La Bible d'Amiens

Part 15

Chapter 153,707 wordsPublic domain

À son frère Valens il assigne l'extrêmement vague «Préfecture de l'Est, du Danube inférieur aux confins de la Perse», pendant qu'il réserve à son propre gouvernement immédiat les «préfectures toujours en guerre d'Illyrie, d'Italie et de Gaule, depuis l'extrémité de la Grèce jusqu'au rempart calédonien et du rempart de Calédonie au pied du mont Atlas.» Ceci veut dire, en prose moins poétiquement rythmée (Gibbon eût mieux fait de mettre tout de suite son histoire en hexamètres), que Valentinien garde sous sa propre surveillance toute l'Europe et l'Afrique romaine et laisse la Lydie et le Caucase à son frère. La Lydie et le Caucase ne formèrent jamais et ne pouvaient pas former un empire d'Orient, c'étaient simplement des sortes de colonies, utiles pour l'impôt en temps de paix, dangereuses par le nombre en temps de guerre. Il n'y eut jamais du VIIe siècle avant au VIIe siècle après Jésus-Christ qu'un seul empire romain[124], expression du pouvoir sur l'humanité d'hommes tels que Cincinnatus[125] ou Agricola; il expire quand leur race et leur caractère expirent; son extension nominale, son éclata un moment quelconque, n'est rien de plus que le reflet plus ou moins lointain sur les nuages de flammes s'élevant d'un autel où leur aliment était de nobles âmes. Il n'y a aucune date véritable de son partage, il n'y en a pas de sa destruction. Que le Dacien Probus ou le Norique Odoacre soit sur le trône, la force de son principe vivant est seule à considérer, demeurant dans les arts, dans les lois, dans les habitudes de la pensée, régnant encore en Europe jusqu'au XIIe siècle; régnant encore aujourd'hui comme langue et comme exemple sur tous les hommes cultivés.

22. Mais, pour le partage nominal fait par Valentinien, remarquons la définition que donne Gibbon (je suppose que c'est la sienne et non celle de l'empereur) de l'empire romain d'Europe en «Illyrie, Italie et Gaule». Je vous ai dit déjà que vous devez tenir tout ce qui est au sud du Danube pour grec. Les deux principales régions situées immédiatement au sud du fleuve sont la Mœsie inférieure et supérieure formées de la pente des montagnes Thraces au nord jusqu'au fleuve, avec les plaines qui les séparent du fleuve. Vous devrez faire attention à cette région à cause de l'importance qu'elle a eue en formant l'alphabet mœso-gothique dans lequel «le grec est de beaucoup l'élément principal[126]», fournissant seize lettres sur vingt-quatre. L'invasion gothique sous le règne de Valens est la première qui établisse une nation teutonne en deçà de la frontière de l'empire; mais elle ne fait par là que venir se placer plus immédiatement sous son influence spirituelle. Son évêque, Ulphilas, adopte cet alphabet mœsien, aux deux tiers grec, pour sa traduction de la Bible, et cette traduction le répand partout et assure sa durée jusqu'à l'extinction ou l'absorption de la race gothique.

23. Au sud des montagnes thraces, vous avez la Thrace elle-même et les pays confusément appelés Dalmatie et Illyrie, bordant l'Adriatique, et allant à l'intérieur des terres dans la direction de l'est, jusqu'aux montagnes qui servent de ligne de partage des eaux. Je n'ai jamais pu me former par moi-même une notion très claire de ce qu'étaient, à aucune époque déterminée, les peuples de ces régions; mais ils peuvent tous être considérés en masse comme des Grecs au nord, plus ou moins de sang et de dialecte grec suivant le degré de leur proximité avec la Grèce proprement dite; bien que ne partageant pas sa philosophie et ne se soumettant pas à sa discipline. Mais il est en tous cas bien plus exact de parler en bloc de toutes ces régions illyriennes, mœsiennes et macédoniennes, comme étant toutes grecques, que de parler avec Gibbon ou Valentinien de la Grèce et de la Macédoine comme étant toutes illyriennes[127].

24. Dans la même généralisation impériale ou poétique nous trouvons l'Angleterre réunie à la France sous le terme de Gaule et limitée par «le rempart calédonien». Tandis que, dans nos propres divisions, la Calédonie, l'Hibernie et le pays de Galles sont dès le début considérées comme des parties essentielles de la Bretagne[128] et leur lien avec le continent conçu comme formé par l'établissement des Bretons en Bretagne et pas du tout par l'influence romaine au-delà de l'Humber.

25. Ainsi, repassant encore une fois l'ordre de nos contrées et remarquant seulement que les Iles Britanniques bien que situées pour la plupart, si on regarde les degrés, très au nord de tout le reste de la zone nord, sont placées par l'influence du Gulf Stream sous le même climat, vous avez, à l'époque où commence notre histoire de la chrétienté, la zone gothique pas encore convertie, et n'ayant même encore jamais entendu parler de la foi nouvelle. Vous avez la zone classique qui en a connaissance à des degrés divers et de plus en plus, la discutant et s'efforçant de l'éteindre, et votre zone arabe, qui en est le foyer et le soutien, enveloppant la Terre Sainte de la chaleur de ses propres ailes et chérissant (cendres du Phénix[129] qui s'est consumé pour toute la terre) l'espoir de la Résurrection[130].

26. Ce qu'eût été le cours, ou même le sort, du Christianisme, s'il n'avait été prêché qu'oralement, au lieu d'être soutenu par sa littérature poétique, pourrait être l'objet de spéculations profondément instructives,--si le devoir d'un historien était de réfléchir au lieu de raconter. La puissance de la foi chrétienne fut toujours fondée en effet sur les prophéties écrites et les récits de la Bible; et sur les interprétations que les grands ordres monastiques donnèrent de leur signification beaucoup plus par leur exemple que par leurs préceptes. La poésie et l'histoire des Testaments Syriens furent fournies à l'Église latine par saint Jérôme pendant que la vertu et l'efficacité de la vie monastique sont résumées dans la règle de saint Benoît. Comprendre la relation de l'œuvre accomplie par ces deux hommes avec l'organisation générale de l'Église, est de première nécessité pour l'intelligence de la suite de son histoire.

Dans son chapitre XXXVII, Gibbon prétend nous donner un aperçu de l'«Institution de la vie monastique» au IIIe siècle. Mais la vie monastique a été instituée quelque peu plus tôt et par beaucoup de prophètes et de rois. Par Jacob quand il prit la pierre pour oreiller[131]; par Moïse quand il se détourna pour contempler le buisson ardent[132]; par David avant qu'il eût laissé «ce petit troupeau de brebis dans le désert[133]» et par le prophète qui «fut dans les déserts jusqu'au moment de paraître devant Israël[134]». Nous en voyons la première «institution» pour l'Europe sous Numa, dans ses vierges vestales et son collège des Augures, fondés sur la conception d'origine étrusque et devenue romaine d'une vie pure consacrée au service de Dieu et d'une sagesse pratique conduite par lui[135].

La forme que l'esprit monastique prit plus tard tint beaucoup plus à la corruption du monde dont il était forcé de s'écarter, soit dans l'indignation, soit par épouvante, qu'à un changement amené par le christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains.

27. «L'Égypte» (M. Gibbon commence ainsi à nous rendre compte de la nouvelle institution!), «la mère féconde de la superstition, fournit le premier exemple de la vie monastique.» L'Égypte eut ses superstitions comme les autres pays; mais elle fut si peu la mère de la superstition qu'on peut dire que la foi d'aucun peuple--entre les races imaginatives du monde entier--ne connut peut-être aussi peu le prosélytisme que la sienne. Elle ne prévalut pas même sur le plus proche de ses voisins pour lui faire adorer avec elle des chats et des cobras; et je suis seul, à ce que je crois, parmi les écrivains récents à conserver l'opinion d'Hérodote[136] sur l'influence qu'elle a exercée sur la théologie archaïque de la Grèce. Mais cette influence, si influence il y eut, consista seulement à en ébaucher la forme et non à lui donner des rites; de sorte que dans aucun cas et pour aucun pays, l'Égypte ne fut la mère de la superstition: tandis que sans discussion possible, elle fut pour tous les peuples, et pour toujours, la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture et de la chevalerie. Elle fut pour les éléments matériels et techniques maîtresse de littérature, enseignant à des auteurs qui auparavant ne pouvaient qu'écorcher, la cire et le bois, à fabriquer le papier et à graver le porphyre. Elle fut la première à exposer la loi du Jugement du Péché après la Mort. Elle fut l'Éducatrice de Moïse; et l'Hôtesse du Christ.

28. Il est à la fois probable et naturel que dans un tel pays les disciples de toute nouvelle doctrine spirituelle l'amenèrent à une perfection qu'elle n'eût pas atteinte parmi les guerriers illettrés ou dans les solitudes tourmentées par les tempêtes du Nord. Ce serait pourtant une erreur absurde que d'attribuer à l'ardeur isolée du monachisme égyptien la puissance future de la fraternité des cloîtres. Les anachorètes des trois premiers siècles s'évanouissent comme les spectres de la fièvre, lorsque les lois rationnelles, miséricordieuses et laborieuses des sociétés chrétiennes sont établies; et les récompenses clairement reconnaissables de la solitude céleste sont accordées à ceux-là seulement qui cherchent le désert pour sa rédemption[137].

29. «La récompense clairement reconnaissable», je le répète et avec une énergie voulue. Aucun homme ne possède d'équivalent pour apprécier, encore moins pour juger d'une manière certaine, jusqu'à ce qu'il ait eu le courage de l'essayer lui-même, les résultats d'une vie de renoncement sincère; mais je ne crois pas qu'aucune personne raisonnable voulût ou osât nier les avantages à la fois de corps et d'esprit qu'elle a ressentis durant les périodes où elle a été accidentellement privée de luxe, ou exposée au danger. L'extrême vanité de l'Anglais moderne qui fait de lui-même un Stylite momentané sur la pointe d'un Horn[138] ou d'une Aiguille et sa confession occasionnelle du charme de la solitude dans les rochers, dont il modifie néanmoins l'âpreté en ayant son journal dans sa poche et à la prolongation de laquelle il échappe avec reconnaissance grâce a la plus prochaine table d'hôte, devrait nous rendre moins dédaigneux de l'orgueil, et plus compréhensifs de l'état d'âme dans lequel les anachorètes des montagnes d'Arabie et de Palestine se condamnaient à une vie de retraite et de souffrance sans autre réconfort que des visions surnaturelles ou l'espoir céleste. Que des formes pathologiques de l'état mental soient la conséquence nécessaire d'émotions excessives et toutes subjectives, quelles que soient d'ailleurs ces émotions, revient à l'esprit quand on lit les légendes du désert; mais ni les médecins ni les moralistes n'ont encore essayé de distinguer les états morbides de l'intelligence[139] où vient finir un noble enthousiasme de ceux qui sont les châtiments de l'ambition, de l'avarice ou de la débauche.

30. Laissant de côté pour le moment toute question de cette nature, mes jeunes lecteurs doivent retenir en somme, ce fait que durant tout le IVe siècle, des multitudes d'hommes dévoués ont mené des vies de pauvreté et de misère extrême pour s'efforcer d'arriver à une connaissance plus intime de l'Être et de la Volonté de Dieu. Nous n'avons aucune lumière qui nous permette de savoir utilement ni ce qu'ils souffrirent ni ce qu'ils apprirent. Nous ne pouvons pas apprécier l'influence édifiante ou réprobatrice de leurs exemples sur le monde chrétien moins zélé; et Dieu seul sait jusqu'où leurs prières furent entendues ou leurs personnes agréées. Nous pouvons seulement constater avec respect que dans leur grand nombre pas un seul ne semble s'être repenti d'avoir choisi cette sorte d'existence, aucun n'a péri par mélancolie ou suicide; les souffrances auxquelles ils se condamnèrent eux-mêmes, ils ne se les infligèrent jamais dans l'espoir d'abréger les vies qu'elles rendent amères ou qu'elles purifient; et les heures de rêve ou de méditation sur la montagne ou dans la grotte paraissent rarement s'être traînées pour eux aussi lourdement que celles que, sans vision ni réflexion, nous passons nous-mêmes sur le quai et sous le tunnel.

31. Mais quelque jugement qu'on doive porter après un dernier et consciencieux examen, sur les folies ou les vertus de la vie d'anachorète, nous serions injustes envers Jérôme si nous le regardions comme son introducteur dans l'Ouest de l'Europe. Il l'a traversée lui-même comme une phase de la discipline spirituelle; mais il représente dans sa nature entière et dans son œuvre finale, non pas l'inactivité chagrine de l'Ermite, mais le labeur ardent d'un maître et d'un pasteur bienfaisants. Son cœur est dans une continuelle ferveur d'admiration ou d'espérance--restant jusqu'à la fin non seulement aussi impétueux que celui d'un enfant mais aussi affectueux; et les contradictions du point de vue protestant qui ont dénaturé ou dissimulé son caractère se reconnaîtront dans un obscur portrait de sa réelle personnalité lorsque nous arriverons a comprendre la simplicité de sa foi, et sympathiser un peu avec la charité ardente qui peut si facilement être froissée jusqu'à l'indignation et n'est jamais contenue par le calcul.

32. Le peu de confiance que doivent nous inspirer les éditions modernes dans lesquelles nous le lisons peut se démontrer en comparant les deux passages dans lesquels Milman a exposé d'une façon entièrement différente les principes dirigeants de sa conduite politique. «Jérôme commence (!) et finit sa carrière en moine de Palestine; il n'arriva, _il n'aspira_ à aucune dignité dans l'Église. Bien qu'ordonné prêtre contre son gré, il échappa à la dignité épiscopale qui fut imposée aux prêtres les plus distingués de son temps.» (_Histoire du Christianisme_, Liv. III).

«Jérôme chérissait en secret l'espérance si même ce n'était pas l'objet avoué de son ambition, de succéder à Damas comme évêque de Rome. Le refus qui fut opposé à l'aspirant si singulièrement impropre à cette situation par ses passions violentes, sa façon insolente de traiter ses adversaires, son manque absolu d'empire sur soi-même, sa faculté presque sans rivale d'éveiller la haine, doit-il être attribué à la sagesse instinctive et avisée de Rome? (_Histoire du Christianisme Latin_, Liv. I, chap. II.)

33. Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent de la «sagesse avisée» de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher l'influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente pas une fois dans les pages d'un seul historien ecclésiastique d'époque récente. Dans nos études des temps passés nous mettrons tranquillement hors de cause, avec la permission des lecteurs, tous les récits des «espérances chéries en secret» et nous donnerons fort peu d'attention aux raisons de la conduite des hommes du moyen âge qui paraissent logiques aux rationalistes, et probables aux politiciens[140]. Nous nous occuperons seulement de ce que ces singuliers et fantastiques chrétiens du passé dirent d'audible et firent de certain.

La vie de Jérôme ne commence en aucune façon comme celle d'un moine de Palestine; Dean Milman ne nous a pas expliqué comment celle d'aucun homme le pourrait; mais l'enfance de Jérôme en tout cas fut tout autre que recluse, ou précocement religieuse. Il était né de riches parents vivant de leur propre bien; c'est peut-être le nom de sa ville natale au nord de l'Illyrie (Stridon) qui s'est adouci aujourd'hui en Strigi, près d'Aquileja[141]. En tout cas c'était sous le climat vénitien et en vue des Alpes et de la mer. Il avait un frère et une sœur, un bon grand-père, un précepteur désagréable, et était encore un jeune homme faisant ses études de grammaire à la mort de Julien en 363.

Un jeune homme de dix-huit ans qui avait été bien commencé dans tous les établissements d'études classiques, mais très loin d'être un moine, pas encore un chrétien ni même disposé du tout à remplir les charges trop sévères pour lui de la vie romaine elle-même! et contemplant sans aversion les splendeurs mondaines ou sacrées qui brillaient à ses yeux durant les années de collège qu'il passait dans la capitale.

Car «le prestige et la majesté du paganisme étaient encore concentrés à Rome, les divinités de l'ancienne foi trouvaient leur dernier refuge dans la capitale de l'Empire. Pour un étranger Rome offrait encore l'aspect d'une cité païenne. Elle renfermait 132 temples et 180 plus petites chapelles ou autels encore consacrés à leur Dieu tutélaire et servant à l'exercice public du culte. Le Christianisme ne s'était jamais aventuré à s'emparer de ces quelques monuments qui eussent pu être transformés à son usage, encore moins avait-il le pouvoir de les détruire. Les édifices religieux étaient sous la protection du préfet de la ville et le préfet était habituellement un païen: en tout cas il n'eut souffert aucune atteinte à la paix de la ville, aucune violation de la propriété publique.

«Dominant toute la ville de ses tours, le Capitole, dans sa majesté inattaquée et solennelle, avec ses 30 temples ou autels, qui portaient les noms les plus sacrés des annales religieuses et civiles de Rome, ceux de Jupiter, de Mars, de Romulus, de César, de la Victoire. Quelques années après l'avènement de Théodose à l'empire d'Orient les sacrifices s'accomplissaient encore comme rites nationaux aux frais du public, _les pontifes en faisaient l'offrande au nom du genre humain tout entier._ L'orateur païen va jusqu'à déclarer que l'Empereur aurait craint en les abolissant, de mettre en danger la sûreté de l'État. L'empereur portait encore le titre et les insignes du Souverain Pontife; les consuls avant d'entrer en fonctions montaient au Capitole, les processions religieuses passaient à travers les rues encombrées et le peuple se pressait aux fêtes et aux représentations qui faisaient encore partie du culte païen[142].»

Là Jérôme a dû entendre parler de ce que toutes les sectes chrétiennes tenaient pour le jugement de Dieu entre elles et leur principal ennemi--la mort de l'empereur Julien. Mais nous ne possédons rien qui nous permette de retracer et je ne veux pas conjecturer le cours de ses propres pensées jusqu'au moment où la direction de sa vie tout entière fut changée par le baptême. Nous devons à la candeur qui est la base de son caractère une phrase de lui, relativement à ce changement qui vaut des volumes d'une confession ordinaire. «Je quittai non seulement mes parents et ma famille mais les habitudes luxueuses d'une vie raffinée.»

Ces mots mettent en pleine lumière ce qui, à nos natures moins courageuses semble l'interprétation exagérée par les nouveaux convertis des paroles du Christ: «Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi[143].» Nous nous contentons de quitter pour des intérêts très inférieurs notre père ou notre mère, et ne voyons pas la nécessité d'aucun plus grand sacrifice; nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du christianisme si nous avions plus souvent à soutenir l'épreuve que saint Jérôme trouvait la plus difficile. J'ai vu que ses biographes lui donnaient çà et là des marques de leur mépris parce qu'il est une jouissance à laquelle il ne fut pas capable de renoncer, celle du savoir; et les railleries habituelles sur l'ignorance et la paresse des moines se reportent dans son cas sur la faiblesse d'un pèlerin assez luxueux pour porter sa bibliothèque dans son havresac. Et il serait curieux de savoir (en mettant comme il est de mode de le faire aujourd'hui l'idée de la Providence entièrement de côté) si, sans cet enthousiasme littéraire qui était dans une certaine mesure une faiblesse du caractère de ce vieillard, la Bible fût jamais devenue la bibliothèque de l'Europe.

Car, c'est, remarquez-le, la signification réelle dans sa vertu première du mot _Bible_[144]: non pas livre simplement; mais «Bibliotheca», Trésor de Livres; et il serait, je le répète, curieux de savoir jusqu'à quel point,--si Jérôme, au moment même où Rome, qui l'avait instruit, était dépossédée de sa puissance matérielle, n'avait pas fait de sa langue l'oracle de la prophétie hébraïque, ne s'en était pas servi pour constituer une littérature originale et une religion dégagée des terreurs de la loi mosaïque,--l'esprit de la Bible eût pénétré dans les cœurs des Goths, des Francs et des Saxons, sous Théodoric, Clovis et Alfred.

Le destin en avait décidé autrement et Jérôme était un instrument si passif dans ses mains qu'il commença l'étude de l'Hébreu seulement comme une discipline et sans aucune conception de la tâche qu'il avait à accomplir[145] encore moins de la portée de cet accomplissement. J'aurais de la joie à croire que les paroles du Christ: «S'ils n'entendent pas Moïse et les Prophètes ils ne seront pas persuadés quand même un mort ressusciterait[146]», hantèrent l'esprit du reclus jusqu'à ce qu'il eût résolu que la voix de Moïse et des Prophètes serait rendue audible aux églises de toute la terre. Mais, autant que nous en avons la preuve, aucune telle volonté ni espérance n'exalta les tranquilles instincts de son naturel studieux. Ce fut moitié par exercice d'écrivain, moitié par récréation de vieillard qu'il se plut à adoucir la sévérité de la langue latine, ainsi qu'un cristal vénitien, au feu changeant de la pensée hébraïque; et le «Livre des livres» prit la forme immuable dont tout l'art futur des nations de l'Occident devait être une interprétation de jour en jour élargie.

Et à ce sujet vous avez à remarquer que le point capital n'est pas la traduction des Écritures grecques et hébraïques en un langage plus facile et plus général, mais le fait de les _avoir présentées à l'Église comme étant d'autorité universelle._ Les premiers Gentils parmi les chrétiens avaient naturellement une tendance à développer oralement en l'exagérant ou en l'altérant l'enseignement de l'Apôtre des Gentils jusqu'à ce que leur affranchissement de la servitude de la loi judaïque fît place au doute sur son inspiration; et même après la chute de Jérusalem, à l'interdiction épouvantée de son observance. De sorte que, peu d'années seulement après que le reste des Juifs exilés à Pella eut élu le Gentil Marcus comme évêque, et obtenu l'autorisation de retourner à l'Oelia Capitolina bâtie par Adrien sur la montagne de Sion, «ce devint un sujet de doute et de controverse que de savoir si un homme qui sincèrement reconnaissait Jésus comme le Messie mais qui continuait à observer la loi de Moïse pouvait espérer le salut[147]». «Pendant que d'un autre côté les plus instruits et les plus riches de ceux qui avaient le nom de chrétiens, désignés généralement par l'appellation de «sachant» (Gnostique), avaient plus insidieusement effacé l'autorité des évangélistes en se séparant pendant le cours du IIIe siècle «en plus de cinquante sectes distinctes dont on peut faire le compte, et donnèrent naissance à une multitude d'ouvrages dans lesquels les actes et les discours du Christ et de ses apôtres étaient adaptés à leurs doctrines respectives[148].»