La Bible d'Amiens

Part 10

Chapter 103,873 wordsPublic domain

«Je suis obligé de reconnaître que M. Gilfil ne demanda pas à Mme Fripp pourquoi elle n'avait pas été à l'église et ne fit pas le moindre effort pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant il lui envoya un gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela que ce vicaire ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa place et, à la vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte, c'est qu'il s'appliquait à remplir ses fonctions avec célérité et laconisme.» Il oubliait d'enlever ses éperons avant de monter en chaire et ne faisait pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais vicaire ne fut aussi aimé de ses ouailles et n'eut sur elles une meilleure influence. «Les fermiers aimaient tout particulièrement la société de M. Gilfil, car non seulement il pouvait fumer sa pipe et assaisonner les détails des affaires paroissiales de force plaisanteries, etc. Aller à cheval était la principale distraction du vieux monsieur maintenant que les jours de chasse étaient passés pour lui. Ce n'était pas aux seuls fermiers de Shepperton que la société de M. Gilfil était agréable, il était l'hôte bienvenu des meilleures maisons de ce côté du pays. Si vous l'aviez vu conduire Lady Sitwell à la salle à manger (comme tout à l'heure saint Martin l'impératrice de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui parler avec sa galanterie fine et gracieuse, etc.». «Mais le plus souvent il restait à fumer sa pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me trouve amené à vous parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc.» (_le Roman de M. Gilfil_, traduction d'Albert-Durade, pages 116, 117, 121, 124, 125, 126). «Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait de très longues pipes et prêchait des sermons très courts.» (_Tribulations du Rév. Amos Barton_, même trad., p. 4.) «M. Irwine n'avait effectivement ni tendances élevées, ni enthousiasme religieux et regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et réveil chrétien au vieux père Taft ou à Cranage, le forgeron. Il n'était ni laborieux, ni oublieux de lui-même, ni très abondant en aumônes et sa croyance même était assez large. Ses goûts intellectuels étaient plutôt païens, etc. Mais il avait cette charité chrétienne qui a souvent manqué à d'illustres vertus. Il était indulgent pour les fautes du prochain et peu enclin à supposer le mal, etc. Si vous l'aviez rencontré monté sur sa jument grise, ses chiens courant à ses côtés, avec un sourire de bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine dans sa paroisse fut plus utile que celle de M. Ryde qui insistait fortement sur les doctrines de la Réformation, condamnait sévèrement les convoitises de la chair, etc., qui était très savant. M. Irwine était aussi différent de cela que possible, mais il était si pénétrant; il comprenait ce qu'on voulait dire à la minute, il se conduisait en gentilhomme avec les fermiers, etc. Il n'était pas un fameux prédicateur, mais ne disait rien qui ne fût propre à vous rendre plus sage si vous vous en souveniez.» (_Adam Bede_, même trad., pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).--(Note du Traducteur.)]

[Note 76: _Modern Painters_, planche LXXIII.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 77: Parole faussement attribuée à Foulon, commissaire des guerres, et pour laquelle il fut égorgé (juillet 1789).--(Note du Traducteur.)]

NOTES DU CHAPITRE I

34. Le lecteur voudra bien remarquer que des notes immédiatement nécessaires à l'intelligence du texte sont données, avec un numéro d'ordre, au bas même de la page; tandis que les références aux écrivains qui font autorité dans la matière en discussion, ou aux textes qu'on peut citer à l'appui, sont indiquées par une lettre et rejetées à la fin de chaque chapitre. Un bon côté de cette méthode[78] sera que, après la mise en ordre des notes numérotées, je pourrai, si je vois, en relisant l'épreuve, la nécessité d'une plus ample explication, insérer une lettre renvoyant à une note _finale_ sans possibilité de confusion typographique. Les notes finales auront aussi cette utilité de résumer les chapitres et de faire ressortir ce qui est le plus important à se rappeler. Ainsi il est pour le moment sans importance de se rappeler que la première prise d'Amiens fut en 445, parce que ce n'est pas de là que date la fondation de la dynastie mérovingienne; ou que Mérovée s'empara du trône en 447 et mourut dix ans plus tard, La vraie date à se rappeler est 481 qui est celle de l'avènement au trône de Clovis à l'âge de quinze ans; et les trois batailles du règne de Clovis à retenir sont Soissons, Tolbiac et Poitiers--en se souvenant aussi que celle-ci fut la première des trois grandes batailles de Poitiers;--comment ce pays de Poitiers arriva-t-il à avoir une telle importance comme champ de bataille, nous le découvrirons après si nous le pouvons. De la reine Clotilde et de sa fuite de Bourgogne pour retrouver son amant Frank, nous apprendrons davantage dans le chapitre suivant; l'histoire du vase de Soissons est donnée dans l'_Histoire de France illustrée_, mais nous la reporterons aussi avec tels commentaires dont elle a besoin au chapitre suivant; car je veux que l'esprit du lecteur, à la fin de ce premier chapitre, soit fixé sur deux descriptions du Frank moderne (en prenant ce mot dans son sens sarrasin) comme distinct du Sarrasin moderne. La première description est du colonel Butler, entièrement vraie et admirable sans réserve, excepté l'extension (qu'elle semble impliquer) de ce contraste à l'ancien temps, car l'âme saxonne sous Alfred, l'âme teutonne sous Charlemagne, l'âme franque sous saint Louis, étaient tout aussi religieuses que celles d'aucun Asiatique, quoique plus pratique; c'est seulement la tourbe moderne occidentale de mécréants sans rois qui s'est abaissée par le jeu, l'escroquerie, la construction des machines, et la gloutonnerie jusqu'à comprendre les plus méprisables rustres qui aient jamais foulé la terre avec les carcasses qu'elle leur a prêtées.

35. «Des traits du caractère anglais mis en lumière par l'extension de la domination anglaise en Asie, il n'en est pas de plus remarquable que le contraste entre la tendance religieuse de la pensée orientale et l'absence innée de religion dans l'esprit anglo-saxon.

Le Turc et le Grec, le Bouddhiste et l'Arménien, le Copte et le Parsi, tous manifestent dans une centaine d'actes de la vie quotidienne le grand fait de leur croyance en Dieu. Avant tout leurs vices comme leurs vertus témoignent qu'ils reconnaissent un Dieu.

«Pour les occidentaux, au contraire, toute pratique extérieure est un objet de honte, une chose à cacher. Une procession de prêtres dans quelque Strade Reale serait probablement regardée par un Anglais ordinaire d'un œil moins tolérant qu'une fête de _Juggernaut_[79] à Orissa; mais devant l'une comme devant l'autre il laissera paraître le même zèle iconoclaste, elles lui inspireront toutes deux la même idée, qui n'en est pas moins arrêtée parce qu'elle est rarement affirmée en paroles. «Vous priez, c'est pourquoi je fais peu de cas de vous.»

Mais, en réalité, cette impatience d'humeur des Anglais modernes à accepter le tour religieux de la pensée orientale semble cacher une différence plus profonde entre l'Orient et l'Occident. Tous les peuples orientaux possèdent cette tournure d'esprit religieuse. C'est le lien qui rattache ensemble leurs races si profondément différentes. Voici qui pourra servir d'illustration à ce que je veux dire.

Sur un bateau à vapeur autrichien de la Compagnie Lloyd dans le Levant, un voyageur de Beyrouth verra souvent d'étranges groupes d'hommes rassemblés sur le gaillard d'arrière. Le matin les missels de l'église grecque seront posés sur les bastingages, et un couple de prêtres russes venant de Jérusalem occupés à murmurer la messe. À un yard de distance, à droite ou à gauche, est assis un pèlerin turc revenant de la Mecque, respectueux spectateur de la scène. C'est en effet la prière et, par conséquent, quelque chose de sacré à ses yeux. De même aussi quand l'heure du soir est venue, et que le Turc étend son morceau de tapis pour les prières du coucher du soleil et les salutations vers la Mecque, le Grec regarde en silence sans aucun air de dédain, car il s'agit encore de l'adoration du Créateur par sa créature. Tous deux accomplissent la _première_ loi de l'Orient, la prière à Dieu; et que l'autel soit Jérusalem, la Mecque ou Lassa[80], la sainteté du culte se communique au fidèle et protège le pèlerin.

Dans cette société vient l'Anglais généralement dépourvu de tout sentiment de sympathie pour les prières d'aucun peuple ou la foi en aucune idée religieuse; c'est pourquoi notre autorité en Orient a toujours reposé et reposera toujours sur la baïonnette. Nous n'avons jamais pu dépasser l'état de conquête; jamais assimilé un peuple à nos coutumes, jamais même civilisé une seule tribu dans le vaste domaine de notre empire. Il est curieux de voir combien il arrive souvent qu'un Anglais bien intentionné parle d'une église ou d'un temple étranger comme si son esprit le voyait sous le même jour où la cité de Londres apparaissait à Blucher, comme un objet de pillage. L'autre idée, à savoir qu'un prêtre est un homme bon à être pendu, est une idée aussi souvent observable dans le cerveau anglais. Un jour que nous nous efforcions de mettre un peu de lumière dans nos esprits sur la question grecque, en questionnant un officier de marine dont le vaisseau avait stationné dans les eaux grecques et adriatiques durant notre occupation de Corfou et des autres îles Ioniennes, nous pûmes seulement tirer de notre informateur qu'un matin, avant déjeuner, il avait pendu soixante-dix-sept prêtres.

36. Le second passage que je mets en réserve dans ces notes pour l'utilité que nous en tirerons plus tard est le suivant, absolument merveilleux, pris dans un livre plein de merveilles--si on peut mettre une idée vraie sur le même rang que des faits et lui attribuer la même valeur: les _Grains de bon sens_ d'Alphonse Karr. Je ne puis louer ce livre ni son plus récent: _Bourdonnements_, au gré de mon cœur, simplement parce qu'ils sont d'un homme qui est entièrement selon mon propre cœur, qui a dit en France depuis bien des années ce que, moi aussi, depuis bien des années, je dis en Angleterre, sans nous connaître l'un l'autre, et tous deux en vain (Voir § 11 et 12 de _Bourdonnements_).

Le passage donné ici est le chapitre LXIII des _Grains de bon sens._

«Et tout cela, Monsieur, vient de ce qu'il n'y a plus de croyances,--de ce qu'on ne croit plus à rien.

«Ah! saperlipopette, Monsieur, vous me la baillez belle! Vous dites qu'on ne croit plus à rien! Mais jamais, à aucune époque, on n'a cru à tant de billevesées, de bourdes, de mensonges, de sottises, d'absurdités qu'aujourd'hui.

«D'abord, on croit à l'incrédulité--l'incrédulité est une croyance, une religion très exigeante, qui a ses dogmes, sa liturgie, ses pratiques, ses rites!... son intolérance, ses superstitions. Nous avons des incrédules et des impies jésuites et des incrédules et des impies jansénistes; des impies molinistes, et des impies quiétistes; des impies pratiquants, et non pratiquants; des impies indifférents et des impies fanatiques; des incrédules cagots et des impies hypocrites et tartuffes.--La religion de l'incrédulité ne se refuse pas même le luxe des hérésies.

«On ne croit plus à la Bible, je le veux bien, mais on croit aux écritures des journaux, on croit au sacerdoce des gazettes et carrés de papier, et à leurs oracles quotidiens.

«On _croit_ au «baptême» de la police correctionnelle et de la Cour d'Assises--on appelle «martyrs» et «confesseurs» les «absents» à Nouméa et les «frères» de Suisse, d'Angleterre et de Belgique--et quand on parle des «martyrs» de la Commune ça ne s'entend pas des assassinés mais des assassins.

«On se fait enterrer « civilement», on ne veut plus sur son cercueil des prières de l'Église, on ne veut ni cierges, ni chants religieux, mais on veut un cortège portant derrière la bière des immortelles rouges;--on veut une «oraison», une «prédication» de Victor Hugo qui a ajouté cette spécialité à ses autres spécialités, si bien qu'un de ces jours derniers, comme il suivait un convoi en amateur, un croque-mort s'approcha de lui, le poussa du coude, et lui dit en souriant: «Est-ce que nous n'aurons pas quelque chose de vous aujourd'hui?»--Et cette prédication il la lit ou la récite--ou, s'il ne juge pas à propos «d'officier» lui-même, s'il s'agit d'un mort de peu, il envoie, pour la psalmodier, M. Meurice ou tout autre «prêtre» ou enfant de chœur du «Dieu».--À défaut de M. Hugo, s'il s'agit d'un citoyen obscur, on se contente d'une homélie improvisée pour la dixième fois par n'importe quel député intransigeant--et le _Miserere_ est remplacé par les cris de «Vive la République» poussés dans le cimetière.

«On n'entre plus dans les églises, mais on fréquente les brasseries et les cabarets, on y officie, on y célèbre les mystères, on y chante les louanges d'une prétendue république sacro-sainte, une, indivisible, démocratique, sociale, athénienne, intransigeante, despotique, invisible quoique étant partout. On y communie sous différentes espèces; le matin (_matines_) on «tue le ver» avec le vin blanc;--il y a plus tard les vêpres de l'absinthe, auxquelles on se ferait un crime de manquer d'assiduité. On ne croit plus en Dieu, mais on _croit_ pieusement en M. Gambetta, en MM. Marcou, Naquet, Barodet, Tartempion, etc., et en toute une kyrielle de saints et de _dii minores_, tels que Goutte-Noire, Polosse Bariasse et Silibat, le héros lyonnais.

«On _croit_ à l'«immuabilité» de M. Thiers, qui a dit avec aplomb: «Je ne change jamais», et qui aujourd'hui est à la fois le protecteur et le protégé de ceux qu'il a passé une partie de sa vie à fusiller et qu'il fusillait encore hier.

«On _croit_ au républicanisme immaculé de l'avocat de Cahors, qui a jeté par-dessus bord tous les principes républicains,--qui est à la fois de son côté le protecteur et le protégé de M. Thiers qui, hier, l'appelait «fou furieux», déportait et fusillait ses amis.

«Tous deux, il est vrai, en même temps protecteurs hypocrites, et protégés dupés.

«On ne croit plus aux miracles anciens, mais on _croit_ à des miracles nouveaux.

«On _croit_ à une république sans le respect religieux et presque fanatique des lois.

«On _croit_ qu'on peut s'enrichir en restant imprévoyants, insouciants et paresseux, et autrement que par le travail et l'économie.

«On se _croit_ libre en obéissant aveuglément et bêtement à deux ou trois coteries.

«On se _croit_ indépendant parce qu'on a tué ou chassé un lion, et qu'on l'a remplacé par deux douzaines de caniches teints en jaune.

«On _croit_ avoir conquis le «suffrage universel» en votant par des mots d'ordre qui en font le contraire du suffrage universel--mené au vote comme on mène un troupeau au pâturage, avec cette différence que ça ne nourrit pas.--D'ailleurs par «ce suffrage universel» qu'on croit avoir et qu'on n'a pas, il faudrait _croire_ que les soldats doivent commander au général, les chevaux mener le cocher, _croire_ que deux radis valent mieux qu'une truffe, deux cailloux mieux qu'un diamant, deux crottins mieux qu'une rose.

«On se _croit_ en République, parce que quelques demi-quarterons de farceurs occupent les mêmes places, émargent les mêmes appointements, pratiquent, les mêmes abus que ceux qu'on a renversés à leur bénéfice.

«On se _croit_ un peuple opprimé héroïque, qui brise ses fers, et n'est qu'un domestique capricieux qui aime à changer de maîtres.

«On _croit_ au génie d'avocats de sixième ordre, qui ne se sont jetés dans la politique et n'aspirent au gouvernement despotique de la France que faute d'avoir pu gagner honnêtement, sans grand travail, dans l'exercice d'une profession correcte, une vie obscure humectée de chopes.

«On _croit_ que des hommes dévoyés, déclassés, décavés, fruits secs, etc., et qui n'ont étudié que «le domino à quatre» et le «bezigue en quinze cents» se réveillent un matin, après un sommeil alourdi par le tabac et la bière, possédant la science de la politique, et l'art de la guerre, et aptes à être dictateurs, généraux, ministres, préfets, sous-préfets, etc.

«Et les soi-disant conservateurs eux-mêmes croient que la France peut se relever et vivre tant qu'on n'aura pas fait justice de ce prétendu suffrage universel qui est le contraire du suffrage universel.

«Les croyances ont subi le sort de ce serpent de la fable, coupé, haché par morceaux, dont chaque tronçon devenait un serpent.

«Les croyances se sont changées en monnaie, en billon des crédulités.

«Et pour finir la liste bien incomplète des croyances et des crédulités, vous _croyez_, vous, qu'on ne croit à rien!»

[Note 78: Cette méthode n'est, du reste, pas suivie dans les chapitres suivants.--(Note de l'Auteur.)]

[Note 79: Nom de la déesse Kim, une des incarnations de Siva, donné par extension au temple et à la ville de Pouri sur la côte d'Orissa (Coromandel).--(Note du Traducteur.)]

[Note 80: Capitale du Thibet. Aux environs de Lassa le Dalaï Lama habite dans un monastère. C'est un lieu de pèlerinage extrêmement fréquenté.--(Note du Traducteur.)]

CHAPITRE II

SOUS LE DRACHENFELS

Ne voulant pas recourir lâchement aux stratagèmes de la mémoire artificielle et encore moins dédaigner ce que donne de force réelle une mémoire ferme et réfléchie, mes jeunes lecteurs s'aperceveront qu'il est extrêmement utile de noter tous les rapports de coïncidence, ou autres, entre les nombres, qui aident à retenir ce qu'on pourrait appeler les dates d'ancrage: autour d'elles, d'autres, moins importantes, peuvent osciller au bout de câbles de longueurs variées.

Ainsi on usera d'abord d'un procédé des plus simples et des plus commodes pour compter les années à partir de la naissance du Christ, en les partageant par périodes de cinq siècles, c'est-à-dire par les périodes appelées Ve, Xe et XVe siècles, et celle qui s'approche de nous maintenant, le XXe siècle.

Et cette division, qui paraît au premier abord formelle et arithmétique, nous la verrons, à mesure que nous en ferons usage, recevoir une signification singulière d'événements qui marquent un changement notable dans le savoir, la discipline et la morale du genre humain.

Toute date, il faudra plus loin s'en souvenir, appartenant au Ve siècle, commencera par le nombre 4 (401, 402, etc.). Toute date du Xe siècle, par le nombre 9 (901,902, etc.) et toute date du XVe siècle, par le nombre 14 (1401, 1402, etc.).

Dans le sujet qui fait nôtre étude immédiate, nous avons à nous occuper du premier de ces siècles, le Ve, dont je vais, en conséquence, vous demander d'observer deux divisions très intéressantes.

Toutes les dates, nous l'avons dit, doivent dans ce siècle commencer par le nombre 4.

Si vous mettez la moitié de ce nombre comme second chiffre vous avez 42.

Et si vous en mettez à la place le double, vous avez 48; ajoutez 1 comme troisième chiffre à chacun de ces nombres et vous avez 421 et 481, deux dates que vous voudrez bien fixer dans vos têtes sans vous permettre le moindre vague à leur égard.

Car la première est la date de la naissance de Venise elle-même et de son duché (Voyez _le Repos de saint Marc_, Ire partie, p. 30); et la seconde est la date de la naissance de la Venise française et de son royaume, Clovis étant, cette année-là, couronné à Amiens.

3. Ce sont les deux grands anniversaires de naissance, «jours de naissance», de nations, au Ve siècle; leurs anniversaires de mort, nous en donnerons les dates une autre fois.

Et ce n'est pas seulement à cause du duché du sombre Rialto, ni à cause du beau royaume de France, que ces deux dates doivent dominer toutes les autres dans le farouche Ve siècle, mais parce qu'elles sont aussi les années de naissance d'une grande dame et d'un plus grand seigneur, de toute la future chrétienté, sainte Geneviève et saint Benoît[81].

Geneviève, «la vague blanche» (Eau riante), la plus pure de toutes les vierges qui aient tiré leur nom de l'écume de la mer ou des bouillons du ruisseau, sans tache, non la troublée et troublante Aphrodite, mais la Leucothéa d'Ulysse, la vague qui conduit à la délivrance.

Vague blanche sur le bleu du lac ou de la mer ensoleillée qui sont depuis les couleurs de France, lis d'argent sur champ d'azur; elle est à jamais le type de la pureté, dans l'active splendeur de l'âme entière et de la vie (distincte en cela de l'innocence plus tranquille et plus réservée de sainte Agnès) et toutes les légendes de chagrin dans l'épreuve ou de chute de toute âme noble de femme sont liées à son nom, en Italien Ginevra devenant l'Imogène de Shakespeare; et Guinevere[82], la vague torrentueuse des eaux des montagnes de la Grande-Bretagne de la pollution desquelles vos modernes ménestrels sentimentaux se lamentent dans leurs chants lugubrement inutiles; mais aucun ne vous dit rien, autant que je sache, de la victoire et de la puissance de cette blanche vague de France.

4. Elle était bergère, une chétive créature, nu-pieds, nu-tête, telle que vous en pouvez voir courant dans leur inculte innocence et dont on s'occupe moins que de leur troupeau, sur bien des collines de France et d'Italie. Assez chétive, âgée de sept ans, c'est tout ce qui en est dit quand on entend d'abord parler d'elle: «Sept fois 1 font 7 (je suis vieille, tu peux me croire, linotte, linotte[83]) et tout autour d'elle, déchaînées comme les Furies, farouches comme les vents du ciel, les armées gothes, dont le tonnerre retentit sur les ruines de l'Univers.

5. À deux lieues de Paris (le Paris Romain appelé à bientôt disparaître avec Rome elle-même), la petite créature garde son troupeau, pas même le sien propre, ni le troupeau de son père, comme David; elle est la servante louée d'un riche fermier de Nanterre. Qui peut me dire quoi que ce soit sur Nanterre? Quel pèlerin de notre époque omni-spéculante, omni-ignorante, a eu la pensée d'aller voir quelles reliques il peut y avoir encore là? Je ne sais pas même de quel côté de Paris ce lieu est situé[84], ni sous quel amas de poussière charbonneuse de chemin de fer et de fer, il faut se représenter les pâturages et les champs fleuris de cette sainte Phyllis de féerie[85]. Il y avait encore de tels champs, même de mon temps, entre Paris et Saint-Denis (voyez le plus joli de tous les chapitres des _Mystères de Paris_, où Fleur-de-Marie y court librement pour la première fois); mais, à présent, je suppose que la terre natale de sainte Phyllis a servi toute à élever des bastions et des glacis (profitables et bénis de tous les saints et d'elle comme ils en ont depuis donné la preuve), ou est couverte de manufactures et de cabarets.

Elle avait sept ans quand, allant d'Auxerre en Angleterre, saint Germain s'arrêta une nuit dans son village, et, parmi les enfants qui, le matin, le mirent dans son chemin d'une manière plus aimable que l'escorte d'Élisée, remarqua celle-ci qui le regardait de ses yeux plus écarquillés par le respect que ceux des autres; il la fit venir à lui, la questionna, et il lui fut répondu par elle avec douceur qu'elle serait contente d'être la servante du Christ. Et il suspendit à son cou une petite pièce de cuivre marquée de la croix. À partir de ce moment Geneviève se tint pour «séparée du monde».

Il n'en advint pas ainsi cependant. Bien au contraire, il vous faut penser à elle au lieu de cela comme à la première des Parisiennes. Reine de la Foire aux Vanités, voilà ce que devait devenir la tranquille pauvre sainte Phyllis avec son liard de cuivre marqué de la croix autour du cou! Plus que Nicotris ne fut pour l'Égypte, plus que Sémiramis pour Ninive, plus que Zénobie pour la cité des palmiers, voilà ce que cette bergère de sept ans devint pour Paris et sa France. Vous n'avez jamais entendu parler d'elle sous cet aspect? Non, comment l'auriez-vous pu? Car elle ne conduisit pas d'armées, mais les arrêta, et toute sa puissance fut dans la paix.