Part 17
[Note 127: Je trouve la même généralisation fournie à l'étudiant moderne dans le terme «péninsule balkanique» qui éteint à la fois tout rayon et toute trace de l'histoire du passé.--(Note de l'Auteur.)]
[Note 128: Gibbon dit plus clairement: «De la côte ou de l'extrémité de Caithness et d'Ulster le souvenir de l'origine cette fut distinctement conservé dans la ressemblance perpétuelle du langage, de la religion et des manières, et le caractère particulier des différentes tribus britanniques peut être naturellement attribué à l'influence de circonstances accidentelles et locales.» Les Écossais des plaines, «mangeurs de froment», ou vagabonds et les Irlandais, sont entièrement identifiés par Gibbon à l'époque où commence notre propre histoire. «_Il est certain_ (l'italique est de lui, non de moi) qu'à l'époque du déclin de l'empire romain la Calédonie, l'Irlande et l'île de Man étaient habitées par les Écossais» (chap. XXV, vol. IV, p. 279). La civilisation plus avancée et le moindre courage des _Anglais_ des plaines faisaient d'eux les victimes de l'Écosse ou les sujets reconnaissants de Rome. Les montagnards, pictes dans les Grampians, ou autochtones dans la Cornouailles et le pays de Galles, n'ont jamais été instruits ni subjugués et restent aujourd'hui la force inculte et sans peur de la race britannique.--(Note de l'Auteur.)]
[Note 129: «Le Phénix est, dès la plus haute antiquité chrétienne, le symbole de l'immortalité» (Émile Male, _Histoire de l'art religieux au_ XIIIe _siècle_).--(Note du Traducteur.)]
[Note 130: Voir dans _On the old road_, l'Espoir de la Résurrection, condition nécessaire du Chant pour les chrétiens. Même dans l'antiquité le chant d'Orphée, le chant de Philomèle, le chant du cygne, le chant d'Alcyon, sont inspirés par un espoir obscur de résurrection (_On the old road_, II, 45 et 46).--(Note du Traducteur.)]
[Note 131: Allusion au verset de la Genèse qui précède le Songe de Jacob: «Il prit donc des pierres du lieu et en fit son chevet et s'endormit au même lieu (Genèse, XXVIII, 11).--(Note du Traducteur.)]
[Note 132: Allusion à la Bible: «Alors Moïse dit: Je me détournerai maintenant et je verrai cette grande vision et pourquoi le buisson ne se consume pas» (Exode, III, 3).--(Note du Traducteur.)]
[Note 133: I Samuel, XVII, 28.--(Note du Traducteur.)]
[Note 134: Saint Luc, I, 80. Il s'agit de saint Jean-Baptiste.--(Note du Traducteur.)]
[Note 135: Je dois moi-même marquer comme particulièrement fatale dans le déclin de l'empire romain, l'heure où Julien rejette le conseil des augures. «Pour la dernière fois les Aruspices Étrusques accompagnèrent un empereur romain, mais par une singulière fatalité leur interprétation défavorable des signes du ciel fut dédaignée, et Julien suivit l'avis des philosophes qui colorèrent leur prédiction des teintes brillantes de l'ambition de l'empereur». (Milman, _Histoire du Christianisme_, chap. VI.)--(Note de l'Auteur.)]
[Note 136: «Je suis seul, à ce que je crois, à penser encore avec Hérodote.» Toute personne ayant l'esprit assez fin pour être frappée des traits caractéristiques de la physionomie d'un écrivain, et ne s'en tenant pas au sujet de Ruskin à tout ce qu'on a pu lui dire, que c'était un prophète, un voyant, un protestant et autres choses qui n'ont pas grand sens, sentira que de tels traits, bien que certainement secondaires, sont cependant très «ruskiniens». Ruskin vit dans une espèce de société fraternelle avec tous les grands esprits de tous les temps, et comme il ne s'intéresse à eux que dans la mesure où ils peuvent répondre à des questions éternelles, il n'y a pas pour lui d'anciens et de modernes et il pout parler d'Hérodote comme il ferait d'un contemporain. Comme les anciens n'ont de prix pour lui que dans la mesure où ils sont «actuels», peuvent servir d'illustration à nos méditations quotidiennes, il ne les traite pas du tout en anciens. Mais aussi toutes leurs paroles ne subissant pas le déchet du recul, n'étant plus considérées comme relatives à une époque, ont une plus grande importance pour lui, gardent en quelque sorte la valeur scientifique qu'elles purent avoir, mais que le temps leur avait fait perdre. De la façon dont Horace parle à la Fontaine de Bandusie, Ruskin déduit qu'il était pieux, «à la façon de Milton». Et déjà à onze ans, apprenant les odes d'Anacréon pour son plaisir, il y apprit «avec certitude, ce qui me fut très utile dans mes études ultérieures sur l'art grec, que les Grecs aimaient les colombes, les hirondelles et les roses tout aussi tendrement que moi» (_Præterita_, § 81). Évidemment pour un Emerson la «culture» a la même valeur. Mais sans même nous arrêter aux différences qui sont profondes, notons d'abord, pour bien insister sur les traits particuliers de la physionomie de Ruskin, que la science et l'art n'étant pas distincts à ses yeux (Voir la Préface, p. 51-57) il parle des anciens comme savants avec la même révérence que des anciens comme artistes. Il invoque le 104° psaume quand il s'agira de découvertes d'histoire naturelle, se range à l'avis d'Hérodote (et l'opposerait volontiers à l'opinion d'un savant contemporain) dans une question d'histoire religieuse, admire une peinture de Carpaccio comme une contribution importante à l'histoire descriptive des perroquets (_St-Mark's Rest: The Shrine of the Slaves_). Évidemment nous rejoindrions vite ici l'idée de l'art sacré classique (Voir plus loin les notes des pages 244, 245, 246 et des pages 338 et 339) «il n'y a qu'un art grec, etc., saint Jérôme et Hercule», etc., chacune de ces idées conduisant aux autres. Mais en ce moment nous n'avons encore qu'un Ruskin aimant tendrement sa bibliothèque, ne faisant pas de différence entre la science et l'art, par conséquent pensant qu'une théorie scientifique peut rester vraie comme une œuvre d'art peut demeurer belle (cette idée n'est jamais explicitement exprimée par lui, mais elle gouverne secrètement, et seule a pu rendre possible toutes les autres) et demandant à une ode antique ou à un bas-relief du moyen âge un renseignement d'histoire naturelle ou de philosophie critique, persuadé que tous les hommes sages de tous les temps et de tous les pays sont plu» utiles à consulter que les fous, fussent-ils d'aujourd'hui. Naturellement cette inclination est réprimée par un sens critique si juste que nous pouvons entièrement nous fier à lui, et il l'exagère seulement pour le plaisir de faire de petites plaisanteries sur «l'entomologie du XIIIe siècle», etc., etc.--(Note du Traducteur.)]
[Note 137: Même les meilleurs historiens catholiques trop habituellement ont fermé les yeux à la connexité inéluctable entre la vertu monastique et la règle bénédictine du travail agricole.--(Note de l'Auteur à la révision de 1885.)]
[Note 138: Robert d'Humières me dit qu'il y a ici une allusion aux montagnes de la Suisse, telles que le Matterhorn, etc.--(Note du Traducteur.)]
[Note 139: La conclusion hypothétique de Gibbon relativement aux effets de la mortification et la constatation historique qui suit doivent être remarquées comme contenant déjà tous les systèmes des philosophes ou des politiques modernes qui ont, depuis, changé les monastères d'Italie en baraques et les églises de France en magasins. «Ce martyre volontaire a forcément détruit graduellement la sensibilité, aussi bien de l'esprit que du corps; car _on ne peut admettre_ que les fanatiques qui se torturent eux-mêmes soient capables d'aucune affection vive pour le reste de l'espèce humaine. _Une sorte d'insensibilité cruelle a caractérisé les moines de toute époque et de tout pays._»
Combien de pénétration et de jugement, dénote cette sentence, apparaîtra, j'espère, au lecteur, à mesure que je déroulerai devant lui l'histoire véritable de sa foi; mais étant moi-même, je crois, un des derniers témoins de la vie recluse telle qu'elle existait encore au commencement de ce siècle, je puis renvoyer au portrait parfait et digne de foi dans la lettre comme dans l'esprit qui en est donné par Scott dans l'introduction du _Monastère_; quant à moi je puis dire que les sortes de caractères les plus doux, les plus raffinés, les plus aimables, au sens le plus profond du mot, que j'aie jamais connus, ont été ou ceux de moines, ou ceux de serviteurs ayant été élevés dans la foi catholique. Et quand je formulais ce jugement je ne connaissais pas l'Edwige de Miss Alexander (Note de la révision de 1885).--(Note de l'Auteur.)]
[Note 140: L'habitude de supposer à la conduite d'hommes de sens et de cœur des motifs intelligibles aux insensés et probables à ceux qui ont l'âme basse, prévaut, chez tous les historiens vulgaires, en partie par la satisfaction, en partie par l'orgueil qu'ils en ressentent; et il est horrible de contempler la quantité de faux témoignages contre leurs voisins que portent des écrivains médiocres, simplement pour arrondir leurs jugements superficiels et leur donner plus de force. «Jérôme admet, en effet, _avec une humilité spécieuse mais sujette à caution_, l'infériorité du moine non ordonné au prêtre ordonné», dit Dean Milman, dans son chapitre XI, faisant suivre son doute gratuit sur l'humilité de Jérôme d'une affirmation non moins gratuite de l'ambition de ses adversaires. «Le clergé, cela est hors de doute, eut la sagesse de deviner le rival _dangereux_, quant à l'influence et l'autorité, qui apparaissait dans la société chrétienne.--(Note de l'Auteur.)]
[Note 141: Le meilleur endroit pour lire ce chapitre est l'église San Giorgio dei Schiavoni à Venise. On prend une gondole et dans un calme canal, un peu avant d'arriver à l'infini frémissant et miroitant de la lagune on aborde à cet «Autel des Esclaves» où on peut voir (quand le soleil les éclaire) les peintures que Carpaccio a consacrées à saint Jérôme. Il faut avoir avec soi _Saint Mark's Rest_ et lire tout entier le chapitre dont je donne ici un important extrait, non que ce soit un des meilleurs de Ruskin, mais parce qu'il a été visiblement écrit sous l'empire des mêmes préoccupations que le chapitre III de la Bible d'Amiens,--et pour donner au «Dompteur du lion» une illustration où l'on voie «le lion». C'est de septembre 1876 à mai 1877, c'est-à-dire deux ou trois ans avant de commencer la _Bible d'Amiens_ que Ruskin était allé étudier Carpaccio à Venise. Voici le passage de _Saint-Mark's Rest_:
«Mais le tableau suivant! Comment a-t-on jamais pu permettre que pareille chose fût placée dans une église! Assurément rien ne pourrait être plus parfait comme art comique; saint Jérôme, en vérité, introduisant son lion novice dans la vie monastique, et l'effet produit sur l'esprit monastique vulgaire.
«Ne vous imaginez pas un instant que Carpaccio ne voie pas le comique de tout ceci, aussi bien que vous, peut-être même un peu mieux. «Demandez après lui demain, croyez-moi, et vous le trouverez un homme grave.»
«Mais aujourd'hui Mercutio lui-même n'est pas plus fantasque ni Shakespeare lui-même plus gai dans sa fantaisie du «doux animal et d'une bonne conscience» que n'est ici le peintre quand il dessine son lion souriant délicatement avec sa tête penchée de côté comme un saint du Pérugin, et sa patte gauche levée, en partie pour montrer la blessure faite par l'épine, en partie en signe de prière:
Car si je devais, comme lion venir en lutte En ce lieu, ce serait pitié pour ma vie.
«Les moines s'enfuyant sont tout d'abord à peine intelligibles et ne semblent que des masses obliques blanches et bleues; et il y a eu grande discussion entre M. Muray et moi pendant qu'il dessinait le tableau pour le Musée de Sheffield, pour savoir si l'action de fuir était, en réalité, bien rendue ou non: lui, maintenant que les moines couraient réellement comme des archers olympiques...; moi, au contraire, estimant que Carpaccio a échoué, n'ayant pas le don de représenter le mouvement rapide. Nous avons probablement raison tous deux, je ne doute pas que l'action de courir, du moment que M. Murray le dit, soit bien dessinée; mais à cette époque les peintres vénitiens n'avaient appris à représenter qu'un mouvement lent et digne, et ce n'est que cinquante ans plus tard, sous l'influence classique, que vint la puissance impétueuse de Véronèse et du Tintoret.
«Mais il y a beaucoup de questions bien plus profondes à se poser relativement à ce sujet de saint Jérôme que celle de l'habileté artistique. Le tableau, en effet, est une raillerie; mais n'est-ce qu'une raillerie? La tradition elle-même est-elle une raillerie? ou est-ce seulement par notre faute, et peut-être par celle de Carpaccio, que nous la faisons telle?
«En tous cas, veuillez, en premier lieu, vous souvenir que Carpaccio, comme je vous l'ai souvent dit, n'est pas responsable lui-même en cette circonstance. Il commence par se préoccuper de son sujet, comptant, sans aucun doute, l'exécuter très sérieusement. Mais son esprit n'est pas plus tôt fixé dessus que la vision s'en présente à lui comme une plaisanterie et il est forcé de le peindre ainsi. Forcé par les destins... C'est à Atropos et non à Carpaccio que nous devons demander pourquoi ce tableau nous fait rire; et pourquoi la tradition qu'il rappelle nous paraît purement chimérique et n'est plus qu'un objet de risée. Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour qui ne passe sans avoir augmenté mes doutes sur le bien fondé des mépris où nous nous complaisons et mon désir anxieux de découvrir ce qu'il y avait à la racine des récits des hommes de bien, qui sont maintenant la fortune du moqueur.
«Et j'ai besoin de lire une bonne _Vie de saint Jérôme._ Et si je vais chez M. Ongania je trouverai, je suppose, l'autobiographie de George Sand, et la vie de M. Sterling peut-être; et de M. Werner, écrit par mon propre maître et qu'en effet j'ai lu, mais j'oublie maintenant qui furent soit M. Sterling ou M. Werner; et aussi peut-être j'y trouverai dans la littérature religieuse la vie de M. Wilberforce et de Mrs Fry; mais non le plus petit renseignement sur saint Jérôme. Auquel néanmoins, toute la charité de George Sand, et toute l'ingénuité de M. Sterling, et toute la bienfaisance de M. Wilberforce, et une grande quantité, sans que nous le sachions, du bonheur quotidien et de la paix de nos propres petites vies de chaque jour, sont véritablement redevables, comme à une charmante vieille paire de lunettes spirituelles sans lesquelles nous n'eussions jamais lu un mot de la _Bible protestante._ Il est, toutefois, inutile de commencer une vie de saint Jérôme à présent, et de peu d'utilité pourtant de regarder ces tableaux sans avoir une vie de saint Jérôme, mais il faut seulement que vous sachiez clairement ceci sur lui, qui n'est pas le moins du monde douteux ni mythique, mais entièrement vrai, et qui est le commencement de faits d'une importance sans limites pour toute l'Europe moderne--à savoir, qu'il était né de bonne ou du moins de riche famille, en Dalmatie, c'est-à-dire à mi-chemin entre l'Orient et l'Occident; qu'il rendit le grand livre de l'Orient, la Bible, lisible pour l'Occident, qu'il fut le premier grand maître de la noblesse du savoir et de l'ascétisme affable et cultivé, comme opposés à l'ascétisme barbare; le fondateur, à proprement dire, de la cellule bien arrangée et du jardin soigné, là où avant il n'y avait que le désert et le bois inculte,--et qu'il mourut dans le monastère qu'il avait fondé à Bethléem.
«C'est cette union d'une vie douce et raffinée avec une noble continence, cet amour et cette imagination illuminant la caverne de la montagne et en faisant un cloître couvert de fresques, amenant ses bêtes sauvages à devenir des amis domestiques, que Carpaccio a reçu ordre de peindre pour nous, et avec un incessant raffinement d'imagination exquise il remplit ces trois canevas d'incidents qui signifiaient, à ce que je crois, l'histoire de toute la vie monastique, et la mort, et la vie spirituelle pour toujours: le pouvoir de ce grand et sage et bienfaisant esprit régnant à jamais sur toute culture domestique; et le secours que la société des âmes des créatures inférieures apporte avec elle à la plus haute intelligence et à la vertu de l'homme. Et si au dernier tableau,--saint Jérôme en train de travailler, pendant que son chien blanc» [dans _Præterita_ (III, II) Ruskin dit que son chien Wisie était exactement pareil au chien de saint Jérôme dans Carpaccio] «observe d'un air satisfait son visage,--vous voulez comparer, dans votre souvenir, un morceau de chasse par Rubens ou Snyders, où les chiens éventrés roulent sur le sol dans leur sang, vous commencerez peut-être à sentir qu'il y a quelque chose de plus sérieux dans ce kaléidoscope de la chapelle de Saint-Georges que vous ne l'aviez cru d'abord. Et, si vous vous soudez de continuer à le suivre avec moi, pensons à ce sujet risible un peu plus tranquillement.
«180. Quel témoignage nous est apporté ici, volontairement ou involontairement, au sujet de la vie monastique, par un homme de la perception la plus subtile, vivant au milieu d'elle? Que tous les moines qui ont aperçu le lion sont terrifiés à en perdre l'esprit. Quelle preuve curieuse de la timidité du monachisme! Voici des hommes qui font profession de préférer à la Terre le Ciel--se préparant à passer de l'une à l'autre--comme à la récompense de tout leur sacrifice présent! Et voilà la façon dont ils reçoivent la première chance qui leur est offerte d'accomplir ce changement d'état.
«Évidemment l'impression de Carpaccio sur les moines doit être qu'ils étaient plus braves ou meilleurs que les autres hommes, mais qu'ils aimaient les livres, et les jardins, et la paix, et avaient peur de la mort, par conséquent reculaient devant les formes du danger qui étaient l'affaire des guerriers de la chevalerie, d'une façon quelque peu égoïste et mesquine.
«Il les regarde clairement dans leur rôle de chevaliers. Ce qu'il pourra nous dire ensuite de bien sur eux ne sera pas d'un témoin prévenu en leur faveur. Il nous en dit cependant quelque bien, même ici. L'arrangement, agréable dans la sauvagerie, des arbres; les bâtiments pour les besoins religieux et agricoles disposés comme dans une exploitation américaine de défrichement, çà et là, comme si le terrain avait été préparé pour eux; la grâce parfaite d'un art joyeux, pur, illuminant, remplissant chaque petit coin de corniche de la chapelle, d'un portrait de saint (*), enfin, et par-dessus tout, la parfaite bonté, la tendresse pour tous les animaux. N'êtes-vous pas, quand vous contemplez cet heureux spectacle, mieux en état de comprendre quelle sorte d'hommes furent ceux qui mirent à l'abri du tumulte des guerres les doux coins de prairies qu'arrosent vos propres rivières descendues des montagnes, à Bolton et Fountains, Furnest et Tintern? Mais, du saint lui-même, Carpaccio n'a que du bien à vous dire. Les moines vulgaires étaient, du moins, des créatures inoffensives, mais lui est une créature forte et bienfaisante. «Calme, devant le lion!» dit le Guide avec sa perspicacité habituelle, comme si, seul, le saint avait le courage d'affronter la bête furieuse,--un Daniel dans la fosse aux lions! Ils pourraient aussi bien dire de la beauté vénitienne de Carpaccio qu'elle est calme devant le petit chien. Le saint fait entrer son nouveau favori comme il amènerait un agneau, et il exhorte vainement ses frères à ne pas être ridicules.
«L'herbe sur laquelle ils ont laissé tomber leurs livres est ornée de fleurs; il n'y a aucun signe de trouble ni d'ascétisme sur le visage du vieillard, il est évidemment tout à fait heureux, sa vie étant complète et la scène entière est le spectacle de la simplicité et de la sécurité idéales de la sagesse céleste:
«Ses chemins sont des chemins charmants et tous ses sentiers sont la paix.»--(Note du Traducteur.)
Le verset biblique qui termine cette citation est tiré des Proverbes (III, 17).
(*) Voyez la partie du monastère qu'on aperçoit au loin, dans le tableau du lion, avec ses fragments de fresque sur le mur, sa porte couverte de lierre et sa corniche enluminée.]
[Note 142: Milman, _Histoire du Christianisme_, vol. III, p. 162. Remarquez la phrase en italique, car elle relate la vraie origine de la papauté.--(Note de l'Auteur.)]
[Note 143: Saint Mathieu, X, 37. Cf. _Fors Clavigera_: «Il vient une heure pour tous ses vrais disciples où cette parole du Christ doit entrer dans leur cœur: «Celui qui aime son père et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi.» Quitter la maison où est votre paix, être en rivalité avec ceux qui vous sont chers: c'est cela--si les paroles du Christ ont un sens--c'est bien cela qui sera demandé à ses vrais disciples.»--(Note du Traducteur.)]
[Note 144: Cf. _Sesame and Lilies, of Kings Treasuries_, 17: «Quel effet singulier et salutaire cela aurait sur nous qui sommes habitués à prendre l'acception usuelle d'un mot pour le sens véritable de ce mot, si nous gardions la forme grecque _biblos_ ou _biblion_ comme l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans le cas particulier où nous désirons donner de la dignité à l'idée et si nous le traduisions en anglais partout ailleurs. Par exemple, nous traduirions ainsi _les Actes des Apôtres_ (XIX, 19): «Beaucoup de ceux qui exerçaient des arts magiques réunirent leurs Bibles et les brûlèrent devant tous les hommes, et en comptèrent le prix et le trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Et si au contraire nous traduisions là où nous la conservons, et parlons toujours du Saint Livre au lieu de la Sainte Bible, etc.»--(Note du Traducteur.)]
[Note 145: Cette sorte d'ignorance de ce qui est au fond de leur âme est à la base de l'idée que Ruskin se fait de tous les prophètes, c'est-à-dire de tous les hommes vraiment géniaux. Parlant de lui-même il dit: «Ainsi, d'année en année, j'ai été amené à parler, ne sachant pas, lorsque je dépliais le rouleau où était contenu mon message, ce qui se trouverait plus bas, pas plus qu'un brin d'herbe ne sait quelle sera la forme de son fruit (_Fors_, IV, lettre LXXVIII, p. 121) et parlant des derniers jours de la vie de Moïse: «Quand il vit se dérouler devant lui l'histoire entière de ces quarante dernières années et quand le mystère de son propre ministère lui fut enfin révélé» (_Modern Painters_, IV, V, XX, 46, cité par M. Brunhes). Mais cet avenir que les hommes ne voient pas, est déjà contenu dans leur cœur. Et Ruskin me semble ne jamais l'avoir exprimé d'une façon plus mystérieuse et plus belle que dans cette phrase sur Giotto enfant, quand pour la première fois il vit Florence: «Il vit à ses pieds les innombrables tours de la cité des lys; mais la plus belle de toutes (le Campanile) était encore cachée dans les profondeurs de son propre cœur» (_Giotto and his work in Padua_, p. 321 de l'édition américaine: _The Poetry of Architecture; Giotto and his work in Padua_).--(Note du Traducteur.)]
[Note 146: Saint Luc, XVI, 31.--(Note du Traducteur.)]
[Note 147: Gibbon, chap. XV (II, 277).]
[Note 148: Ibid., II, 283.--Son expression «les plus instruits et les plus riches» doit être retenue comme confirmation de ce fait qui apparaît éternellement dans le christianisme que des cerveaux modestes dans leurs conceptions, et des vies peu soucieuses du gain sont les plus aptes à recevoir ce qu'il y a d'éternel dans les principes chrétiens.--(Note de l'Auteur.)]
[Note 149: Saint Paul, Éphésiens, II, 2, et V, 6 ;--Colossiens, III, 6.--(Note du Traducteur.)]
[Note 150: Saint Matthieu, XVI, 24;--Saint Marc, VIII, 34, et X, 21. Voir dans le post-scriptum de mon Introduction une phrase des _Lectures on Art_ où cette parole de saint Matthieu est magnifiquement commentée.--(Note du Traducteur.)]
[Note 151: Un des plus curieux aspects de la pensée évangélique moderne est l'aimable connexité qu'elle établit entre la vérité de l'Évangile et l'extension du commerce lucratif! Voyez plus loin la note pages 231, 238, 239.--(Note de l'Auteur.)]