut s’avouer la vérité: il n’y avait pas de merle à Montreuil-sur-Mer, et la thèse n’avait pas avancé de deux pages. C’est que son auteur ne possédait ni l’esprit de construction, ni l’ingéniosité nécessaires pour la terminer. Tout ce qu’il y avait dans les textes, tout ce que contenaient sur le sujet les monographies allemandes, M. Fauche le connaissait bien. Mais quand il fallait pousser plus loin, M. Fauche perdait pied. Il était sûr qu’il devait y avoir une route: mais il ne la voyait pas.
Ce fut après son retour à Paris, aux derniers jours d’automne, que le professeur fit en lui-même cette découverte désolante. Non, il ne finirait jamais sa thèse: il n’en était pas capable. Le merle à ce moment, sifflait comme d’habitude, et M. Fauche songea tout à coup: «Pauvre oiseau, je suis comme lui!»
En même temps, le hasard fit qu’il se regarda dans une glace. Il y vit le reflet de sa pauvre figure disgracieuse, de ses joues blêmes, de son front rouge, de ses quarante-sept ans mal conservés; et il comprit quels irrésistibles motifs avaient décidé, six ans auparavant, madame Fauche à l’abandonner pour suivre un joli musicien. «Pauvre merle, répéta-t-il; vilain merle!»
Louise, sa vieille bonne, qui pénétrait à cet instant dans son cabinet de travail, crut qu’il s’agissait de l’oiseau. Elle répondit:
--Ah! oui, pour sûr!
Et sur cet assentiment, M. Fauche pencha la tête avec mélancolie: il avait parlé de lui.
Pour ne pas entendre le merle, M. Fauche, en soupirant, referma la fenêtre. A ce moment Louise fit une seconde entrée, sans frapper. Elle n’avait pas sa figure de tous les jours. Non seulement parce que, dans le fond de son cœur, elle était troublée, inquiète, toute retournée, mais parce qu’elle voulait que ce fût visible, parfaitement visible, dans toute sa personne, et que nul ne pût s’y tromper. C’est la façon des gens du peuple de rendre hommage à leurs sentiments. Elle dit:
--Monsieur, monsieur!... Cette pauvre madame!
--Quelle madame? demanda le professeur, qui en vérité était fort loin de penser à madame Fauche.
La vieille Louise ouvrit ses deux bras bien grands, et les fit retomber sur ses cuisses molles.
--Madame est morte! fit-elle, d’un cri.
Le souvenir classique évoqué par cette phrase, et sa signification contemporaine et précise, traversèrent simultanément le cerveau de M. Fauche, et il eut honte de cette déformation professionnelle. «Je ne suis plus qu’un vieux pion», songea-t-il. Comme il était mécontent de lui, il prononça rudement:
--Qu’est-ce que ça peut me faire, Louise?
--Monsieur, dit Louise, et la petite? Qu’est-ce qu’elle va devenir, la petite?
--Marie-Blanche? fit le professeur, presque malgré lui.
Il fut étonné d’avoir retrouvé ce nom aussi vite. Quand madame Fauche avait abandonné le domicile conjugal, Marie-Blanche n’avait que quelques mois. C’était une petite chose qui criait la nuit, et M. Fauche en avait gardé seulement le souvenir d’un animal aussi désagréable que le merle. Il dit, d’un air vindicatif:
--J’introduirai une action en désaveu de paternité.
--Monsieur fera comme il veut, répondit Louise.
M. Fauche avait peut-être de très bonnes raisons personnelles de ne pas croire à sa paternité. Mais ce n’étaient pas des raisons légales. Il le savait très bien. Louise répéta:
--Monsieur fera comme il veut.
Puis, elle ajouta tranquillement:
--Moi, j’vas sortir pour aller la chercher. Si on sonne, monsieur ouvrira.
Au bout de deux heures durant lesquelles les réflexions de M. Fauche furent confuses et irritées, on sonna, et M. Fauche alla ouvrir. C’était Mayonobe, le charbonnier d’en face, avec une malle sur les épaules. Mayonobe vend les bois et charbons au détail, tient une buvette, et monte les malles. Telles sont ses trois professions. M. Fauche regarda la malle d’un air indécis.
--C’est la malle de mademoiselle, dit Mayonobe tout naturellement. Mademoiselle et la bonne sont en bas. Elles paient la voiture.
Il tendait la main.
--Parfaitement, dit M. Fauche, parfaitement... C’est la malle de mademoiselle. Je sais mon ami, je sais.
Et il lui donna vingt sous. Mayonobe contemplait encore la pièce, d’un air satisfait, quand Louise arriva sur le palier. Elle donnait la main à une petite fille de six ans et demi, vêtue d’un sarrau-tablier noir, d’un grand col en guipure et d’un béret en toile cirée. Et l’on voyait que ce col blanc était la seule chose ajoutée à sa toilette, pour la faire belle, mais que, pour le reste, on l’avait amenée «comme elle était».
--Ah! bien, dit Louise, vingt sous pour une petite malle! C’est dix sous, monsieur Mayonobe!
Cette observation eut pour résultat d’amener la fuite immédiate du charbonnier. Le professeur en fut heureux. Il referma lui-même la porte. Louise et Marie-Blanche étaient déjà entrées dans le cabinet de travail, comme chez elles. M. Fauche voulut les rejoindre, et accrocha du pied droit l’angle de la malle, restée dans le vestibule obscur.
--Sapristi! jura-t-il.
Il aurait même juré autre chose, s’il n’y avait pas eu une enfant si près de lui. Mais cela ne le mit pas de bonne humeur, de penser qu’il ne pouvait plus faire comme il voulait.
La petite s’était assise sur un vieux fauteuil-crapaud, en cuir, devant la table de M. Fauche. Elle avait les yeux encore rouges, ayant pleuré parce qu’on avait pleuré autour d’elle, tout à l’heure. M. Fauche la considéra d’abord sous les espèces d’un objet encombrant, non pas d’un être. Il demanda:
--Où est-ce qu’on la mettra?
--Y a une chambre où n’y a que des livres, répliqua Louise avec décision. Y a d’la place, au débarras du sixième, pour les livres.
C’étaient les livres amassés par M. Fauche pour sa thèse: les éditions de textes grecs, les revues spéciales allemandes, les grands cartons contenant des photographies de ruines, de détails architecturaux, de vieilles pierres.
--Ah! oui, dit le professeur... Il continua, plus anxieux, en regardant du côté de Marie-Blanche:
--Qu’est-ce qu’elle mange?
Il posa cette question parce qu’il avait dans l’idée, vaguement, à cause des réclames qu’il lisait dans les journaux, que les enfants ne mangent que des choses extraordinaires, vendues chez les pharmaciens. Louise dédaigna de répondre et M. Fauche continua de regarder Marie-Blanche. Elle avait un front bombé sous des cheveux châtains, de beaux yeux noirs, un nez trop petit et la peau mate. Et il prononça tout à coup, d’un air scandalisé:
--Il lui manque deux dents de devant. En bas!
Quand on apporte un objet chez une personne, c’est bien le moins qu’il soit entier. Mais Marie-Blanche, saisissant le blâme qu’on lui adressait se mit à pleurer.
--C’est de son âge, dit Louise, puisqu’elle a six ans: ça repoussera.
M. Fauche se blâma. Il savait bien, il avait toujours su que les dents des enfants tombent et repoussent. Mais c’était une connaissance théorique. Dans la réalité, cette petite fille brèche-dents lui paraissait un phénomène insolite, hors de toute catégorie, et plutôt pénible à regarder.
--C’est l’heure de votre promenade, dit Louise. Allez donc au Luxembourg. Tout sera arrangé pour l’heure du dîner.
Perdu dans des pensées sans nombre, M. Fauche descendit l’escalier. Les fenêtres en donnaient aussi sur la cour, comme son cabinet de travail, et il fut tout étonné de ne pas entendre le merle. Il y avait du soleil, pourtant. Le merle chantait toujours, quand il y avait du soleil.
Contre la loge du concierge, il aperçut la cage. L’oiseau était bien là, mais silencieux. Tout rencogné entre sa mangeoire et les barreaux de fil de fer, l’œil extraordinairement élargi, la poitrine agitée d’une palpitation qui ne cessait pas, il regardait fixement un horrible nid en molleton vert, solidement fixé par des nœuds de laine rouge entre deux perchoirs. Une espèce de morceau de viande grisâtre, avec un long bec tout jaune et grand ouvert, s’y agitait.
--C’est un petit merle tombé d’un arbre qu’on vient de m’apporter, expliqua le concierge. Alors, je l’ai mis dans la cage de l’autre. Mais depuis qu’on le lui a donné, ce petit, il a l’air tout drôle, le vieux!
--Ah! vraiment, il a l’air tout drôle? répéta M. Fauche.
Et il franchit précipitamment le pas de la porte.
* * * * *
Le lendemain du jour où Marie-Blanche était entrée si brusquement dans sa vie, M. Fauche l’interrogea sur l’étendue de ses connaissances. Il fut stupéfait d’apprendre qu’elle ne savait pas lire.
--Mais, compléta Marie-Blanche fièrement, je sais le piano. Où est le piano, ici?
--C’était une phrase toute naturelle. Pourtant, elle fit au cœur de M. Fauche une petite morsure aiguë et affreusement douloureuse. Il n’osa pas demander à cette petite fille pourquoi, alors qu’on lui avait appris ses notes, on avait oublié de lui enseigner ses lettres. Il le savait bien: l’homme pour lequel sa femme l’avait abandonné était musicien. Et c’était lui sûrement qui avait pris le premier ces mains, ces frêles mains grasses, ces mains où se voyaient encore les adorables fossettes de l’enfance, et qui les avait posées sur les touches. M. Fauche crut le voir penché au-dessus de la tête de Marie-Blanche, les doigts dans les anneaux de ses cheveux couleur de marron mûr, et il fut jaloux, jaloux d’une façon horrible, bien plus qu’il ne l’avait été après le départ de sa femme. Il y a des hommes qui sont pères avec beaucoup plus d’exclusive âpreté qu’amants ou maris. M. Fauche en était un.
Le lendemain, il conduisit Marie-Blanche au cours préparatoire du lycée de filles Desbordes-Valmore.
--Belle enfant! dit mademoiselle Béchart, la directrice. Petite, comment t’appelles-tu?
La petite fille, à qui elle avait donné un bonbon, répondit sans hésiter:
--Marie-Blanche.
--Marie-Blanche qui?
--Mais, dit-elle étonnée, Marie-Blanche Estrella!
C’était le nom de l’amant. Naturellement. On disait autour d’elle monsieur et madame Estrella et, par conséquent, la petite Estrella. Mademoiselle Béchart comprit, et pinça des lèvres. Le pauvre M. Fauche se détourna, regardant quelque chose, sur la muraille. Il éprouvait cette sorte de rancune amère qui sèche subitement la bouche, et empêche de parler.