La Bible d'Amiens

Part 24

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[Note 231: Interprété différemment par M. Male: «Nos artistes ont représenté la lâcheté à Paris, à Amiens, à Chartres et à Reims, par une scène pleine de bonhomie populaire. Un chevalier pris de panique jette son épée et s'enfuit à toutes jambes devant un lièvre qui le poursuit; sans doute il fait nuit, car une chouette perchée sur un arbre, semble pousser son cri lugubre. Ne dirait-on pas un vieux proverbe ou quelque fabliau. Je croirais volontiers que l'anecdote du soldat poursuivi par un lièvre était au nombre des historiettes que les prédicateurs aimaient à raconter à leurs ouailles. Il y a, dans la _Somme le Roi_ de Frère Lorens, quelque chose qui ressemble fort à notre bas-relief (_Histoire de l'art religieux_, p. 166 et 167). Voir la description de la Patience du Palais des Doges 4° face du 7° chapiteau (_Stones of Venice_, I, V, § LXXI).--(Note du Traducteur.)]

[Note 232: Dans la cathédrale de Laon il y a un joli compliment fait aux bœufs qui transportèrent les pierres de ses tours au sommet de la montagne sur laquelle elle s'élève. La tradition est qu'ils se harnachèrent eux-mêmes, mais la tradition ne dit pas comment un bœuf peut se harnacher lui-même (*), même s'il en avait envie. Probablement la première forme du récit fut qu'ils allaient joyeusement «en mugissant». Mais, quoi qu'il en soit, leurs statues sont sculptées sur le haut des tours, au nombre de huit, colossales, regardant de ses galeries, à travers les plaines de France. Voyez le dessin dans Viollet-le-Duc, article _Clocher._--(Note de l'Auteur.)

(*) Voir plus haut chapitre III: «La vie de Jérôme ne commence pas comme celle d'un moine Palestine. Dean de Milman ne nous a pas expliqué comment celle d'aucun homme le pourrait.»--Voir dans Male (page 77) une légende de Guibert de Nogent relative aux bœufs de Laon.--(Note du Traducteur.)]

[Note 233: Cf. _Stones of Venice_, I, V, LXXXVIII.]

[Note 234: Symbole de la douceur selon les théologiens parce qu'il se laisse prendre sans résistance ce qu'il a de plus précieux, son lait et sa laine (voir Male).--(Note du Traducteur.)]

[Note 235: Le rameau d'olivier de la Concorde (Voir Male, p. 170).--(Note du Traducteur.)]

[Note 236: Voir la Discorde du Palais des Doges (troisième face du septième chapiteau) avec la citation de Spencer, _Stones of Venice_, I, V, LXX.--(Note du Traducteur.)]

[Note 237: Cf. Volney: «Enfin la nature l'a (le chameau) visiblement destiné à l'esclavage en lui refusant toutes défenses contre ses ennemis. Privé des cornes du taureau, du sabot du cheval, de la dent de l'éléphant et de la légèreté du cerf, que peut le chameau? etc.» (_Voyage en Égypte et en Syrie_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 238: Cf. l'Obéissance au Palais des Doges (sixième face du septième chapiteau) et la comparaison avec l'Obéissance de Spencer et celle de Giotto à Assise. _Stones of Venice_, I, V, § LXXXIII.--(Note du Traducteur.)]

[Note 239: «La rébellion n'apparaît au moyen âge que sous un seul aspect, la désobéissance à l'église... La rose de Notre-Dame de Paris» (ces petites scènes sont presque identiques à Paris, Chartres, Amiens et Reims) «offre un curieux détail: l'homme qui se révolte contre l'évêque porte le bonnet conique des Juifs... Le Juif qui depuis tant de siècles refusait d'entendre la parole de l'église semble être le symbole même de la révolte et de l'obstination» (Male, p. 112).--(Note du Traducteur.)]

[Note 240: Apocalypse, III, 2.--(Note du Traducteur.)]

[Note 241: Cf. la Constance du Palais des Doges (deuxième face du septième chapiteau): _Constantia sum, nil timens_, et la comparaison avec Giotto et le Pilgrim's Progress (_Stones of Venice_, I, V, § LXIX).--(Note du Traducteur.)]

[Note 242: Éphésiens, VI, 15.--(Note du Traducteur.)]

[Note 243: Cantique des cantiques, VII, 1.--(Note du Traducteur.)]

[Note 244: À Paris une croix, à Chartres un calice. Au Palais des Doges (première face du neuvième chapiteau) sa devise est: _Fides optima in Deo._ La Foi de Giotto tient une croix dans sa main droite, dans la gauche un phylactère, elle a une clef à sa ceinture et foule aux pieds des livres cabalistiques. Sur la Foi de Spencer (_Fidelia_), voir _Stones of Venice_, I, V, § LXXVII.--(Note du Traducteur.)]

[Note 245: Saint Jean, VI, 33.--(Note du Traducteur.)]

[Note 246: Dans ce passage ce furent pour moi, non pas les paroles du Christ, mais les paroles de Ruskin qui pendant plusieurs années «restèrent dans leur mystère». J'ai toujours pensé pourtant que c'était du caractère sacré de la nourriture dans son sens le plus général et le plus matériel qu'il s'agissait ici, qu'en parlant des lois de la vie et de l'esprit comme liées à son acceptation et à son refus, Ruskin entendait signifier le support indispensable et incessant que la nutrition donne à la pensée et à la vie, tout refus partiel de nourriture se traduisant par une modification de l'état de l'esprit, par exemple dans l'ascétisme. Quant à la distribution de la nourriture, les lois de l'esprit et de la vie me paraissaient lui être liées aussi en ce que d'elle dépend, si on se place au point de vue subjectif de celui qui donne (c'est-à-dire au point de vue moral), la charité du cœur, et si on se place au point de vue de ceux qui reçoivent, et même de ceux qui donnent considérés objectivement, au point de vue politique), le bon état social.--Mais je n'avais pas de certitude, ne trouvant ni les mêmes idées, ni les mêmes expressions dans aucun des livres de Ruskin que j'avais présents à l'esprit. Et les ouvrages d'un grand écrivain sont le seul dictionnaire où l'on puisse contrôler avec certitude le sens des expressions qu'il emploie. Cependant cette même idée, étant de Ruskin, devait se retrouver dans Ruskin. Nous ne pensons pas une idée une seule fois. Nous aimons une idée pendant un certain temps, nous lui revenons quelquefois, fût-ce pour l'abandonner à tout jamais ensuite. Si vous avez rencontré avec une personne l'homme le plus changeant je ne dis même pas dans ses amitiés, mais dans ses relations, nul doute que pendant l'année qui suit cette rencontre si vous étiez le concierge de cet homme vous verriez entrer chez lui l'ami ou une lettre de l'ami que vous avez rencontré ou si vous étiez sa mémoire vous verriez passer l'image de son ami éphémère. Aussi faut-il faire avec un esprit, si l'on veut revoir une de ses idées, ne fût-elle pour lui qu'une idée passagère et un temps seulement préférée, comme font les pêcheurs: placer un filet attentif, d'un endroit à un autre (d'une époque à une autre) de sa production, fut-elle incessamment renouvelée. Si le filet a des mailles assez serrées et assez fines, il serait bien surprenant que vous n'arrêtiez pas au passage une de ces belles créatures que nous appelons idées, qui se plaisent dans les eaux d'une pensée, y naissant par une génération qui semble en quelque sorte spontanée et où ceux qui aiment à se promener au bord des esprits sont bien certains de les apercevoir un jour, s'ils ont seulement un peu de patience et un peu d'amour. En lisant l'autre jour dans _Verona and other Lectures_, le chapitre intitulé: «The Story of Arachné», arrivé à un passage (§§ 25 et 26) sur la cuisine, science capitale, et fondement du bonheur des états, je fus frappé par la phrase qui le termine. «Vous riez en m'entendant parler ainsi et je suis content que vous riez à condition que vous compreniez seulement que moi je ne ris pas, et de quelle façon réfléchie, entière et grave, je vous déclare que je crois nécessaires à la prospérité de cette nation et de toute autre: premièrement une soigneuse purification et une affectueuse _distribution de la nourriture_, de façon que vous puissiez, non pas seulement le dimanche, mais après le labeur quotidien, qui, s'il est bien compris, est un perpétuel service divin de chaque jour--de façon, dis-je, à ce que vous puissiez manger des viandes grasses et boire des liqueurs douces, et envoyer des portions à ceux pour qui rien n'est préparé.» (Cette dernière phrase est de Néhémie, VIII, 10.) Je trouverai peut-être quelque jour un commentaire précis des mots «acceptance» et «refusal». Mais je crois que pour «food» et pour «distribution» ce passage vérifie absolument mon hypothèse.--(Note du Traducteur.)]

[Note 247: «L'insensé a dit dans son cœur, il n'y a point de Dieu» (Psaume XIV).

Le _Dixit incipiens_ reparaît souvent dans Ruskin. Je cite de mémoire dans _The Queen of the Air_: «C'est la tâche du divin de condamner les erreurs de l'antiquité et celle du philosophe d'en tenir compte. Je vous prierai seulement de lire avec une humaine sympathie les pensées d'hommes qui vécurent, sans qu'on puisse les blâmer, dans une obscurité qu'il n'était pas en leur pouvoir de dissiper et de vous souvenir que quelque accusation de folie qui se puisse justement attacher à l'affirmation: «Il n'y a pus de Dieu», la folie est plus orgueilleuse, plus profonde et moins, pardonnable qui consiste à dire: «Il n'y a de Dieu que pour moi» (_Queen of Air_, I), et dans _Stones of Venice_:

«Comme il est écrit: «Celui-là qui se fie à son propre cœur est un fou», il est aussi écrit «L'insensé a dit dans son cœur: il n'y a pas de Dieu». Et l'adulation de soi-même conduisit graduellement à l'oubli de tout excepté de soi et à une incrédulité d'autant plus fatale qu'elle gardait encore la forme et le langage de la foi» (_Stones of Venice_, II, IV, XCII) et aussi _Stones of Venice_, I, V, 56, etc., etc.--(Note du Traducteur.)]

[Note 248: Selon M. Male, symbole de résurrection, car la croix ornée d'un étendard est le symbole de Jésus-Christ sortant du tombeau. Nous aurons notre couronne, notre récompense, le jour de la résurrection.--(Note du Traducteur.)]

[Note 249: L'espérance de Giotto a des ailes, un ange devant elle porte une couronne. L'espérance de Spencer est attachée à une ancre. Voir _Stones of Venice_, I, V, § LXXXIV.--(Note du Traducteur.)]

[Note 250: Avant le XIIIe siècle, c'est la Colère qui se poignarde. À partir du XIIIe siècle, c'est le Désespoir. La transition est visible à Lyon, où le Désespoir est opposé encore à la Patience (Male).--(Note du Traducteur.)]

[Note 251: Parlant du caractère réaliste et pratique du christianisme dans le nord, Ruskin évoque encore cette figure de la charité d'Amiens dans _Pleasures of England_: «Tandis que la Charité idéale de Giotto à Padoue présente à Dieu son cœur dans sa main, et en même temps foule aux pieds des sacs d'or, les trésors de la terre, et donne seulement du blé et des fleurs: au porche ouest d'Amiens elle se contente de vêtir un mendiant avec une pièce de drap de la manufacture de la ville (_Pleasures of England_, IV).

La même comparaison (rencontre certainement fortuite) se trouve être venue à l'esprit de M. Male, et il l'a particulièrement bien exprimée.

«La Charité qui tend à Dieu son cœur enflammé, dit-il, est du pays de saint François d'Assise. La charité qui donne son manteau aux pauvres est du pays de saint Vincent de Paul.»

Ruskin compare encore différentes interprétations de la Charité dans _Stones of Venice_ (chap. sur le _Palais des Doges_): «Au cinquième chapiteau est figurée la charité. Une femme, des pains sur ses genoux en donne un à un enfant qui tend les bras vers elle à travers une ouverture du feuillage du chapiteau. Très inférieure au symbole giottesque de cette vertu. À la chapelle de l'Arena elle se distingue de toutes les autres vertus à la gloire circulaire qui environne sa tête et à sa croix de feu. Elle est couronnée de fleurs, tend dans sa main droite un vase de blé et de fleurs, et dans la gauche reçoit un trésor du Christ qui apparait au-dessus d'elle pour lui donner le moyen de remplir son incessant office de bienfaisance, tandis qu'elle foule aux pieds les trésors de la terre. La beauté propre à la plupart des conceptions italiennes de la Charité est qu'elles subordonnent la bienfaisance à l'ardeur de son amour, toujours figuré par des flammes; ici elles prennent la forme d'une croix, autour de sa tête; dans la chapelle d'Orcagna à Florence elles sortent d'un encensoir qu'elle a dans sa main; et, dans le Dante, l'embrasent tout entière, si bien que dans le brasier de ces claires flammes, on ne peut plus la distinguer. Spencer la représente comme une mère entourée d'enfants heureux, conception qui a été, depuis, banalisée et vulgarisée par les peintres et les sculpteurs anglais» (_Stones of Venice_, I, V, § LXXXI). Voir au paragraphe LXVIII du même chapitre comment le sculpteur vénitien a distingué la Libéralité de la Charité.--(Note du Traducteur.)]

[Note 252: Pour se rendre compte combien sa religion jadis glorieuse est profanée et lue à rebours par l'esprit français moderne, il vaut la peine, pour le lecteur, de demander chez M. Goyer (place Saint-Denis), le _Journal de Saint-Nicolas_ de 1880 et de regarder le Phénix tel qu'il est représenté à la page 610. L'histoire a l'intention d'être morale, et te Phénix représente l'avarice, mais l'entière destruction de toute tradition sacrée et poétique dans l'esprit d'un enfant par une telle image, est une immoralité qui neutraliserait la prédication d'une année.

Afin que cela vaille la peine pour M. Goyer de vous montrer le numéro, achetez celui dans lequel il y a «les conclusions de Jeannie» (p. 337): La scène d'église (avec dialogue) dans le texte est charmante.--(Note de l'Auteur.)

M. Male n'est pas éloigné de croire que l'artiste qui a représenté la chasteté à Notre-Dame de Paris (Rose) voulait figurer sur son écu une salamandre, symbole de la chasteté parce qu'elle vit dans les flammes, a même la propriété de les éteindre et n'a pas de sexe. Mais l'artiste s'étant trompé et ayant fait de la salamandre un oiseau, son erreur aurait été reproduite à Amiens et à Chartres.--(Note du Traducteur.)]

[Note 253: Mais chaste cependant: «Nous voilà loin des terribles figures de la luxure sculptées au portail des églises romanes; à Moissac, à Toulouse des crapauds dévorant le sexe d'une femme et se suspendant à ses seins» (Male).--(Note du Traducteur.)]

[Note 254: «Son écu est décoré d'un serpent qui, parfois, s'enroule autour d'un bâton. Aucun blason n'est plus noble puisque c'est Jésus lui-même qui l'a donné à la prudence: «Soyez prudents, disait-il, comme des serpents» (Male).

Giotto donne à la Prudence la double face de Janus et un miroir (_Stones of Venice_, I, V, § LXXIII). Voir dans ce chapitre de _Stones of Venice_ la définition des mots tempérance, σωροσύνη, μανία, ὔβρις (§ LXXIX).--(Note du Traducteur.)]

[Note 255: «La folie, qui s'oppose à la prudence, mérite de nous arrêter plus longtemps. Elle s'offre à nous à Paris, à Amiens, aux deux portails de Chartres, à la rose d'Auxerre et de Notre-Dame de Paris (*), sous les traits d'un homme, à peine vêtu, armé d'un bâton, qui marche au milieu des pierres et qui parfois reçoit un caillou sur la tête. Presque toujours il porte à sa bouche un objet informe. C'est évidemment là l'image d'un fou que d'invisibles gamins semblent poursuivre a coups de pierres. Chose curieuse, une figure si vivante, et qui semble empruntée à la réalité quotidienne, a une origine littéraire. Elle est née de la combinaison de deux passages de l'Ancien Testament. On lit, en effet; dans les _Psaumes_: «L'insensé a lancé contre Dieu une pierre, mais la pierre est tombée sur sa tête. Il a mis une pierre dans le chemin pour y faire heurter son frère et il s'y heurtera lui-même.» Voilà bien le fou d'Amiens. Il marche sur des cailloux qui semblent rouler sous ses pieds et une pierre vient de l'atteindre à la tête.

Mais quel est l'objet qu'il porte à sa bouche? Un passage des Psaumes, suivant nous l'explique. Quiconque a feuilleté quelques psautiers à miniatures du XIIIe siècle a remarqué que les illustrations, en fort petit nombre, ne varient jamais. En tête du psaume LIII est dessiné un fou tout à fait semblable au personnage sculpté au portail de nos cathédrales. Il est armé d'un bâton et il s'apprête à manger un objet rond, qui est tout simplement, comme on va le voir, un morceau de pain. On lit, en effet, dans le texte: «Le fou a dit dans son cœur: il n'y a pas de Dieu. Le fou accomplit des iniquités abominables... _il dévore mon peuple comme un morceau de pain._» On ne peut douter, je crois, que l'artiste ait essayé de rendre ce passage. Ainsi s'explique la figure si complexe de la folie qui, comme tant d'autres, a été imaginée d'abord par les miniaturistes, et adoptée ensuite par les sculpteurs et les peintres verriers» (Male).--(Note du Traducteur.)

(*) La figure de la folie au portail de Notre-Dame de Paris a été retouchée. Un cornet dans lequel souffle le fou a remplacé l'objet qu'il semblait manger, le bâton est devenu une espèce de flambeau.]

[Note 256: Généralement les prophéties sont écrites sur des banderoles au lieu d'être figurées comme à Amiens dans des bas-reliefs. Pour compléter par des images ruskiniennes, le tableau que donne ici Ruskin, nous cesserons de citer uniquement M. Male et nous rapprocherons les prophéties figurées à Amiens, des prophéties inscrites au baptistère de Saint-Marc. On sait que ces mosaïques sont décrites dans _Saint Mark's Rest_ au chapitre _Sanctus, Sanctus, Sanctus._ Et le baptistère de Saint-Marc, dont l'éblouissante fraîcheur est si douce à Venise pendant les après-midi brûlants, est à sa manière une sorte de Saint des Saints ruskinien. M. Collingwood, le disciple préféré de Ruskin, a qui nous devons, en somme, le plus beau livre qui ait été écrit sur lui, a dit que le _Repos de Saint-Marc_ était aux _Pierres de Venise_ ce que la _Bible d'Amiens_ était aux _Sept Lampes de l'architecture._ Je pense qu'il veut dire par là que le sujet de l'un et de l'autre a été choisi par Ruskin comme un exemple historique, destiné à illustrer les lois édictées dans ses livres de théorie. C'est le moment où, comme aurait dit Alphonse Daudet, «le professeur va au tableau». Et, en effet, par bien des points rien ne ressemble plus à _la Bible d'Amiens_ que cet _Évangile de Venise._ Mais le _Repos de Saint-Marc_ n'est déjà plus du meilleur Ruskin. Il dit lui-même, de façon touchante dans le chapitre: _The Requiem_, cité plus haut: «Passons à l'autre dôme qui est plus sombre. Plus sombre et très sombre; pour mes vieux yeux à peine déchiffrable; pour les vôtres s'ils sont jeunes et brillants, cela doit être très beau, car c'est l'origine de tous ces fonds dorés de Bellini, Cima, Carpaccio, etc.» Mais c'est tout de même pour essayer de voir ce qu'avaient vu ces «vieux yeux» que nous allions tous les jours nous enfermer dans ce baptistère éclatant et obscur. Et nous pouvons dire d'eux comme il disait des yeux de Turner: «C'est par ces yeux, éteints à jamais que des générations qui ne sont pas encore nées verront les couleurs.» (Note du Traducteur.)]

[Note 257: Ruskin dans un moment de découragement s'est appliqué à lui-même ce verset d'Isaïe: «Malheur à moi, s'écrie-t-il dans _Fors Clavigera_, car je suis un homme aux lèvres impures, et je suis un homme perdu parce que mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur des armées» (_Fors Clavigera_, III, LVIII).--(Note du Traducteur.)]

[Note 258: Au baptistère de Saint-Marc, comme à l'Arena à Padoue et au porche occidental de la cathédrale de Vérone la prophétie rappelée sur le phylactère d'Isaïe est: _Ecce virgo concipiet et pariet filium et vocabitur nomen ejus Emmanuel_ (Isaïe, VI, 14). Et l'aspect (qui sera plus évocateur des mosaïques byzantines pour ceux qui en ont une fois vu) est celui-ci:

ECCE V IRGO CIPIET ET PAR IET FILI UM ET V OCABIT UR NOM.

Et ces inscriptions, et ces couleurs éclatantes à côté des grises allégories d'Amiens font penser à la page des _Stones of Venice_ que nous avons citée plus haut, pages 81 et 82.--(Note du Traducteur.)]

[Note 259: Au baptistère de Saint-Marc le texte de Jérémie est: _Hic est Deus noster et non extimabitur alius._--(Note du Traducteur.)]

[Note 260: Sur la manière de représenter les fleuves voir notamment _Giotto and his work in Padua_ au Baptême du Christ.--(Note du Traducteur.)]

[Note 261: «Comment croire que le sculpteur d'Amiens qui a représenté Ézéchiel, la tête dans la main devant une mesquine petite roue, ait eu la prétention d'illustrer ce passage du prophète: «Je regardais les animaux et voici, il y avait des roues sur la terre près des animaux. À leur aspect... les roues semblaient être en chrysolithe... chaque roue paraissait être au milieu d'une autre roue. Elles avaient une circonférence et une hauteur effrayantes et les quatre roues étaient remplies d'yeux tout autour. Quand les animaux marchaient, les roues cheminaient à côté d'eux. Au-dessus il y avait un ciel de cristal resplendissant.» Toute l'horreur religieuse d'une pareille vision disparaît à l'instant où on essaie de la représenter. Ces petites images inscrites dans des quatre-feuilles sont charmantes comme les claires figures qui ornent les livres d'heures français. Mais elles n'ont rien retenu de la grandeur des originaux qu'elles prétendaient traduire» (Émile Male, p. 216, _passim_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 262: Je crains que cette main n'ait été brisée depuis que je l'ai décrite, en tout cas elle est sans forme discernable dans la photographie.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 263: Peintre anglais (1789 à 1854). Son _Festin de Balthazar_ est de 1821.--(Note du Traducteur.)]

[Note 264: Au baptistère de Saint-Marc: _Venite et revertamur ad dominum quia ipse capit et sana (bit nos)._ (Osée, VI, 4.)--(Note du Traducteur.)]

[Note 265: Allusion au verset: «Après cela l'Éternel me dit: «Va encore aimer une femme aimée d'un ami et adultère, comme l'Éternel aime les enfants d'Israël lesquels, toutefois, regardent à d'autres dieux et aiment les flacons de vin (Osée, III, 1).

Et c'est alors que la prophétie ajoute: «Je m'acquis donc cette femme-là pour quinze pièces d'argent et un homer et demi d'orge.--(Note du Traducteur.)]

[Note 266: À Saint-Marc: _Super servos meos et super ancillas effundam de spiritu meo_ (Joël, II. 29).--(Note du Traducteur.)]

[Note 267: À Saint-Marc: _Ecce parvulum dedit te in gentibus_ (Abdias, 2).--(Note du Traducteur.)]

[Note 268: «Ils lui répondirent: c'était un homme vêtu de poil... et Achazia leur répondit: C'est Elie, le Tshischbite» (II Rois, I, 8). Ce manteau de poils était une ressemblance de plus entre Elie et saint Jean-Baptiste que l'on croyait être Elie ressuscité (Voir Renan, _la Vie de Jésus_).--(Note du Traducteur.)]

[Note 269: «Il envoya vers lui un capitaine de cinquante avec ses cinquante hommes» (II Rois, I, 9).--(Note du Traducteur.)]

[Note 270: Auprès d'Achazia qui les avait envoyés consulter Beal-Zebub, Dieu d'Ekron.--(Note du Traducteur.)]

[Note 271: À Saint-Marc: _Clamavi ad dominun et exaudivit me de tribulation(e) mea._--(Note du Traducteur.)]

[Note 272: Cf., plus haut, sur la connaissance qu'on pouvait avoir des chameaux à Amiens.--(Note du Traducteur.)]

[Note 273: «Les nations forgeront leurs épées en hoyaux et leurs lances en serpes.» Ce verset, se retrouve dans Isaïe (II, 4) et dans Joël, (III, 10). Après avoir analysé ce passage de la Bible d'Amiens et isolé le verset biblique qui en fait le fond, faisons l'opération inverse, et en partant de ce verset, montrons comment il entre dans la composition d'autres pages de Ruskin. Nous lisons par exemple dans _The Two Paths_: «Ce n'est pas en supportant les souffrances d'autrui, mais en faisant l'offrande des vôtres, que vous vous approcherez du grand changement qui doit venir pour le fer de la terre: quand les hommes _forgeront leurs épées en socs de charrue et leurs lances en serpes_, et où l'on n'apprendra plus la guerre. (_The Two Paths_, 196.)