Part 14
[Note 110: C'est une preuve curieuse de l'absence, chez les historiens médiocres, du plus léger sens de l'intérêt véritable de la chose qu'ils racontent, quelle qu'elle soit, que ni dans Gibbon, ni dans MM. Bussey et Gaspey, ni dans la savante _Histoire des Villes de France_, je ne puis trouver, dans les recherches les plus consciencieuses que me permet de faire ma matinée d'hiver, quelle ville était en ce temps la capitale de la Burgondie ou au moins dans laquelle de ses quatre capitales nominales--Dijon, Besançon, Genève et Vienne--fut élevée Clotilde. La probabilité me paraît en faveur de Vienne (appelée toujours par MM. B. et G. «Vienna» avec l'espoir de quel profit pour l'esprit de leurs lecteurs peu géographes, je ne puis le dire) surtout parce qu'on dit que la mère de Clotilde a été «jetée dans le Rhône avec une pierre au cou». L'auteur de l'introduction de la _Bourgogne_ dans l'_Histoire des Villes_ est si impatient d'avoir à donner son petit coup de dent à ce qui peut, en quoi que ce soit, avoir rapport à la religion, qu'il oublie entièrement l'existence de la première reine de France, ne la nomme jamais, ni, comme tel, le lieu de sa naissance, mais fournit seulement à l'instruction des jeunes étudiants ce contingent bienfaisant que Gondebaud «plus politique que guerrier, trouva au milieu de ses controverses théologiques avec Avitus, évêque de _Vienne_, le temps de faire mourir ses trois frères et de recueillir leur héritage».
Le seul grand fait que mes lecteurs auront tout avantage à se rappeler, c'est que la Bourgogne, en ce temps-là, par quelque roi ou tribu victorieuse que ses habitants puissent être soumis, comprend exactement la totalité de la Suisse française, et même allemande, jusque Vindonissa à l'est, la Reuss, de Vindonissa au Saint-Gothard, en passant par Lucerne, étant sa limite effective à l'est; qu'à l'ouest, il faut entendre par Bourgogne tout le Jura, et les plaines de la Saône, et qu'au sud elle comprenait toute la Savoie et le Dauphiné. Selon l'auteur de la Suisse historique, le messager de Clovis fut d'abord envoyé à Clotilde, déguisé en mendiant, tandis qu'elle distribuait des aumônes à la porte de Saint-Pierre à Genève, et c'est de Dijon qu'elle partit et s'enfuit, en France, poursuivie par les émissaires de son oncle.--(Note de l'Auteur).]
[Note 111: Clovis et Théodoric.--(Note du Traducteur.)]
[Note 112: La basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul. Voir l'abbé Vidieu, _Sainte Geneviève_, patronne de Paris.--(Note du Traducteur.)]
CHAPITRE III
LE DOMPTEUR DE LIONS
1. On a souvent proclamé dans ces derniers temps, comme une découverte toute nouvelle, que l'homme est un produit des circonstances, et on appelle avec insistance notre attention sur ce fait, dans l'espoir, si séduisant aux yeux de certaines personnes, de pouvoir résoudre en une succession de clapotements dans la boue ou de tourbillons de l'air, les circonstances responsables de sa création. Mais le fait plus important que sa nature ne dépend pas comme celle d'un moustique des brouillards d'un marais, ni comme celle d'une taupe des éboulements d'un terrier, mais a été dotée de sens pour discerner, et d'instinct pour adopter les conditions qui lui feront tirer de sa vie le meilleur parti possible est très nécessairement ignoré par les philosophes qui proposent à l'humanité, comme un bel accomplissement de ses destinées, une vie alimentée par le bavardage scientifique dans une cave éclairée par des étincelles électriques, chauffée par des conduites de vapeur, où le drainage est confié à des rivières enfouies, et que l'entremise de races moins instruites, et mieux approvisionnées, nourrit d'extrait de bœuf et de crocodile mis en pot[113].
2. De ces conceptions chimiquement analytiques d'un Paradis dans les catacombes, qui n'est troublé dans ses vertus alcalines ou acides ni par la crainte de la Divinité, ni par l'espoir de la vie future, je ne sais jusqu'à quel point le lecteur moderne pourra consentir à s'abstraire quelque temps pour entendre parler d'hommes qui dans leurs jours les plus sombres et les moins sensés cherchèrent par leur labeur à faire du désert même le jardin du Seigneur et par leur amour à mériter la permission de vivre avec lui pour toujours.
Et pourtant jusqu'ici ce n'est jamais que dans un tel travail et dans une telle espérance que l'homme a pu trouver le bonheur, le talent et la vertu; et même à la veille de la nouvelle loi et au seuil du Chanaan promis, riche en béatitudes de fer, de vapeur et de feu, il en est çà et là quelques-uns parmi nous qui dans un sentiment de piété filiale s'arrêteront pour jeter un regard en arrière vers cette solitude du Sinaï, où leurs pères adorèrent et moururent.
3. Même en admettant pour le moment que les larges rues de Manchester, le district qui entoure immédiatement la Banque de Londres, la Bourse et les boulevards de Paris, fassent déjà partie du futur royaume du Ciel où la Terre sera tout Bourse et Boulevards, l'Univers dont nos pères nous entretiennent était divisé selon eux, comme vous le savez déjà, à la fois en zones climatériques, en races, en périodes historiques, et les circonstances dans lesquelles une créature humaine a été appelée à la vie devaient être considérées sous ces trois chefs: Sous quel climat est-il né? De quelle race? À quelle époque?
Il ne saurait être autre chose que ce que ces conditions lui permettent d'être. C'est en se référant à celle-ci qu'il doit être entendu--compris, s'il est possible;--jugé--par notre amour d'abord--par notre pitié, s'il en a besoin, par notre humilité en fin de compte et toujours.
4. Pour en arriver là il est évidemment nécessaire que nous ayons pour commencer des cartes véridiques du monde et pour finir des cartes véridiques de nos propres cœurs; et ni les unes ni les autres de ces cartes ne sont faciles à tracer en aucun temps et moins que jamais peut-être aujourd'hui où l'objet d'une carte est principalement d'indiquer les hôtels et les chemins de fer, et où des sept péchés mortels l'humilité est tenue pour le plus déplaisant et le plus méprisable.
5. Ainsi au début de l'histoire d'Angleterre de Sir Edward Creasy vous trouvez une carte dont l'objet est de mettre en évidence les possessions de la nation britannique, et qui fait ressortir la conduite extrêmement sage et courtoise de M. Fox envers un Français de la suite de Napoléon, quand, «s'avançant vers un globe terrestre d'une dimension et d'une netteté peu communes et l'entourant de ses bras passés à la fois autour des océans et sur les Indes» il lui fît observer dans cette attitude impressionnante que «tant que les Anglais vivraient, ils s'étendraient sur le monde entier et l'enserreraient dans le cercle de leur puissance».
6. Enflammé par l'enthousiasme de M. Fox, Sir Edward qui, à cette exception près, se fait rarement remarquer par sa fougue, nous dit alors «que notre home insulaire est la demeure favorite de la liberté, de la domination et de la gloire».
Il ne se donne pas à lui-même ni à ses lecteurs l'ennui de se demander combien de temps les nations assujetties par le peuple libre que nous sommes et de l'opprobre desquelles est faite notre gloire, pourront trouver leur satisfaction dans cet arrangement du globe et de ses affaires; ou même si dès à présent la méthode qu'il emploie dans le tracé des cartes, ne peut pas suffit à les convaincre de la situation avilisante qu'elles y occupent.
Car la carte, étant dessinée d'après le système de projection de Mercator, se trouve représenter les possessions britanniques en Amérique comme ayant deux fois la dimension des États-Unis et comme considérablement plus grandes que toute l'Amérique du Sud ensemble, tandis que le cramoisi éclatant dont toute notre propriété foncière est teinte ne peut que graver profondément dans l'esprit de l'innocent lecteur l'impression d'un flux universel de liberté et de gloire s'élançant à travers tous ces champs et de tous ces espaces.
Aussi est-il peu probable qu'il aille chicaner sur des résultats aussi merveilleux et chercher à s'instruire sur la nature et le degré de perfection du gouvernement que nous exerçons dans tel lieu ou dans tel autre, par exemple en Irlande, aux Hébrides ou au Cap.
7. Dans le chapitre qui termine le premier volume des _Lois de Fiesole_, j'ai posé les principes mathématiques du tracé exact des cartes,--principes que pour beaucoup de raisons il est bon que mes jeunes lecteurs apprennent et dont le plus important est que vous ne pouvez pas rendre plane l'écorce d'une orange sans l'ouvrir et que vous ne devez pas, si vous dessinez des pays sur l'écorce non entamée, les étendre ensuite pour remplir les vides.
L'orgueil britannique qui ne se refuse pas le luxe de Walter Scott et de Shakespeare à un penny, pourra assurément dans sa grandeur future se rendre possesseur d'univers à un penny pirouettant convenablement sur leur axe. Je peux donc supposer que mes lecteurs pourront suivre sur une sphère pendant que je parlerai du globe terrestre; et sur un tracé convenablement réduit de ses surfaces pendant que je parlerai d'un pays.
8. Si le lecteur peut les avoir maintenant sous les yeux ou au moins recourir à une carte bien dessinée des deux hémisphères avec des méridiens convergents, je le prierai d'abord de remarquer que, bien que l'ancienne division du monde en quatre quartiers soit à peu près effacée aujourd'hui par l'émigration et le câble transatlantique, pourtant la grande question qui domine l'histoire du globe n'est pas de savoir comment il est divisé ici et là, au gré des rentrants et des saillies de terre et de mer mais comment il est divisé en zones de latitude par les lois irrésistibles de la lumière et de l'air. Il n'y a souvent qu'un intérêt très secondaire à savoir si un homme est Américain ou Africain, Européen ou Asiatique; mais c'est un point d'un intérêt extrême et décisif de savoir s'il est Brésilien ou Patagon, Japonais ou Samoyède.
9. Au cours du dernier chapitre j'ai demandé au lecteur de bien retenir la conception de la grande division climatérique qui séparait les races errantes de Norvège et de Sibérie des nations tranquillement sédentaires de Bretagne, de Gaule, de Germanie et de Dacie.
Fixez maintenant cette division dans votre esprit d'une manière définitive en dessinant même grossièrement le cours de deux fleuves, auxquels habituellement pensent peu les géographes, mais qui sont d'une indicible importance dans l'histoire de l'humanité, la Vistule et le Dniester.
10. Ils prennent leur source à trente milles l'un de l'autre[114] et chacun coule, ses trois cents milles (sans compter les détours)--la Vistule au nord-ouest, le Dniester au sud-est; les deux ensemble coupent l'Europe au cou pour ainsi dire et séparent, pour examiner la chose d'une manière plus profonde, l'Europe proprement dite (celle même d'Europe et de Jupiter) le petit fragment éducable, civilisable, et d'une mentalité plus ou moins raisonnable du globe,--du grand désert moscovite, tant Cis-Ouralien que Trans-Ouralien; l'espace chaotique que nous ne pouvons concevoir, occupé depuis des temps indéterminés et sans histoire par des Scythes, des Tartares, des Huns, des Cosaques, des Ours, des Hermines et des Mammouths, avec une épaisseur variable de peau, un engourdissement variable du cerveau et des souffrances diverses selon qu'ils étaient sédentaires ou errants. Aucune histoire valant la peine d'être retracée ne s'y rattache; car la force de la Scandinavie n'a jamais cherché son issue par l'isthme de Finlande, mais a toujours navigué à grand renfort de barques et de rames à travers la Baltique ou en descendant la côte rocheuse ouest; et la pression des glaces sibériennes et russes amène simplement les races réellement mémorables à un plus haut degré de concentration, et les pétrit en masses exploratrices rendues par la nécessité plus farouches.
Mais par ces masses exploratrices, de vraie naissance européenne, notre propre histoire fut façonnée pour toujours; et par conséquent, ces deux fleuves frontière et barrière devront être marqués sur votre carte avec une clarté extrême: la Vistule, avec Varsovie à cheval sur elle à la moitié de son cours, qui se jette, dans la Baltique, le Dniester, dans l'Euxin, le cours de chacun d'eux mesurant en ligne droite une distance égale à celle d'Édimbourg à Londres. Et si on tient compte des méandres[115], la Vistule, 600 milles, le Dniester, 500[116]; mis bout à bout ils forment un fossé de 1.000 milles entre l'Europe et le désert, allant de Dantzick à Odessa.
11. Votre Europe ainsi enfermée par ce fossé dans un espace clair et distinct, vous aurez ensuite à fixer les frontières qui séparent les quatre contrées gothiques, la Bretagne, la Gaule, la Germanie et la Dacie, des quatre contrées classiques, l'Espagne, l'Italie, la Grèce, la Lydie. Il n'y a généralement pas d'autre terme opposé à gothique que classique; je l'emploie volontiers par amour des divisions pratiques et de la clarté, bien que sa signification précise doive rester pour quelque temps encore indéterminée. Mettez bien seulement la géographie dans votre tête et la nomenclature se placera à son heure.
12. En gros, vous avez la mer entre la Bretagne et l'Espagne, les Pyrénées entre la Gaule et l'Espagne, les Alpes entre la Germanie et l'Italie, le Danube entre la Dacie et la Grèce. Vous devez considérer tout ce qui est au sud du Danube comme Grec, diversement influencé par Athènes d'un côté et Byzance de l'autre; puis de l'autre côté de la mer Égée, vous avez la vaste contrée absurdement appelée Asie Mineure (car nous pourrions tout aussi bien appeler la Grèce, l'Europe Mineure, ou la Cornouailles, l'Angleterre Mineure), mais dont il faut se souvenir comme étant la «Lydie» la contrée qui éveille la passion et tente par la richesse, qui enseigna aux Lydiens la mesure en musique et adoucit le langage grec sur les confins de l'Ionie, qui a donné à l'histoire ancienne tout ce qui se rattache à Troie, et à l'histoire chrétienne, la grandeur et le déclin des sept Églises[117].
13. Placés au sud en face de ces quatre pays, mais séparés d'eux par la mer ou le désert, il y en a quatre autres, dont il est aussi facile de se souvenir--le Maroc, la Libye, l'Égypte et l'Arabie.
Le Maroc consiste essentiellement dans la chaîne de l'Atlas, et dans les côtes qui en dépendent; le plus simple est de vous le rappeler comme comprenant le Maroc moderne et l'Algérie, avec, comme dépendance, le groupe des îles Canaries.
La Lybie, de même, comprendra la Tunisie moderne, Tripoli: vous la ferez commencer à l'ouest avec Hippone, la ville de saint Augustin; sa côte colonisée par Tyr et par la Grèce, la partage en deux districts, celui de Carthage et celui de Cyrène. L'Égypte, le pays du fleuve, et l'Arabie, le pays sans fleuve, resteront dans votre esprit comme les deux grands foyers méridionaux de religion non chrétienne.
14. Vous avez ainsi, faciles à se rappeler clairement, douze contrées à jamais distinctes de par les lois naturelles, et formant trois zones du nord au sud, toutes saines et habitées, mais les races de l'extrême nord habituées à supporter le froid, celles de la zone centrale rendues plus parfaites par la jouissance d'un soleil semblable l'été et l'hiver, celles de la zone sud entraînées à supporter la chaleur. En faisant maintenant un tableau de leurs noms:
Bretagne Gaule Germanie Dacie
Espagne Italie Grèce Lydie
Maroc Lybie Égypte Arabie
vous aurez sous la forme la plus simple la carte du théâtre de tout ce qui, dans l'histoire profane, est utile à connaître.
Puis finalement vous avez à connaître parfaitement en tant qu'elle a été pour tous ces pays la source d'une inspiration que toutes les âmes qui en ont été douées ont tenue pour un pouvoir sacré et surnaturel, la petite région montagneuse de la Terre Sainte, avec la Philistie et la Syrie sur ses flancs, toutes deux les puissances du châtiment, mais la Syrie étant elle-même au début l'origine de la race élue: «Mon père fut un Syrien prêt à périr[118]» et la Syrienne Rachel devant toujours être regardée comme la véritable mère d'Israël.
15. Et rappelez-vous dans toute étude future des rapports de ces contrées entre elles, que vous ne devez jamais permettre à votre esprit de se préoccuper des variations accidentelles d'une délimitation politique. Peu importe, qui gouverne un pays, peu importe le nom qu'on lui donne officiellement ou ses frontières conventionnelles, des barrières et des portes éternelles y sont placées par les montagnes et les mers, et les nuages et les étoiles les courbent sous le joug de lois éternelles. Le peuple qui y est né est son peuple, fût-il mille et mille fois conquis, exilé ou captif. L'étranger ne peut pas être son roi, l'envahisseur son maître et, bien que des lois justes, qu'elles soient instituées par les peuples ou par ceux qui les ont conquis, aient toujours la vertu et la puissance qui sont l'apanage de la justice, rien ne peut assurer à aucune race, ni à aucune classe d'hommes de bienfaits durables que la flamme qui est dans leur propre cœur, allumée par l'amour du pays natal.
16. Naturellement, en disant que l'envahisseur d'un pays ne pourra jamais le posséder, je parle seulement d'invasions telles que celles des Vandales en Libye ou telle que le nôtre aux Indes; là où la race conquérante ne peut pas devenir un habitant permanent. Vous ne pourrez pas appeler la Libye Vandalie, ou l'Inde Angleterre, parce que ces pays sont temporairement sous la loi des Vandales et des Anglais, pas plus que vous ne pourrez appeler l'Italie sous les Ostrogoths, Gothie, ou l'Angleterre sous Canut, Danemark. Le caractère national se modifie lorsque l'invasion ou la corruption viennent l'affaiblir, mais si jamais il vient à reprendre son éclat dans une vie nouvelle il faut que cette vie soit façonnée par la terre et le ciel du pays lui-même. Des douze noms de pays donnés à présent dans leur ordre, nous en verrons changer un seul, en avançant dans notre histoire; la Gaule deviendra exactement la France lorsque les Francs viendront l'habiter pour toujours. Les onze autres noms primitifs nous serviront jusqu'à la fin.
17. Un moment de patience encore pour jeter un coup d'œil vers l'Extrême-Orient, et nous aurons établi les bases de toute la géographie qui nous est nécessaire. De même que les royaumes du nord sont séparés du désert scythe par la Vistule, ceux du sud sont séparés des dynasties «Orientales» proprement dites par l'Euphrate, qui «plongeant pendant une partie de son cours dans le Golfe Persique va des rives du Béloutchistan et de l'Oman aux montagnes d'Arménie, et forme une immense cheminée d'air chaud dont la base» (ou ouverture) «est sur les tropiques tandis que son extrémité atteint le 37e degré de latitude nord.
«C'est pour cela que le Simoun lui-même (le spécifique et gazeux Simoun) rend à l'occasion visite à Mossoul et à Djezirat Omer, pendant que le baromètre à Bagdad atteint en été une hauteur capable d'ébranler la foi d'un vieil Indien lui-même[119].»
18. Cette vallée dans les anciens jours formait le royaume d'Assyrie comme la vallée du Nil formait celui d'Égypte. Nous n'avons pas dans cette étude à nous occuper de son peuple qui ne fut vis-à-vis des juifs rien qu'ennemi, la nation même de la captivité, inexorable comme l'argile de ses murailles, ou la pierre de ses statues; et après la naissance du Christ, la marécageuse vallée n'est plus qu'un champ de bataille entre l'Ouest et l'Est. Au delà du grand fleuve, la Perse, l'Inde et la Chine forment «l'Orient Méridional». La Perse doit être exactement conçue comme le pays qui s'étend du Golfe Persique aux chaînes de montagnes qui dominent et alimentent l'Indus, elle est la vraie puissance de vie de l'Orient aux jours de Marathon, mais n'a eu d'influence sur l'histoire chrétienne que par l'intermédiaire de l'Arabie; quant aux tribus asiatiques du nord, Modes, Bactres, Parthes et Scythes, devenus plus tard les Turcs et les Tartares, nous n'avons pas à nous en préoccuper avant le jour où ils viennent nous envahir chez nous, dans notre propre territoire historique.
19. Employant les termes «gothique» et «classique» pour séparer simplement des zones septentrionales et centrales notre propre territoire, nous pouvons avec tout autant de justice nous servir du mot arabe[120] pour toute la zone du sud. L'influence de l'Égypte disparaît peu après le IVe siècle, tandis que celle de l'Arabie, puissante dès le début, grandit au VIe siècle sous la forme d'un empire dont nous n'avons pas encore vu la fin[121]. Et vous pourrez apprécier de la manière la plus juste le principe religieux sur lequel est édifié cet empire en vous souvenant que, tandis que les Juifs prononçaient eux-mêmes la déchéance de leur pouvoir prophétique en exerçant la profession de l'usure sur toute la terre, les Arabes revenaient à la simplicité de la prophétie, telle qu'elle était à ses commencements auprès du puits d'Agar[122] et ne sont pas d'ailleurs des adversaires du Christianisme, mais seulement des fautes ou des folies des chrétiens. Ils gardent encore leur foi en un seul Dieu, celui qui parla à Abraham[123] leur père, et sont dans cette simplicité, bien plus véritablement ses enfants que les chrétiens de nom, qui vécurent et vivent seulement pour discuter dans des conciles vociférants ou dans un schisme furieux les rapports du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
20. Comptant sur mon lecteur pour bien retenir désormais, et sans faire de confusion, la notion des trois zones, Gothique, Classique et Arabe, chacune divisée en quatre pays clairement reconnaissables à travers tous les âges de l'histoire ancienne ou moderne, je dois lui simplifier une autre notion encore, celle de l'_Empire_ Romain (Voyez la note du dernier paragraphe), au point de vue où il a à s'en occuper. Son extension nominale, ses conquêtes temporaires ou ses vices internes n'ont pour ainsi dire pas d'importance historique; seul, l'empire réel correspond à quelque chose de vrai, est un exemple de loi juste, de discipline militaire, d'art manuel, donné à des races indisciplinées, et comme une traduction de la pensée grecque en un système plus concentré et plus assimilable à elles. La zone classique, du commencement à la fin de son règne effectif, repose sur ces deux éléments: l'imagination grecque avec la règle romaine; et les divisions ou les dislocations des IIIe et IVe siècles ne font que laisser paraître d'une manière toute naturelle leurs différences, quand le système politique qui les dissimulait fut mis à l'épreuve par le christianisme.
Les historiens semblent ordinairement aussi avoir presque entièrement perdu de vue que dans les guerres des derniers Romains avec les Goths, les grands capitaines goths étaient tous chrétiens; et que la forme vigoureuse et naïve que la foi naissante prenait dans leurs esprits est un sujet d'étude plus important à approfondir que les guerres inévitables qui suivirent la retraite de Dioclétien, ou que les schismes confus et les crimes de la cour lascive de Constantin.
Je suis forcé cependant de noter les conditions dans lesquelles les derniers partages arbitraires de l'empire eurent lieu afin qu'ils éclaircissent pour vous au lieu de l'embrouiller, l'ordre des nations que je voudrais fixer dans votre mémoire.
21. Au milieu du IVe siècle vous avez politiquement ce que Gibbon appelle «la division finale des empires d'Orient et d'Occident». Ceci signifie surtout que l'empereur Valentinien, cédant, non sans hésitation, à ce sentiment qui dominait alors dans les légions, que l'empire était trop vaste pour rester dans les mains d'un seul, prend son frère comme collègue, et partage, non pas à proprement parler leur autorité, mais leur attention, entre l'Orient et l'Occident.