La bêtise humaine (Eusèbe Martin)

Part 10

Chapter 103,937 wordsPublic domain

F. B. LANSADE

CI-DEVANT

BOULEVARD SAINT-DENIS

A

PARIS

PORCELAINES ET CRISTAUX

DÉPOT

DES MEILLEURES FABRIQUES DE FRANCE

FAIT L'EXPORTATION

Un homme couvert d'une blouse bleue, le front ruisselant de sueur, vint au-devant de lui.

--Ah! dit-il en abordant le jeune homme, vous voilà enfin, monsieur Martin. A dire vrai, je n'espérais plus vous revoir, je vous croyais parti. Souvent j'ai eu l'intention de m'informer, mais je suis si occupé quand je vais à Paris, que je n'ai pas une minute à moi.

--Vous avez donc repris les affaires, mon cher Lansade? demanda Martin.

--Ah Dieu! non, répondit le marchand, c'est bien fini. J'ai eu le bonheur de faire ma petite affaire, cela me suffit, maintenant je me repose. Je fais par-ci par-là quelques petites bricoles, mais c'est pour ne pas trop m'ennuyer.

--A voir votre maison, on dirait une vraie manufacture.

--N'est-ce pas? mais il n'en est rien. Je fais quelques petites affaires avec les marchands des environs, c'est moi qui les fournis, je vends presque autant qu'à Paris. Je fais ça en m'amusant. Voyez ce que c'est: autrefois, j'avais un commis et un garçon, maintenant je suis tout seul et je fais l'exportation; mais à vrai dire, je travaille comme quatre; il faut bien s'occuper un peu.

Sans plus se soucier de son visiteur, Lansade se mit à emballer des verres, à clouer des caisses, à choisir des porcelaines.

--Sans cérémonies, monsieur Eusèbe, dit-il au bout d'un instant, voulez-vous casser une croûte sous le pouce?

--Merci, dit Eusèbe, il faut que je sois à Versailles avant midi... Je voulais vous demander quelque chose.

Les traits du marchand se décomposèrent, et un malaise manifeste s'empara de lui.

--Je voudrais, continua le jeune homme, que vous me disiez ce que c'est que le Devoir?

--C'est bien facile, monsieur Eusèbe, répondit Lansade en raclant avec une pierre ponce le dessous rugueux d'une assiette; le Devoir, c'est de travailler quand on est jeune, de faire honneur à sa signature, et une fois qu'on a fait sa pelote, de faire place à d'autres; chacun son tour.

Eusèbe prit congé du marchand.

--A vous revoir, monsieur Martin, dit celui-ci; venez donc me demander à déjeuner un de ces jours; tâchez que ce soit un dimanche.

Le temps était beau, les buissons en fleurs. Eusèbe, qui depuis longtemps n'avait pas vu la campagne, éprouva, malgré sa préoccupation, un bien-être indicible, et résolut de faire sa route à pied.

--J'ai eu tort, se dit-il, de questionner tous ces gens-là, qui envisagent le Devoir chacun à un point de vue différent; le seul homme qui puisse m'instruire sur ce point, c'est l'honorable magistrat qui a bien voulu me faire voir le néant de mon existence.

Une heure après, le jeune homme frappait à la porte du logis de M. de la Varade, qui était absent. Un domestique l'introduisit dans le cabinet de travail du juge en le priant d'attendre; son maître, disait-il, ne devait pas tarder à rentrer.

Eusèbe attendait depuis plus de dix minutes et allait se retirer, lorsque, parmi des livres placés sur une table, ses yeux remarquèrent un dictionnaire français.

--Ah! se dit-il, mon pressentiment ne m'avait pas trompé, c'était bien ici que je devais trouver ce que je cherche. Il se mit à feuilleter et trouva:

Devoir, _subst. masc_. _Ce à quoi l'on est obligé par la conscience, par la raison, par la bienséance, par la loi, par l'usage._

Il laissa tomber le livre avec découragement.

--Me voici plus embarrassé que jamais, pensa-t-il, puisque les choses auxquelles la loi, l'usage, la bienséance vous obligent, sont juste le contraire de celles que dictent la conscience et la raison.

Eusèbe en était là de ses réflexions, lorsqu'une jeune femme à l'œil vif apparut sur le seuil de la porte. C'était Mme de la Varade.

--Mon mari, dit-elle, me fait dire qu'il ne rentrera que fort tard; je suis désolée, monsieur, qu'on vous ait fait attendre inutilement.

--C'est moi, madame, qui regrette qu'on vous ait dérangée.

--Voulez-vous me dire votre nom?

--Eusèbe Martin.

Les femmes des juges d'instruction savent mieux ce qui se passe que le procureur général, leurs maris leur disent tout. M. de la Varade avait raconté à sa femme le duel d'Eusèbe, aussi celle-ci regardait-elle avec curiosité ce tout jeune homme, qui possédait l'amour d'une femme relativement célèbre.

--Si, reprit Mme de la Varade après un long silence, vous avez absolument à parler à mon mari et que vous vouliez attendre son retour...

--Merci, madame, interrompit Eusèbe, je ne saurais me rendre indiscret à ce point. Je n'ai rien à dire d'important à monsieur le juge d'instruction. Hier, dans un moment de bonté, il a bien voulu me donner de bons avis; malheureusement, je n'ai pas parfaitement saisi sa pensée, et aujourd'hui je venais le prier de me définir un mot qu'il appelle la religion des sociétés.

--Et quel est ce mot?

--Le Devoir.

Mme de la Varade éclata de rire avec tant de bonne foi, qu'Eusèbe troublé ne put voir les plus jolies dents du monde, des dents si blanches, si blanches, que la réverbération des lèvres les faisait paraître roses.

--Comment, monsieur, dit la jolie rieuse, c'est pour savoir cela que vous êtes venu de Paris?

--Oui, madame.

--Eh bien, je vais vous satisfaire.

--Je vous en serai bien reconnaissant, je vous assure, madame.

--Savez-vous ce qu'était l'Hydre de Lerne?

--Mais, reprit Eusèbe en balbutiant, je crois que c'était un monstre fabuleux...

--Vous y êtes; une vilaine bête qui avait sept têtes. On en coupait une, il en naissait sept autres. Eh bien, monsieur, le Devoir est un monstre moral; toutes les fois qu'on en a accompli un, il en reste sept autres à accomplir.

XLI

Un matin, un mois après sa visite à Versailles, Eusèbe, un énorme bouquet à la main, entra chez Adéonne.

--Pourquoi ces fleurs? demanda la chanteuse, Ce n'est pas aujourd'hui ma fête, que je sache?

--Non, répondit le jeune homme, c'est la fête de ce bouquet.

--Il est des jours, reprit la comédienne, où les fleurs et les compliments sont d'un mauvais augure. J'ai fait, ce matin, trois _réussites_, le neuf de pique est toujours sorti. Gageons qu'il y a une mauvaise nouvelle cachée sous ces camélias.

--C'est vrai.

--Parle.

--Je ne sais comment te l'apprendre...

--Tu te maries, n'est-ce pas?

--Oui. Qui a pu te dire...

--Il y a quinze jours que je le sais. J'ai trouvé la lettre de ton père dans la poche de ton habit. Ne t'excuse pas. Je sais ce que tu pourrais me raconter.

--Je n'ai pas à me justifier, reprit Eusèbe en feignant une tranquillité bien loin de son âme. Je me marie parce qu'un homme doit accomplir ses Devoirs sociaux.

--Tu vois, mon Eusèbe, continua la chanteuse, on nous croit très-fortes, nous autres femmes de théâtre, il n'en est rien cependant. Je t'aimais, parce que je te croyais fort et plein de cœur. Tu es lâche et sot.

--Adéonne!

--Ne t'emporte pas, tu vois combien je suis calme. Oui, je le répète, tu es lâche et sot. Le Devoir d'un homme de cœur est de vivre pour la femme qui l'aime. Le Devoir de l'homme intelligent est de préférer à un bonheur d'aventure celui qu'il a sous la main. Tu n'accomplis ni l'un ni l'autre, tant pis pour toi. Que m'importe à moi que tu te maries? tu ne m'aimes plus. Je demanderais au temps de me venger si je ne t'aimais encore. Enfin, que veux-tu, c'est un grand malheur pour moi, car mon amour me tuera; pourvu que je ne tue pas mon amour, ce qui serait bien plus cruel encore.

--Veux-tu que je rompe? murmura Eusèbe, il est encore temps.

--Non. Eusèbe. Si tu pouvais reprendre ta parole, je ne pourrais reprendre mes illusions.

XLII

_M_

_Monsieur et madame_ Bonnaud, _rentiers, ont l'honneur de vous faire part du mariage de leur fille mademoiselle_ Louise-Clémentine Bonnaud _avec monsieur_ Eusèbe Martin.

_La bénédiction nuptiale aura lieu le 27 courant à onze heures du matin en l'église de Marly-le-Roi._

Cet avis avait été adressé à Adéonne par Bonnaud qui, en père prévoyant, désirait avertir la chanteuse dans le cas où Eusèbe ne l'eût pas fait et ainsi éviter une scène à l'église, ce qui eût fait un effet déplorable à Marly-le-Roi. Après avoir lu, Adéonne dit à Marie Bachu qui était venue la consoler:

--Si Dieu n'était pas si méchant, je ferais dire une messe pour mon bonheur, qu'on enterrera ce jour-là.

--Il y a longtemps que le mien est dans la tombe, répondit Marie Bachu et je n'en suis pas morte.

XLIII

La veille du 27 courant, c'est-à-dire le 26, monsieur, madame et mademoiselle Bonnaud entourés de leurs amis, Eusèbe Martin assisté par Lansade et monsieur de la Varade s'apprêtaient à signer devant maître Mouflon, notaire, sans son collègue, deux actes d'une importance extrême. Le premier était un contrat de mariage, le second un acte d'association entre le dit sieur Eusèbe Martin et le sieur Isidore Boucain, fabricant de produits chimiques et successeur de Bonnaud.

Le sieur Isidore Boucain apportait à la société E. Martin et Ce son intelligence commerciale, Eusèbe Martin apportait l'usine qui constituait la dot de sa femme.

Le notaire lut les deux actes à haute voix.

Eusèbe se leva et lui dit: «Voulez-vous ajouter, je vous prie, à mon apport social cette somme de quarante-huit mille francs que je dépose entre vos mains?

Bonnaud et Lansade poussèrent une exclamation qui ne peut se rendre par l'assemblage d'aucune lettre.

--Quoi! dit le premier à Eusèbe, la comédienne vous a rendu votre argent!

--Lisez, répondit Eusèbe en lui passant un papier que les deux marchands allèrent dévorer dans l'embrasure d'une fenêtre. Voici ce que contenait ce papier:

«Eusèbe,

«Vous avez voulu m'acheter, mais je ne me suis point vendue. Voici les quarante-huit billets que vous avez oubliés chez moi. J'avais placé cet argent chez Gallis, mon agent de change; les intérêts ont suffi largement à défrayer vos dépenses. Permettez-moi de garder pour mon courtage la ceinture de cuir qui contenait cette somme. Vous ne retournerez plus dans vos bois de châtaignier: si par hasard vous y reveniez, c'est que vous n'auriez plus d'argent; partant cette rustique bourse ne saurait vous être utile.

»Adieu, Eusèbe,

»Adéonne.

--L'insolente! murmura Bonnaud, et s'approchant du notaire, il lui dit à demi-voix: Voulez-vous constater dans un article additionnel qu'en cas de décès, s'il n'y a pas d'enfants nés dans le mariage, le bien des conjoints restera au dernier vivant?

XLIV

Lorsque tous les honnêtes bourgeois amis de Bonnaud et de Lansade eurent bien mangé, ils ne se levèrent pas de table, ils se mirent à boire, et quand ils eurent bu, ils se mirent à chanter.

Ce fut Bonnaud, le père de la fiancée, qui commença; les convives firent chorus.

* * * * *

Prenez dix viveurs usés par toutes les débauches; enfermez-les par une nuit d'hiver avec dix courtisanes dans l'un des splendides salons du pavillon d'Armenonville, au milieu du bois de Boulogne, loin de tous regards, exempts de toute contrainte; donnez-leur de l'or pour jouer; ordonnez qu'on leur serve les vins les plus exquis de la meilleure cave du monde. Une fois tout cela fait, vous n'attendrez pas longtemps pour voir un tableau participant de l'enfer du Dante, et du _Rêve de bonheur_. Au moment où toutes les passions qui grouillent dans le cœur de l'homme seront déchaînées, entrez, et dites à cette hideuse compagnie de se mettre aux fenêtres pour voir passer deux jeunes mariés qui sortent de l'église. Alors vous verrez, je vous le dis, un spectacle étrange et navrant. La tourmente de l'orgie s'apaisera, les chants cesseront, la noce passera et les rires des jeunes amies de la fiancée troubleront seuls le silence et le recueillement de la saturnale émue.

Les hommes penseront à leurs sœurs, à leurs mères, à leur jeunesse perdue dans le vice et dans la débauche. Les femmes, ces dix femmes abjectes, traînées dans toutes les hontes, tressailliront en voyant le voile blanc de la jeune fille vierge. Peut-être, à elles dix, trouveront-elles deux larmes, l'une pour leur présent avili, l'autre pour leur honnêteté à jamais perdue. Si l'une d'entre elles, plus ivre ou plus perdue que les autres, voulait jeter une insulte à la face de la vertu qui passe, son imprécation resterait étranglée dans sa gorge, et ses compagnes d'avilissement la mépriseraient.

Eh bien, pour le mariage, ce sacrement redoutable parmi les plus redoutables, pour cet acte horrible ou sublime, qui rive à jamais deux êtres à une chaîne dont chaque anneau brisé est une douleur ou une honte, les bourgeois n'ont pas le moindre respect; ils attendent le moment où le prêtre aura fini pour entonner des chansons grivoises et dire des choses qui, ailleurs, ne seraient qu'obscènes.

XLV

Les grandes douleurs tiennent peu de place dans la vie, et Dieu a donné à l'homme qu'il veut éprouver la force nécessaire pour les supporter. Devant un grand désastre la nature humaine se roidit; devant les mille misères de l'existence et les péripéties qui font naître les orages de la vie, elle se courbe.

Le lendemain de son mariage seulement, Eusèbe comprit l'étendue de son amour pour Adéonne. Il sentit que la parole sacramentelle d'un homme à écharpe tricolore ne suffit pas pour détruire la plus grande faiblesse de l'homme: l'Habitude.

Nature douce et droite, le fils du sceptique Martin ne chercha pas à se mentir à lui-même. Il entrevit l'immensité de son malheur et y entra avec résignation.

Le système des comparaisons lui ôta toute tranquillité d'esprit et de cœur. En voyant les draps de toile de Chartres qui garnissait le lit nuptial, il pensait à la batiste ornée de valenciennes de son ancien nid. A l'honnête froideur de Clémentine, il opposait les élans passionnés d'Adéonne. La simplicité décente de sa femme le révoltait et lui remettait dans l'esprit les mots vainqueurs que la chanteuse laissait échapper entre deux éclats de rire.

L'intérieur de la fabrique où se distillait l'eau de Javelle, où se cristallisait le sulfate de magnésie, lui donnait le vertige. Pour les livres de commerce, il n'y touchait qu'avec crainte, tant il avait peur qu'une puissance mystérieuse ne les fît se refermer d'eux-mêmes et prendre, comme dans un étau, son front chargé d'ennui. C'était surtout quand il pénétrait dans ce laboratoire nauséabond qu'il regrettait les bords de la rivière où il avait failli se noyer lorsqu'il était enfant, et le boudoir bleu où il avait lu et relu ses trois poëtes pendant que sa maîtresse chantait.

XLVI

Un matin, la nostalgie du bonheur le prit par les cheveux et le conduisit chez Adéonne.

--Jenny, dit-il en entrant, où est madame?

--Madame est morte, répondit la jeune fille, et elle se mit à pleurer.

Eusèbe se laissa tomber sur le divan et resta deux heures à attendre des larmes. Son cœur serré battait avec violence, un râle sourd sortait en grinçant de sa gorge sèche, les larmes ne venaient pas.

Jenny, la bonne, avait regardé avec colère, Eusèbe, dont l'abandon avait causé la mort de sa maîtresse; elle eut pitié de sa profonde douleur.

--Monsieur, lui dit-elle en lui présentant un coffret d'acier, j'allais vous écrire afin d'accomplir les derniers ordres de la pauvre madame. Elle m'avait dit: «Huit jours après ma mort, vous porterez ça à Eusèbe.» Je vous le remets; le voici, monsieur, le voici.

Et la brave fille se remit à pleurer.

Eusèbe, le regard fixe, prit le coffret, le posa sur la table et l'ouvrit après en avoir pris la clef derrière le cadre du portrait d'Adéonne. Il en sortit une enveloppe dont il brisa le cachet en tremblant, et il lut:

«Mon Eusèbe,

»Quand tu liras cette vilaine lettre, je serai morte, mon amour pour toi m'aura tuée. Pleure-moi beaucoup, mais ne me plains pas trop. J'aime mieux mourir de ça que d'autre chose. Je me voyais m'en aller et j'éprouvais presque du bonheur à penser que c'était pour toi et par toi que j'allais en finir avec la vie. Si tu savais comme c'est bon d'aimer! cela rend honnête. Marie Bachu me fait pitié, la pauvre fille, avec ses raisonnements, c'est des bêtises. Écoute-moi, mon bon chéri, ce qui est après est mon testament. Je te laisse et lègue ma bague en turquoise et en brillants; c'est la première chose que j'ai achetée de l'argent que j'avais gagné. Tu trouveras dans le tiroir de mon petit bonheur du jour mes autres bijoux: ils sont enveloppés par paquets avec les noms dessus. C'est des souvenirs pour mes camarades du théâtre; tu donneras toi-même ma montre et la chaîne à Mme Marignan, mon habilleuse, et quarante-deux francs que je dois à Adolphe, le coiffeur. Tu porteras mon deuil, je t'en supplie, au moins un mois, n'est-ce pas, mon chéri? tu diras chez toi que tu as perdu un cousin. J'ai vu ta femme, elle est jolie, mais tu comprends que sa figure ne me revient pas beaucoup. Et puis tu donneras toutes mes robes et mon linge à Jenny, ma bonne, et aussi deux mille francs pour faire remplacer son amoureux, si toutefois elle consent à se marier; ce n'est qu'à cette condition que je lui donne cela. Quand tu auras fait tout ce que je te dis, tu prendras le reste de l'argent; il y aura une quinzaine de mille francs quand mes meubles auront été vendus. Alors tu partiras pour Strasbourg et tu chercheras un nommé Antoine Krutger, tourneur en bois; quand tu l'auras trouvé, tu lui demanderas s'il a été fourrier dans un régiment de chasseurs en garnison à Saumur il y a vingt-huit ans. S'il te dit oui, tu lui donneras tout; c'est mon père, un brave homme qui m'aurait méprisée. S'il est mort, tu donneras à ses enfants: c'est comme si c'était mes frères, n'est-ce pas? Voilà tout. Et maintenant, mon bon Eusèbe, adieu pour toujours. Je t'aimais, oh! je t'aimais à ne pas pouvoir le dire et je t'embrasse comme le jour où tu voulais m'acheter.

»Adéonne.»

»P. S. Je te demande pardon de la peine que tu vas te donner pour moi, et je suis à toi pour la vie; ça ne sera pas long.»

Eusèbe sanglotait; il relut cinq ou six fois la lettre de sa maîtresse et appela Jenny.

--Mon enfant, lui dit-il, madame ne vous a pas oubliée; elle vous laisse de quoi vous marier.

--Comment! s'écria Jenny, je pourrais retourner dans mon pays. Ah! monsieur, que la pauvre madame était bonne!

--De quel pays êtes-vous? demanda avec intérêt Eusèbe, qui comprenait ce cri _nostalgique_.

--De Strasbourg.

--Madame le savait-elle?

--Non, monsieur; à Paris les Alsaciennes se placent difficilement; j'avais dit en entrant ici que j'étais de Nancy.

--N'avez-vous jamais entendu parler d'un tourneur nommé Antoine Krutger?

--Antoine Krutger! s'écria la jeune fille, vous l'avez connu? c'était mon père.

--Avait-il été militaire?

--Oh oui! monsieur, dans la cavalerie, il était sous-officier à l'école de Saumur. S'il avait vécu je ne serais pas en condition.

Martin fils resta un instant sans parler: un monde de pensées encombrait son cerveau.

--Mon enfant, reprit-il, tout ce qui est ici vous appartient; madame vous a faite sa légataire universelle.

--Ah! monsieur! s'écria Jenny en pleurant de joie et de douleur, je suis bien heureuse et bien malheureuse en même temps, et je n'avais pas besoin de ça pour aimer la pauvre madame comme une sœur.

XLVII

Eusèbe, navré, revint chez lui en proie à une fièvre violente. Malgré mille efforts, il fut obligé de se mettre au lit, où il resta un mois presque sans connaissance. Lorsqu'il revint à lui, ce fut Paul Buck et Gredinette qu'il trouva à son chevet. Il demanda sa femme; on lui répondit qu'elle était près d'une de ses sœurs mourante.

Quelques jours après, Eusèbe entrait en convalescence et se promenait au jardin appuyé sur le bras de Gredinette.

--Tenez, mon bon Eusèbe, ça m'ennuie, lui dit la jeune femme; mais aussi bien, puisqu'il faut que vous appreniez la vérité tôt ou tard, j'aime mieux vous la dire tout de suite. Apprêtez-vous à un grand malheur.

--Parlez, répondit Eusèbe; je ne puis pas être plus malheureux.

Après mille détours, Gredinette apprit à Martin que sa femme était partie avec Isidore Boucain, et que tous deux avaient eu soin d'emporter la caisse.

Eusèbe ne répondit rien, et son visage n'exprima aucune sensation.

--Il a mieux pris la chose que je ne pensais, dit le soir Gredinette à Paul.

Peu à peu, Eusèbe recouvra la santé.

--Je vais vous faire mes adieux, dit-il un matin à ses deux derniers amis; je vais retourner à la Capelette, que je n'aurais jamais dû quitter. Je vais saluer mon beau-père et je partirai ce soir. Merci de votre amitié; je ne l'oublierai jamais. Si un jour, las de la vie, vous voulez goûter le repos, venez sous mon toit, je vous aimerai comme vous m'avez aimé.

--Ne va pas voir Bonnaud! s'écria Paul, ce pauvre père t'accuse de la faute de sa fille.

--Moi!

--Oui. Il prétend que ce sont tes _débordements_ avec Adéonne qui l'ont entraînée au mal. Ne te dérange pas non plus pour Mme de la Varade: elle est tout entière aux prédications d'un missionnaire qui fait fureur à Versailles.

--Un missionnaire? Qu'est-ce que cela?

--Les missionnaires, mon ami, reprit Paul avec gravité, ce sont des hommes ou plutôt des enfants de Dieu qui traversent les mers, s'exposent à mille dangers, pour aller dans des contrées presque inconnues porter aux peuplades sauvages la parole de Dieu et la civilisation; le prêtre dont je te parle a été crucifié, et dix fois sur le point d'être mangé.

--Je vais le voir, dit Eusèbe, et il sortit.

Le Père Vernier appartenait à la Congrégation des Lazaristes de Turin. C'était un vieillard à barbe blanche, au teint basané; ses yeux noirs étaient pleins d'audace et de bonté. Il reçut Eusèbe avec aménité.

--Que voulez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il.

--Mon père, répondit le jeune homme, je me suis meurtri à toutes les aspérités de la vie; à mesure que je cherchais la vérité, je m'enfonçais dans le doute; aujourd'hui, je viens à vous comme l'oiseau blessé qui, tournoyant en l'air, cherche la branche du vieux chêne pour se reposer. Au nom de votre Dieu, dites-moi où est le vrai, où se cache le faux?

--Monsieur, reprit sèchement le père Vernier, j'ai dévoué ma vie au service du Seigneur, j'ai traversé les déserts pour enseigner sa parole aux peuplades sauvages; je dois mon appui aux humbles et aux souffrants, mais je n'ai rien à démêler avec les esprits forts et les philosophes.

Le soir même Eusèbe partait.

Ne trouvant point à Limoges de voiture pour le transporter à la Capelette, il se décida à faire à pied les six lieues qui le séparaient de la maison de son père. Un orage violent le força de s'arrêter à moitié chemin et de coucher dans une auberge de la route. Pendant que la maîtresse de l'auberge préparait son dîner, il prit machinalement un livre graisseux qui traînait sur la table et il lut. Après avoir mangé il se retira dans sa chambre où il passa la nuit à relire l'humble livre de l'auberge. Dès l'aube, il descendit et donna un louis à l'aubergiste pour emporter le livre.

--Pourquoi, se dit-il lorsqu'il fut sur le chemin, ai-je été si loin m'exposer à tant de douleur, pour chercher le vrai qui était à ma porte?

Le volume qu'Eusèbe emportait contenait les Évangiles.

--J'ai eu tort de laisser emporter le livre du petit par ce monsieur, dit l'aubergiste à sa femme.

--Bah! il nous coûtait douze sous, répondit celle-ci.

--S'il nous en a donné vingt francs, reprit le mari, c'est qu'il valait mieux que ça.

Eusèbe frappa à la grande porte.

--Ah! Seigneur du bon Dieu! s'écria la grande Caty, vous voilà donc enfin, monsieur Eusèbe. Ah! montez vite, votre père veut tant vous voir avant de mourir.

Deux secondes après, Eusèbe était près de son père agonisant.

--Te voilà enfin, mon fils, dit le bon M. Martin en râlant, te voilà. As-tu atteint ton but, et peux-tu me dire avant que je meure, où est le faux, où est le vrai?

--Père, répondit Eusèbe, le faux est sur terre, le vrai est au ciel.

--Tu as peut-être raison, dit le moribond, et si M. l'abbé Jaucourt n'était pas mort, je le ferais venir, s'il en était temps encore.