Part 12
29. Les meilleurs des serviteurs; les meilleurs des sujets aussi quand ils ont un roi, ou un comte, ou un chef, franc aussi, pour les conduire; ce dont nous verrons la preuve en temps voulu; mais, en ce moment, notez encore ceci, quelque éclat accessoire de la chose appelée par eux dans la suite Liberté que puisse suggérer le nom Frank, vous devez dès maintenant, et toujours dans l'avenir, vous garder de confondre leurs Libertés avec leur Puissance d'agir. Ce que l'attitude de l'armée peut être vis-à-vis de son chef est une question; si chef ou armée peut se tenir en repos six mois, une autre et toute différente. Il leur faut toujours combattre quelqu'un ou aller quelque part, la vie ne leur paraît pas valoir sans cela la peine d'être vécue; et cette activité, cet éclat et cet éclair de vif-argent qui brille à la fois ici et là, qui dans son essence n'est l'amour ni de la guerre ni de la rapine, mais seulement le besoin de changer de place et d'humeur (pour ainsi dire de modes et de temps--et d'intensité)--chez des gens qui ne veulent jamais laisser reposer leurs éperons mais les ont toujours brillants et aux pieds, et aiment mieux jeûner à cheval que festoyer au repos, cette peur enfantine d'être mis dans le coin, et ce besoin continuel d'avoir quelque chose à faire, tout cela doit être considéré par nous avec une sympathie étonnée dans toutes ses conséquences quelquefois éblouissantes, mais trop souvent malheureuses et désastreuses pour la nation elle-même aussi bien que pour ses voisins.
30. Et cette activité que nous, lourds mangeurs de bœufs que nous sommes, nous avions l'habitude, avant que la science moderne nous eût enseigné que nous n'étions nous-mêmes rien de mieux que des babouins, de comparer discourtoisement à celle des tribus plus vives des singes, fit en réalité une si grande impression sur les Hollandais (quand pour la première fois l'irrigation franque donna quelque mouvement et quelque courant à leurs marais) que les plus anciennes armoiries dans lesquelles nous trouvions un blason rappelant la puissance franque, paraissent avoir été l'œuvre d'un Hollandais qui voulait en donner une représentation dédaigneusement satirique.
«Car, dit un très ingénieux historien, M. André Favine, «Parisien et avocat à la Haute-Cour du Parlement français en l'an 1626», ces peuples qui bordaient la Sala appelés «Salts» par les Allemagnes, furent à leur descente dans les pays hollandais appelés par les Romains «Francs Saliques» (d'où la future loi «Salique», remarquez-le) et par abréviation «Salii», apparemment du verbe _salire_, c'est-à-dire «saulter», «sauter» (et dans l'avenir par conséquent dûment aussi danser--d'une manière incomparable), être «vif et agile du pied, bien sauter et monter, qualités tout particulièrement requises chez ceux qui habitent des lieux humides et marécageux. Aussi pendant que tels des Français comme ceux qui habitaient sur le bras principal du fleuve (Rhin) étaient nommés «Nageurs» (Swimmers), ceux des marais étaient appelés «Saulteurs» (Leapers); c'était un sobriquet donné aux Français en raison et de leur disposition naturelle et de leur résidence; et encore aujourd'hui, leurs ennemis les appellent les Crapauds Français (ou Grenouilles plus exactement), d'où est venue la fable que leurs anciens rois portaient de telles créatures dans leurs armes.»
31. Sans aborder en ce moment la question de savoir si c'est une fable ou non, vous vous rappellerez aisément l'épithète «Salien», caractérisant les gens qui sautent les fossés, traversent les fleuves à la nage, si bien que, comme nous l'avons dit précédemment, toute la longueur du Rhin dut être refortifiée contre eux, épithète toutefois, où il paraît à l'origine y avoir un certain Sel délicat, de sorte que nous pouvons justement, comme nous appelons «vieux Salés» nos marins endurcis, songer à ces Francs plus brillants, plus étincelants, comme à de «Jeunes Salés»; mais les Romains joueront en quelque sorte sur le mot, et dans leur respect naturel pour la flamme martiale et «l'élan» de ces Franks, ils en feront «Salii exsudantes[95]» du nom même de leurs propres prêtres armés qui les suivaient à la guerre.
Allant jusqu'à une dérivation un peu plus lointaine mais subtile, nous pouvons considérer ce premier «Saillant» comme un promontoire en bec d'aigle sur la France que nous connaissons, vers ce que nous appelons aujourd'hui la France; et à jamais dans sa brillante élasticité de tempérament, une nation à sauts et saillies, nous fournissant à nous Anglais, car nous pouvons risquer pour cette fois ce peu d'érudition héraldique, leur «Léopard» (non comme une créature mouchetée et tachetée, mais naturellement élancée et bondissante) pour nos écussons royaux et princiers.
En voilà assez sur leur nom de «Salien», mais de l'interprétation de la Franchise nous sommes aussi loin que jamais, et il faut nous contenter cependant d'en rester là, en notant toutefois deux idées liées dans la suite à ce nom, qui sont pour nous d'une très grande importance de définition.
32. «Le poète français dans les premiers livres de sa Franciade, dit M. Favine» (mais quel poète, je ne sais, ni ne puis me renseigner là-dessus)[96] «raconte»[97] (dans le sens de écartèle, ou peint comme fait un héraldiste) «certaines fables sur le nom des Français pour lequel on aurait adopté et réuni deux mots gaulois ensemble, Phere-Encos qui signifie «Porte-Lance» (Brandit-Lance, pourrions-nous peut-être nous risquer à traduire), une arme plus légère que la pique commençant ici à s'agiter dans les mains de leur chevalerie et Fere-Encos devenant assez vite dans le langage parlé «Francos»;--une dérivation certes à ne pas accepter, mais à cause de l'idée qu'elle donne de l'arme elle vaut qu'on y prête attention de même qu'à la suivante: parmi les armes des anciens Français, au-dessus et à côté de la lance, il y avait la hache d'arme qu'ils appelaient anchon, et qui existe encore aujourd'hui dans beaucoup de provinces de France où on l'appelle un achon; ils s'en aidaient à la guerre en le jetant au loin sur l'ennemi dans le seul but de le mettre à découvert et pour fendre son bouclier. Cet _achon_ était dardé avec une telle violence qu'il pourfendait le bouclier, forçait son possesseur à abaisser le bras et ainsi le laissait découvert et désarmé et permettait de le surprendre plus facilement et plus vite. Il paraît que cette arme était proprement et spécialement l'arme du soldat français, aussi bien à pied qu'à cheval. Pour cette raison, on l'appelait _Franciscus._ Francisca, _securis oblonga, quam Franci librabant in hostes._ Car le cavalier, outre son bouclier et sa francisca (arme commune, comme nous l'avons dit, au fantassin et au cavalier), avait aussi la lance; lorsqu'elle était brisée et ne pouvait plus servir, il portait la main sur sa francisca, sur l'usage de laquelle nous renseigne l'archevêque de Tours, dans son second livre, chapitre XXVII.»
33. Il est agréable de voir avec quel respect les leçons de l'archevêque de Tours étaient écoutées par les chevaliers français, et curieux de noter la préférence des meilleurs d'entre eux à user de la francisca, non seulement aux temps de Cœur de Lion, mais même aux jours de Poitiers. Dans le dernier engagement de cette bataille aux portes de Poitiers: «Là, fit le roi Jehan de sa main merveilles d'armes, et tenait une hache de guerre dont bien se dépendait et combattait, si la quartre partie de ses gens luy eussent ressemblé, la journée eust été pour eux.» Plus remarquable encore à ce point de vue est l'épisode du combat que Froissart s'arrête pour nous dire avant de commencer son récit, et qui met aux prises le Sire de Verclef (sur la Severn) et l'écuyer Picard Jean de Helennes; l'Anglais perdant son sabre descend pour le reprendre; sur quoi Helennes lui _jette_ le sien avec un tel visé et une telle force «qu'il accousuit l'Anglais es cuisses, tellement que l'épée entre dedans et le cousit tout parmi, jusqu'au hans».
Là-dessus, le chevalier se rendant, l'écuyer bande sa plaie, et le soigne, restant quinze jours «pour l'amour de lui», à Châtellerault, tant que sa vie fut en danger, et ensuite lui faisant faire toute la route en litière jusqu'à son propre château de Picardie. Sa rançon est de 6.000 nobles. Je pense environ 25.000 livres de notre valeur actuelle et vous pouvez tenir pour un signe particulièrement fatal du proche déclin des temps de la chevalerie ce fait que «devint celuy Escuyer, chevalier, pour le grand profit qu'il eut du Seigneur de Verclef».
Je reviens volontiers à l'aube de la chevalerie, alors qu'heure par heure, année par année, les hommes devenaient plus doux et plus sages, alors que même au travers des pires cruautés et des pires erreurs on pouvait voir les qualités natives de la caste la plus noble s'affirmer d'abord, en vertu d'un principe inné, se soumettre ensuite en vue des tâches futures.
34. Les deux principales armes, voilà tout ce que nous connaissons jusqu'ici du Franc salien; pourtant sa silhouette commence à se dessiner pour nous dans le brouillard du Brocken, portant la lance légère qui deviendra le javelot; mais la hache, son arme de bûcheron, est lourde;--pour des raisons économiques, comme la rareté du fer, c'est l'arme préférable à toutes, donnant la plus grande force d'impulsion et la plus grande puissance de choc avec la plus petite quantité de métal, et le travail de forge le plus sommaire. Gibbon leur donne aussi une «pesante» épée, suspendue à un «large» ceinturon; mais les épithètes de Gibbon sont toujours données gratis[98], et l'épée à ceinturon, quelle que fut sa mesure, était probablement destinée aux chefs seulement; le ceinturon, lui-même en or, celui-là même qui distinguait les comtes romains et sans aucun doute adopté, à leur exemple, par les chefs francs alliés; prenant par la suite la signification symbolique que lui donne saint Paul[99] de ceinturon de vérité; enfin, l'emblème principal de l'Ordre de la Chevalerie.
35. Le bouclier pour tous était rond, se maniant comme le bouclier d'un highlander: armure qui probablement n'était rien que du cuir fortement tanné, ou du chanvre patiemment et solidement tricoté: «Leur costume collant», dit M. Gibbon, «figurait exactement la forme de leurs membres», mais «costume» est seulement une expression Miltono-Gibbonienne pour signifier «personne sait quoi». Il est plus intelligible en ce qui concerne leurs personnes. «La stature élevée des Francs, leurs yeux bleus, dénotaient une origine germanique; les belliqueux barbares étaient formés dès leur première jeunesse à courir, sauter, nager, lancer le javelot et la hache d'armes sans manquer le but, à marcher sans hésitation contre un ennemi supérieur en nombre, et à garder dans la vie ou la mort la réputation d'invincibles qui était celle de leurs ancêtres» (VI, 93). Pour la première fois, en 358, épouvanté par la victoire de l'empereur Julien à Strasbourg, et assiégé par lui sur la Meuse, un corps de six cents Francs «méconnut l'ancienne loi qui leur ordonnait de vaincre ou de mourir». «Bien que l'espoir de la rapine eût pour les entraîner une force extrême, ils professaient un amour désintéressé de la guerre qu'ils considéraient comme le suprême honneur et la suprême félicité de la nature humaine, et leurs esprits et leurs corps étaient si endurcis par une activité perpétuelle, que selon la vivante expression d'un orateur, les neiges de l'hiver étaient aussi agréables pour eux que les fleurs du printemps» (III, 220).
36. Ces vertus morales et corporelles ou cet endurcissement étaient probablement universels dans les rangs militaires de la nation; mais nous apprendrons tout à l'heure avec surprise, d'un peuple si remarquablement «libre» que seuls le Roi et la famille royale y pouvaient porter leur chevelure comme il leur plaisait. Les rois portaient la leur en boucles flottantes sur le closet les épaules, les reines en tresses ondulantes jusqu'à leurs pieds, mais tout le reste de la nation était obligé par la loi ou l'usage de se raser la partie postérieure de la tête, de porter ses cheveux courts sur le front, et de se contenter de l'ornement de deux petites whiskers[100].
37. Moustaches, veut dire M. Gibbon j'imagine, et je me permets de supposer aussi que les nobles et leurs femmes pouvaient porter leurs tresses et leurs boucles comme il leur convenait. Mais, de nouveau, il nous ouvre un jour inattendu et gênant sur les institutions démocratiques des Francs en nous apprenant «que les différents commerces, les travaux de l'agriculture et les arts de la chasse et de la pêche étaient _exercés_ par des mains _serviles_ pour un _salaire_ du souverain».
«Servile et salaire» toutefois, quoiqu'ils donnent d'abord l'idée terrible d'un ordre de choses injuste ne sont que les expressions Miltono-Gibboniennes du fait général que les rois francs avaient des laboureurs dans leurs champs, employaient des tisserands et des forgerons pour faire leurs vêtements et leurs épées, chassaient avec des veneurs, au faucon avec des fauconniers, et étaient sous les autres rapports tyranniques dans la proportion où peut l'être un grand propriétaire de terres anglais. «Le château des rois à longs cheveux était entouré de cours commodes et d'écuries pour la volaille et le bétail, le jardin était planté de légumes utiles, les magasins remplis de blé, de vins, soit pour la vente, soit pour la consommation, et toute l'administration, conduite dans les règles les plus strictes de l'économie privée.»
38. J'ai rassemblé ces remarques souvent incomplètes et pas toujours très consistantes, de l'aspect et du caractère des Francs, extraites des références de M. Gibbon, pendant une période de plus de deux siècles,--et le dernier passage cité,--qu'il accompagne de la constatation que «cent-soixante de ces palais ruraux étaient disséminés à travers les provinces de leur royaume», sans nous dire quel royaume, ou à quelle époque,--doit être tenu pour descriptif des coutumes et du système général de leur monarchie après les victoires de Clovis. Mais dès la première heure où vous entendrez parler de lui, le Franc, à le bien considérer, est toujours un personnage extrêmement ingénieux, bien intentionné et industrieux; s'il est impatient d'acquérir, il sait aussi intelligemment conserver et édifier; il y a là tout un don d'ordonnance et de claire architecture qui trouvera un jour sa suprême expression dans les bas-côtés d'Amiens; et des choses en tout genre sans rivales et qui eussent été indestructibles si ceux qui vécurent au milieu d'elles avaient eu même force de cœur que ceux qui les avaient construites bien des années auparavant[101].
39. Mais pour le moment il nous faut revenir sur nos pas, car dernièrement, relisant quelques-uns de mes livres pour une édition revue et corrigée, j'ai remarqué et non sans remords, que toutes les fois que dans un paragraphe ou un chapitre je promets pour le chapitre suivant un examen attentif de quelque point particulier le paragraphe suivant n'a trait en quoi que ce soit au point promis, mais ne manque pas de s'attacher passionnément à quelque point antithétique, antipathique ou antipodique, dans l'hémisphère opposé; je trouve cette façon de composer un livre extrêmement favorable à l'impartialité et la largeur des vues; mais je puis concevoir qu'elle doit être pour le commun des lecteurs non seulement décevante (si je puis vraiment me flatter d'intéresser jamais suffisamment pour décevoir) mais même capable de confirmer dans son esprit quelques-unes des insinuations fallacieuses et absolument absurdes de critiques hostiles, concernant mon inconsistance, mes vacillations, et ma facilité à être influencé par les changements de température dans mes principes ou dans mes opinions. Aussi je me propose dans ces esquisses historiques, pour le moins de me surveiller, et j'espère de me corriger en partie de ce travers de manquer à mes promesses, et, dût-il en coûter aux flux et reflux variés de mon humeur, de dire dans une certaine mesure en chaque chapitre ce que le lecteur à le droit de compter qui y sera dit.
40. J'ai abandonné dans mon chapitre Ier après y avoir jeté un simple coup d'œil, l'histoire du vase de Soissons. On peut la trouver (et c'est bien à peu près la seule chose que l'on y puisse trouver concernant la vie ou le caractère individuel du premier Louis) dans toute histoire de France populaire à bon marché avec sa moralité populaire à bon marché imprimée à la suite. Si j'avais le temps de remonter à ses premières sources, peut-être prendrait-elle un autre aspect. Mais je vous la donne telle qu'on peut la trouver partout en vous demandant seulement d'examiner si--même lue ainsi--elle ne peut pas porter en elle une signification quelque peu différente.
41. L'histoire dit donc que, après la bataille de Soissons, dans le partage des dépouilles romaines ou gauloises, le roi revendiqua un vase d'argent d'un superbe travail pour--«lui», étais-je sur le point d'écrire,--et dans mon dernier chapitre, j'ai inexactement _supposé_ qu'il le voulait pour son meilleur lui-même, sa reine. Mais il ne le voulait ni pour l'un ni pour l'autre, c'était pour le rendre à saint Rémi, afin qu'il pût rester parmi les trésors consacrés à Reims. Ceci est le premier point sur lequel les historiens populaires n'insistent pas, et qu'un de ses guerriers qui réclama l'égal partage du trésor préféra aussi ignorer. Le vase était demandé par le roi en supplément de sa propre part et les chevaliers francs tout en rendant fidèle obéissance à leur roi comme chef n'avaient pas la moindre intention de lui accorder ce que des rois plus modernes appellent des taxes «régaliennes» prélevées sur tout ce qu'ils touchent. Et un de ces chevaliers ou comtes francs, un peu plus franc que les autres et aussi incrédule à la sainteté de saint Rémi qu'un évêque protestant ou un philosophe positiviste, prit sur lui de discuter la prétention du roi et de l'Église, à la façon, supposez, d'une opposition libérale à la Chambre des Communes; et la discuta avec une telle confiance d'être soutenu par l'opinion publique du Ve siècle, que le roi persistant dans sa requête le soldat sans peur mit le vase en pièces avec sa hache de guerre en s'écriant: «Tu n'auras pas plus que ta part de butin.»
42. C'est la première et nette affirmation de la «Liberté, Fraternité et Égalité» françaises, soutenue alors comme maintenant par la destruction qui est la seule manifestation artistique active possible à des personnages «libres», incapables de rien créer.
Le roi ne donna pas suite à la querelle. Les poltrons penseront qu'il en resta là par poltronnerie, et les méchants par méchanceté. Il est certain, en tous cas c'est fort à croire, qu'il en resta là; mais il attendit son heure; ce que la colère d'un homme fort peut toujours, ainsi que s'échauffer plus ardemment dans l'attente, et c'est une des principales raisons pourquoi on enseigne aux chrétiens de ne pas laisser le soleil se coucher sur elle[102]. Précepte auquel les chrétiens de nos jours sont parfaitement prêts à obéir si c'est quelqu'un d'autre qui a été offensé, et en effet dans ce cas la difficulté est habituellement de les faire penser à l'injure, même dans la minute où le soleil n'est pas encore couché sur leur indignation[103].
43. La suite est vraiment choquante pour la sensibilité moderne. Je la donne dans le langage sinon poli du moins délicatement verni de l'histoire illustrée.
«Environ un an après, passant la revue de ses troupes, il alla à l'homme qui avait brisé le vase, et, _examinant ses armes, se plaignit_ qu'_elles_ fussent en mauvais état!» (l'italique est de moi) et «les jeta» (Quoi? le bouclier et l'épée?) «à terre». Le soldat se baissa pour les ramasser et à ce moment le roi le frappa à la tête de sa hache de guerre en s'écriant: «Ainsi fis-tu au vase de Soissons.» L'historien moral moderne ajoute cette remarque que: «Ceci comme document sur l'état des Francs et les liens par lesquels ils étaient unis ne donne que l'idée d'une bande de voleurs et de leur chef.» Ce qui est en effet autant que je puis moi-même pénétrer et déchiffrer la nature des choses l'idée première à concevoir relativement à la plupart des organisations royales et militaires dans ce monde jusqu'à nos jours (à moins par hasard que ce ne soient les Afghans et les Zoulous qui volent nos propres terres en Angleterre au lieu de nous les leurs dans leurs pays respectifs). Mais en ce qui regarde la manière dont fut accomplie cette exécution militaire type, je dois pour le moment demander au lecteur la permission de rechercher avec lui, s'il est moins royal, ou plus cruel de frapper un soldat insolent sur la tête avec sa hache d'armes à soi, que de frapper une personne telle que Sir Thomas More[104] sur le cou avec celle d'un exécuteur, ayant recours au fonctionnement mécanique--comme serait celui du couperet, de la guillotine ou de la corde, pour donner le coup de grâce--des formes accommodantes de la loi nationale et de l'intervention gracieusement mêlée d'un groupe élégant de nobles et d'évêques.
44. Il y a des choses bien plus noires à dire de Clovis que celle-ci, alors que sa vie fière tirait vers sa fin, des choses qui vous seraient racontées dans toute leur vérité, si aucun de nous pouvait voir clair dans la noirceur. Mais nous ne pouvons jamais savoir la vérité sur le péché; car sa nature est de tromper également le pécheur d'une part, et le juge de l'autre. Diabolique, nous trompant si nous y succombons, ou le condamnons; voici à ce sujet les facéties de Gibbon si vous vous en souciez; mais j'extrais d'abord des paragraphes confus qui y amènent, des phrases de louange que le sage de Lausanne n'accorde pas d'ordinaire aussi généreusement qu'en cette circonstance à ceux de ses héros qui ont confessé la puissance du christianisme.
45. «Clovis n'avait pas plus de quinze ans, quand, par la mort de son père, il lui succéda comme chef de la tribu salienne. Les limites étroites de son royaume s'arrêtaient à l'île des Bataves, avec les anciens diocèses de Tournay et Arras; et au baptême de Clovis le nombre de ses guerriers ne pouvait pas excéder 5.000. Les tribus de même race que les Francs qui s'étaient installées le long de l'Escaut, de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, étaient gouvernées par leurs rois autonomes de race mérovingienne, les égaux et les alliés, et quelquefois les ennemis, du prince salique. Quand il avait commencé la campagne, il n'avait ni or ni argent dans ses coffres, ni vin ni blé dans ses magasins; mais il imita l'exemple de César qui dans le même pays s'était enrichi à la pointe de l'épée, et avait acheté des mercenaires avec les fruits de la conquête.
«L'esprit indompté des Barbares apprit à reconnaître les avantages d'une discipline régulière. À la revue annuelle du mois de Mars, leurs armes étaient exactement inspectées; et, quand ils traversaient un territoire pacifique, il leur était défendu de toucher à un brin d'herbe. La justice de Clovis était inexorable; et ceux de ses soldats qui se montraient insouciants ou désobéissants étaient à l'instant punis de mort. Il serait superflu de louer la valeur d'un Franc; mais la valeur de Clovis était gouvernée par une prudence froide et consommée. Dans toutes ses relations avec les hommes il faisait la balance entre le poids de l'intérêt, de la passion et de l'opinion; et ses mesures étaient tantôt en harmonie avec les usages sanguinaires des Germains, tantôt modérées par le génie plus doux de Rome et du christianisme.