La bêtise humaine (Eusèbe Martin)

Part 9

Chapter 93,925 wordsPublic domain

--Ne pourriez-vous au moins montrer à mon ami la manière de se mettre en garde? Il se bat avec un homme du monde et il serait bon qu'il sache se faire tuer comme un garçon qui sait vivre.

--Pour ça, dit le maître, c'est facile; je suis à votre disposition.

Le professeur plaça Eusèbe, lui expliqua comment il devait tenir son arme, marcher à l'épée ou rompre; il lui fit comprendre que la raideur n'est point la force et bien d'autres choses encore. La facilité d'Eusèbe à saisir les démonstrations, son attitude et sa vigueur inspirèrent au maître beaucoup d'intérêt. Le savant praticien regardait partir le jeune homme avec tristesse; au moment où celui-ci après l'avoir remercié, allait se retirer, il le rappella.

--Remettez-vous en garde, dit-il, et écoutez-moi bien. Afin de vous donner une juste idée du duel, je vais vous charger avec cette épée qui est démouchetée, et comme vous voyez, très-acérée; suivez bien mes mouvements et tâchez de parer, car bien que je sois sûr de ne point vous porter de coups dangereux, il pourrait arriver que, dans la vivacité de l'attaque ou par votre maladresse, mon fer vous fasse des raflures ou des piqûres douloureuses. Et maintenant, prenez garde à vous.

Alors le maître se précipita sur Martin avec une violence extrême. Son épée toujours menaçante frôlait la poitrine du jeune homme qui rompait pour ne pas être atteint. Le maître s'arrêta; le jeune homme était arrivé contre le mur. Aucun trouble ne se manifestait en lui. Le professeur l'examina attentivement, et voyant son calme, il lui dit:

--Allez, monsieur, vous reviendrez, c'est, moi qui vous le promets.

--Dieu vous entende, répondit Eusèbe.

Le lendemain les trois amis arrivaient les premiers au rendez-vous. Un endroit convenable fut choisi, les épées mesurées, et le commandant de Vic prononça le mot sacramentel: Allez.

Eusèbe attaqua avec fureur son adversaire. Surpris par une vigueur à laquelle il était loin de s'attendre, et ne reconnaissant d'ailleurs dans les coups que le jeune homme cherchait à lui porter, aucun des coups écrits, enseignés dans les salles; celui-ci manifesta un embarras qui augmenta le courage de Martin, et lui fit précipiter ses attaques; M. de la Saulaye fut atteint au poignet; les témoins s'interposèrent, et Clamens enchanté s'écria:

--Messieurs, le combat est terminé.

--Pourquoi? demanda Eusèbe.

--L'honneur est satisfait, répondit M. de Vic.

Le jeune homme pensa que l'honneur n'était pas difficile, et il reprit avec ses deux témoins la route de Paris.

Eusèbe jugea à propos de ne pas dire un mot de toute cette affaire à celle qui en était la cause involontaire; sa délicatesse le servit admirablement en cette circonstance. Adéonne se serait traînée à ses genoux pour l'empêcher de se battre, et l'aurait mis à la porte s'il ne s'était pas battu.

XXXVI

=AB EXTRA=

Il y avait environ trois quarts d'heure que les combattants avaient quitté le bois du Vésinet.

Deux gendarmes arrivèrent à franc étrier à l'avenue de la Grotte. Ils embrassèrent l'espace; un mouvement de dépit se manifesta dans leur attitude.

--Nous arrivons trop tard, dit l'un d'eux.

--Je m'en doutais, répondit l'autre.

--Mes bons messieurs, la charité, s'il vous plaît, pour l'amour de Dieu et de la bonne sainte Vierge, mes bons messieurs, la charité, s'il vous plaît, disait une voix dolente.

--Brigadier, si nous demandions à cette mendiante quelques renseignements?

--Notre devoir est naturellement de pousser nos investigations jusque dans leur dernière limite.

--C'est aussi ma manière d'envisager, soit dit sans vous offenser.

--Oh hé! la femme, là-bas! cria le brigadier en s'adressant à une pauvre vieille ridée comme une poire sèche, vous n'avez pas vu passer des messieurs en cet endroit?

--Pour ce qui est de les avoir vus, répondit la pauvresse, je ne les ai point vus, bonnes gens, bien sûr, v'là tantôt vingt ans que je suis aveugle, privée de la lumière du bon Dieu.

--Le cas est différent, et l'on ne peut vous accuser de mauvaise volonté.

--Naturellement, répondit le simple gendarme.

--Non, pour ce qui est de les avoir vus, reprit la vieille, toujours avec la même voix dolente, je ne les ai point vus; mais sauf votre respect, je n'ai pas été sans les entendre.

--Ah, ah, ils ont donc passé par là?

--Passé et repassé, mon bon monsieur; à cette heure, ils doivent être à Paris, car ils seront arrivés à temps pour le train.

Le gendarme poussa un grognement; le brigadier désappointé grogna deux fois.

--Pas moyen de verbaliser, dit-il.

--Tout de même, reprit la vieille, vous êtes la gendarmerie?

--Oui, brave femme; pourriez-vous par hasard nous renseigner; avez-vous su ou vu quelque chose?

--Je n'ai rien su ni rien vu, mes excellents messieurs, mais je pourrais tout de même vous donner des renseignements.

--Alors parlez sans haine et sans crainte, dit le représentant de la loi.

--Ils étaient sept, trois d'un côté et quatre de l'autre, ces jeunes messieurs...

--Qui vous a dit qu'ils étaient sept? demanda le brigadier avec finesse.

--C'est qu'ils se sont arrêtés pour me faire la charité: cinq m'ont donné; des deux autres l'un a dit: Je n'ai pas de monnaie, l'autre a dit: Je ne suis pas superstitieux.

--Comment savez-vous qu'ils étaient jeunes?

--Parce qu'ils marchaient vite, et que, quand l'on est vieux, voyez-vous, on n'est point pressé de mourir.

--Comment, de mourir?

--Mon Dieu, oui, puisqu'ils allaient se battre.

--Qui vous l'a dit?

--Mais leurs aumônes, mes bons messieurs; quatre m'ont donné vingt sous chacun; dans leur idée ça devait porter bonheur à leurs amis; le cinquième, un brave jeune homme, celui qui allait se battre, m'a donné une pièce de cinq francs; on est généreux quand on est malheureux ou heureux, quand on pleure ou quand on rit. Le sixième, celui qu'a dit: J'ai pas de monnaie, c'était le médecin. Les médecins, eux, ne donnent jamais; que ça leur fait à ces gens-là qu'on vive ou qu'on meure! Pour le septième, celui-ci qui a dit: C'est de la superstition, c'est celui qu'était dans son tort.

--Naturellement, s'écria en riant le brigadier, vous trouvez, vous, que c'est celui qui vous a donné la pièce de cinq francs qui doit avoir raison; je comprends ça.

--Vous ne comprenez point, mon doux gendarme, je vous l'assure; je sais ça, moi; j'en ai tant vu passer qui allaient se tuer. Ceux qui n'ont pas le bon droit pour eux ne donnent jamais rien, pas par avarice, oui-da, mais ils savent bien que ça n'est pas avec cent sous qu'on peut forcer la main au bon Dieu.

--Et alors? reprit le sous-officier.

--Alors ils ont été dans le bois, pas bien loin, car ils ne sont pas restés dix minutes; ils se sont battus à l'épée, je n'ai point entendu tirer de coups de pistolet; puis ils sont repartis sans s'être blessés beaucoup.

--Jusqu'à présent, votre perspicacité n'est point en défaut. Mais, demanda le brigadier, comment savez-vous que la blessure était légère?

--Ah, mon bon fils, répondit la vieille, je suis bien sûre de ce que je dis; si la blessure avait été dangereuse, ils m'auraient tous donné en repassant.

XXXVII

Eusèbe avait oublié cette aventure, comme aurait dit le commandant de Vic, lorsqu'un matin, Adéonne, pâle et tremblante, l'embrassa avec tendresse et lui remit un papier timbré.

--Tu t'es battu, mon Eusèbe! s'écria-t-elle, tu t'es battu et tu ne me l'avais pas dit?

--C'est vrai, répondit le jeune homme.

--Oh! c'est mal! bien mal de ta part.

--Qu'est ce papier?

--Lis.

Ce papier était une assignation dans laquelle le sieur Eusèbe Martin, auteur de coups et blessures sur la personne du sieur Ravaud, se disant de la Saulaye, délit prévu par l'article, etc., etc., était sommé de se rendre le mercredi suivant, devant monsieur de la Varade, juge d'instruction à Versailles. Ce même papier prétendait que, faute par lui de ce faire, il serait décerné un mandat d'amener.

Eusèbe prit l'assignation et fut demander des éclaircissements à Clamens. Le vaudevilliste le rassura en lui disant qu'il était assigné lui-même et que cela n'avait qu'une importance médiocre.

--Nous serons condamnés à quelques cents francs d'amende, à quelques mois de prison, tout sera dit; ne vous alarmez pas.

--Ainsi, reprit Eusèbe, un monsieur s'est plu à calomnier une femme, j'ai exposé ma vie contre la sienne quand j'aurais pu simplement l'étrangler, et il faudra encore que je donne de l'argent et que je subisse avec vous et Paul une condamnation?

--Naturellement, répondit le vaudevilliste.

--Mais lui sera condamné aussi, j'espère? reprit Eusèbe avec véhémence.

--Pas le moins du monde; il sera bel et bien acquitté, d'abord parce qu'il a eu tort, et ensuite parce que vous vous êtes fait justice par vos mains.

--Mais si je l'avais tué?

--Comme le combat a été loyal, nous aurions été absous.

--Ah! s'écria le jeune Martin, mon père m'avait bien dit qu'il ne fallait jamais faire les choses à demi.

XXXVIII

Or, le mercredi, Eusèbe Martin, Daniel Clamens et Paul Buck arrivèrent à Versailles. Comme l'heure de comparaître n'était pas encore venue, les deux jeunes gens firent visiter la ville au provincial; après quoi ils se dirigèrent vers le parquet.

--Est-ce là ce que vous nommez le palais de justice? demanda Eusèbe en montrant à ses amis un bâtiment d'assez chétive apparence.

--Oui, répondit Clamens.

--Vous me disiez en venant, reprit l'amant d'Adéonne, que la justice était le premier des pouvoirs constitués. On ne s'en douterait guère en comparant son palais avec celui des rois.

--Les rois, dit Paul Buck, possèdent en France une dizaine de palais; la Justice en a plus de cinq cents, et elle condamne plus d'hommes en un jour, qu'un monarque n'en pourrait grâcier en un an.

--Heureusement pour la société, messieurs, dit en saluant M. de Vic, qui arrivait suivi de MM. de la Saulaye et de Buffières.

La première vengeance de la justice contre les duellistes est de les réunir dans son antichambre. Sans le respect profond que les Français professent pour elle, bien des rixes se renouvelleraient. Il est vrai que cet usage, qui pourrait avoir de graves désagréments, a aussi des compensations: souvent on a vu des adversaires se serrer la main au moment de comparaître devant leur juge.

M. de la Saulaye en apercevant l'amant d'Adéonne le salua courtoisement et lui tendit sa main.

Eusèbe salua à son tour, mais ne répondit point à l'avance qui lui était faite.

--Monsieur, dit le commandant de Vic en fronçant le sourcil, j'ai l'honneur de vous faire remarquer que M. de la Saulaye vous offre la main.

--Ne voulant pas lui offrir la mienne, dit Eusèbe, je suis fâché que vous m'ayez fait faire cette remarque.

Le militaire allait probablement se fâcher si M. de Buffières ne l'eût retenu.

--Vous êtes trop bon, commandant, lui dit-il tout bas, de faire attention à ce rustre.

--Rustre, tant que vous voudrez, répondit le vieux crâne; ça ne l'empêche pas de n'être qu'un grossier.

De leur côté, Paul Buck et Daniel Clamens reprochaient à Eusèbe son manque de courtoisie.

Deux gendarmes entrèrent, escortant trois hommes de mauvaise mine, qu'ils firent asseoir près des acteurs du duel du Pecq.

--Quoi! disait Eusèbe, vous voulez me persuader que j'agirais en homme bien élevé en donnant ma main à un drôle que j'ai vu mentir pour calomnier une femme, qui a voulu me tuer, et qui par dessus le marché, est cause que nous avons le désagrément, vous et moi, d'être ici attendant une condamnation, en compagnie de trois filous! En vérité, je me refuse à croire à une semblable énormité, et je préfère passer pour le dernier goujat du monde, plutôt que d'effleurer le doigt de ce monsieur.

MM. de la Saulaye, de Vic, de Buffières, furent appelés les premiers près du magistrat, qui les garda plus de trois heures.

Eusèbe se rongeait les poings comme un homme enterré vivant. Clamens, un crayon à la main, rimaillait un couplet de facture, et Paul Buck dissertait avec l'un des gendarmes, sur la philosophie de l'histoire.

--Monsieur, dit doucement l'un des bandits à Eusèbe, voudriez-vous, s'il vous plaît, me donner un peu de tabac? voilà quatre mois que je n'ai point fumé.

--Je n'ai point de tabac, répondit Martin, mais j'ai quelques cigares; si ces messieurs le permettent, je vous les offrirai volontiers.

--Offrez, dirent les deux gendarmes, ça ne se doit pas... mais enfin!

Les trois jeunes gens vidèrent leurs porte-cigares, et glissèrent quelque argent dans la main des malfaiteurs. La glace était rompue.

--Pourquoi avez-vous été arrêté? demanda Paul Buck au malfaiteur qu'il venait de gratifier de trois cigares et d'une pièce de deux francs.

--Moi, répondit l'homme avec une voix sinistre, j'ai été coffré par erreur.

--C'est la septième fois que la justice se trompe à votre endroit, dit un gendarme.

--Pour les autres fois, reprit l'homme, je n'ai rien à dire, mais pour celle-ci, aussi vrai que vous êtes un honnête homme, monsieur le gendarme, je suis innocent. Ce n'est pas moi qui ai fait le coup.

--Si ce n'est toi, c'est donc ton frère, reprit sentencieusement le bon gendarme.

--Ma foi, répondit l'homme, vous m'y faites penser; cela pourrait bien être. J'en toucherai un mot au juge.

--Et vous, demanda Eusèbe au second, avez-vous aussi à vous reprocher d'avoir volé?

--Mon Dieu oui, monsieur.

--Qui a pu vous entraîner à cela?

--Les hommes. Mon histoire est fort simple J'avais dix-neuf ans, j'adorais une jeune fille de mon pays. Un jour elle me demanda de lui apporter des fleurs; c'était le lendemain la fête de Sainte-Marie, et elle voulait en couvrir l'autel, afin que la Vierge nous fût favorable; ses parents ne se souciaient guère de notre union. Je n'avais ni jardin, ni fleurs. La nuit venue, je me mis à rôder, et quand tout le village fut endormi, je franchis le mur du verger de l'adjoint au maire...

--Vol avec escalade, la nuit, dans une maison habitée; cinq ans de fers, interrompit le gendarme.

--Vous l'avez dit, continua le voleur; mais comme j'étais jeune, que j'avais de bons antécédents, qu'il ne s'agissait que de quelques roses qui tôt ou tard eussent été offertes à la Vierge, j'en fus quitte pour trois ans de prison. Quand j'eus fini mon temps, ma maîtresse était mariée. Pour moi, j'avais appris en prison la théorie du mal; la répulsion que j'inspirais à tout le monde me força à en apprendre la pratique. Vous voyez que je ne suis pas encore bien fort, puisque je me suis fait pincer.

--Et vous, mon brave, demanda Clamens au troisième larron, pourquoi avez-vous volé?

--Par goût, dit laconiquement celui-ci.

--Par goût?

--Par goût.

--Mon Dieu, reprit le gendarme, tous les goûts sont dans la nature.

XXXIX

Malgré son air tout à fait glacial, M. de la Varade n'était point un méchant homme.

De François Ier à la révolution de 93, les la Varade avaient toujours occupé un siége au parlement. Le premier fut anobli, parce qu'il avait su plaire à la belle Diane, comtesse de Brézé; l'un des derniers fut guillotiné, parce qu'il avait déplu à la citoyenne Manon Lavri, qui avait une influence considérable sur le président de la section de la butte des Moulins.

Le père du juge d'instruction qui allait interroger Eusèbe, était mort sous la Restauration procureur général en province.

M. de la Varade parlait avec une extrême difficulté; doux et paresseux, la magistrature n'était point son fait. Sa profession lui causait mille tourments, mais il aurait cru manquer à lui-même et à la mémoire des siens en ne l'exerçant point.

--Un la Varade, disait-il à son fils, doit être magistrat: noblesse oblige.

Lorsqu'il était seul il regrettait amèrement de ne pouvoir vivre à sa guise, en dépensant selon ses goûts ses soixante mille livres de rente. Souvent le pauvre homme s'était demandé sérieusement si un citoyen n'est pas dispensé d'accomplir ses devoirs sociaux lorsque l'état auquel il appartient possède des millions d'hommes doués d'aptitudes suffisantes pour le remplacer. Sa femme prétendait que si, sa conscience affirmait que non.

Mme de la Varade, qui désirait ardemment habiter Paris, disait quelquefois à son mari:

--Faites-moi le plaisir de me dire, mon ami, ce que la société gagne à ce que ce soit un la Varade ou un Rabanel, par exemple, qui instruise les vols à la _tire_ des petits filous de Versailles. Pensez-vous qu'avec votre nom et notre fortune vous ne pourriez rendre des services à votre pays que de cette façon? Beau sort, en vérité, que le vôtre! Vous exercerez pendant vingt-cinq ans et vous deviendrez président de cour dans quelque ville perdue au fond de la province.

--Ainsi ont fait les miens, répondait le mari, ainsi ferai-je, et, avec l'aide de Dieu, j'espère que mon fils m'imitera.

La femme haussait les épaules, la mère soupirait.

Eusèbe entra dans le cabinet du juge, salua et attendit une interrogation.

--Voulez-vous, monsieur, lui demanda le magistrat après la question d'usage, raconter les faits qui ont motivé une rencontre entre vous et M. de la Saulaye?

--Et d'abord, reprit Eusèbe avec vivacité, je suis accusé de coups et blessures sur la personne de mon adversaire; je désire vous faire remarquer que je ne l'ai point frappé.

--Cela ne signifie rien, répliqua le magistrat; c'est une formule, revenons aux faits.

--Est-il possible que vous les ignoriez! s'écria Eusèbe. Ces messieurs ont affirmé vous les avoir racontés.

--Peu importe, j'ai besoin de les apprendre de votre bouche.

--Qu'il en soit fait ainsi que vous le désirez, dit le provincial; et il raconta de point en point les péripéties de son duel.

--Ainsi, reprit le magistrat, c'est vous qui avez donné le démenti?

--Certes! et à ma place vous eussiez agi de même.

--Je n'ai pas à vous dire ce que j'aurais fait, je n'ai qu'à vous questionner. L'affaire s'est-elle passée loyalement?

--Non.

--Qu'avez-vous à reprocher à votre adversaire?

--D'avoir menti.

--Ce n'est point là ce que je vous demande. Je parle de sa conduite sur le terrain; je n'ai pas à me préoccuper du reste.

--Sur le terrain, nous étions sept, répondit Eusèbe; mon adversaire ne pouvait se conduire déloyalement, n'eussions-nous été que deux; j'avais une arme égale à la sienne; je ne le craignais point.

--Vous êtes sans doute fort à l'épée?

--Je ne sais. Je ne m'étais jamais battu, et si j'excepte une leçon d'une heure, je n'avais jamais tenu cette arme en main.

--En somme, vous n'avez rien à reprocher à votre adversaire?

--Si: il a menti.

--En êtes-vous bien sûr? demanda M. de la Varade.

--Oui, bien sûr.

--Alors, pourquoi vous battre?

--Ma foi, je l'ignore; on m'a dit que l'honneur l'exigeait.

--Si l'on ne vous eût pas dit cela, vous ne vous seriez donc pas battu?

--Ma foi, non; j'avais dit à cet homme qu'il était un imposteur, cela me suffisait.

La franchise d'Eusèbe frappa le magistrat.

--Monsieur Martin, dit-il, je suis père, permettez-moi donc de vous parler comme à un fils.

Eusèbe s'inclina; le magistrat reprit:

--Pensez-vous qu'une fille de théâtre vaille la peine qu'on se tue pour elle?

--Oui, dit le jeune homme, quand elle est honnête et qu'on l'aime.

--Ainsi, vous aimez cette créature?

--Ah! monsieur, de tout mon cœur.

--Où l'avez-vous connue?

Eusèbe raconta comment son père l'avait envoyé à Paris pour y apprendre la vie, admirer la civilisation et tâcher de démêler le faux et le vrai. Son voyage, son arrivée, ses déceptions, sa rencontre avec Adéonne, son existence depuis cette époque, ses petits chagrins, ses humiliations, ses joies, il ne cacha rien.

--Mon enfant, lui dit M. de la Varade, je me connais en hommes, je suis sûr que vous êtes sincère. Rassurez-vous; votre affaire ne sera pas poursuivie. Maintenant, ce n'est plus le juge qui parle, c'est l'homme: écoutez-moi. Jusqu'à présent vous n'avez pas suivi les ordres de votre père, vous êtes dans le chemin de l'erreur, je vous en avertis. Ne sentez-vous pas que vous jouissez présentement d'un bonheur factice? N'avez-vous jamais pensé au vide profond que masquent les félicités mal définies? Et ne vous êtes-vous jamais trouvé honteux de ne rien être dans une société où chaque individu accomplit une mission?

--Si, vraiment, s'écria le jeune homme, j'ai éprouvé toutes les sensations que vous venez de dépeindre; mais que puis-je faire, impuissant que je suis à trouver le vrai, que personne ne veut me montrer?

--Le vrai, reprit M. de la Varade, est tout entier dans un mot qui est la religion des sociétés. Le vrai, c'est le Devoir.

XL

Eusèbe quitta le cabinet du juge et fut rejoindre ses deux amis auxquels il annonça que l'affaire en restait là, et tous trois retournèrent à Paris.

Adéonne éclata en transports de joie mêlés de larmes en revoyant Eusèbe. Celui-ci resta préoccupé et ne prêta à cette effusion qu'une attention distraite.

Le lendemain, il se leva de bon matin, s'habilla et sortit au grand étonnement d'Adéonne qui n'osa l'interroger.

--Il n'a pas fermé l'œil de la nuit, pensa-t-elle, et il part à cette heure; que peut-il avoir et où va-t-il.

Eusèbe n'avait pas fait trois pas dans la rue qu'il remonta comme s'il eût oublié quelque chose, et embrassant sa maîtresse, il lui dit:

--Adéonne, ma douce reine, sais-tu, toi, ce que c'est que le Devoir?

--Le devoir, répondit la chanteuse, certainement je sais ce que c'est.

--Dis!

--Le Devoir, pour moi, c'est de n'être point sifflée et d'être fidèle à l'homme que j'aime. A toi, mon Eusèbe!

--Le Devoir de la femme n'est point semblable à celui de l'homme.

--Absolument semblable; le tien est de m'aimer comme je t'aime.

Eusèbe sortit et se dirigea vers la demeure de Clamens.

--Ami, dit-il en entrant chez le poëte qui ronflait, je vous demande pardon de vous déranger si matin, mais il s'agit pour moi d'une chose importante à connaître. Faites-moi, je vous prie, la grâce de me dire ce que c'est que le Devoir.

Daniel ouvrit les yeux à grand' peine, regarda d'un air hagard son matinal visiteur et répondit:

--Le Devoir pour moi, c'est cinq actes reçus au Théâtre-Français.

Et se retournant du côté du mur, il se remit à ronfler.

Eusèbe partit et se décida à grimper les dix étages de Paul Buck.

--Sois le bienvenu, s'écria l'artiste, le bonheur est sous mon toit, Gredinette est revenue et... et j'ai pardonné. Tu vas me blâmer, me dire que j'ai été faible; mais que veux-tu, mon bonheur est attaché aux rubans de son bonnet. D'ailleurs pourquoi la clémence, qui est la vertu des rois, ne serait-elle pas celle des peintres?

--Tu veux que je te blâme d'être heureux, mon bon Paul, quelle folie! Je ne viens certes pas pour cela, mais pour autre chose.

--Parle.

--Je veux que tu me dises ce que c'est que le Devoir?

--Le Devoir, petit sauvage, c'est la seule chose que Gredinette ignore.

--C'est là une définition bien vague.

--Le Devoir! Il y a mille manières d'interpréter ce mot-là.

--La meilleure?

--Selon moi, le devoir de l'homme consiste à fumer sa pipe sous l'œil de Dieu, sans faire de tort à personne.

--Merci, dit Eusèbe, et il quitta son ami fort surpris d'une si brusque retraite.

Dans la rue, le pauvre garçon, plus embarrassé que jamais, se mit à errer au hasard. La vue de l'ancienne boutique de Lansade, devant laquelle il passa, lui rappela l'honnête marchand qui était venu à son secours dans un cas bien plus grave. Il se décida à aller lui demander l'explication du mot prononcé par M. de la Varade.

Chemin faisant il rencontra le régisseur du théâtre qui le salua avec aménité.

--M. Sainval, dit-il en courant à lui, vous pourriez peut-être m'éviter une longue course.

--Je suis tout à votre service.

--Expliquez-moi comment vous entendez le Devoir!

C'est bien simple, M. Martin: plaire à son directeur d'abord et au public ensuite, voilà.

--Merci, dit Eusèbe, et il continua sa route.

En arrivant à Viroflay, le jeune homme eut toutes les peines du monde à reconnaître la demeure de celui qu'il venait voir. Le jardin n'existait plus, un vaste hangar rempli de caisses de bois-blanc en occupait la place. La maison, si proprette et si blanche autrefois, était devenue grise, et ses murs étaient presque couverts par les gigantesques lettres d'une interminable enseigne: